DIX-NEUVIÈME LETTRE
Un courrier extraordinaire va partir ; — je n'ai pas le temps de consulter mes notes et de vous écrire ; mais , pour ne pas vous laisser complètement sans nouvelles des jours qui ont suivi l'affaire du 2 mai , quoiqu'il ne se soit rien passé d'important , je déchire quelques pages de mon journal, que je vous envoie sous ce pli.
Ce sont de simples notes , écrites heure par heure, et qui ne sont bonnes qu'à être lues en courant.
3 mai. — Ce matin je vais au quartier général. — Le général de Salles y déjeune. — Je suis placé à côté du général Niel; on ne parle, vous comprenez, que du grand événement, car c'est un grand événement moral et matériel qui remonte et anime
l'esprit de nos soldats , qui frappe celui de nos ennemis.
Pauvres entonnoirs, vous voilà presque oubliés! C'était vous, hier, qui occupiez l'attention de tous , c'est autre chose aujourd'hui : ainsi va la guerre, ainsi va le monde.
« — Nous vous devons un beau succès, a dit pendant le déjeuner le général Canrobert au général de Salles.
« — Vous le devez à vos soldats , » a répondu le général de Salles, qui, dans ce combat audacieux, avait montré l'énergique sang -froid qui le caractérise. »
Pendant tout le déjeuner je cause avec le général Niel. J'ai trop à apprendre sur toutes ces actions de guerre , pour ne pas rechercher avec avidité l'occasion de m'instruire. — J'écoute tout ce que l'on dit. — J'écris tout ce que j'écoute.
« — C'est une magnifique affaire , me dit-il , et je ne crois pas que depuis l'invention de l'artillerie il y ait eu , sur un seul et même point , un feu semblable, aussi terrible, aussi foudroyant. »
A ce propos , voici un petit fait. — Lord Radcliffe est ici. Le soir du combat il avait accompagné le général en chef au grand observatoire. — Je vous ai parlé , je crois , de sa figure impassible , soucieuse peut-être plutôt que pensive , ne reflétant rien , au dehors , de la vie de l'intelligence et du cœur, véritable figure du diplomate, enfin.
— Lorsqu'il entendit ces effroyables détonations de l'artillerie et le long déchirement des feux de mouqueterie , lorsqu'il vit ces éclairs sinistres , ces longs réseaux de feu , cet incendie de l'horizon éteint et rallumé cent fois , il fut saisi de terreur devant ce cruel spectacle.
« — Mon Dieu ! dit-il ; il n'en réchappera pas un seul.
« — Assez , milord , répondit le général , pour s'emparer de la position des Russes et s'y maintenir. »
Après le déjeuner le général en chef vint à moi. « — Eh bien , me dit-il , vous vouliez des émotions ?
« — J'en ai , général , elles ont été à la fois tristes et nobles.
« — J'espère que vous écrirez de belles pages sur mes soldats. — Oh ! les braves soldats ! »
Je lui parlai de mes projets de départ.
« — Attendez , me dit-il , bientôt vous verrez de grandes choses. »
Nous causâmes quelque temps sur les événements qui se passaient et sur ceux qui devaient se passer.
A midi on vint m'annoncer, par le télégraphe , que les Russes avaient hissé le pavillon blanc.
En effet, les Russes demandaient une suspension d'armes pour enterrer les morts.
Le colonel Raoult se trouvait dans la tranchée
avec deux de ses officiers ; il fit aussitôt arborer le drapeau blanc de son côté et sonner : Cessez le feu! puis il s'avança en dehors de nos lignes. Il fut rejoint à moitié route , successivement , par trois généraux qui ont été ce que sont toujours les officiers russes, d'une parfaite courtoisie.
Quand le colonel s'est nommé :
« — Ali ! a répondu un d'eux f le major de tranchée, n'est-ce pas? » — La conversation s'est engagée sur des sujets divers , surtout sur l'uniforme, l'objet éternel des conversations des parlementaires. — C'est si difficile de parler sans rien dire !
En se séparant :
« — Au revoir, ont-ils dit, messieurs, et dans des temps meilleurs. »
La suspension d'armes a duré une demi-heure environ.
On a retrouvé deux cadavres français dans le fossé même de la lunette. — Cette triste récolte s'est montée au nombre de 121 corps.
Quelques minutes après, la fusillade recommençait et les boulets traversaient en sifflant ce terrain, où tout à l'heure encore se promenaient côte à côte les uniformes français et russes.
Le soir les cadavres retrouvés étaient enterrés dans un ravin derrière les magasins à poudre du centre, et pendant que l'on rangeait un à un nos pauvres soldats dans leur dernière demeure, des projectiles venaient éclater tout à
l'entour et les boulets mêlaient leur sifflement aux prières que l'abbé de l'ambulance, qui s'était rendu sur les lieux, récitait sur la tombe des morts.
Le soir, on fait prévenir le major de tranchée que l'on a signalé de l'observatoire du quartier général un mouvement de troupes dans la ville et que peut-être l'ennemi tentera une sortie sur la position que nous lui avons enlevée. — On se met sur ses gardes , on prévient les bataillons de soutien , on veille, on écoute, on attend.
La nuit s'écoule, le génie travaille à son cheminement, la place lance d'énormes boulets qui font de larges brèches. — Nous avançons lentement, mais nous avançons.
4 mai. — Le temps continue à être superbe, aussi l'herbe pousse dans les petits jardins. Le grand luxe des tentes consiste en un réseau de terre circulaire plantée d'orge et entremêlée de quelques arbrisseaux et de plantes sauvages qui ne vivent, hélas! que médiocrement; ajoutez à cela des poules qui pondent, des coqs qui chantent, des pigeons qui couvent, des dindons, des oies, des moutons qui broutent quand ils ne bêlent pas , ou qui bêlent quand ils ne broutent pas ; des soldats qui se reposent et dorment au soleil étendus comme des lézards, pendant que ceux-là raccommodent leurs vêtements ou préparent la soupe du jour, et vous aurez l'aspect de toutes ces tentes symétrique-
ment rangées, et ornées selon le goût de leurs habitants.
La journée n'offre qu'un incident : il eût pu être très-grave. — Pendant que le général de service Beure traversait le cheminement qui conduit à l'ouvrage russe maintenant à nous, un boulet venu du bastion renverse un des gabions, ce gabion rempli de terre entraîne le général dans sa chute, et le couvre de terre et de débris ; les pierres que le boulet avait rencontrées sont projetées à distance et blessent plusieurs soldats. Un instant on put croire que le général avait été grièvement atteint; — heureusement il en était quitte pour de légères contusions et l'oreille déchirée.
A cinq heures, le général en chef vint visiter la tranchée et le nouvel ouvrage. — La veille , il avait manifesté l'intention d'y venir, mais le général Niel lui avait dit :
« — Ce n'est pas la place d'un général en chef. »
11 y a des hommes qui aiment et recherchent le danger. Le général Canrobert est de ce nombre. — Chacun a sa nature, laissez-lui la sienne.
A huit heures il revient. — La nuit se passe tranquillement. Mon Dieu ! que celui qui a inventé la poudre doit être content, on fait honneur à sa découverte. Je ne conseille pas à un philosophe de venir en Crimée , toutes ses idées seraient renversées, ou il renverserait toutes ses idées.
5 mai. — Rien de nouveau. Nous commençons
à nous établir convenablement dans nos nouvelles positions, malgré l'artillerie des Russes, qui ne ménage pas les projectiles. Nos épaulements sont épais ; on peut communiquer à l'abri , autant qu'il est possible de l'être dans des cheminements qui approchent de si près les défenses de l'ennemi.
A neuf heures et demie je monte à cheval pour aller déjeuner chez le colonel de la Boussinière. Le colonel, alors chef d'escadron, commandait deux batteries à cheval à la bataille de l'Aima et au magnifique et sanglant combat d'Inkermann. Son énergique conduite avait attiré tous les regards. « — Nul mieux que lui, me disait le général Trochu , ne pourra vous renseigner sur beaucoup de faits. » Nous avons visité ensemble le champ de bataille.
« — Sur les lieux mêmes, m'a-t-il dit, je vous raconterai bien mieux les détails, et je me les rappellerai bien plus. »
En rentrant , j'apprends qu'une bombe en éclatant a fait sauter un dépôt de poudre de la batterie 24 ; un sergent s'est élancé pour rejeter les sacs à terre qui avaient pris feu, et éviter l'explosion du dépôt de poudre; cet acte héroïque de dévouement lui a coûté la vie, l'explosion l'a broyé, et à peine si l'on a pu retrouver quelques lambeaux épars de ce malheureux. — Sept ou huit hommes ont été blessés.
A la nuit , la place reprend une grande vivacité
de feu et lance des projectiles à profusion. On voit, comme des étoiles tombées du ciel , les obus bondir par ricochets.
6 mai. — Les grandes émotions sont passées; la vie du siège reprend son attitude plus calme. Les boyaux qui cheminent en zigzags sur notre nouvelle position, en avant du bastion central, sont praticables; seulement on y reçoit les visites multipliées des bombes qui éclatent le long des épaulements. Décidément, les projectiles creux sont une détestable invention , ce qui fait qu'ils passeront à la postérité. — C'est un terrible moyen de destruction.
C'est dimanche. — Les Russes tirent peu : Dieu se reposa lui-même le septième jour.
Dans la matinée, un dépôt de poudre de la batterie 15 saute également, par suite de l'explosion d'une bombe, mais ne blesse personne. Ces dépôts sont très-peu considérables, et ne contiennent jamais à la fois que quatre ou cinq barils, pour éviter de grands désastres. Ils sont approvisionnés à peu près chaque soir.
On m'apprend, clans la journée, que la division d'Autemarre qui s'était embarquée pour la mer d'Azoff a été rejointe en route par un bateau à vapeur qui lui apportait contre-ordre ; les bâtiments sont de relour à Kamiesh avec les troupes. On se perd en conjectures ; pour moi, je n'en fais aucune ; c'est un système. — Les conjectures de ce genre
sont les tortures de l'esprit et l'envers de la vérité.
Il fait un temps d'été , une chaleur du mois de juin; ce qui m'effraye un peu pour l'avenir. Je crains pour les troupes les grandes chaleurs , surtout sur ce terrain creusé tant de fois pour ensevelir les morts.
A sept heures du soir , arrive au Clocheton un officier d'ordonnance du quartier général, il donne communication de deux avertissements qui viennent d'être adressés de l'observatoire au général en chef.
Ces avertissements portent que l'on a vu se masser à la tombée de la nuit plusieurs bataillons derrière la deuxième ligne du bastion central ; ce qui indiquerait quelque projet d'attaque pour cette nuit. Aussitôt on apprête les bataillons de renfort et ils campent en armes au Clocheton,
La lune se lève à minuit ; si les Russes font quelque sortie , ce sera avant cette heure-là. Mais aucune tentative n'a eu lieu. Évidemment les Russes sont comme nous dans une continuelle préoccupation; et peut-il en être autrement, quand ils sentent une ceinture formidable d'ennemis les envelopper pas à pas, et s'avancer jusque sous le feu le plus rapproché de leur mitraille? Ce que nous prenions pour des intentions offensives , n'était que des préoccupations de défense personnelle.
Les mêmes mouvements de troupes se remarquent chaque soir. L'ennemi s'attend à tout instant à une attaque de vive force de notre part ; si nos nuits sont inquiètes souvent, les leurs doivent être cruellement agitées, et ils doivent se demander chaque soir, si elles auront un lendemain.
7 mai. — La place tire bombes et obus , mais sans nous faire grand mal.
La seule chose remarquable aujourd'hui est un mot du général Pélissier , en revenant de visiter la tranchée : pendant qu'il regagnait la maison qu'il habite , passa un soldat ivre qui chantait à tue-tête et dont la marche trahissait les émotions de la cantine ; aussitôt qu'il aperçut le général , il se mit à crier : « Vive le général Pélissier! vive le général Pélissier !
« — Quel dommage qu'il n'y ait que les gens ivres qui vous rendent justice , » dit le général en souriant.
Pendant la nuit , l'ennemi a beaucoup lancé de projectiles sur nos nouvelles positions.
8 mai* — Rien à consigner; c'est le mouvement habituel des gardes de tranchées le matin , des travailleurs le soir ; les mêmes précautions prises pour résister à une attaque de l'ennemi ; car maintenant, comme ces fauves troupeaux des forêts qui se guettent et se flairent dans l'ombre, d'un bond, Français et Russes pourraient se trouver mêlés ensemble.
Rien n'est étrange comme de parcourir les en-
tonnoirs et le nouvel ouvrage dont nous nous sommes emparés : on s'y voit pour ainsi dire face à face , on est côte à côte ; un peu de silence et on entendrait les respirations de ces milliers d'hommes qui veillent l'arme au bras ; il semble qu'une étincelle partie de l'un des deux camps doit amener à tout instant ce grand incendie d'un combat décisif. Mais la guerre a ses règles, ses poids et ses mesures.