‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol par le baron de BazancourtChapitre 2 sur 29 · AIDE DE CAMP DE S. M. I, 'EMPEREUR · texte numérisé non relu

AIDE DE CAMP DE S. M. I, 'EMPEREUR

18 juin 1855.

« Mon cher Fleury ,

« Je vous ai souvent entendu regretter de ne pas être en Crimée avec votre beau régiment de Guides , et je sais avec quelle anxiété de chaque jour, de chaque heure , vous suivez cette guerre ; car c’est plus qu’une expédition , c’est une véritable guerre , et ce sera dans les annales de l’histoire une des entreprises les plus mémorables et les plus gigantesques qui aient jamais été tentées.

« Aussi, c’est à vous que je dédie ces pages. — N’y cherchez pas une œuvre d’ensemble , habilement combinée et se reliant entre toutes ses parties. — C’est la vie du siège lui-même pendant les cinq mois que j’ai passés en Crimée , écrite à la hâte , comme les événements arrivaient , sous l’émotion du combat , et avec la fièvre des plus terribles , mais aussi des plus nobles émotions.

« J’ai retracé ce que j’ai vu , et j’ai cherché à tout voir, à tout étudier, à tout comprendre; je me suis initié par tous les points de contact à cette

belle vie des camps, et j’ai essayé* parfois d’en partager obscurément les dangers.

« Ce sont toutes mes impressions , toutes mes joies, toutes mes craintes, tous mes enthousiasmes, toutes mes tristesses, et souvent j’ai senti ma plume hésiter devant la solennité et la grandeur des tableaux qui se déroulaient devant moi.

« Quels saisissants spectacles ! — quelles nuits pleines de cris de guerre et de foudroyantes détonations ! — La France donne à ses enfants des bras de fer et des cœurs de bronze.

« Je suis sûr, mon cher Fleury, que vous lirez ces lettres avec sympathie, et j’espère qu’elles ne seront pas pour vous sans intérêt ; mais je désire surtout que vous y trouviez le souvenir d’une bien ancienne et bien sincère amitié.

« Tout à vous ,

« Baron de Bazancourt. »

Ayant obtenu l’autorisation de publier cette correspondance , j’espère qu’elle auFa quelque intérêt pour le public; car, si elle ne parle pas des faits d’aujourd’hui, elle parle des faits d’hier, et les événements qu’elle retrace se tiennent par la main avec ceux qui s’accomplissent. — C’est la semence que l’armée recueille aujourd’hui ; — c’est cette belle et noble moisson d’abnégation , de dévouement , de travaux incessants , de lutte héroïque.

Dans ce siège étrange , sans précédent dans les annales d’aucun siècle ni d’aucune nation , les actes militaires se ressemblent et sont des frères jumeaux pour la gloire comme pour les dangers*

Que l’on ne cherche pas dans ce petit volume les appréciations stratégiques d’un homme de guerre , et l'analyse technique de cette tâche laborieuse que nous poursuivons sans relâche depuis

huit mois. — C’est la vie de tous les jours saisie au vol, c’est la relation exacte des événements tels . qu’ils se sont passés, à l’heure môme où ils se sont passés , écrite lorsque le canon grondait encore et que la fusillade faisait entendre ses longs déchirements, lorsque l’émotion de ce souffle puissant de la guerre faisait battre mon rœur et trembler ma main.

J’aurais pu , en relisant ces lettres envoyées à diverses époques , les modifier selon le résultat des faits accomplis , et corriger les appréciations du moment par des appréciations après coup ; — mais c’eût été leur enlever leur cachet, leur caractère , leur physionomie , c’eût été mentir à leur propre vérité. Elles sont ce qu’elles sont; — leurs défauts (si on peut le dire) deviennent leurs qualités.

Quelquefois on retrouvera les mêmes pensées représentées sous des formes différentes. — C’est qu’un siège, se traînant la nuit à pas lents dans des tranchées qu’il creuse péniblement , offre peu d’aspects variés et n’a pas l’allure dégagée , hautaine , variée d’une campagne. — Le siège a une base, des principes, des règles voulues dont on ne peut, dont on ne doit pas s’écarter ; sa marche lui est tracée par avance; c’est un livre ouvert, pour ainsi dire, dans lequel amis et ennemis lisent incessamment. — Mais quel livre plein d’intérêt ! quelles agitations inconnues ! v

— xni —

J’écrivais sous la tente, en plein air, à pied ou à cheval ; — aujourd’hui dans le jour, demain au milieu de la nuit.

Pour tout voir, pour tout entendre, pour être au cœur même des moindres agitations , des plus petites entreprises , je suis allé habiter avec le t major de tranchée. — En arrière et en avant de notre petite habitation sont creusées ces tranchées sans cesse remplies de soldats , les uns portant des fusils , les autres portant des projectiles. — J’étais aux premières loges , comme me le répétait souvent le général en chef.

Avant de terminer ces lignes , qu’il me soit permis d’exprimer ici toute ma reconnaissance pour la sympathie que j’ai trouvée parmi les chefs de l’armée.

Ils ont fait de la mission dont j’étais chargé une œuvre facile , et de mon séjour en Crimée un souvenir qui ne s’effacera jamais.

Je ne puis dire avec quelle bonté tous m’ont accueilli , avec quelle affabilité ils se sont prêtés à me donner les renseignements que je leur demandais , si précieux et si importants pour moi. — Si le travail que je prépare sur l’expédition de Crimée, et dont ce petit volume n’est en quelque sorte que l’introduction , a quelque mérite ; s’il retrace avec vérité les aspects variés à l’infini de ce grand drame militaire , que je prends à Varna et que j’espère bien conduire dans les murs de Sébastopol,

par celui-là môme qui y a pris part,- acquièrent un intérêt tout particulier.

Vous savez que, pendant le siège de Silistrie, Omer-Pacha, qui craignait chaque jour que la place ne fût forcée de se rendre , à bout de ressources et de défense, pressait le maréchal de Saint-Arnaud par des courriers successifs d’envoyer des renforts à son secours. — Le maréchal fil alors dêmander à l’amiral Dundas des bâtiments pour transporter à la hâte des troupes de Gallipoli à Varna; mais l’amiral lui fit répondre que les bâtiments de guerre ne servaient pas, d’après les usages anglais, à transporter des troupes, et que c’était une règle jusqu’alors sans exception.

A Bomarsund , nous racontait le général Niel , lorsque la citadelle fut rasée, on pensa à se rembarquer; les moyens de transports étaient insuffisants , et un corps de 3 à 4000 hommes ne pouvait trouver place. 25000 Russes environ tenaient la campagne, et ces troupes eussent été exposées à une attaque à laquelle leur petit nombre ne leur eût pas permis de résister.

Le général Baraguey-d’ïlilliers fit appel à l’amiral Charles Napier pour obtenir de lui des moyens de transports , il éprouva le même refus dans les mômes termes; mais la position était grave, il demanda une entrevue à l’amiral, qui vint à terre. — A cette entrevue assistaient un contre-amiral

anglais, et de notre côté le général du génie Niel.

Le général Baraguey-d’Hilliers exposa avec une grande énergie la position des troupes, l’urgente nécessité des transports qu’il demandait.

L’amiral Napier, s’appuyant toujours sur les règles établies, refusait avec regret, disait-il, lorsque le contre-amiral, dont le nom m’échappe, se leva et dit avec une dignité pleine de respect :

« — Amiral , le général français a raison , et l’honneur de l’Angleterre ne vous permet pas de refuser. »

L’amiral, après quelques paroles encore. échangées, désira qüe ]a demande lui fût faite par écrit, disant qu’il y répondrait.

Le lendemain, les transports étaient à la disposition du général.

L’amiral Ch. Napier a pu voir que les Français payent au centuple les services qu’on leur rend.

Ensuite on parla de la Crimée , de l’Alma , de la mort si belle et si noble du Maréchal , des soldats , ces héros inconnus de chaque jour, et c’est ainsi , qu’au milieu d’intéressantes conversations, dont je dévorais chaque parole avec un intérêt inexprimable, nous arrivâmes à Kamiesh.

Quelques minutes après, j’étais sur le sol de Crimée et j’entendais déjà retentir au loin le bruit du canon.

Je jetai un regard sur le monticule où siégeait l’Aréopage, tribunal suprême de la Grèce, et sur la petite prison creusée dans le roc où Socrate, entourée de ses disciples, prit la coupe pleine dé ciguë , et après leur avoir appris comment on devait vivre, leur apprenait comment on devait mourir.

Puis nous partîmes bien vite pour retourner au Pirée.

« — Ce n’est que cela Athènes, » me dit un officier, « ma foi ce n’est pas la peine de tant en parler; j’aime mieux ma dernière ville de garnison. »

(Qui sait? c’était peut-être Carpentras! )— Ob ! ma pauvre Athènes, c’est bien la peine d’être si vieille et si renommée pour être traitée ainsi!

Le colonel ne dit rien , mais je crois qu’il avait à peu près la même opinion.

« — Et vous, qu’en pensez-vous? » me dit l’officier.

« — Moi, ,» lui dis-je, « je n’ai jamais été en garnison. »

Le surlendemain nous touchions à Gallipoli , pe- . lite ville bien sale, bien laide et où je ne m’étonne pas que le choléra ait fait sa funèbre moisson.

A Gallipoli, de la neige comme au Pirée, et le lendemain, de la neige à Constantinople. — Les toits blancs bordant la mer de tous côtés semblaient

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