‹ Cinq nôChapitre 18 sur 49 · LE VIEUX PIN · texte numérisé non relu

LE VIEUX PIN

PAR

KWA.XZE SEAMI MOTOKIYO

NOTICE

A n'en juger que d'après son titre, le sujet de ce nô /Jk est un arbre séculaire, le Vieux-Pin, Oimatsu, vénère comme arbre sacré dans l'enceinte du temple Anraku-ji à Da^aifu, province de CJrikuçen (Kyûshû) (*). En fait, il dépasse de beaucoup cette faible donnée. La première partie de la pièce mêle à l'éloge de ce pin celui du Prunier-Volant, Tobi-ume, autre arbre sacré du

[*) Ce temple existe encore, mais il a été enlevé au bouddhisme et attribué au shintoïsme, et porte aujourd'hui le nom de Dazaifu-Tenjin-ja.

même temple, et finalement l'éloge du temple lui-même ; dans la seconde partie, le dieu ou génie du Vieux-Pin, apparaissant dans sa gloire et accompagné, au moins dans l'intention primitive de l'auteur, de celui du Prunier-Volant, vient promettre à l'Empereur longue vie et prospérité. Mais nous n'avons là, pour ainsi dire, que la contexture extérieure de la pièce. C'est à Da\aifu que fut exilé et mourut le célèbre Sugawara no Micbi+ane, ministre des empereurs Uda et Daigo, déifié depuis sous le nom de Temman-Tenjin, et l'Anraku-ji fut élevé sur sa tombe ; c'est de sa légende que le Vieux-Pin et le Prunier-Volant tirent leur caractère sacré. Et c'est de lui en réalité qu'il s'agit, directement ou indirectement, tout le long de la pièce, sur laquelle son ombre, tour à tour triste et glorieuse, semble planer. A chaque instant, un mot, une allusion, qui n'échappent point à l'auditoire averti, la rappellent, la font apparaître sous les branches et les fleurs des arbres sacrés ; les plaintes du vieux jardinier du temple sont les siennes, et c'est à son esprit accueilli parmi elles que les puissances célestes ont commis la protection de l'Empereur et du pays. L'art des nô excelle à superposer ainsi les idées et les sujets ; mais nulle part peut-être il n'y a mieux réussi que dans Oimatsu.

// paraît difficile de bien comprendre cette pièce et d'en apprécier suffisamment le charme — celui surtout qu'y goûte le public pour lequel elle fut écrite — sans quelque connaissance du personnage qui en est le centre et le rôle principal encore qu'invisible, et des légendes formées autour de son nom, qui ont tant contribué à la popularité de son culte.

Sugaivara no Miclriqane (845-903) est l'une des figures les plus populaires de l'histoire du Japon. Sa famille, sans être des plus illustres, descendait pourtant du fameux Nomi no Sukune. et par lui prétendait remonter jusqu'à Ame no bohi no mikoto, un des compagnons de Ninigi no mikoto. Chargée depuis le règne de l'empereur Suinin et la mort de l'impératrice Hihasu-hime (3 ap. J.-C.) (*) de la fabrication des haniwa (*), elle porta d'abord le nom de Hanisln ou plutôt Hajï. A l'époque de Nara, l'usage des haniwa s' étant perdu, ce nom ne répondait plus à rien: en 7 29, sur la demande du chef du clan, Furundo, et de quinze de ses membres, l'empereur Shômu le changea en celui de Sugawara, nom de l'emplacement qu'elle occupait. Dès ce moment la famille s'occupait de littérature et avait acquis une position marquante dans la sinologie ; Furundo avait écrit quelques ouvrages, et rempli diverses fonctions administratives. Son fils Kiyogimi et son petit-fils Koreyoshi, par leurs travaux littéraires, par la fondation d'une école célèbre, le Monjô-in, par les fonctions publiques qu'ils exercèrent, accrurent le renom de leur maison. Mais c'est de Michiçane, de ses talents littéraires, de son rôle politique et plus encore de ses malheurs et de la glorification

(*) D'après la chronologie officielle.

(*) Les haniwa (de hani, terre rouge employée pour la fabrication de la poterie) sont des statuettes de terre qu'on enterrait jusqu'au cou, autour des tombeaux des grands personnages. Antérieurement l'usage existait d'enterrer ainsi tout vivants quelques-uns des serviteurs et esclaves du défunt. Sur les conseils de Nomi no Sukune, cet usage fut supprimé, et les malheureuses victimes remplacées par des statuettes qu'il se chargea de faire fabriquer par des gens de son pays (Izumo). Il reçut pour cela le titre de chef de la corporation des potiers. hanibe no omi.

incomparable qui les suivit, qu'elle allait tirer son plus grand lustre.

Il n'était que le troisième fils de Koreyoshi, et fut pourtant l'héritier de la maison; on ne connaît que le nom de ses deux frères qui semblent n'avoir joué aucun rôle. De très bonne heure, il fit preuve de talents extraordinaires et acquit rapidement la réputation du meilleur littérateur de son temps. Comme il était d'usage alors, il fut pourvu d'un emploi administratif et parvint progressivement au rang de gouverneur de province. Son intervention heureuse dans une affaire difficile (') attira sur lui l'attention du jeune empereur Uda, qui l'appela à la cour, lui confia des fonctions importantes et ne tarda pas à en faire son confident et son conseiller. Une amitié véritable semble avoir uni ces deux hommes, et l'entrée de la fille aînée de Michi^ane, Hiro-ko, au palais en qualité de nyôgo (*), ne put que rendre leurs relations plus intimes. L'influence de Michi^ane était considérable sur l'esprit de l'empereur, et on peut croire que peu de décisions de quelque importance furent prises sans son concours. Il fut seul consulté sur le choix du prince héritier et sur l'opportunité de l'abdication d'Uda. Peu après l'avènement de Daigo, Michi^ane devenait ministre de droite, tandis que le chef du clan des Fujizvara, TohiMra, était nommé ministre de gauche. C'étaient les deux plus hautes charges de l'État, puisque depuis plusieurs années il n'y avait plus de premier ministre. Depuis le célèbre Kibi no

(') On trouvera quelques détails sur cette affaire (l'affaire de Yakô), sur le rôle politique de Michizane et sur les événements connexes, dans le Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient, X (1910), p. 717 sqq.

(•) Femme de second rang-.

Mabi. au VIII* siècle. Michi^ane était le seul, qui, sans appartenir à la famille Fujiwara ni être de sang impérial, eut atteint une situation aussi élevée. Il faillit monter plus haut encore: au commencement de l'année 900, l'empereur retiré Uda et son fils Daigo lui offrirent la charge de premier ministre; il la refusa. Si secrètement que cette offre eût été faite, elle ne put manquer de s'ébruiter ; les Fujiwara commencèrent à s'apercevoir que l'élévation et la puissance grandissante de cet homme mettaient en péril leur suprématie longtemps incontestée; sa perte fut résolue.

Un complot fut ourdi dont les chefs étaient TohiHra, ses parents, Sugane et Sadakuni, et le vieux Minamoto no Hikaru, fils de l'empereur Nimmyô, que sa jalousie contre Michi^ane mettait à la remorque des Fujiwara, autrement redoutables pourtant. Ils entreprirent une campagne d'accusations destinées à rendre Michi^ane odieux à l'empereur et à le faire chasser de la cour. La principale était qu'il cherchait à détrôner Daigo pour lui substituer son frère, le prince Tokiyo, auquel il avait fait épouser une de ses filles. L'empereur, jeune homme de seize ans à peine, se laissa persuader sans grande difficulté, semble-t-il. Le 25 du ier mois de l'année 901 , un décret déclarait Micbiçane coupable de complot, le dépouillait de tous ses biens, l'exilait à Da^aifu. Sous le coup de la rude condamnation qui le frappait, il appela à son secours son protecteur, l'empereur retiré Uda. Celui-ci accourut au palais. Mais les Fujiwara avaient prévu cette intervention qui pouvait tout remettre en question : ils gardaient les partes et en refusèrent l'accès à Uda. On raconte qu'il resta là toute la journée, espérant qu'enfin la sévère consigne fléchirait et qu'il lui serait permis de voir son fils. Au soir, humilié, vaincu,

il s'éloigna enfin, pour n'y plus jamais revenir, de ce palais où il avait règne et qui ne le connaissait plus. Et tandis que le prince Tohiyo s'enfermait avec son père au Ninna-ji, où quelques années plus tard il devait prendre l'habit de moine, Michi^ane quittait Kyoto, entouré de gardes et précédé par des instructions sévères du Dajôkwan.

C'était le moment où s'ouvraient les fleurs aux branches des pruniers. Michi^ane les aimait, dit-on, par dessus toutes les autres, et on admirait dans ses jardins un grand prunier à fleurs roses, dont un des pavillons de son habitation, le « Pavillon du prunier rose », Kôbaidono ou Kôbai-den, avait pris son nom. En partant il dit à ses fleurs ses adieux et ses regrets dans une poésie qui, aujourd'hui encore, est dans toutes les mémoires :

Kochi fukaba, Quand soufflera la brise d'Est,

Nioi okose yo, Envoyez-moi votre parfum,

Unie no hana; O fleurs de prunier!

Aruji nashi tote, Bien que n'ayant plus de maître,

Haru na wasure so. N'oubliez pas le printemps.

Et sans doute, comme c'était la coutume, il la suspendit à l'une des branches où son cœur restait attaché.

De ses vingt-trois enfants, il ne lui fut permis d'emmener que les deux derniers, un garçon et une fille. Ses quatre fils pourvus d'emplois à la cour furent exilés en différentes provinces ; les plus haut placés de ses amis, dont plusieurs Minamoto, eurent le même sort. Celles de ses filles qui n'étaient pas mariées suivirent sans doute leur mère, qui se réfugia au Kichijô-in, et y vécut dans la retraite.

A Da^aifu, il se retira au petit temple Enoki-dera, et y vécut dans l'isolement. Les poésies qu'il y composa,

poésies chinoises surtout, sont parmi les plus belles qui nous restent de luiÇ). Il ne sortait de sa retraite que pour monter sur une hauteur voisine, le Tempaiçan ; un petit édicule s'y éleva plus tard à la place où, dit-on, il venait prier et demander au ciel de faire éclater son innocence. Il mourut au bout de deux ans.

Le triomphe des Fujiwara était complet. Un mois après le bannissement de Michi^ane, Tokihira avait poussé sa sœur, Shi{u-ko, au lit impérial et lui avait fait peu après conférer le titre d'impératrice ; elle donnait bientôt le jour à un enfant, Yasuahira, qui deux ans après sa naissance était proclamé prince héritier. Désormais la puissante famille ne devait plus connaître d'obstacles à son ambition. Était-ce pour le mieux marquer qu'elle avait fait proclamer une nouvelle ère, Engi, datant de la chute de son rival ?

Michi^ane fut-il réellement ce que les âges suivants ont voulu voir en lui, le type même de la loyauté, de l'honneur, de la bonté, de la vertu persécutée ? Ce n'est pas ici le lieu d'étudier cette question. Mais dût-on admettre qu'il commit des erreurs et que son caractère n'avait pas toute l'élévation qu'imagina la légende, il faudrait pourtant reconnaître que le châtiment fut hors de proportion avec ce qu'avaient pu être les torts et que des services politiques réels furent bien aisément oubliés. Il fut en toute vérité une victime. Sa mémoire en bénéficia ; ses adversaires, par leur orgueil, leur ègoïsme et l'abus qu ils firent du pouvoir, par son simple exercice même,

(l) Avant de mourir, il les envoya à son ami Ki no Haseo ; elles forment le Kwanke gôshû.

contribuèrent à l'exalter dans le souvenir du peuple. Une réaction, ou plutôt un mouvement d'opinion, ne tarda pas à se dessiner, puis à grandir, en faveur de Michi^ane et contre les Fujiwara.

Bientôt des légendes naquirent. Il en fut de terrifiantes, où il ne serait sans doute pas très difficile de démêler l'influence du bouddhisme, ou plus exactement de la secte Tendai, dont la richesse et la puissance avaient fort à souffrir des décrets de Tokihira contre la grande propriété. La croyance aux vengeances exercées sur les vivants par les esprits des morts fut évidemment pour beaucoup dans leur formation. Micbiçane, transformé en dieu du tonnerre par la faveur d'Indra (Taishaku-ten), menaçait de monter à la capitale et d'y écraser ses ennemis ; les orages, fréquents à Kyoto, furent d'une violence particulière en 908 : c'étaient autant d'avertissements de sa part. Pendant l'un d'eux on put voir, dit-on, Tokihira, le sabre à la main, debout sur les marches du palais, sommant Michi^ane, qu'il croyait reconnaître dans la tempête, de reculer devant lui. en lui rappelant qu'autrefois il devait lui céder le pas à la cour. Une autre fois, la foudre tomba sur le palais et y mit le feu qu'on éteignit à grand' peine. On apprit plus tard que l'esprit de Michi^ane était apparu à son ancien élève, Son-i, abbé de VEnryaku-ji et thaumaturge, pour annoncer son intention de brûlerie palais et lui défendre d'user de sa puissance contre l'incendie, même s'il en était requis par l'empereur ; Son-i avait pourtant l'autorisation de se rendre au palais au troisième appel de l'empereur^). Fujiivara no Sugane était mort foudroyé, dit-on. L'année suivante, Tokihira tomba malade ; il eut

(*) Cet épisode fait le sujet du nô Raiden.

recours aux prières d'un guérisseur célèbre, le moine Jôçô. fils de Miyoshi no Kiyotsura; mais celui-ci, terrifié par une apparition de Michiçane, ordonna à son fils de se retirer, et Tokibira mourut {909). Sadakuni était mort depuis plusieurs années. Michiçane était vengé, et la croyance à son pouvoir surnaturel était fondée.

Le calme semble s'être fait pendant plusieurs années. Mais en 920, des malheurs publics, des maladies contagieuses s'abattent sur le pays ; l'effroi renaît. En 92}, le prince héritier meurt presque subitement ; tout le monde y voit un effet de la colère de Michi^ane. Il court des récits effrayants. Un certain Kintada vient raconter au palais qu'il est mort, a passé trois jours aux enfers et est revenu sur la terre. Dans l'autre monde, il a entendu Michi^ane, entouré de trente suivants, porter devant le roi Yama de nombreuses plaintes contre l'empereur ; l'un des suivants avait pourtant ajouté en souriant : « Qu'en serat-il si l'empereur répare} » L'empereur, terrifié, fait brûler les pièces concernant l'exil de Michi^ane, lui rend toutes ses dignités, l'élève au 2e rang de cour, et proclame une ère nouvelle, Enchô. Un nouveau prince héritier est choisi : il meurt deux ans après ; et presque chaque année voit disparaître un des enfants de l'empereur. Des typhons et des inondations ravagent le pays en 929 et y ramènent des maladies contagieuses. En 930, une sécheresse persistante pendant les 5e et 6e mois est suivie d'un orage épouvantable au cours duquel le tonnerre tombe sur le palais ; Fujiwara no Koreshige est tué au moment où il accourt l'arc et les flèches à la main (') ; l'incendie se déclare ; de hauts personnages meurent sur place, brûlés dans leurs

(') On luttait en effet à coups de flèches contre le dieu, génie ou démon qui lance la foudre.

vêtements enflammes ; on les emporte sur des planches ou des volets. L'horreur de la scène saisit tellement l'empereur qu'il tombe malade; il abdique et se retire au Daigoji, où il meurt peu après.

Sa mort ne marque pas la fin des prodiges. Les récits qui nous restent des révélations postérieures montrent à la fois le développement de la légende et la modification importante qu'elle subit. Dans l'autre monde, que visitent les moines Nichi^ô en 934 et Dôken en 941 , tandis que ses adversaires subissent divers tourments, que l'empereur Daigo lui-même, sous le poids des peines, confesse ses fautes contre son ancien ministre, contre son père et contre le bouddhisme, Michi^ane grandit de plus en plus; il n'est plus le terrible et brutal dieu du tonnerre, Kvcarai-ten, mais Dajô-itoku-ten, habitant un lieu de délices semblable à la Terre-Pure d'Amida, commandant au dieu du tonnerre et à 168.000 génies malfaisants dont il retient les fureurs ; les Buddha l'ont consolé, et en considération de la diffusion de la foi bouddhique au Japon . il a renoncé à punir ce pays comme il avait d'abord voulu le faire; il lui reste une certaine rancœur qui ne s'effacera qu'au jour où il deviendra lui-même buddha ; mais en attendant, il protégera ceux qui l'invoqueront. Michilane est divinisé. Encore un peu et cela ne suffira plus: il ne sera pas devenu dieu, il l'aura toujours été ; sa vie en ce monde n'aura été qu'une manifestation d'un dieu dans l'humanité ; il était un dieu incarné (arahitogami). Et le Ryôbu-shintô va bientôt voir en Michi\ane une incarnation de Monjû (Manjuçri) selon les uns, selon d'autres plus nombreux, de Kzvannon (Avalokiteçvara), qui a pris cette forme pour venir protéger l'empereur et le pays.

Depuis longtemps d'ailleurs un culte lui était rendu à

go CINQ NÔ

Da{ûifu, où la légende avait aussi fait son œuvre, mais dans un sens diffèrent de celui qu'elle avait pris à Kyoto. Il avait dû être enterré au Shiô-ji (Shidô d'après quelques textes) ; mais en route les bœufs qui traînaient son cercueil refusèrent soudain d'avancer. On crut à un prodige, et on creusa la tombe à la place même où le char s'était arrêté. Deux ans après, un certain Uma^ake no Yasuyuki élevait à cet endroit une petite chapelle dédiée à Micbiqane, sous le nom de Temman-Daiji^ai-T enfin. L'origine de ce nom est obscure. On racontait que Michi- ;ane avait prié Bonten {Brahma) pendant sept jours et sept nuits sur le Tempai-çan, et qu'au bout de ce temps il en avait reçu ce titre. En çiç, Tadahira, frère de Tokihira, chargeait le bon^e Son-i, le même dont il a été question plus haut, de construire un temple à la place de la simple chapelle de Yasuyuki. Ce fut V Anraku-ji que différents grands personnages se plurent ensuite à agrandir et à enrichir.

Enfin, sur des révélations faites à deux enfants, Tajihi no Aya-ko (') d'abord, puis Miwa no Tarômaru ('), et par les soins du bon\e Saichin, un temple s'éleva dans la plaine de Kitano au nord-ouest de Kyoto, près du champ de courses de la garde impériale de droite, Ukon no baba, au point où en une nuit un bois de pins avait poussé miraculeusement ; il fut dédié à Michi^ane sous le nom de Temman-Daiji^ai-T enfin ou plus simplement Temmangu ; et le premier ministre Fujiwara no Morosuke, neveu de Tokihira, tinta honneur d'y contribuer . L'endroit

(l) Uta-ko, d'après le Kitano miya-der a engi. C'était une pauvre fille habitant à l'extrémité ouest de Kyoto.

(■) Fils d*un prêtre shintoïque de la province d'Omi ; il avait sept ans lorsqu'il reçut cette révélation.

O I M A T S U gr

était très populaire ; les fêtes des fleurs y attiraient beaucoup de monde, ainsi jju'en fait foi une scène charmante de ïhe monogatari. Le culte de Michi^ane était définitivement fondé et allait très rapidement devenir un des plus populaires et, en quelque sorte, un des plus nationaux du Japon.

A côté de ces révélations et de ces prodiges, et dans un autre plan pour ainsi dire, s'étaient développées d'autres légendes d'un caractère doux et poétique, sortant vraiment de l'âme nationale. Elle avait été émue de la mélancolie un peu fier e de l'adieu de Michi^ane à ses fleurs. Et ce fut bientôt l'arbre du jardin de Kyoto, qui, déraciné par l'angoisse, s'en était allé à travers les airs retrouver son maître exilé ; il méritait pour cela, et reçut en effet le nom de « Prunier-Volant », Tobi-ume. Il y avait sûrement aussi des pins. Aussi bien, dans les idées artistiques d'Extrême-Orient, le prunier s'associe normalement au pin, et de l'opposition de leurs formes, de leur végétation, de leurs teintes, peintres et poètes tirent de charmants effets. Ces pins s'offraient d'eux-mêmes à porter un développement de la légende ; il ne se fit pas attendre. Le geste de Micbi^ane disant adieu à ses fleurs était poétique ; on le lui fit répéter et dire à ses cerisiers, avec moins de bonheur du reste :

Saknra-bana, Fleurs de cerisier,

Nusbi wo wasurenu A n'oublier pas votre maitre

Mono naraba, Si vous êtes fidèles,

Fuki-kon kaçe ni A la brise soufflant dans vos branches

Kotoçute wa seyo. Confiez votre souvenir.

Et les cerisiers abandonnés s'étaient flétris et étaient morts. Michi^ane à cette nouvelle aurait soupiré, eu termes d'ailleurs fort indignes de son talent :

Unie wa tobi, Le prunier s'est envolé,

Sakura ira karuru ; Le cerisier s'est flétri ;

Yo no nàka ni, Dans le monde

Matsu bakari koso II n'est que le pin

Tsurenakarikere. Qui se soit montré insensible.

Sous le coup de ce reproche, un pin à son tour s'était arraché du sol où il était planté, et avait rejoint son maître, comme l'avait fait le prunier ; et pour cette raison, on l'avait appelé, par un de ces jeux de mots qu' affectionne l'esprit japonais, le « Pin qui suit », Oimatsu. C'était beaucoup de finesse ; c'en était trop, heureusement, pour durer ; le texte de l'ai cité plus loin y fera pourtant allusion, et dans la révision des no qu'il publia en 1765, Kwançe Motoakira adopta, sans succès du reste, cette façon d'écrire le titre de cette pièce.

Il existe une autre tradition moins connue, moins merveilleuse aussi, qui a pu dans une certaine mesure fournir une base, un appui, une origine peut-être à ces légendes. D'après une révélation de Michiçane à Yoshitane no Tarômaru, datant de 947, soit quarante-cinq ans à peine après l'événement, il aurait été accompagné à Da^aifu par deux suivants, un porteur de shaku ('), nommé Oimatsu, et un porteur de reliquaire (busshari), nommé Tomibe. Lorsque le maître eut été divinisé et que son culte s'établit, les fidèles serviteurs ne furent pas oubliés, et des chapelles furent élevées sous leur vocable à côté des temples dédiés à leur seigneur. On trouve à l' Anraku-ji un Oimatsu no yashiro, et un Fukube (ou Tomibe) no yashiro ; on les trouve à Kitano, et à l'imitation de ceux-ci, dans les plus importants des temples

(') Planchette étroite, sorte de latte qui se portait avec le costume de cour et dont se servent encore les prêtres shintoïques-

consacrés plus tard à Michi^ane. Ces deux noms de famille sont d'ailleurs parfaitement réguliers, et le changement de labiales qui différencie seul pratiquement tomibe de tobi-ume, est de ceux qui se font avec la plus grande facilité et très fréquemment en japonais. Il n'y a rien d'invraisemblable d'autre part à ce que quelques serviteurs aient suivi leur maître à Da^aifu ou l'y aient rejoint, d'autant que celui-ci était autorisé à emmener deux enfants avec lui. Et enfin l'intervalle qui sépare l'exil de Michi^ane (901-903) de cette révélation (947) n'est pas, somme toute, très considérable ; nombre des témoins du premier existaient encore lorsque celle-ci se produisit. Est-ce suffisant pour admettre que ces deux personnages existèrent réellement, que leurs noms furent pour quelque chose dans la formation des légendes citées plus haut, et pour écarter l'hypothèse qu'ils furent au contraire imaginés après coup pour justifier ces légendes et leur fournir en quelque sorte une base, un point d'appui historique ? Quoi qu'il en soit, cela importe peu à notre but. Il nous suffit de constater la concordance de ces légendes et de cette révélation ; grâce à elle, les dieux du Vieux-Pin et du Prunier-Volant, âmes des arbres fidèles qui ne voulurent pas être séparés de celui qui les aimait, pourront être aussi pour nous les esprits des serviteurs dévoués qui suivirent leur maître en exil.

La tradition dont la révélation faite à Tarômaru est le premier témoignage, fut recueillie par plusieurs ouvrages postérieurs, et la croyance à l'existence d'Oimatsu était encore bien vivante à la fin du xive siècle. Il semble avoir pris peu à peu plus d'importance que son compagnon, au moins plus de prestige et plus d'action extérieure pour ainsi dire. Et dans le nô que nous allons voir, c'est lui qui joue le rôle important ; celui du Pru-

nier-Volant est au contraire asse^ effacé. Celui-ci d'ailleurs tend à changer de nom. On n'avait pas oublié que dans les jardins de Michi^ane, le Pavillon du prunier rose, Kôbai-den ou Kôbai-dono, avait tiré son nom du voisinage de cet arbre ; et bientôt on appliqua ce nom à la chapelle consacrée au Prunier-Volant. On ne s'en tint pas là; le mot de tono, en composition dono, «pavillon», était employé comme appellation respectueuse à l'égard des hauts personnages ; c'était d'ailleurs un usage asse% répandu de désigner ceux-ci par le nom de leur résidence; il était impossible dans ces conditions que le titre de Kôbai-dono ne passât pas tout naturellement au personnage honoré dans la chapelle de ce nom ; et dans la pièce qui va suivre, on le verra effectivement appliqué au dieu du Prunier-Volant.

Au point de vue technique, Oimatsu est à la fois un nô des choses divines, kami-nô, puisqu'il se termine par l'apparition d'un dieu, et un nô de souhaits heureux, shûgen-nô, car ce dieu apporte à l'empereur, ou au personnage en l'honneur duquel la pièce est exécutée, des promesses de longue vie et de prospérité. Il peut donc occuper, suivant les cas, sur les programmes, soit la première place en qualité de kami-nô, soit la dernière comme couronnement d'une représentation particulièrement solennelle. C'est du reste un des plus aimés du public et des acteurs, et on l'exécute fréquemment à l'époque du nouvel an. Car c'est un nô de printemps, ou plus précisément du premier mois de l'année, qui correspondait autrefois approximativement à notre mois de février. Les aspects du paysage qui y sont décrits sont ceux qu'offrent à ce moment les environs de Kyoto. L'adoption

du calendrier grégorien a quelque peu troublé cette concordance.

Oimatsu est de forme très régulière, de la forme que ?ious avons décrite comme normale, à cette exception près qu'il n'a pas de kuri ni de rongi. Malgré cela, la perfection de l'ensemble, la réputation dont il jouit, et aussi l'intérêt des faits historiques auxquels il se rattache, nous ont engagés à le choisir comme type de la première — et de la dernière — classe de no. Il passe pour être un des plus anciens parmi ceux que nous possédons; mais an n'a à ce sujet que des indications asseç vagues. Il fut composé par le second des Kwan^e, Seami Motokiyo (1 375-1455); celui-ci le cite dans un de ses opuscules écrit vers 1435. C'est la plus ancienne mention qu'on en connaisse. Mais le fait même qu'il est cité ainsi donne à croire que, dès ce moment, il était l'un des plus célèbres. D'autre part, à considérer la pièce en elle-même, il paraît légitime d'en placer la composition à l'époque de la pleine maturité du talent de Motokiyo, c'est-à-dire dans les premières années du xve siècle. La maîtrise de la forme y est parfaite. L'auteur la possède asse% pour n'éprouver nulle gêne de ses règles, pour se mouvoir à l'aise dans l'étroit espace qu'elles délimitent, La légende mettait à sa disposition les éléments les plus variés ; on verra avec quelle discrétion et quelle sobriété il a fait son choix dans ce trésor. Les artifices littéraires, allusions, mots à double emploi, etc., ne surchargent pas le style, sont bien choisis et adroitement amenés. Il est vrai que le rappel de légendes chinoises dans le kuse est un peu languissant et peut être considéré comme un hors-d 'œuvre. Mais ici l'auteur a peut-être utilisé un morceau plus ancien ; on n'y retrouve pas en tout cas les riches couleurs ni le charme du style des autres morceaux de la pièce. Et il faut se souvenir du

prestige souverain qu'exerçaient alors la Chine et tout ce qui était chinois ; par droit de naissance en quelque sorte, ces légendes étaient à l'époque accueillies avec honneur, où qu'elles voulussent bien se présenter.

Enfin Oimatsu est une des pièces dans lesquelles le rôle de tsure acquiert une certaine indépendance et comme une personnalité propre. Bien que la plupart des ouvrages modernes ne mentionnent pas de nochi-zure et qu'il n'en paraisse en effet presque jamais à l'exécution, en réalité cette partie du rôle a été prévue et voulue par l'auteur ; les premières paroles qu'il place dans la bouche du nochijite le prouvent : celui-ci en entrant en scène interpelle en effet un personnage, Kôbai-dono, et cet appel paraît quelque peu étrange lorsque ce personnage est absent. Il est vrai que le rôle est muet et ne consiste qu'en une danse : c'est ce qui permet de le supprimer très aisément. Mais il semble qu'on abuse de cette facilité, et que cette suppression tende à devenir la règle ; ce serait évidemment regrettable au point de vue de l'effet général de la pièce, dont l'ordonnance et le développement sont ainsi modifiés plus gravement qu'il ne semble à première vue. Dans la première partie en effet, en même temps que le shite se présente comme le gardien du Vieux-Pin, il présente son compagnon, le tsure, comme le gardien du Prunier-Volant; le tsure n'est donc pas simplement ici une sorte de doublure du shite, la seconde voix nécessaire à l'exécution de certaines parties du rôle, mais bien un personnage distinct dont rien n'autorise la disparition au cours de la pièce ; tout au contraire, il est normal que les dieux des deux arbres sacrés, associés dans l'exposition et dans le développement, paraissent ensemble à la conclusion. Au reste les ouvrages techniques décrivent le nochizure et sa danse, la tradition n'en est pas perdue, et les

spécialistes reconnaissent que ce rôle élève le rang (kurai) de la pièce.

Généralement, dans les nô de souhaits heureux, le waki est un envoyé impérial (chokushi). qu'on nomme aussi ministre (daijin). accompagné de deux tsure. Dans Oimatsu, c'est simplement un habitant du village d'U me ^u, avec deux compagnons. Pourquoi l'auteur s'est-il écarté de l'usage et a-t-il choisi précisément ce pays, on ne le sait pas. Ume^u, sur la rivière Katsura, tire son nom du vieux « Temple du prunier », Urne no miya, qui eut son heure de célébrité, et est encore très vénéré dans toute la région voisine. On ne voit pas qu'il se rattache en rien à l'histoire ni à la légende de Michi^ane, si ce n'est par le mot de prunier qui entre dans son nom. Le lien est bien ténu ; mais les auteurs des nô étaient amateurs de subtilités. Les commentateurs n'ont en tout cas su découvrir aucune autre raison de ce choix, et il faut bien nous contenter de celle-ci.

Le texte que nous suivons dans notre traduction est celui de l'école Kwançe. Pour l'intermède, ai, nous avons suivi celui de /'Ai shimai tsuki, publie en 1686, le plus ancien recueil de textes d'ai que nous possédions.

M*ERSOX.XA GES.

MAE-JITE. — Un vieillard gardien du Vieux-Pin.

NOCHI-JITE. — Le dieu du Vieux-Pin.

TSURE. — Le gardien du Prunier-Volant.

[NOCHI-ZURE. — Le dieu du Prunier-Volant] (*).

WAKI et WAKI-ZURE. — Un homme du village d'Ume^u et ses compagnons de route.

A partir de la fin du micbiyuki, la scène est à l'Anraku-ji, à Dazaifu.

PREMIERE JP^imE

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