XXIV
d’immenses volées de moueltcs prêtes à s’abattre sur le rivage.
Il faut voir Constantinople à travers le prisme de
son Bosphore et bien se garder d’y entrer. Je pourrais ici parler des sept tours et des murs crénelés de la ville, des sept collines sur lesquelles elle est bâtie en amphithéâtre, du palais du sérail, du vieux Stamboul , de Sainte-Sophie ; mais je me sentais si près de la Crimée , que Constantinople disparaissait devant moi ; l’impatience me dévorait. — A peine si je m’apercevais que je nageais dans la bouc et que mes pieds s’enfonçaient jusqu’à la cheville dans la neige.
Je m’embarquai tout aussitôt pour Kamiesh, et je me trouvai sur le bateau avec le général Niel et le colonel Vaubert de Gcnlis. J’avais pour ce dernier une lettre du colonel Franconnière , chef du cabinet du ministre de la Guerre; je la lui donnai avec une caisse de cigares à son adresse, ce qui lui plut infiniment. — Nous fîmes vite connaissance, et il me présenta au général Niel. Le général, qui aujourd’hui dirige en chef les travaux du siège de Sébastopol, est un homme aimable, distingué; sa conversation est très-attachante.
Il nous parla du -siège de Bomarsund, il nous raconta plusieurs épisodes très-intéressants de celte petite expédition si vile et si heureusement accomplie.
Les moindres détails, quand ils sont racontés
et fatale; on eût dit une de ces histoires de mer que racontent, de retour dans leurs foyers, les vieux marins , ou bien une de ces vieilles légendes, souvenirs funèbres jetés parmi les vivants.
Bientôt on eut hissé le pauvre cheval sur le bord ; et., pendant qu’ils le soulevaient avec leurs cordes, les marins faisaient entendre leurs bruits cadencés , pour donner plus d’ensemble à leurs mouvements.
Au moment où le corps de Yulcain disparaissait, je vis le colonel retirer son képi - et incliner la tête.
Tout le monde avait quitté la place, lui y était encore.
Dans la matinée nous passâmes à l’endroit où se livrait, tant de siècles auparavant, le fameux combat naval de Salamine , et nous vîmes , éclairée par un rayon de soleil , la montagne du haut de laquelle Xerxès assista à l’anéantissement de sa flotte.
Quelle richesse inépuisable de souvenirs se déroule à chaque pas, gravée, pour ainsi dire, sur chaque roche avec des noms qui ont bercé notre imagination naissante 1
J’étais dans ma cabine et j’entendis des chants que les voix répétaient en chœur.
« — Allons, » me dis-je, « ces pauvres soldats n’ont pas tant souffert que je croyais. »
Et je m’empressai de monter sur le pont.
Sur l’avant du bateau, presque tous étaient réunis en cercle dans des tenues suffisamment pittoresques. „
Les uns, drapés dans leurs couverlurcs, ressemblaient à des Bédouins ; les autres avaient tourné ces mêmes couvertures autour de leur corps et conservaient encore sur eux ce désordre d’une nuit d’orage; — quelques-uns tenaient à la main de petites gamelles dans lesquelles il y avait du café ; ceux-là croquaient à pleines dents un biscuit qui essayait vainement de se défendre; d’autres cherchaient à conserver malgré le roulis un équilibre souvent compromis.
Au milieu de ce cercle auquel s’étaient mêlés les passagers, hommes et femmes, trônait un soldat, monté sur un banc. — C’était le chanteur de la troupe. Il connaissait sa supériorité, et il entonnait à pleins poumons cette touchante mélodie de Paul Henrion que tout le monde connaît, les marins . surtout, — Si loin! Cette mélodie par elle-même est pleine d’àmc, de sentiment vrai; dite ainsi au milieu de la mer, sur ce bâtiment isolé , par ces sol- . dats qui partaient pour un rivage lointain, elle prenait un caractère étrange de triste mélancolie, et quand tous en chœur répétaient ccs mots si simples :
Je lui jette un mot et prie Pour ma mère, hélas! si loin!... si loin!...
il me semblait que c’était un dernier adieu de toutes ces voix au foyer paternel et la prière du soldat pour sa vieille mère.
fl fallait voir comme chacun faisait silence. — Je suis sûr que l’impression que j’ai ressentie était dans tous les cœurs.
« — Savez-vous , » me dit le capitaine en passant près de moi, « que c’est un spectacle qui en vaut bien un autre. »
A ce chant succédèrent de joyeuses chansonnettes que les soldats accompagnaient de leurs rires et de leurs battements de mains.
A une heure, le dimanche, nous touchâmes au Pirée.
Le Pirée, c’est Athènes.
Athènes, c’est le souvenir de notre enfance; c’est le berceau de tous ces grands récits héroïques qui nous suivent pas à pas sur les bancs du collège et nous répètent sans cesse des noms immortels. — La pensée connaît Athènes avant que les yeux l’aient vue.
Il y a deux petites lieues à peu près du Pirée à la vieille ville; dès que j’eus touché terre, je me mis dans une horrible voilure avec le lieutenantcolonel et deux officiers , et nous nous fîmes cahoter le plus vite possible par deux rosses étiques, que de l’intérieur nous entendions souffler comme de vrais marsouins.
Devant nous se déployaient déjà l’Acropolis et le Parthénon.
J’eusse voulu être seul et aller m’asseoir sur un