‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol par le baron de BazancourtChapitre 23 sur 29 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

Devant Sébastopol, 10, II, ta avril,

J’avais raison de penser que le feu de notre artillerie ne devait pas tarder à s’ouvrir.

Hier, ce jour tant attendu, tant espéré, est entin arrivé.

Quoiqu’il n’y ait pas eu de très-gros événements, les incidents, le mouvement, le tumulte se succèdent avec tant de rapidité, surtout au dépôt de tranchée, que l’on n’a pas une minute, et que toutes les nuits sont agitées et sans sommeil.

Oui, le 9, à cinq heures du matin, nous avons ouvert le feu.

C’était un secret, et un secret très-bien gardé.

Mais à l’heure où se distribuent les travailleurs «» de la nuit , il y a une agitation inaccoutumée ; leur nombre est augmenté, les soldats portent des gabions, d’autres de petites échelles; ceux-ci des pioches , des pelles ; — les marins , munis de leurs ' outils propres à dégorger les embrasures, sont aussi de la partie , et passent en chantant et en jetant aux soldats de joyeuses plaisanteries. — Plus

- de doute! La nuit descend du ciel bien lentement au gré des cœurs qui battent et de l’impatience de

tous. — La pluie tombe, hélas! le beau temps des

jours passés a disparu.

Tout s’apprête , et chacun se jette habillé sur son lit, * ' -

A trois heures et demie, le général d’artillerie Lebœuf arrive et prévient que les ordres sont donnés pour la petite pointe du jour. Les batteries commenceront le feu sans signal , on fera évacuer par la troupe les endroits que l'artillerie aura piquetés.

Avant l’heure indiquée nous sommes tous debout; — déjà quelques lueurs blanchissent à peine • l’horizon, pâles messagers du jour qui chassent les ténèbres de cette dernière nuit de silence.

La pluie continue à tomber fine et serrée; le vent souffle avec violence. — Néanmoins rien n’est changé à la décision suprême.

A cinq heures, les premiers coups de canon partent du centre, puis toutes les bouches à feu entonnent à la fois ce terrible et solennel chant de guerre. — Il y a aujourd’hui six mois que les premiers coups de pioche des travailleurs ont retenti sur cé plateau. Et quelles épreuves chefs et soldats n’ont-ils pas traversées?

Le ciel est couvert de nuages grisâtres qui assombrissent encore les clartés naissantes; un brouillard voile l’horizon et semble, par une fantaisie céleste, tantêt remonter, tantôt descendre.

Le vent qui vient du sud emporte avec lui vers la ville assiégée les détonations de notre artillerie, mais les lignes de nos ouvrages, de l'extrême droite à l’extrême gauche , se sillonnent d’éclairs ; la terre

semble s’en tr 'ouvrir et jeter des flammes Les

batteries anglaises et notre attaque de droite se sont ébranlées en même temps.

La place, surprise par ce réveil inattendu, reste près d’un quart d’heure sans répondre; puis tous . . . les bastions vomissent des torrents de feu. Ce sont des détonations foudroyantes, saccadées, interrompues; ce sont des boulets, des bombes, des obus qui sifflent avec un bruit continu et strident, semblables à une volée menaçante de serpents aériens.

On voit de tous côtés contre les épaulemenls, le • long des ravins, les projectiles sauter en bonds insensés. — La ville, tout à l’heure enveloppée d’un voile épais de fumée, apparaît tout à coup. Le vent a chassé des airs les traces du combat, et un rayon de soleil se fait jour à travers les nuages '■ grisâtres.

Parfois les détonations cessent comme par en- chanlement; mais c’est, si on peut le dire, un * • éclair de silence. Bientôt elles recommencent de nouveau frémissantes, infinies, et des ondulations de terrain qui cachent les batteries, on voit s’élancer deux cents jets de feu et de fumée compacte. — Sur tous les points où le regard peut se porter, c’est le même spectacle, ce sont les mêmes

foudres tonnantes. — On aperçoit de tous les côtés les gardes de tranchées qui cheminent dans les boyaux de communication, et qui tantôt eux-mêmes apparaissent ou disparaissent sous un manteau de fumée.

Tel est le spectacle qui se 'déroule sous mes yeux , qui crie , qui tonne , qui bondit autour de moi.

Notre attaque de gauche seule a 303 bouches à feu dirigées contre la place. — Celle de droite 72 environ. — Les Anglais 141, m’a-t-on dit.

Sur un tertre élevé qui domine ce redoutable panorama , je ne puis m’arracher à cette saisissante contemplation, à ce duel effroyable d’artillerie, à ces mugissements d’airains, que les échos les plus lointains prennent dans leurs vastes poitrines pour les reporter au sein de cette chaîne de montagnes qui se multiplie et se perd à l’horizon.

Il y avait deux partis à prendre. Le premier de faire subitement appel à toutes ses forces vives, de foudroyer la ville et ses travaux de défense par notre artillerie combinée, puis aussitôt les premières brèches pratiquées, de lancer contre la place nos colonnes d’assaut, malgré l’espace qui nous en sépare encore ; car le bastion du Mât et le bastion central, lès deux points principaux de nos attaques, sont séparés de la ville par de profonds ravins. * .

Le second parti était, tout en ouvrant un feu -

vif, continu, pendant le jour et la nuit, d’inquiéter, de tourmenter l’ennemi , de dégrader ses travaux défensifs, de chercher à démontçr scs batteries , d’éteindre sa première enceinte ; mais de limiter notre tir et de cheminer vers les ouvrages sous la protection de notre artillerie, jusqu’au jour où nous pourrons pénétrer dans ces murs, sans risquer de voir nos colonnes foudroyées à distance.

C’est ce dernier parti qui semble avoir été adopté.

Je raisonne par hypothèse, car les projets réels ne sont pas divulgués.

Par malheur la pluie avait presque rendu les tranchées impraticables, l’eau s’y agglomérait en flaques profondes, et les pieds enfonçaient jusqu’à mi-jambe dans les terres détrempées. — - C’était affreux et triste de voir l’état dans lequel étaient nos servants de batterie, couverts de cette boue blanchâtre et littéralement inondés ; mais à travers la pluie, et malgré l’orage, la joie, l’énergie, l’entrain brillent sur les visages. — On ne se plaint que d’une chose, c’est que le tir libre, dans , la matinée, soit déjà limité.

Quant à celui des Russes, il est ce qu’il a toujours été, très-irrégulier, tantôt vif, solidement nourri, tantôt, au contraire, insignifiant, au point que l’on pourrait croire une partie de scs batteries réduites au silence ; mais tout à coup les voilà qui lancent des salves d’artillerie, et vingt boulets ou projectiles creux traversent l’air à la fois.

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Dans la matinée nos pertes sont assez sensibles, v. car le courage est imprudent ; c’est un nouveau danger qu'affrontent nos artilleurs , nos braves marins, et contre lequel ils ne savent pas encore se garer.

Je suis allé visiter l’ambulance; les nouvelles cabanes en bois sont remplies ; les brancards y affluent.

Mais dans le jour le nombre des blessés est loin de suivre la progression du matin. — Au contraire, la journé? est bonne. Nous n’avons que 72 hommes hors de combat, sur lesquels 14 tués.

On devait, dès le soir même, enlever sur deux points différents, huit ou dix embuscades, puis cheminer avec les travailleurs, afin d’envelopper une portion du cimetière dans l’intérieur de nos ouvrages, relier cette portion avec nos parallèles et dominer la crête du ravin qui est devant la ville; mais la pluie, qui fi détrempé les terres, force à remettre l’opération projetée.

Dans cette première journée nous n’avons eu que cinq pièces momentanément hors de service et un affût brisé.

Il est presque impossible d’apprécier le mal que nous pouvons avoir fait à l’ennemi, même sur * ses travaux extérieurs.

Les jugements dépendent beaucoup des caractères; — ceux-ci sont optimistes, ceux-là, au contraire, pessimistes à l’excès. — Pour les uns, c’est superbe; pour les autres, c’est médiocre.

En voulez-vous un exemple par ee qui se passe dans nos propres tranchées?

C’était le lendemain de l’ouverture du feu. — A 10 heures du malin quelqu’un vient au Clocheton.

« — Vous savez ce qui vient d’arriver, dit-il, c’est fort triste.

« — Quoi donc?

« — Quatre de nos batteries sont entièrement rév duites au silence et chamberlées. *

« — En êtes-vous bien sûr ?

« — La chose est positive, répond la personne qui parlait; je la tiens d’individus qui les ont vues. »

En effet , c’était un triste et rude événement.

Aussitôt après le déjeuner je pars avec un des officiers aides-majors de tranchée, le capitaine Boussenard , et nous courons à ces malheureuses batteries, pendant que cette déplorable nouvelle se répand sans doute déjà de tente en tente.

Nous arrivons. — Toutes quatre étaient dans l’état le plus florissant de santé et liraient bel et bien : — celle-ci ses -canons , celle-là ses obusiers ; qui plus est , dans les quatre , depuis le commencement de la journée , il y avait eu un seul tué et 3 blessés, dont 2 très-légèrement.

Ainsi presque toujours des appréciations imiué-, diates. — Chacun leur donne, malgré soi, un reflet, soit de ses craintes , soit de ses espérances.

Puisque je vous ai parlé de ces batteries, laissez moi vous raconter ce que j’y ai vu. — Peut-être sera-ce pour vous un spectacle aussi nouveau que pour moi.

Jamais je ne m’étais trouvé à pareille fête, et je sentais s’éveiller comme un monde d’émotions inconnues. — C’était le véritable siège qui commençait , et la vie circulait à flots dans ses larges artères.

Quoique les nuages lourds et sombres gui enveloppaient le ciel eussent disparu, quoique la pluie exil cessé de tomber, le mauvais temps, qui avait duré près de vingt-quatrè heures consécutives, avait détrempé toutes les terres qui sont argileuses ; les plates-formes étaient inondées. — Le terrain était devenu si mou que l’on y enfonçait à mi-jambes, tandis que dans d’autres parties, l’eau réunie en flaques profondes mouillait jusqu’aux genoux les servants. — Les boulets étaient couverts d’une couche épaisse de boue ; les parapets , effondrés par les projectiles ou dégradés par les eaux, offraient un aspect impossible à décrire : on y avait par endroits entassé des sacs à terre.

Étrange spectacle que présentait ainsi l’intérieur d’une batterie. — Tous ces hommes , les vêtements inondés et éollés sur le corps , couverts eux-mêmes d’une boue blanche mêlée à la teinte noire de la poudre, énergiques, résolus, heureux et souriants; — ceux-ci apportant des boulets, ceux-là chargeant

des projectiles creux, d’autres servant leurs pièces, et ne secouant môme pas la tôle pour faire tomber les morceaux de boue et de terre que les projectiles ennemis leur envoyaient en frappant dans les épaulements. — Puis à un moment donné le pointeur ou chef de pièce se courbait sur sa mire , faisant un signe de la main, soit pour qu’on levât, soit pour qu’on baissât la pièce, tandis que l’officier qui commandait allait de droite à gauche, inspectant chaque chose et rectifiant souvent lui-mème le tir.

Devant l’un des canons , sous les pieds de celui qui pointait fort tranquillement, il y avait de larges ' ' taches rougeâtres. • .

Le lieutenant d’artillerie vit que je les regardais; ' . il vint à moi.

« — Nous n’avons eu qu’un seul tué, me dit-il en me montrant cet endroit ; — c’est là. — Il y a * une heure tout au plus, à cette môme place, * le chef de pièce a eu la tète emportée. — C’était un excellent pointeur que je regrette infiniment.

« — Par un coup d’embrasure? lui dis-je.

« — C’était, reprit le lieutenant, un véritable duel entre eux. (Il me montrait de la main une batterie ennemie très-visible.) Mais soyez tranquille , avant d’avoir eu la tête emportée, il a dû leur égueuler plus d’une pièce. — Youlez-vous voir où vont porter nos coups ?

« — Avec grand plaisir.

« — Notre point de tir est un peu à gauche de ce

mur blanc. — Montez sur le parapet; seulement si . -vous apercevez une petite fumée blanche vers cette ligne là-bas sur la droite, baissez-vous aussitôt derrière ï’épaulement. »

• Et il me donna sa lorgnette.

Avant de monter sur le parapet, je jetai un coup d’œil ; tous les hommes étaient à leurs postes sur le flanc des pièces.

« ' Au signal, cinq firent feu successivement, et nous vîmes plusieurs boulets arriver très- droit sur les terres qui firent jaillir comme un nuage de fumée jaunâtre.

« — Je crois qu’il y a eu du bon là-dedans, me dit le lieutenant. »

« A yos pièces, cria-t-il, chargez. »

De celte batterie nous allâmes successivement à plusieurs autres , et l’on apercevait très-distinctement la large brèche que nous avions pratiquée dans le mur crénelé.

Dès le second jour., à l’exception de quelques batteries qui tirent à volonté par raison de leurs vues, notre tir a été ainsi fixé : — quarante coups par pièce de caüon , trente par obusier.

Je termine mà lettre , car le courrier va partir.

Par le prochain bateau, je vous parlerai sans doute combats et travaux. — Aléa jacta est* .

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