‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol par le baron de BazancourtChapitre 24 sur 29 · QUINZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

QUINZIEME LETTRE

Devant Sébastopol, u, 12 mars. v

Les nuits qui ont suivi ma dernière lettre ont été employées à des opérations de cheminement difficiles et périlleuses.

Enlever des embuscades, s’y maintenif ou les raser, puis sur un terre-plein cheminer sous la fusillade de l’ennemi et sous le feu dés bastions. — C’est là une rude besogne dont en lisant le récit on né comprend peut-être pas les immenses difficultés. C’est pour cela que, bien souvent peut-être, je reviens sur le même sujet; car c’est la seule guerre non de tous les jours, mais de toutes les nuits.

Nuit du 10 au 11. — Les embuscades sont enlevées avec ccl élan irrésistible que incitent nos troupes dans leur attaque. — Mais la pluie est violente, le tracé difficile, l’exécution lente. — On aperçoit des masses noires , ce sont les Russes qui redoutent de leur côté une attaque de vive force. Les compagnies avancent, la fusillade s’engage avec les bataillons de soutien; les travailleurs craignent

d’être tournés par l’ennemi et se replient sur la parallèle.

Comment empêcher ces doutes, ces hésitations, quand des forces inconnues , inappréciables au milieu de l’obscurité, peuvent tout à coup fondre à l’improviste sur les travailleurs? Exposés à la fusillade et à la mitraille, ils déchirent inattentivement le sol, pendant que leurs yeux cherchent à travers les ténèbres si quelque ennemi ne vient pas les surprendre.

La nuit prochaine on doit reprendre à nouveau les travaux d’hier et continuer le tracé en se rendant définitivement maître des postes russes.

De nouvelles instructions sont données.

« Il est spécialement recommandé de faire protéger le fianc des tirailleurs par une ligne de vedettes couchées à plat ventre, qui ne se replient qu’autant qu’il y aurait force majeure, et permettent -ainsi aux travailleurs de tenir jusqu’à la dernière extrémité. »

Ces instructions ajoutent :

» Comme on doit cheminer en même temps en avant de la 3” parallèle, il y a lieu d’enlever les 4 embuscades à droite en avant du T, si l’artillerie n’a pu les détruire. «

Le hasard de la guerre est venu encore contrecarrer nos projets et en retarder l’entier accomplissement.

Car nos cheminements maintenant sont si avan-

cés, qu’il faut s’attendre à une série d’obstacles toujours nouveaux.

A 9 heures les troupes sont lancées, elles s’emparent rapidement des postes que l’ennemi abandonne toujours, après avoir fait supporter aux assaillants une première décharge. — Quelques-unes sont détruites , d’autres comprises dans l’intérieur de notre tracé.

Les Russes ne tardent pas à revenir en plus grand nombre, selon leur habitude; — distribués en tirailleurs , les uns cachés derrière des pierres, d’autres protégés par les plis du terrain , ils engagent une vive fusillade avec les compagnies de soutien. '**•*•• .

Le 46' tenait la tète. Ce vigoureux régiment avait compris la mission difficile qui lui était donnée , et

malgré un feu terrible qui le faisait beaucoup souffrir, il est resté à son poste, combattant sans cesse. — Ce seul régiment a eu 73 hommes hors de combat.

Pendant ce temps nos batteries, et principalement la batterie 25 , envoyèrent dans le ravin , où se tenaient les bataillons de renforts ennemis , des salves de bombes qui durent leur causer grand dommage, car l’on entendit de différents points partir des cris confus.

Si les dames de Sébastopol (comme l’avaient dit un jour d’armistice les officiers russes) aiment fort à assister au feu d’artifice de nos bombes, elles ont

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dû être grandement satisfaites de notre batterie 25,

qui pendant toute la nuit, avec ses mortiers, n’a cessé de lancer des salves de projectiles qui montaient dans l’air comme des bouquets enflammés.

Sous ce feu puissant d’artillerie le travail cheminait vigoureusement. Malheureusement le commandant du génie Mangin qui dirigeait le travail est blessé; par imprévoyance, il ne s’est pas entendu avec son capitaine, et celui-ci n’ayant pas reconnu le terrain, n’ose avancer plus avant que le tracé commencé; le travail se trouve de nouveau interrompu.

Cependant il était important d’en finir avec ces combats qui, en nous coûtant de braves soldats, ne nous avaient donné que des résultats négatifs.

Je ne sais si je vous ai parlé déjà de la nature de ces embuscades que les Russes sèment de côté et d’autre avec une si incroyable activité. „

• Il y en a de plusieurs sortes. — Quelques-unes sont simplement des trous de loup, c’est-à-dire des trous assez profondément creusés en terre pour y placer quelques hommes que protègent contre nos tireurs, des pierres entassées, au milieu destpielles sont pratiquées de petites embrasures. — — D’autres sont de véritables murailles élevées en avant de nos tranchées, solidement construites, et percées d’embrasures; un fossé profond est pratiqué par derrière avec des gradins de fusillade. — 25 ou 30 hommes peuvent facilement s’y abriter, et entretiennent toute la journée un feu nourri.

Certes , c’est par ces embuscades que les Russes nous ont fuit le plus de mal. — Elles- apparaissent comme par enchantement sur le sol, semées sur tous les points, audacieuses, infatigables; détruites aujourd’hui, elles reparaissent demain, et chaque nuit qui s’écoule semble une rosée vivifiante qui les agrandit et les fortifie.

Aussi des mesures toutes spéciales sont ordon^ nées par le général Pélissier.

Les opérations à exécuter seront divisées en deux portions : — l’une comprendra les travaux du Cimetière, — l’autre les travaux en avant du T.

Chacune des attaques sera commandée par un général, afin d’éviter la confusion, et permettre à ces officiers généraux de surveiller le mouvement des bataillons engagés.

Des troupes d’élite seront envoyées, et les travailleurs sont au nombre de 3000, sans compter les gardes de tranchée , les bataillons de réserve et ceux de soutien.

Le général en chef, le général Pélissier, le général Dalesme et les généraux chefs d’état- major viennent au Clocheton vers une heure, afin de visiter le travail qui doit s’exécuter et convenir des dernières instructions.

Le général Canrobert s’arrête dans les batteries, parle aux artilleurs.

Tout à coup une bombe vient tomber au milieu de la tranchée, à quelques pas du groupe que for-

ment les généraux. — Les éclats meurtriers du projectile peuvent d’un seul coup abattre bien des tôles précieuses. — Ce fut un moment d’angoisses inexprimables, non pour ceux que le danger menaçait, mais pour ceux qui, à l’abri de la mort, la voyaient planer si près des chefs de l’année. — Chacun s’arrête, s’abrite de son mieux; heureusement la bombe éclate au milieu des gabions et ne touche personne.

A la batterie 16 on présente au général Canrobert un artilleur qui, blessé et retenu depuis une semaine à l’ambulance , l’avait brusquement abandonnée lé jour de l’ouverture du feu, malgré les remontrances du médecin, «voulant, disait-il, servir sa pièce et ne pas manquer un si beau jour. »

Le général prend une médaille militaire et la lui donne devant tous.

Certes, c’est là un épisode bien simple, mais vous ne pouvez comprendre combien il empruntait de mâle poésie au lieu où il se passait, sous le feu du canon, devant les pièces fumantes.

Le voyez-vous ce brave soldat, les vêtements couverts de terre, le visage et les mains noires de poudre , — combattant arraché à la lutte pour paraître devant son général ; — ses yeux brillent :

« — Vive l’Empereur! dit l’artilleur; vive mon général ! » ‘

Et il retourne à son poste tout radieux en regardant la médaille qui brille sur sa poitrine.

Dans le même moment passait un brancard ; il portait le capitaine du génie Mouhat, qui venait d’être mortellement blessé.

Mis à l’ordre du jour par le général en cbcf, le capitaine Mouhat avait été récemment nommé officier de la Légion d’honneur.

Quand il arriva à l’ambulance, il rendit le dernier soupir. — Les soldats qui l’avaient apporté prirent, chacun à son tour, la main encore chaude du capi-

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taine et la portèrent à leurs lèvres.

Bientôt la nuit va venir.

Le général Rivet, chef d’état-major du général Pélissier, et le général Breton , de garde à la tranchée, doivent diriger les opérations.

Nuit du 13. — Vers neuf heures et demie, la fusillade s’èngage avec vivacité ; — elle dure pendant plus d’une demi-heure sans décesser un seul instant. , •

A 10 heures et un quart un planton arrive. Les embuscades sont prises, tout va bien; — il demande une compagnie de renfort, qui part aussitôt. — Pour éviter la confusion qui s’est manifestée l'avant.- dernière nuit, les sonneries sont supprimées. — Ces sonneries, en effet, sont excellentes pour nous prémunir contre une attaque imprévue ; mais lorsque nous attaquons, elles deviennent inutiles, dangereuses même, eu intimidant nos troupes et nos travailleurs;

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Deux prisonniers russes nous sont successivement amenés.

L’un d’eu\ est un sous-lieutenant; ses deux mains sont déchirées et sa capote grise est marbrée de taches sanglantes. — On lui rend son sabre ; il remercie d’un signe de tôle; puis, s’appuyant contre . . le mur, il reste immobile et morne, ne prononçant pas un seul mot.

L’autre prisonnier est un soldat. — Le visage de ce malheureux est tellement en lambeaux que le sang l’aveugle et tient scs paupières collées les unes contre les autres. — On lui donne à boire. — '

Tous deux partent pour l’ambulance.

Bientôt nous avons des nouvelles. Au signal donné sur les deux points d’attaque simultanément, les compagnies massées avec soin ont escaladé les . parapets en silence, et cherchant dans l’obscurité la direction des embuscades, se glissent, courbées à terre r pour cacher leur approche ; puis elles s’élancent au pas de course. — Les Russes, sans doute sur leurs gardes, les attendent résolûment, et à trente pas, les reçoivent par un feu terrible. — Beaucoup sont abattus ; les autres escaladent les postes que les Russes abandonnent en continuant de faire feu ; mais quelques-uns sont tués sur les créneaux , avant qu’ils aient eu le temps d’opérer leur retraite.

Ceux qui s’enfuient redescendent en toute hâta le flanc du ravin au fond duquel sont les réserves.

Celles-ci > dès le commencement de notre attaque, n’avaient cessé de pousser des cris frénétiques, de sonner de tous leurs clairons, de battre la charge: mais un déserteur nous avait dit que tous ces cris avaient pour but unique de nous intimider, d’une part, et de l’autre d’animer au combat les compagnies engagées , sans que ces réserves se portassent pour cela en avant. • .

Nos soldats, prévenus que ces hurrahs n’annonçaient, en aucune façon, l’arrivée d’un corps nonir breux, ne s’en préoccupaient phis.

Les bataillons de soutien accourent, se placent aux postes désignés , et les sapeurs du génie commencent la démolition des embuscades. — Pendant ce temps, chacun creuse à la hâte quelques trous derrière lesquels les uns s’abritent, tandis que d’autres, couchés à terre, veillent et attendent ; puis des vedettes se glissent dans les ondulations de terrain, pour empêcher une surprise et reconnaître l’approche des ennemis.

Vers onze heures, ceux-ci se présentent en nombre suffisant pour reprendre ce qu’ils ont abandonné; — mais chaque soldat, cette fois, les attend de pied ferme. — Ils n’osent engager une lutte corps . I à corps, et se contentent d’un feu de mousqueterie, pendant que leurs bastions lancent des coups chargés à mitraille.

Trois fois repoussé avec la plus vigoureuse énergie, l’ennemi est revenu trois fois à la charge sans

que lé travail ait été un seul instant interrompu, et G75 gabions sont placés, ainsi que cela avait été décidé dans la journée.

Toutefois, craignant que les lignes couvrantes ne fussent forcées, on envoya un bataillon de la légion •étrangère qui, sous le fdi de la place, se massa énergiquement sur les points menacés.

Ils sont intrépides ces soldats de la légion étrangère ; et comme ils forment , pour ainsi dire, une petite armée à part dans la grande armée, permettez-moi de vous en parler.

Ce soir-là un d’eux qui la veille avait commis une faute, et que son commandant avait trèsrudemeht traité, s’approcha de lui et lui dit :

« — J’espère, mon commandant, que vous me pardonnerez, j’ai deux balles dans le corps. »

. Un de leurs officiers me disait :

« En dehors du service ce sont d’horribles soulards, peut-être mènle d’atroces coquins, rudes à mener, dangereux à discipliner ; mais énergiques et indomptables au feu. »

Une grande partie de ces régiments est composée de déserteurs, d’hommes qui ont quelque chose sur la conscience (peut-être même beaucoup). — S’ils désertent, ce n’est pas pour aller à l’ennemi, mais bien pour vendre leurs effets. — Us ne connaissent rien que le courage, n’estiment que lui, et regardent le reste comme un fardeau inopportun

dont on a le droit de se débarrasser aussitôt qu’on le peut.

Singulière éducation militaire, n’est-ce pas? Souvent les compagnies se font justice elles-mêmes.

Un homme est mis à l’index de scs camarades.

— Le soir venu, les camarades i abîment (c’est le. mol); la mort s’ensuit le plus souvent, et le len-demain le docteur met sur le rapport : « Un tel , mort.... d’une chute. »

On sait ce que cela veut dire.

Dernièrement un homme avait déserté et avait été repris. — On l’envoie aux silos. (Les silos sont des trous pratiqués très -profondément en terre; on descend dans ces sortes de cavernes étroites et souterraines ceux qui sont condamnés, et là, ne pouvant se coucher, forcés d’être accroupis sur eux-mêmes, ils restent ainsi souvent quarante- huit heures, trois jours, huit jours même; — r supplice terrible, le seul qui puisse dompter, ou du moins briser un peu par l'épuisement ces natures cyniques et rebelles.)

Donc le déserteur avait été descendu dans un silo.

« — Vous avez tort, mon lieutenant, dirent de vieux soldats; — dans un silo, ça se plaint, ça crie, ça fait du bruit; vous auriez mieux fait de nous le confier, nous l’aurions mené ce soir dans le ravin. »

Je doute fort qu’il en fût revenu.

11 y a nombre de choses que l’on réprimerait avec la plus grande sévérité dans d’autres régi-

mçnts; mais sur lesquelles, en faveur de certaines qualités, il faut fermer les yeux.

Du reste, les sous-officiers et les caporaux sont excellents et ont une grande influence sur les soldats qu’ils mènent rudement. — La dureté pour tous, l’amour-propre chez quelques-uns; voilà les seuls mobiles qui puissent servir de levier sur ces troupes composées d’éléments si divers, de nations .si opposées.

Polir contrebattre , comme l’on dit ici, celte analyse des caractères individuels, hâtons-nous de dire que partout où la légion étrangère a été appelée, elle s’est jetée au premier rang, au plus fort '* du danger. • t

Vous m’en entendrez souvent parler dans ces récits; car souvent elle a combattu, souvent elle a souffert. ■

Voulez-vous deux traits entre mille?

Uii sergent-major de la légion était descendu sur le flanc du ravin de la Quarantaine en vue des embuscades ; — aussitôt il est assailli par une grêle de balles; — une lui fracasse la cuisse, il tombe. — Son caporal s’élance aussitôt par la même roule et court vers son sergent; il le prend sur ses épaules et revient vers la tranchée. — A moitié route une balle lui traverse l’épaule et le renverse ;■ — il se relève, reprend le blessé sur l’autre épaule êt regagne la parallèle, aussi tranquillement que s’il ne lui était rien arrivé*

— ma —

Il a clé décoré de la médaille militaire.

Un sergent, vieux soldat d’Afrique, est de garde. — On l’envoie le soir placer un petit poste sur un point très-avancé, derrière un pan de muraille qui abrite de la mousquelerie des embuscades ennemies.

11 revient. — Le lieutenant lui demande :

« — Es-tu bien sûr que les hommes peuvent voir à 40 ou 50 pas? » . - . -

Le sergent part, puis revient un instant après.

« — Eh bien, dit l’officier?

« — Ils voient très-bien, mon lieutenant.

« — Comment le sais-tu?

• « — Je suis sorti par la brèche et j’ai été me placer à 50 pas en avant ; ils me voyaient comme je vous vois. »

11 faut bien passer quelques petites peccadilles à de tels hommes.

Voilà une lettre tout entière de combats, d’attaques nocturnes et de rudes travaux. — Ne trouvezvous pas qu’elle seul la poudre et la mitraille?

Malheureusement cette dernière huit glorieuse

pour nos armes nous a coule G officiers.

Le chiffre de nos morts, y compris la journée, s’élève au chiffre de 40 et les blessés à 100 ou 120.

Les résultats obtenus ont une grande importance, car nous avons détruit sur une grande étendue tous ces petits postes qui nous tuaient beaucoup de monde par leurs fusillades perpétuelles, et com-

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mencé une voie dé cheminement qui nous rapproche grandement du bastion central.

J’ai à vous annoncer un triste événement. Le général Bizot, en visitant les tranchées anglaises , en compagnie du général Niel, a été très-gravement blessé d’une balle qui lui a traversé le visage, de la mâchoire à la joue. — C’est lui qui depuis le premier jour a dirigé les travaux du siège avec une infatigable énergie et un courage imprudent qui le poussait toujours aux endroits les plus périlleux.

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Devant Sébastopol, 15, 16, lî avril.

Le général Bizot est mort dimanche dernier à dix heures du matin. C’est un deuil dans toute l’armée, une affliction profonde dans tous les cœurs, car c’était le type du dévouement, de l’abnégation, du devoir. — Bien souvent on lui avait reproché cette courageuse imprudence qui le faisait chaque jour, chaque nuit, exposer sa vie comme un simple \ soldat; mais il souriait en secouant la tête. Un instant on avait espéré lé sauver et après l’extraction de la balle, le médecin en chef avait eu les plus heureux pressentiments; une heure môme avant ce fatal . événement, rien ne le faisait supposer, mais tout à coup un épanchement intérieur dans le cerveau l'a enlevé.

Cette nouvelle a été annoncée au général Canrobert le jour môme; ses traits se sont subitement

altérés.

« Pauvre Bizot , a-t-il dit, chef habile , intrépide soldat; — c’était la volonté de Dieu. »

Le lendemain , tout ce que les trois armées

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comptent d’officiers généraux avait voulu rendre un dernier hommage au général Bizot et accompagner sa dépouille mortelle.

A trois heures , les trois commandants en chef des armées alliées s’étaient réunis suivis de leurs nombreux états-majors; le général Pélissier, le général Bosquet ne manquaient pas au dernier rendez-vous de leur vieux camarade.

Les soldats du génie entouraient silencieusement l’espace où devait se passer la funèbre cérémonie. — Au milieu de celte foule c’était un silence triste • et grave qui impressionnait vivement. Au loin le canon tonnait et les fusées sillonnaient le ciel; amis et ennemis saluaient ainsi des salves de leur artillerie l’intrépide soldat dont notre armée déplorait la perte.

Le service s’est fait dans la cabane qui sort de chapelle.

Puis, de cette cabane arrangée avec soin par l’aumônier, sont sortis deux corps portés par les soldats du génie; — le premier était celui du général Bizot avec son uniforme, son épée, son chapeau, sa croix de commandeur; l’autre, celui du * commandant Masson , également du génie, mort le môme jour d’une blessure reçue aussi dans la tranchée,

C’était une cérémonie triste et solennelle que celle de ce double enterrement, le chef et son lieutenant, tous deux estimés, tous deux regrettés; le

drame était digne du théâtre; — c’était au milieu de res camps, de cet appareil de guerre, de ce bruit du combat, de ces soldats assemblés, de ces trois armées unies, pour ainsi dire, sous le même deuil.

Derrière les deux cercueils marchaient lord Raglan, Omer-Pacha et le général Canrobert. Sur la seconde ligne le général Pélissier, le général Bosquet, le général Niel, l’amiral Bruat et l’amiral ottoman; puis ensuite les généraux des trois armées.

Je ne puis vous rendre l’impression profonde que j’ai ressentie mêlé comme tous à cette foule silencieuse qui marchait à pas lents : les regards étaient tristes, les visages inclinés , ces mâles visages que le canon de l’ennemi et le feu de la mitraille trouvent levés et souriants.

Lorsque le corps a été déposé dans la fosse que les soldats avaient creusée, lord Raglan , le général Canrobert et les généraux de l’artillerie et du génie vinrent, chacun à son tour, jeter quelques gouttes d’eau bénite sur le cercueil que la terre allait recouvrir.

Omer-Pacha et l’amiral de la flotte ottomane se joignirent à eux , et prenant aussi de leurs mains la petite branche humectée d’eau bénite, rendirent ce dernier hommage religieux au brave général.

Ensuite le général Niel a pris la parole. Il a retracé, par quelques paroles simples et senties,

la noble carrière du soldat , l’homme du devoir et de l’abnégation personnelle; il a donné une dernière pensée à la famille en pleurs et a remercié le général Bizot au nom de la patrie.

Puis le général Pélissier, dont l’émotion profonde altérait la voix, est venu dire un adieü axi vieux camarade avec lequel il avait si longtemps servi; ses paroles, prises au fond de son cœur, semblaient être des larmes qui tombaientsur celte tombe près de se fermer : « Adieu, Bizot , adieu r mon vieux camarade ; le Dieu des armées te recueillera dans son sein , car toujours tu fus brave, honnête et dévoué. Adieu!... »

Le général Canrobert a pris ensuite la parole. — Il l’a fait avec l’élan de son cœur, qui est grand et haut placé ; il n’a pas plaint le soldat, il l’a envié, et il s!est écrié tout à coup :

« C’est justement parce que Bizot était un noble caractère , donnant à tous , chaque jour, le modèle du courage, du devoir accompli sans relâche, du dévouement, de l’abnégation; c’est parce que Bizot avait toutes les vertus et toutes les mâles qualités que Dieu, dans sa justice infinie, lui a accordé le suprême honneur de tomber en soldat sur la brèche, en face de l’ennemi. «

A ces mots prononcés avec une énergie que je ne puis vous rendre, une émotion profonde s’est emparée du cœur de chacun ; — soldats et chefs ont

relevé la tête, s’associant ainsi, par l’élan de leur âme , à cette belle et énergique pensée.

Si les douleurs de la famille pouvaient être consolées, elles le seraient par ces mâles adieux , par ce bel éloge, par ce dernier hommage rendu, en face de tous , au digne général.

C’est encore parler du général Bizot que de vous dire ce qui s’est passé ces jours derniers au siège qu’il dirigeait avec tant d’habileté et de courage.

L’affaire de la nuit du 13 a eu les plus favorables résultats; elle a amené la destruction de plus de douze embuscades très-importantes, placées à 50 ou 60 mètres de notre parallèle la plus avancée, et derrière lesquelles de très-habiles tireurs entretenaient nuit et jour une perpétuelle fusillade ; un grand nombre de tonneaux, de sacs à terre, d’outils trouvés sur les lieux, ont fait connaître la pensée des Russes qui allaient relier entre elles toutes ces embuscades et

en faire un front bastionné. — Cette action énergique les a intimidés à tel point que le lendemain ils n’ont pour ainsi dire pas inquiété nos travaux de cheminement qui se sont faits sans encombre.

Le 15 a été une mauvaise journée : un boulet a enlevé le matin neuf hommes, sur lesquels cinq ont été tués, et dans le jour un obus a tué un capitaine, trois soldats et blessé trois autres.

Toute la journée il y a eu beaucoup de mouvement et d’agitation, car il se préparait une grosse

affaire dont les résultats devaient avoir une trèsgrave portée dans les circonstances actuelles , c’està-dire l’explosion de notre mine qui s’est avancée jusqu’à soixante mètres du bastion du Màt.

Toutes les mesures sont prises pour que nos troupes, aussitôt l’explosion, puissent couronner les entonnoirs. — Cette mine contient 16 fourneaux et environ 25000 kilogrammes de poudre.

Chacun s’attend à une effroyable détonation de ce volcan souterrain. — Comme c’est à la tombée de la nuit que l’explosion doit avoir lieu, aussitôt que le jour baisse , nous nous rendons avec les of- - • liciers aides-majors de tranchée sur un petit monticule en pierre, qui forme la voûte d’un puits, et qui est l’observatoire du Clocheton.

Déjà le soleil s’est englouti dans la mer, laissant encore l’horizon marbré de larges teintes rouges.

La ville commence à s’envelopper de vapeurs.

A peine si le regard distingue les maisons visibles tout à l’heure, et que le soleil en passant avait dorées de ses derniers rayons.

L’obscurité gagne ; — nous regardons le bastion du Màt dans la direction duquel la mine doit exploser. Déjà les éclairs de notre artillerie sillonnent comme des raies de feu le ciel assombri.

Il est près de huit heures.

La ville disparaît entièrement. — La canonnade diminue sensiblement.

Il se fait par instants des moments de silence.

A huit heures et quart nous voyons tout d’un coup, au milieu de l’obscurité, se détâcher une immense masse noire. — On dirait un cavalier géant enveloppé d’un manteau, qui s avance vers nous; sa tète est surmontée d’un panache rouge sanglant. Ce fantastique cavalier grandit , s’élargit, se développe en formes insensées , sans qu’aucun bruit encore ne soit parvenu à nos oreilles ; puis nous entendons une détonation sourde comme un coup de tonnerre lointain, et le noir fantôme, devenu un nuage au milieu des nuages de la nuit , s’évapore et disparait.

Nous avons peine à eroire que 25 000 kilos de poudre n’aient pas jeté dans l’air une détonation plus retentissante. Mais il paraît que dans les tranchées, même les plus éloignées, on eût dit que la terre se soulevait, pendant que Ion entendait un grondement effroyable courir dans ses entrailles.

Des blocs de rochers d’une dimension énorme , de grosses pierres, des quartiers de terre dans plusieuis endroits, ont été lancés à une grande distance, èt des entonnoirs de cinq mètres de profondeur se sont creusés dans le sol déchiré.

Les troupes avaient été éloignées toutes ont ressenti une secousse qui arrivait à elles comme les ondulations de la mer.

Les Russes ont cru à une attaque générale , et aussitôt de tous côtés, des remparts et des ouvrages avancés, ils ont commencé la plus terrible

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fusillade que j’aie jamais entendue. — Les bombes, les obus , les paniers de grenades criblent * l’air; c’est une pluie qui éclaire l’horizon. Cent détonations bondissent à la fois; au milieu de ce vacarme soudain , les feux de peloton font entendre leurs roulements cadencés et l’on voit apparaître à l’horizon de longues raies enflammées qui s’entrelacent, se confondent et semblent, dirigées par des conduits électriques , vouloir se réunir à un même centre. — Pendant plus d’une heure ce feu terrible continue, pareil aux orages . soudains qui éclatent tout à coup au sein des montagnes.

J’écris ces lignes sous l’émotion de ce spectacle effrayant et grandiose.

Le cœur serré, le regard attentif, nous écoulons.

Autour de nous le silence; — là-bas le tumulte, la lutte, le combat...; puis tout à coup la fusillade cesse, les bombes ne tracent plus dans l’air leurs cercles de feu, les grenades ne s’élèvent plus en gerbes , la mitraille ne tonne plus.

Que signifie ce silence? — Avons-nous couronné les entonnoirs de notre mine? — Sommes-nous vainqueurs? — Sommes-nous repoussés?

Nulle expression ne pourra dire, de quel poids comprime le cœur cette impatience fébrile qui parle à la fois en nous mille voix différentes, qui nous jette mille croyances, mille craintes, mille joies, mille terreurs. 11 faut l’avoir éprouvée pour

la comprendre; elle ne ressemble en rien aux autres impatiences, aux autres fièvres du sang. — Les appréciations les plus diverses se contredisent.

Le général Lebœuf passe à cheval. — 11 s’arrête à la porte du Clocheton. — Le général ne sait rien de positif. — Ce qu’il peut dire : c’est que la mine a parfaitement réussi. — Il s’éloigne au galop.

Nous apprenons bientôt que les troupes , aussitôt l’effet de l’explosion produit, sont accourues le plus vite qu’elles ont pu. — Deux compagnies d’élite du 39' ont franchi les épaulements et se sont précipitées avec beaucoup d’élan, à travers les terre-pleins pour occuper les entonnoirs. — Ils sont au nombre de sept à huit. — Cest alors que les Russes ont lancé cet orage de projectiles et ont fait, du haut des bastions, celte effroyable fusillade ; mais heureusement que , s’il y a eu beaucoup de bruit, il y a eu peu de mal. — Les balles et la mitraille passaient au-dessus de la tête de nos soldats et de nos travailleurs.

Des blessés arrivent; ceux qui portent les brancards disent que l’on travaille.

A 10 heures, le major de tranchée qui est sur les lieux envoie , pour le général commandant le siège , ce petit mot écrit au crayon :

« Les mines ont formé plusieurs fossés de cinq pieds de profondeur; nos soldats y sont logés. On travaille à relier la droite de la 3' parallèle de la tranchée avec le fossé de l’explosion; mais cela

s’exécute difficilement, car le terrain est mauvais,

rocheux et difficile. »

Cependant l’on a dû, au point du jour, abandonner des points qui n’avaient pu être reliés entre eux ; mais la nuit suivante le travail a été repris avec ardeur.

Croyez-moi, c’est une œuvre de géants qui ne peut être exécutée que par des cœurs de bronze.

— Il faut avoir l’âme rudement trempée pour s’avancer ainsi, à 70 mètres, d’un ouvrage hérissé de batteries fumantes, et dont les gueules ouvertes vomissent incessamment le fer et le feu.

Figurez-vous de pauvres soldats se traînant à ' terre, sur un sol rocailleux, derrière un gabion, '

— faible et inutile abri ! — Ce gabion , ils le posent ; puis des sacs à terre se passent de mains en mainâ, et là, toujours accroupis, illuminés par les feux de l’ennemi et par des pots enflammés qui répandent soudainement des lueurs étranges, ils jettent un à un ces sacs remplis de terre dans les gabions, et cherchent ensuite à creuser le sol ingrat qui résiste sous les pioches qui le frappent. — Parfois un faible cri se fait entendre : c’est un corps qui tombe et deux bras qui cessent de travailler.

Oh ! la guerre de siège est une vilaine guerre ! Elfe n’a pas la belle poésie d’une bataille qu’éclaire le soleil : on ne voit pas devant soj reluire les poitrines ennemies , on ne marche pas la t£lc levée ,

*JL

le bras haut, le cœur bondissant; — c’est la guerre de la nuit, la guerre des surprises, la guerre des embuscades ; — on s’accroupit derrière des terres amoncelées, on se courbe pour passer le long des épaulements écrètés par les projectiles ennemis, on regarde à travers d’étroits créneaux;

— c’est la guerre des brigands dans les maquis.

— Et puis , après des mois de travaux incessants , après des jours et des nuits d’attente, lorsque le moment de se voir face à face va venir enfin!... une balle, une balle obscure, inconnue, tirée au hasard , sans but , arrive et vous frappe à la tête, comme elle a frappé cè digne et brave général Bizot. — Mais aussi que l’heure du triomphe est une heure grande et solennelle, et que l’on oublie vite les souffrances et . les épreuves passées!

Depuis l’ouverture du feu nous avançons chaque jour, et l’ennemi sent notre étreinte qui l’enveloppe et le presse. — Notre artillerie lui fait beaucoup de mal, mais les pièces démontées sont aussitôt remplacées; il possède un matériel immense; ce que nous savons depuis longtemps.

Pour moi, j’ai la conviction que le jour où nous voudrons tonner de toutes nos foudres , nous pourrons nous rendre maîtres successivement des ouvrages qui dominent la ville; car aujourd'hui, comme il y a deux mois, je vous le répète :

« — 11 faudra prendre Sébastopol morceaux par

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morceaux 3 et à la suite de combats et d’assauts successifs. »

17 avril. — Le général Forey, qui a commandé le corps de siège pendant cinq mois, quitte la Crimée. — L’armée d’Orient perd un bon général et un brave soldat.

Quelque beau que soit le commandement supérieur qu’il va remplir, c’est avec grand regret qu’il se sépare de sa division si souvent appelée au combat.

Aujourd’hui il est venu au Clocheton dire adieu au major de tranchée et à ses officiers. — Sa visite inattendue a été vivement sentie.

« — Vous êtes plus heureux que moi, vous autres, a-4-il dit, vous restez. »

Et quand il a tendu la main avec affabilité aux officiers qu’il quittait, on sentait que son cœur était serré , et il y avait une véritable émotion sur ce mâle visage de soldat.

Le soir même, il s’embarquait pour Constantinople. .9

« Le nom du général Forey (a dit le général Canrobert dans son ordre du jour) restera glorieusement attaché aux efforts persévérants de l’ara, mée d’Orient pendant cette mémorable campagne d’hiver. » .

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