L'ÉGYPTUS
Envoyé en mission pour écrire l'histoire de l'expédition de Crimée et officiellement accrédité par S. Exc. le maréchal ministre de la Guerre auprès du général commandait en chef l'armée d'Orient , je me suis embarqué le 8 janvier sur YÉgijptus , par un beau temps que nous avons conservé jusqu'à Messine.
Mer calme et bleue , semblable à ce grand manteau d'azur dont parlent les poètes, ciel sans nuage, brise de printemps. Le soleil, cette joie de tous les temps et de tous les pays , rayonnait à la fois sur le pont et sur les visages des 300 soldats que nous avions à bord. — Eux aussi , ils allaient vers la Crimée , cette terre promise à leur ardeur guerrière, eux aussi, ils allaient prendre part aux combats, aux travaux, aux rudes épreuves de leurs frères d'armes , et venant , riant et causant, ils souriaient à cette immensité qui les entourait.
Mais, lorsque nous fûmes dans la mer Ionienne, le vent changea tout à coup , et, sur le poinl d'entrer dans le golfe de Lépante, nous fûmes assaillis
par un très-gros temps. Les lames embarquaient sur le pont et couvraient à chaque instant les pauvres soldats qui se courbaient sous les vagues dont l'écume gelée les fouettait en passant ; Ton entendait rouler çà et là les bancs que l'on n'avait pas attachés.
Les passagers, effrayés du craquement du bateau et de ces bruits inaccoutumés qui semblent annoncer que le vaisseau s'entr'ouvre , s'étaient réfugiés sur le pont , et , semblables à un troupeau effrayé , se serraient les uns contre les autres , interrogeant le ciel sombre et les nuages noirs qui couraient follement dans le ciel , comme si eux aussi eussent été effrayés de la tempête.
Il y avait à bord plusieurs chevaux et des mulets ; tantôt ils trépignaient, tantôt levaient la tête avec des mouvements nerveux, tantôt cherchaient à déchirer de leurs dents tout ce qui les approchait. — Les pauvres bêtes ! elles avaient comme nous cette horrible torture qu'enfante le bouleversement des vagues, et de plus que nous, l'effroi sans l'intelligence qui raisonne , sans la pensée qui sauve. — Aussi, ils frappaient de leurs pieds ferrés les parois humides de leurs boxes, et l'on entendait sous le roulis qui les poussait battre leurs flancs contre les planches. Leurs jarrets tremblaient , leurs genoux fléchissaient ; l'un d'eux fut si violemment jeté, qu'il se brisa comme un corps inerte et retomba sans vie.
Il appartenait au lieutenant-colonel du régiment qui était à bord; — c'était son cheval de prédilection: il l'avait appelé Vulcain. A chaque instant il le caressait, lui apportait quelque chose, le flattait de la main : — il lui parlait des Russes , de Sébastopol , de combats , il causait avec lui enfin ; et le cheval, redressant les oreilles, semblait attacher sur lui ses grands yeux noirs intelligents et vifs, et gonflait ses narines brillantes. Souvent déjà , dans le commencement de la traversée , pendant que la mer se jouait mollement sous notre bateau avec un faible murmure , je m'étais arrêté pour regarder Vulcain avec son maître, et le colonel me disait :
« C'est lui que je monterai la première fois que je paraîtrai devant les Russes; — n'est-ce pas, ajoutait-il, si l'on reçoit, monté sur Vulcain, une balle dans la poitrine , on meurt noblement, dépassant ses ennemis de la tête ? »
Et en parlant ainsi , il le caressait avec orgueil et tendresse à la fois. — Hélas ! pauvre Vulcain ! si fier , si hennissant , si plein de vie et de noble ardeur, il n'était plus! il gisait en travers de la boxe sur les planches que trempait la vague en bondissant.
Le colonel était appuyé contre un mât , la tête courbée.
Quelques minutes après , deux marins arrivaient tenant des lanternes. Un instant la lumière frappa sur le visage du
— « WIII —
colonel , et je vis ses deux joues sillonnées par des larmes. — Pour tous , ce n'était qu'un cheval mort ; pour lui , c'était un ami qu'il perdait.
Le commandant arriva.
« Ce pauvre cheval est-il bien mort? » dit-il.
Le colonel s'approcha alors , se pencha sur Vulcain toujours silencieusement , et passa la main sur sa téte toute humide ; on eût dit que le pauvre animal reconnaissait son maître, car il ouvrit à moitié ses yeux dont les longs cils étaient collés les uns contre les autres , essaya de soulever la tête , puis retomba, étendit son cou, roidit une dernière fois ses jambes et mourut.
Une heure après , les marins lui attachaient des cordes sous le ventre pour le jeter à la mer.
Il faisait alors petit jour, quelques lueurs blanchissaient faiblement l'horizon.
C'était, je vous assure, un triste et grave spectacle ; car la mort, sous quelque aspect qu'elle se présente, parle toujours sérieusement à la pensée des hommes.
Et puis, sur ce bâtiment que bouleversaient les vagues , avec ce demi-jour qui sillonnait quelques fronts, ces lanternes qui jetaient leurs pâles lueurs, les passagers groupés, les soldats enveloppés dans leurs couvertures grises dont dégouttait l'eau de la mer, tantôt éclairés, tantôt entièrement dans l'ombre, selon le mouvement que la vague imprimait nu bâtiment; — tout cela avait une poésie lugubre
et fatale; on eût dit une de ces histoires de mer que racontent, de retour dans leurs foyers, les vieux marins , ou bien une de ces vieilles légendes, souvenirs funèbres jetés parmi les vivants.
Bientôt on eut hissé le pauvre cheval sur le bord ; et , pendant qu'ils le soulevaient avec leurs cordes, les marins faisaient entendre leurs bruits cadencés , pour donner plus d'ensemble à leurs mouvements.
Au moment où le corps de Vulcain disparaissait, je vis le colonel retirer son képi et incliner la tête.
Tout le monde avait quitté la place, lui y était encore.
Dans la matinée nous passâmes à l'endroit où se livrait, tant de siècles auparavant, le fameux combat naval de Salamine , et nous vîmes , éclairée par un rayon de soleil, la montagne du haut de laquelle Xerxès assista à l'anéantissement de sa flotte.
Quelle richesse inépuisable de souvenirs se déroule à chaque pas, gravée, pour ainsi dire, sur chaque roche avec des noms qui ont bercé notre imagination naissante !
J'étais dans ma cabine et j'entendis des chants que les voix répétaient en chœur.
« — Allons, » me dis-je, « ces pauvres soldats n'ont pas tant souffert que je croyais. »
Et je m'empressai de monter sur le pont.
Sur l'avant du bateau, presque tous étaient réunis en cercle dans des tenues suffisamment pittoresques.
Les uns, drapés dans leurs couvertures, ressemblaient^ des Bédouins ; les autres avaient tourné ces mêmes couvertures autour de leur corps et conservaient encore sur eux ce désordre d'une nuit d'orage; — quelques-uns tenaient à la main de petites gamelles dans lesquelles il y avait du café ; ceux-là croquaient à pleines dents un biscuit qui essayait vainement de se défendre; d'autres cherchaient à conserver malgré le roulis un équilibre souvent compromis.
Au milieu de ce cercle auquel s'étaient mêlés les passagers, hommes et femmes, trônait un soldat, * monté sur un banc. — C'était le chanteur de la troupe. Il connaissait sa supériorité, et il entonnait à pleins poumons cette touchante mélodie de Paul Henrion que tout le monde connaît, les marins surtout, — Si loin! Cette mélodie par elle-même est pleine d'âme, de sentiment vrai; dite ainsi au milieu de la mer, sur ce bâtiment isolé , par ces soldats qui partaient pour un rivage lointain, elle prenait un caractère étrange de triste mélancolie, et quand tous en chœur répétaient ces mots si simples :
Je lui jette un mot et prie Pour ma mère, hélas ! si loin ! . . . si loin ! . . .
il me semblait que c'était un dernier adieu de toutes ces voix au foyer paternel et la prière du soldat pour sa vieille mère.
I] fallait voir comme chacun faisait silence. — Je suis sûr que l'impression que j'ai ressentie était dans tous les cœurs.
« — Savez-vous , » me dit le capitaine en passant près de moi, « que c'est un spectacle qui en vaut bien un autre. »
A ce chant succédèrent de joyeuses chansonnettes que les soldats accompagnaient de leurs rires et de leurs battements de mains.
A une heure , le dimanche , nous touchâmes au Pirée.
Le Pirée, c'est Athènes.
Athènes , c'est le souvenir de notre enfance ; c'est le berceau de tous ces grands récits héroïques qui nous suivent pas à pas sur les bancs du collège et nous répètent sans cesse des noms immortels. — La pensée connaît Athènes avant que les yeux l'aient vue.
Il y a deux petites lieues à peu près du Pirée à la vieille ville; dès que j'eus touché terre, je me mis dans une horrible voiture avec le lieutenantcolonel et deux officiers, et nous nous fîmes cahoter le plus vite possible par deux rosses étiques, que de l'intérieur nous entendions souffler comme de vrais marsouins.
Devant nous se déployaient déjà l'Acropolis et le Parthénon.
J'eusse voulu être seul et aller m'asseoir sur un
de ces rochers nus et abrupts, pour me laisser vivre quelques heures par la méditation au milieu des ruines de la ville antique qui domine la nouvelle ville de toute sa majesté; mais c'était un rêve de poète ; et les bateaux à vapeur n'ont que bien peu de poésie.
Il me fallut parcourir à la hâte toutes ces grandes choses du temps passé,
La neige pendant la nuit était tombée avec abondance , toute la terre était blanche ; et à travers les vieux portiques , à travers les colonnades à moitié détruites du temple de Jupiter olympien , au lieu d'un ciel bleu, je ne voyais que les nuages gris qui venaient à l'horizon tristement s'harmoniser et se confondre avec le blanc manteau étendu sur la terre. — Ces ruines vues ainsi sont plus solennelles; elles ne sont pas dorées d'un rayon de soleil , mais elles sont enveloppées d'un rayon de poésie. C'était, selon moi, un spectacle plus beau , plus grand que n'eût été celui d'Athènes avec ses riants jardins, ses vertes prairies, son ciel d'azur.
Entourés d'un froid manteau de glace qui semblait s'être étendu à leur pied, n'osant pas en atteindre le faîte, ces débris parlent plus gravement à la pensée et à la méditation.
Je dois dire que mes compagnons se contentaient d'avoir froid et ne partageaient pas mon opinion.
Je jetai un regard sur le monticule où siégeait l'Aréopage, tribunal suprême de la Grèce, et sur la petite prison creusée dans le roc où Socrate, entourée de ses disciples, prit la coupe pleine de ciguë, et après leur avoir appris comment on devait vivre , leur apprenait comment on devait mourir.
Puis nous partîmes bien vite pour retourner au Pirée.
« — Ce n'est que cela Athènes, >» me dit un officier, « ma foi ce n'est pas la peine de tant en parler; j'aime mieux ma dernière ville de garnison. »
(Qui sait? c'était peut-être Carpentras! ) — Oh! ma pauvre Athènes, c'est bien la peine d'être si vieille et si renommée pour être traitée ainsi !
Le colonel ne dit rien , mais je crois qu'il avait à peu près la même opinion.
« — Et vous, qu'en pensez-vous? » me dit l'officier.
« — Moi, » lui dis- je, « je n'ai jamais été en garnison. »
Le surlendemain nous touchions à Gallipoli , petite ville bien sale, bien laide et où je ne m'étonne pas que le choléra ait fait sa funèbre moisson.
A Gallipoli, de la neige comme au Pirée, et le lendemain , de la neige à Gonstantinople. — Les toits blancs bordant la mer de tous côtés semblaient
d'immenses volées de mouettes prêtes à s'abattre sur le rivage.
Il faut voir Constantinople à travers le prisme de son Bosphore et bien se garder d'y entrer. Je pourrais ici parler -des sept tours et des murs crénelés de la ville, des sept collines sur lesquelles elle est bâtie en amphithéâtre, du palais du sérail, du vieux Stamboul , de Sainte-Sophie ; mais je me sentais si près de la Crimée , que Constantinople disparaissait devant moi ; l'impatience me dévorait.— A peine si je m'apercevais que je nageais dans la boue et que mes pieds s'enfonçaient jusqu'à la cheville dans la neige.
Je m'embarquai tout aussitôt pour Kamiesh, et je me trouvai sur le bateau avec le général Niel et le colonel Vaubert de Genlis. J'avais pour ce dernier une lettre du colonel Franconnière , chef du cabinet du ministre cle la Guerre; je la lui donnai avec une caisse de cigares à son adresse , ce qui lui plut infiniment. — Nous fîmes vite connaissance, et il me présenta au général Niel. Le général, qui aujourd'hui dirige en chef les travaux du siège de Sébastopol , est un homme aimable , distingué ; sa conversation est très-attachante.
11 nous parla du siège de Bomarsund, il nous raconta plusieurs épisodes très-intéressants de cette petite expédition si vite et si heureusement accomplie.
Les moindres détails, quand ils sont racontés
par celui-là même qui y a pris part , acquièrent un intérêt tout particulier.
Vous save^ que, pendant le siège de Silistrie, Omer-Pacha, qui craignait chaque jour que la place ne fût forcée de se rendre , à bout de ressources et de défense, pressait le maréchal de Saint-Arnaud par des courriers successifs d'envoyer des renforts à son secours. — Le maréchal fit alors demander à l'amiral Dundas des bâtiments pour transporter à la hâte des troupes de Gallipoli à Varna; mais l'amiral lui fit répondre que les bâtiments de guerre ne servaient pas, d'après les usages anglais, à transporter des troupes, et que c'était une règle jusqu'alors sans exception.
A Bomarsund , nous racontait le général Niel , lorsque la citadelle fut rasée, on pensa à se rembarquer; les moyens de transports étaient insuffisants , et un corps de 3 à 4000 hommes ne pouvait trouver place. 25000 Russes environ tenaient la campagne, et ces troupes eussent été exposées à une attaque à laquelle leur petit nombre ne leur eût pas permis de résister.
Le général Baraguey-d'Hilliers fit appel à l'amiral Charles Napier pour obtenir de lui des moyens de transports, il éprouva le même refus dans les mêmes termes; mais la position était grave, il demanda une entrevue à l'amiral , qui vint à terre. — A cette entrevue assistaient un contre -amiral
anglais, et de notre côté le général du génie NieL
Le général Baraguey-d'Hilliers exposa avec une grande énergie la position des troupes, l'urgente nécessité des transports qu'il demandait.
L'amiral Napier, s'appuyant toujours sur les règles établies , refusait avec regret , disait-il , lorsque le contre-amiral, dont le nom m'échappe, se leva et dit avec une dignité pleine de respect :
« — Amiral , le général français a raison , et l'honneur de l'Angleterre ne vous permet pas de refuser. »
L'amiral, après quelques paroles encore échangées, désira que la demande lui fût faite par écrit, disant qu'il y répondrait.
Le lendemain, les transports étaient à la disposition du général.
L'amiral Ch. Napier a pu voir que les Français payent au centuple les services qu'on leur rend.
Ensuite on parla de la Crimée , de l'Aima , de la mort si belle et si noble du Maréchal , des soldats , ces héros inconnus de chaque jour, et c'est ainsi , qu'au milieu d'intéressantes conversations, dont je dévorais chaque parole avec un intérêt inexprimable, nous arrivâmes à Kamiesh.
Quelques minutes après, j'étais sur le sol de Crimée et j'entendais déjà retentir au loin le bruit du canon.
AU
CAMP DEYANT SÉBASTOPOL.
AU