II. — DÉFINITION DU MOT NO
Tout d'abord qu'entend-on par nô, et que signifie ce mot? L'originalité même de cette forme fait que nous manquons d'un terme adéquat pour la définir. L'expression la plus approchée serait sans doute celle de « drame lyrique », à la condition d'entendre le mot drame sim-
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plement au sens général d'action. Il ne faudrait pas évidemment qu'elle suggérât un rapprochement avec nos modernes drames lyriques : entre autres différences fondamentales, le lyrisme de ceux-ci est surtout musical, tandis que celui des nô est principalement poétique, ne demandant guère à la musique que ce que tout lyrisme lui a d'abord demandé, un rythme extérieur pour le soutenir, et des timbres relativement peu variés, sur lesquels a l'infini il pût dérouler et cadencer ses périodes.
Quant au mot nô, de lui-même, c'est un verbe signifiant « pouvoir, être capable de, habile », d'où, lorsqu'il est employé substantivement, le sens de « pouvoir, capacité, talent ». Il est en effet certain que nô a été employé de très bonne heure pour désigner le «talent» des artistes, danseurs ou exécutants des divertissements dont nous avons parlé, ce dont ils étaient capables, pourrait-on dire si l'on voulait serrer le sens de plus près. Il garde même encore, occasionnellement, ce sens au xve siècle, alors qu'existaient déjà les pièces dont nous nous occupons. Mais de « talent, ce dont on est capable » à « ce qu'on exécute, exécution », et de là à « pièce exécutée », la distance n'est pas grande et le passage est aisé : les spécialistes de dengaku et de sarugaku l'avaient franchi dès les premières années du xve siècle. C'est ainsi que, lorsque Seami Motokiyo, dans son Kwadensbo, parle de la formation des jeunes acteurs, il emploie des expressions telles que nô wa agaru, nô wa tomaru, nô wa sagara. etc.. qui ne peuvent s'entendre que du développement de leur « talent », de son arrêt ou de son recul. Et d'autre part, le sens de« pièce» est évident dans l'opuscule qu'il consacre à la façon de composer les nô, Nôsaku-sbo.
Telle a été, croyons-nous, dans ses grandes lignes, l'évolution du sens du mot nô, au terme de laquelle il s'est trouvé désigner des exécutions et des pièces dramatiques. Mais la coexistence de plusieurs genres ne permit pas d'abord de l'employer seul ; il y avait des dengaku no nô, des sarugaka no nô, des kôwaka no nô, etc. C'est seulement lorsque les autres genres eurent disparu devant le sarugaku triomphant que nô prévalut définitivement dans le langage courant. Le terme de nôgaku est tout moderne et ne date guère que de l'ère de Meiji.
D'assez bonne heure on trouve aussi le mot utai, souvent sous la forme sino-japonaise jy<%>0£w, appliqué au nô. Les deux termes ne sont pas absolument synonymes. Tandis que nô désigne la pièce elle-même dans son ensemble et son exécution, utai désigne directement le genre de chant qui y est employé, et par extension le texte lui-même. Aussi les éditions de ces textes portent-elles toujours le titre d'utai-bon, ou quelque autre forme avec utai ou yôkyoku, jamais avec nô.