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III. — ACTEURS ET ROLES

Le nô est essentiellement, et quelque développement qu'il ait pris, une pièce à deux personnages, il serait plus exact de dire à deux rôles, remplis par des acteurs appartenant à deux classes très tranchées, shiteetwaki, qui constituent des écoles et des genres absolument distincts. Ces rôles ont chacun leurs caractéristiques et leurs formes spéciales, et les acteurs de nô ne les échangent jamais. Autour d'eux se rangent en nombre variable suivant les cas, des comparses chargés de rôles

secondaires ou épisodiques, des comiques, des musiciens, des chanteurs.

Le sbite est 1' « exécutant » ; à la fois chanteur et danseur, il est, comme son nom l'indique, l'acteur principal sur lequel repose pour ainsi dire toute la pièce. Son rôle en est le centre et le pivot. Le waki, « côté», est chargé de lui donner la réplique; il prépare la scène; sa présence, ses questions, les incidents qu'il fait naître fournissent au sbite l'occasion ou le prétexte du chant ou de la danse. On a comparé ces deux rôles au protagoniste et au deutéragoniste du théâtre grec, et la comparaison ne manque pas de justesse. Le rôle du waki est assurément secondaire par rapport a celui du sbite ; mais du point de vue du nô, il est primordial. Pour si peu actif qu'il paraisse, c'est grâce à lui, c'est de son opposition avec celui du sbite qu'est née l'action dramatique, et le nô parut sur la scène avec lui.

Un certain nombre de pièces n'ont que ces deux personnages. Quand les exigences du sujet ou simplement le désir d'étoffer un peu la figuration ou le chant — on verra plus loin que certaines formes demandent l'alternance de deux voix — conduisent à en employer d'autres, il n'est pas pour cela, à proprement parler, créé de rôle nouveau : ces personnages secondaires sont simplement rattachés soit a l'un, soit a l'autre des deux rôles fondamentaux, qui semblent ainsi se partager entre plusieurs acteurs. Le nom qui leur est donné, tsure, « accompagnant, suivant », indique bien cette dépendance : ce sont des sbite-^ure ou des waki-^ure, selon qu'ils « accompagnent » le sbite ou le waki. Ce

caractère de simple doublure se montre de façon très nette dans les pièces de forme ancienne. Le waki y apparaît souvent accompagné de deux wahi-^urei1)] tous trois chantent, mais un seul parle, se nomme, agit('); il n'y a vraiment qu'un seul rôle; et que, par suite de manque de personnel ou pour quelque autre raison, un seul acteur y paraisse, rien absolument ne sera changé à la pièce elle-même : le chant seul et la figuration seront moins fournis.

Il n'y a ordinairement qu'un seul sbite-^ure, et à première vue, il peut sembler un peu plus autonome que les waki-%ure. 11 n'en est rien ; comme ceux-ci, il représente généralement un personnage indéterminé, sans nom, n'influant en rien sur le développement de la pièce. 11 chante, il est vrai, avec le sbite, il alterne même avec lui dans certains cas ; mais ce dialogue est tout musical, et les deux acteurs ne s'adressent pas la parole l'un à l'autre : ce sont deux voix qui se répondent et non deux personnages qui se parlent. Le sbite-çure ne fait rien de plus ; il arrive même qu'il se retire lorsqu'une seconde voix a cessé d'être nécessaire pour l'exécution des passages chantés, et alors il disparaît discrètement par la porte de service; le plus souvent

(') Les règles du nô exigent deux ou quatre waki-zure; pratiquement, à moins de raisons particulières, on s'en tient au premier chiffre. Le waki et ses deux tsure sont souvent nommés « les trois ministres ». san daijin, parce qu'ils paraissent fréquemment en la qualité d'envoyés impériaux.

(') Il arrive pourtant que l'un d'eux ait quelques répliques au commencement de l'intermède; mais elles sont sans importance, et ne constituent à vrai dire qu'une variante du rôle du seul waki. Ce n'est qu'assez tard et très rarement que le waki-zurt reçut un peu d'individualité.

pourtant il ne quitte la scène qu'à l'intermède, avec le shite, mais il ne reparaît plus ensuite. Au point de vue dramatique, le nô fit un nouveau pas en avant le jour où il donna plus de consistance et de personnalité au sbite-%ure, et en fît un rôle plus autonome et en quelque sorte plus réel. Cette idée dut au reste se présenter d'assez bonne heure à l'esprit des auteurs de nô, car nous la voyons pleinement réalisée dans Cbikubu-jima, par exemple, qui est une des plus anciennes pièces que nous possédions. Elle ne s'imposa pourtant pas de façon absolue ni même générale, car beaucoup de pièces postérieures ne montrent que les deux rôles fondamentaux dans leur simplicité première et continuent à traiter le sbite-^ure comme une voix plutôt que comme un personnage.

Les personnages qui s'ajoutent en quelques cas à ceux qui précèdent ne sont que des tomo, « compagnons ». Le plus souvent leur rôle n'est qu'épisodique; ils représentent des serviteurs, par exemple les porteurs de sabre des personnages principaux. Ce n'est qu'assez tard que le nô, poussé par le besoin de personnages nouveaux, s'avisa de développer ce rôle, d'en augmenter l'importance, et en fit presque l'équivalent d'un tsure. Enfin dans un certain nombre de pièces, paraît un « enfant » (kogata), dont le rôle est parfois important ; et plus rarement un comparse, chargé d'un rôle épisodique, prend le nom vague d' « homme » (otoko), ou de « femme » (onna). Exceptionnellement, lorsque les acteurs chargés de rôles secondaires, tsure, tomo, etc., sont nombreux et forment un groupe d'allure générale identique, comme par exemple les compagnons de

ao INTRODUCTION

Yoshitsune dans Ataka, les promeneurs dans Saigyô- %akura, on leur donne le nom de « troupe », tachi-sbû.

Dans le plus grand nombre de nô, intervient un autre acteur, le « comique », kyôgen-sbi ou hyôgen-gata ou plus simplement kyôgen, qu'on appelait aussi autrefois ohashi. Parfois il est mêlé à l'action même, en qualité de comparse, porteur de sabre, batelier, portier de temple, portefaix, etc. Mais le plus souvent son rôle n'a qu'un rapport indirect avec la pièce elle-même ; d'une manière générale, il a surtout pour but d'occuper la scène pendant l'intervalle qui sépare beaucoup de nô en deux parties nettement tranchées. De là le nom qui lui est donné, ai, « intervalle », nous pourrions dire « intermède », nom qui a passé à l'acteur lui-même. L'exécution requiert quelquefois le concours de plusieurs de ces acteurs. Ces intermèdes font du reste partie des nô et ne doivent pas être confondus avec les comédies, kyôgen, que les mêmes acteurs exécutent pendant l'intervalle qui sépare deux pièces.

Pendant l'intermède, le sbite disparaît, soit qu'il quitte réellement la scène, soit que simplement il se retire dans un abri préparé à cet effet, et change de costume, pour revenir ensuite sous une autre forme, parfois même représentant un nouveau personnage. Ce rôle est ainsi partagé lui-même en deux parties, nommées respectivement mae-jite. « sbite antérieur », et nochi-jite, « sbite postérieur ». Cette division peut s'étendre à d'autres rôles : on trouve quelques sbite-^ure qui, mae-^ure dans la première partie, reviennent dans

la seconde comme nochi-qure, représentant eux aussi un nouveau personnage; mais le plus souvent, le rôle de shite-iure, même lorsqu'il jouit d'une certaine personnalité, ne dépasse pas la première partie de la pièce. Quant au rôle de waki, sa division en mae-wahi et nochirwaki est plus rare encore, exceptionnelle même. Régulièrement parlant, le waki ne quitte pas la scène, et représente le même personnage d'un bout à l'autre de la pièce.

Le « chœur », Ji, est ordinairement composé de huit à dix exécutants avec un « chef d'attaque » (ondô) ou «chef de chœur » (ji-gashira). De même que le mot chœur en français.//, ou sous sa forme complète, jiutai, se dit aussi bien de l'ensemble des choristes que des passages dont l'exécution leur est confiée. Au point de vue scénique, le chœur n'a aucune action et ne fait aucune évolution ; il reste assis du commencement à la fin du nô;sa seule fonction est de chanter. Les choristes ne portent, du reste, pas de costumes appropriés aux différentes pièces ; ils sont simplement en vêtements de ville. Au point de vue dramatique, le chœur prend part à la marche de la pièce de deux façons : tantôt il se substitue à un acteur, généralement au sbite, pour l'exécution de certains chants, en particulier de ceux qui accompagnent une danse ; tantôt il devient une sorte d'être impersonnel qui se mêle à l'action, soit en exprimant un sentiment suggéré par la situation, soit même en dialoguant avec les acteurs. Il ne représente jamais un groupe de personnages déterminés, comme dans la tragédie grecque.

Ces différentes règles souffrent des exceptions, dont quelques-unes, sans doute, sont imposées par le sujet, mais dont le plus grand nombre paraît bien résulter du développement du nô et de la recherche de nouveaux effets, recherche qui devait amener à la fois la décadence de la forme et son évolution vers un genre de plus en plus dramatique et théâtral. Ainsi, il existe quelques pièces sans rôle de waki, ne mettant en scène qu'un sbite et des tsure, c'est-à-dire des acteurs de même classe ; en d'autres, un rôle de tsure prend une importance considérable et s'égale presque à celui du shite ; on voit parfois des tsure n'apparaître que comme danseurs, dans la seconde partie de la pièce ; en d'autres, le shite ne fait qu'une courte apparition, et son rôle devient secondaire par rapport à la marche de la pièce, qui repose principalement sur le waki ; citons enfin le cas tout exceptionnel de Murogimi, où le sbite ne paraît que comme danseur et ne joue aucun rôle dramatique, ne parle ni ne chante. C'est assez indiquer combien, dans les limites que lui imposait sa forme, le nô chercha à se diversifier, et avec quelle liberté il usa des éléments qui étaient à sa disposition.

11 faut dire un mot aussi des kôhen et des mono-kise, dont aucune exécution ne saurait se passer, encore qu'ils n'y prennent pas part en qualité d'acteurs.

Le kôhen ou kôkennin, « surveillant », assiste à l'exécution en costume de ville, assis au fond de la scène ; il doit apporter, disposer à l'avance les objets nécessaires à la représentation, faire disparaître les menus ustensiles devenus inutiles, fournir à point ceux qui sont réclamés à certains moments, canne, sabre, éventail,

siège même, etc. Il veille à tous les accidents qui pourraient se produire, et doit être prêt même à suppléer le sbite, si une raison quelconque l'obligeait à quitter la scène. Cette dernière condition n'est généralement plus remplie aujourd'hui; par contre, il arrive souvent qu'on voit deux kôken à la fois. Cependant, des acteurs réputés ne refusent pas, au besoin, de remplir ce rôle.

Les mono-kise sont les « habilleurs », et proprement les habilleurs du sbite, bien qu'aujourd'hui au moins, ils s'occupent aussi du waki. Les costumes traditionnels et compliqués, les coiffures, les masques dont se sert le nô, et que ne doit pas déranger la danse la plus violente, réclament une dextérité particulière, surtout lorsqu'il s'agit d'en changer complètement en un temps limité, pendant la durée du récit ou de la scène de Xai. Quelquefois, lorsqu'il est peu important, ce changement se fait au fond de la scène, à la vue des spectateurs : il réclame alors une grande sûreté de main, sous peine de devenir ridicule.

L'orchestre se compose de trois ou quatre instruments suivant les cas : une flûte (fue), deux tambourins à main, un petit qui se tient sur l'épaule droite (ko-tsuzumi), un plus grand qui se tient sur le genou gauche (ô tsuqumi), auxquels se joint, pour les apparitions de dieux, de démons, d'esprits de guerriers, et pour certaines danses, un tambourin à baguettes (taiko), porté sur un pied qu'on pose sur le plancher. Les musiciens sont désignés sous le nom général de bayasbi-kata ; chacun, en particulier, prend le nom de son instrument fue-kata, ko-tsu{umi-kata, ô-tsuçumi-kata et taiko-hata .

Les acteurs de nô sont partagés en trois classes spécialisées chacune dans un genre de rôles dont elle ne s'écarte jamais. Nous avons nommé déjà la classe des shite et celle des waki ; la troisième est celle des kyôgen. Chacune d'elles se divise encore en plusieurs écoles (ryû) plus ou moins différentes entre elles, soit par le genre d'interprétation qu'elles adoptent, soit par les pièces qu'elles exécutent, soit enfin par des variantes dans les textes dont elles se servent. On compte trois écoles de kyôgen, nommées d'après le nom de leurs fondateurs : l'école Sagi, l'école Izumi, l'école Okura. Ce sont elles qui fournissent les acteurs jouant les comédies proprement dites et ceux qui sont chargés des intermèdes dans les nô. Les écoles de waki sont au nombre de cinq : Harufuji, Fukuô, Shindô, Takayasu et Hôshô. Les acteurs de ces écoles ne jouent que les rôles de waki et de waki-^ure et quelquefois de tomo. Il y a également cinq écoles de shite (') : Kwanze (*), Hôshô, Komparu, Kongô et Kita. Elles fournissent non seu-

(*) Ce chiffre n'est plus exact aujourd'hui. La famille Urnewaka, qui appartenait à l'école Kwanze, vient de s'en détacher pour former une école particulière (1920).

(•) Cette famille s'appelait primitivement Yuizaki. Mais la grande réputation comme acteurs et comme auteurs de nô de deux de ses chefs successifs, Kwanami Kiyotsugu (1 355- 1406) et surtout Seami Motokiyo (1 375- 1455), lui valut plus tard le nom de Kwanze, formé par la réunion des premières syllabes, kwan-se, de ceux de ces illustres personnages. Outre les nombreuses pièces qu'il composa ou arrangea, — on lui attribue plus de la moitié de celles qui sont encore exécutées, — Seami avait écrit quelques opuscules traitant de différents points de son art. Longtemps on les crut perdus; ils furent heureusement retrouvés en 1908, et édités en 1909 par Yoshida Togo. On peut dire qu'ils ont renouvelé nos connaissances sur le nô. Ils sont souvent cités dans ce travail.

lement les sbite et les sbite-sure, mais la plupart des tomo, les kogata, les chanteurs du chœur et les kôken, voire les mono-kise. Elles sont donc de beaucoup les plus importantes à tous les points de vue : leur histoire est. dans une certaine mesure, celle même du nô. C'est elles seules que l'on a en vue généralement lorsque l'on parle des écoles de nô, sans autre indication. Elles forment deux groupes nommés kami-gakari et sbimogakari, suivant qu'elles furent établies d'abord à la capitale (kami), ou en province, à Nara (sbimo) : le premier comprend les écoles Kwanze et Hôshô, le second, les écoles Komparu, Kongô et Kita. Le même groupement est reproduit dans les écoles de waki, parmi lesquelles Harufuji et Fukuô appartiennent au kami-gakari, Shindô, Takayasu et Hôshô au sbimo-gakari. Pour distinguer cette dernière de son homonyme sbite, on la nomme ordinairement icaki-Hôsbô ou sbimo-gakari- Hôsbô. Ajoutons que les nombreux amateurs qui exécutent des nô, par manière de passe-temps ou en guise d'art d'agrément, suivent tous une école une fois choisie et n'en changent guère.

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