‹ Cinq nôChapitre 46 sur 49 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Entrée du shite. Il porte la perruque et un masque de vieillard ; il est vêtu du nosbitne et du mi{u-goroino, vêtement de travail en forme de blouse de couleur sombre, dont les manches sont relevées jusqu'à l'épaule, et il tient un balai à la main. Il entre en scène et se place un peu en avant de la colonne du shite.

WAKI.

Holà, vieillard! Ton amour est venu à la connaissance de [cette dame], à qui toute révérence, et elle a compassion de toi. Viens donc battre le tambourin suspendu aux branches du cannellier de l'étang du Cannellier; si le son de ce tambourin se fait entendre jusqu'au palais, la dame te laissera une fois encore apercevoir son visage, a-t-elle dit. Viens donc en toute hâte battre ce tambourin.

SHITE.

Je reçois cet ordre avec respect; et puisqu'il en est ainsi, j'irai battre ce tambourin.

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WAKI.

Viens par ici. (Il se dirige, suivi du shite. vers le tambourin.) Voilà le tambourin dont il s'agit; hâte-toi de le battre.

Il va s'asseoir au pied de la colonne du ivaki.

En vérité, je l'ai entendu dire, le cannellier de la lune (l), celui qui est au palais de la lune, est célèbre entre tous les cannelliers. Mais celui-ci est [pour moi] le [seul] vrai ; et voici juste au bord de l'étang le tambourin suspendu à ses branches. Que le son s'en fasse entendre, et qu'il soit un frein [aux troubles] de mon amour (!). Et voici Qu'à ma voix se mêle celle de la cloche du soir; Comme ses tintements, se pressent les jours se succédant l'un à l'autre;

CHŒUR

Et [toujours] c'est au soir qui va suivre que je reporte

[mon espoir (bis)\ Ah ! je veux frapper le tambourin [signal] de cette heure

[attendue] !

Répétition de ces vers en sourdine.

SHITE (assis au daishô-mae).

Les conditions fussent-elles autres (3), En un corps aussi vieux que la cigogne des nuits

[obscures (*).

CHŒUR

Oh ! la misère de nourrir des pensées d'amour !

SHITE.

Le temps passe, et je ne le sais pas; et des vagues blanchissantes

Pourquoi donc le tambourin ne résonne-t-il pas (*)?

SHITE.

L'approche même de la vie future ne m'éveille pas [de

[mon rêve].

De cet automne ("), amour s'attachant à ma vieillesse,

CHŒUR

Telles la rosée, mes larmes tombent lentement; Et ces gouttes qui glissent une à une des fleurs de mon

[cœur Mettent leur teinte [triste] sur mon vêtement d'herbe ('). Qu'espère donc cet amour aussi tourmenté que la

[davallie (*)?

SHITE.

L'effort même de mon coeur pour l'oublier

CHŒUR

Est d'un amour plus grand que celui qui n'oublie pas.

Mais en ce monde Toutes choses humaines sont semblables au cheval du

[vieillard de la barrière (6).

Les jours nous échappent d'une fuite insaisissable. Les années passent, et quand le temps sera venu, Le chemin qu'il faudra suivre où sur les buissons [se

[dépose] La rosée Ç), et le terme de cette existence aussi brève

[que la rosée du buisson,

A qui les demander? Ah! misérable chose!

Pourquoi, puisqu'il en est ainsi, puisque si bien

Je sais tout cela, m'abandonner à ce point à l'illusion?

SHITE (Il se lève).

Réveillez-vous! » crie, de l'aube

CHŒUR

Chassant le sommeil, le veilleur En frappant à coups pressés son tambourin Qui résonne. Aux sons [de celui-ci], de celle que j'attends, Ah ! si je pouvais entrevoir le visage ou seulement le [damas de ses vêtements ! De damas Il ne sait pas que ce tambourin est fait ; De toute la force de ses mains de vieillard Il a beau frapper (*); il ne perçoit aucun son. « Serait-ce donc que l'âge [a durci] mes oreilles? » se Et il écoute, il écoute. [demande-t-il,

Des vagues du lac, de la pluie aux fenêtres Les chocs me font tous entendre leur bruit ; Seul ce tambourin ne résonne pas.

Ah ! l'étrange tambourin !

Et pourquoi donc aucun son n'en sort-il? Cet amour, en frappant [le tambourin] je l'oublierai peut-

[être, pensais-je ; Mais de ce tambourin de damas aucun son ne sort. Et Attendrai-je ce qui ne doit pas venir? [moi-même

SHITE.

Elle ne se montre pas En une nuit de pluie, la lune anxieusement attendue; Et il ne résonne pas le tambourin marquant l'heure Qui dissipera les ténèbres obscurcissant le cœur [qui

[l'attend] (').

CHŒUR

Aux coups frappés sur le tambourin des heures, les jours

[passent; C'était hier, c'est aujourd'hui ; j'espère en vain ;

SHITE.

Celle à qui je me suis donné, pas même en songe

CHŒUR

Ne se laisse voir. Dans mes pensées secrètes matin et

[soir C)

SHITE.

Je reste plongé. Le tambourin ne résonne pas :

CHŒUR

Elle ne se montre pas.

Qu'est-ce donc là? « Le dieu tonnant lui-même Ne peut séparer ceux qui s'aiment (*) »: oui, Cela je l'ai bien entendu. Pourquoi donc alors Trouvé-je si peu de recours? 11 dit, Et détestant sa vie et maudissant cette femme : « Puisqu'il en est ainsi, à quoi bon Continuer à vivre? » [s'écrie-t-il] ; et dans l'étang 11 se précipite et meurt, 11 précipite son corps misérable et meurt.

Pendant le chant de ces derniers vers, le shite quitte la scène et rentre dans le kagami no ma.

INTERMEDE

AI (Il s'avance vers le milieu de la scène).

Ôh! oh! que dit-on? Ne raconte-t-on pas que le vieillard chargé de balayer le jardin, désespéré de ce que le tambourin ne donnait pas de son, s'est jeté dans l'étang du Cannellier et qu'il est mort? Holà, holà! quelle pitoyable chose! La raison pour laquelle il a fini ainsi, la voici exactement. Un jour que l'empereur était venu sur les bords de l'étang du Cannellier, cet homme, en dépit de la bassesse de sa condition (*), aperçut un instant la beauté d'une dame du palais et en conçut un amour qui troubla son cœur. On parle bien sans doute d'amours sans espoir, mais cependant les sentiments de ce vieillard ne laisssaient pas que d'inquiéter vaguement (*). C'est alors que la dame ayant appris ce qu'il en était, a eu compassion des sentiments de ce vieillard, parce que l'amour ne fait pas de différence entre les conditions. Elle a ordonné de suspendre un tambourin au cannellier de l'étang du Cannellier et de le faire battre par le vieillard ; si le son de ce tambourin Se faisait entendre jusqu'au palais, elle devait se montrer à lui encore une fois. On suspendit le tambourin et on le fit battre, comme elle l'avait dit. Il arrive, dit-on, que suivant le temps ou l'état du ciel, même un tambourin ordinaire ne donne pas de son ; à plus forte raison ce tambourin-ci tendu de damas ne pouvait-il aucunement résonner. Le vieillard s'imagina pourtant que le tambourin devait résonner, mais que, peut-être à cause de son âge, ses oreilles n'en percevaient pas le son. Aussi, voulant à toute force l'entendre, il se mit à frapper en désespéré; mais aucun son

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n'en sortit. « Cette fois, tout est fini », se dit-il alors, et il se jeta soudain dans l'étang du Cannellier où il mourut. Vraiment il n'y a rien qui soit plus digne de pitié. Ce n'était sans doute qu'un homme de basse condition ; cependant on ne peut laisser les choses en cet état, et je vais aller rendre compte de ce qui s'est passé. (Il s'approche du zvaki, ou se tourne vers lui s'il s'est assis, et le salue.) Holà! je désire vous parler. Le vieillard chargé de balayer le jardin, désespéré de ce que le tambourin ne résonnait pas, s'est jeté dans l'étang du Cannellier, et il est mort.

Qu'est-ce que tu dis ? Tu dis que ce vieillard, desespéré de ce que le tambourin ne résonnait pas, s*est jeté dans l'étang du Cannellier ?

ai.

Parfaitement; il s'est suicidé.

WAKI.

Alors je vais aller faire part de cette nouvelle.

AI

Vous aurez bien raison.

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