M. JEAN-FRÉDÉRIC TAILLEFER
de la maison Taillef er et compagnie, ancien fournisseur des vivresviandes, en son vivant chevalier de la Légion d'honneur^ et de l'Éperon d'or,^ capitaine de la première compagnie de grenadiers 15 de la deuxième légion de la garde nationale de Paris, décédé, le ler mai, dans son hôtel, rue Joubert, et qui se feront à . . ., etc.
De la part de . . ., etc.
— Maintenant, que faire? repris- je. Je vais vous poser la question très largement. Il y a bien certaine-
20 ment une mare de sang dans les terres de mademoiselle Taillefer, la succession de son père est un vaste Hacelma . . .* je le sais ! Mais Prosper Magnan n'a pas laissé d'héritiers; mais il m'a été impossible de. retrouver la famille du fabricant d'épingles assassiné à 25 Andemach. A qui restituer la fortune? Et doit-on restituer toute la fortune? Ai- je le droit de trahir un . ^crèt surpris, d'augmenter d'une tête coupée la dot .d'une innocente jeune fille, de lui faire faire de mau-
l'auberge rouge 107
vais rêves, de lui ôter une belle illusion, de lui tuer son père une seconde fois, en lui disant : « Tous vos écus sont tachés ! » J'ai emprunté le Dictionnaire des cas de conscience à un vieil ecclésiastique et n'y ai point trouvé de solution à mes doutes. Faire 5 une fondation pieuse pour l'âme de Prosper Magnan, de Walhenfer, de Taillefer? nous sommes en plein XIX® siècle ! Bâtir un hospice ou instituer un prix de vertu? le prix de vertu sera donné à des fripons! Quant à la plupart de nos hôpitaux,^ ils me semblent 10 devenus aujourd'hui les protecteurs du vice! D'ailleurs, ces placements, plus ou moins profitables à la vanité, constitueront-ils des réparations? et les doisje? Puis j'aime, et j'aime avec passion. Mon amour est ma vie ! Si je propose sans motif à une jeune fille 15 habituée au luxe, à l'élégance, à une vie fertile en jouissances d'art, à une jeune fille qui aime à écouter paresseusement aux Bouffons^ la musique de Rossini, si donc je lui propose de, se priver de quinze cent mille francs en faveur de vieillards stupides ou de galeux 20 chimériques, elle me tournera le dos en riant, ou sa femme de confiance me prendra pour un mauvais plaisant; si, dans une extase d'amour, je lui vante les charmes d'une vie médiocre et ma petite maison sur les bords de la Loire, si je lui demande le sacrifice de 25 sa vie parisienne au nom de notre amour, ce sera d'abord un vertueux mensonge; puis je ferai peutêtre là quelque triste expérience, et perdrai le cœur de cette jeune fille, amoureuse du bal, folle de parure, et de moi pour le moment. Elle me sera enlevée par un 30 officier mince et pimpant, qui aura une moustache bien frisée, jouera du piano, vantera lord Byron," et
Io8 LA COMÉDIE HUMAINE
montera joliment à cheval . . . Que faire? Messieurs, de grâce, un conseil ? . . .
L'honnête homme, cette espèce de puritain assez semblable au père de Jenny Deans,^ de qui je vous ai S déjà parlé et qui jusque-là n'avait soufflé mot, haussa les épaules en me disant:
— Imbécile, pourquoi lui as-tu demandé s'il était de Beauvais !
Il est pour les âmes faciles à s'épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n'est pas encore et où le jour n'est plus; la lueur crépusculaire jette alors ses teintes molles ou ses reflets bizarres sur tous les objets, et favorise une rêverie qui se marie 5 vaguement aux jeux de la lumière et de Tombre. Le silence qui règne presque toujours en cet instant le rend plus particulièrement cher aux artistes qui se recueillent, se mettent à quelques pas de leurs œuvres auxquelles ils ne peuvent plus travailler, et ils les 10 jugent en s'enivrant du sujet dont le sens intime éclate alors aux yeux intérieurs du génie. Celui qui n'est pas demeuré pensif près d'un ami pendant ce moment de songes poétiques en comprendra difficilement les indicibles bénéfices. A la faveur du clair- 15 obscur, les ruses matérielles employées par l'art pour faire croire à des réalités disparaissent entièrement. S'il s'agit d'un tableau, les personnages qu'il représente semblent et parler et marcher: l'ombre devient ombre, le jour est jour, la chair est vivante, les yeux 20 remuent, le sang coule dans les veines, et les étoffes chatoient. L'imagination aide au naturel de chaque détail et ne voit plus que les beautés de l'œuvre. A cette heure, l'illusion règne despotiquement : peut-être se lève-t-elle avec la nuit! L'illusion n'est-elle pas 25 pour la pensée une espèce de nuit que nous meublons
de songes? L'illusion déploie alors ses ailes, elle emporte rame dans le monde des fantaisies, monde fertile en voluptueux caprices et où Tartiste oublie le monde positif, la veille et le lendemain, l'avenir, tout, 5 jusqu'à ses misères, les bonnes comme les mauvaises. A cette heure de magie, un jeune peintre, homme de talent, et qui dans l'art ne voyait que l'art même, était monté sur la double échelle qui lui servait à peindre une grande, une haute toile presque terminée. Là, se
10 critiquant, s'admirant avec bonne foi, nageant au cours de ses pensées, il s'abîmait dans une de ces méditations qui ravissent l'âme et la grandissent, la caressent et la consolent. Sa rêverie dura longtemps sans doute. La nuit vint. Soit qu'il voulût descendre
15 de son échelle, soit qu'il eût fait un mouvement imprudent en se croyant sur le plancher, l'événement ne lui permit pas d'avoir un souvenir exact des causes de son accident, il tomba, sa tête porta sur un meuble, il perdit connaissance et resta sans mouvement pendant
2o un laps de temps dont la durée lui fut inconnucA Une douce voix le tira de l'espèce d'engourdissement dans lequel il était plongé. Lorsqu'il ouvrit les yeux, la vue d'une vive lumière les lui fit refermer promptement; mais, à travers le voile qui enveloppait ses sens, il
25 entendit le chuchotement de deux femmes, et sentit deux jeunes, deux timides mains entre lesquelles reposait sa tête. Il reprit bientôt connaissance et put apercevoir, à la lueur d'une de ces vieilles lampes dites à double courant d'air,^ la plus délicieuse tête de jeune
30 fille qu'il eût jamais vue, une de ces têtes qui souvent passent pour un caprice du pinceau, mais qui tout à coup réalisa pour lui les théories de ce beau idéal que
se crée chaque artiste et d'où procède son talent. Le visage de l'inconnue appartenait, pour ainsi dire, au type fin et délicat de l'école de Prudhon,^ et possédait . aussi cette poésie que Girodet^ donnait à ses figures fantastiques. La fraîcheur des tempes, la régularité 5 des sourcils, la pureté des lignes, la virginité fortement empreinte dans tous les traits de cette physionomie, faisaient de la jeune fille une création accomplie. La taille était souple et mince, les formes étaient frêles. Ses vêtements, quoique simples et propres, n'annon- ic çaient ni fortune ni misère. En reprenant possession de lui-même, le peintre exprima son admiration par un regard de surprise, et balbutia de confus remercîments. Il trouva son front pressé par un mouchoir, et reconnut, malgré l'odeur particulière aux ateliers, 15 la senteur forte de l'éther, sans doute employé pour le tirer de son évanouissement. Puis il finit par voir une vieille femme qui ressemblait aux marquises de l'ancien régime, et qui tenait la lampe en donnant des conseils à la jeune inconnue. 20
' — Monsieur, répondit la jeune fille à l'une des demandes faites par le peintre pendant le moment où il était encore en proie à tout le vague que la chute avait produit dans ses idées, ma mère et moi, nous avons entendu le bruit de votre corps sur le plancher, nous 25 avons cru distinguer un gémissement. Le silence qui a succédé à la chute nous a effrayées, et nous nous sommes empressées de monter. En trouvant la clef sur la porte, nous nous sommes heureusement permis d'entrer, et nous vous avons aperçu 30 par terre, sans mouvement. Ma mère a été chercher tout ce qu'il fallait pour faire une compresse et
VOUS ranimer. Vous êtes blessé au front, là, sentezvous?
— Oui, maintenant, dit-il.
— Oh ! cela ne sera rien, dit la vieille mère. Votre 5 tête a, par bonheur, porté sur ce mannequin.^
— Je me sens infiniment mieux, répondit le peintre, je n'ai plus besoin que d'une voiture pour retourner chez moi. Le portier ira m'en chercher une.
Il voulut réitérer ses remercîments aux deux inlo connues; mais, à chaque phrase, la vieille dame l'interrompait en disant:
— Demain, monsieur, ayez bien soin de mettre des sangsues ou de vous faire saigner, buvez quelques tasses de vulnéraire;^ soignez- vous, les chutes sont
15 dangereuses.
La jeune fille regardait à la dérobée le peintre et les tableaux de l'atelier. Sa contenance et ses regards révélaient une décence parfaite; sa curiosité ressemblait à de la distraction, et ses yeux paraissaient ex-
20 primer cet intérêt que les femmes portent, avec une spontanéité pleine de grâce, à tout ce qui est malheur en nous. Les deux inconnues semblaient oublier les œuvres du peintre en présence du peintre souffrant. Lorsqu'il les eut rassurées sur sa situation, elles sor-
25 tirent en l'examinant avec une sollicitude également dénuée d'emphase et de familiarité, sans lui faire de questions indiscrètes, et sans chercher à lui inspirer le désir de les connaître. Leurs actions furent marquées au coin' d'un naturel exquis et du bon goût.
30 Leurs manières nobles et simples produisirent d'abord peu d'effet sur le peintre ; mais, plus tard, lorsqu'il se souvint de toutes les circonstances de cet événement,
il en fut vivement frappé. En arrivant à Tétage audessus duquel était situé Tatelier du peintre, la vieille femme s'écria doucement:
— Adélaïde, tu as laissé la porte ouverte.
— C'était pour me secourir, répondit le peintre avec $ un sourire de reconnaissance.
— Ma mère, vous êtes descendue tout à Theure, répliqua la jeune fille en rougissant.
- — Voulez-vous que nous vous accompagnions jusqu'en bas ? dit la mère au peintre. L'escalier est som- 10 bre.
— Je vous remercie, madame, je suis bien mieux.
— Tenez bien la rampe!
Les deux femmes restèrent sur le palier pour éclairer le jeune homme en écoutant le bruit de ses pas. 15
Afin de faire comprendre tout ce que cette scène pouvait avoir de piquant et d'inattendu pour le peintre, il faut ajouter que, depuis quelques jours seulement, il avait installé son atelier dans les combles de cette maison, sise à l'endroit le plus obscur, partant 20 le plus boueux de la rue de Suresnes, presque devant l'église de la Madeleine, à deux pas de son appartement, qui se trouvait rue des Champs-Elysées. La célébrité que son talent lui avait acquise ayant fait de lui l'un des artistes les plus chers à la France, il com- 25 mençait à ne plus connaître le besoin, et jouissait, selon son expression, de ses dernières misères. Au lieu d'aller travailler dans un de ces ateliers situés près des barrières et dont le loyer modique était jadis en rapport avec la modestie de ses gains, il avait satis- 30 fait à un désir qui renaissait tous les jours, en s'épargnant une longue course et la perte d'un temps
devenu pour lui plus précieux que jamais. Personne au monde n'eût inspiré autant d'intérêt qu'Hippolyte Schinner, s'il eût consenti à se faire connaître ; mais il ne confiait pas légèrement les secrets de sa vie. Il 5 était l'idole d'une mère pauvre, qui l'avait élevé au prix des plus dures privations. Elle se donna toute à l'amour maternel en lui demandant, pour les jouissances sociales auxquelles elle disait adieu, toutes ses délices. Elle vécut de son travail, en accumulant un
lo trésor dans son fils. Aussi plus tard, un jour, une heure lui paya-t-elle les longs et lents sacrifices de son indigence. A la dernière exposition, son fils avait reçu la croix de la Légion d'honneur.^ Les journaux, unanimes en faveur d'un talent ignoré, retentissaient
15 encore de louanges sincères. Les artistes eux-mêmes reconnaissaient Schinner pour un maître, et les marchands couvraient d'or ses tableaux. A vingt-cinq ans, Hippolyte Schinner, auquel sa mère avait transmis son âme de femme, avait, mieux que jamais, com-
20 pris sa situation dans le monde. Voulant rendre à sa mère les jouissances dont la société l'avait privée pendant si longtemps, il vivait pour elle, espérant, à force de gloire et de fortune, la voir un jour heureuse, riche, considérée, entourée d'hommes célèbres. Schinner
25 avait donc choisi ses amis parmi les hommes les plus honorables et les plus distingués. Difficile dans le choix de ses relations, il voulait encore élever sa position, que son talent faisait déjà si haute. En le forçant à demeurer dans la solitude, cette mère des grandes
30 pensées, le travail, auquel il s'était voué dès sa jeunesse, l'avait laissé dans les belles croyances qui décorent les premiers jours de la vie. Son âme ado-
lescente ne méconnaissait aucune des mille pudeurs qui font du jeune homme un être à part dont le cœur abonde en félicités, en poésies, en espérances vierges, faibles aux yeux des gens blasés, mais profondes parce qu'elles sont simples. Il avait été doué de ces manières 5 douces et polies qui vont si bien à Tâme et séduisent ceux même par qui elles ne sont pas comprises. -^11 était bien fait. Sa voix, qui partait du cœur, y remuait chez les autres des sentiments nobles, et témoignait d'une modestie vraie par une certaine candeur 10 dans l'accent. En le voyant, on se sentait porté vers lui par une de ces attractions morales que les savants ne savent heureusement pas encore analyser; ils y trouveraient quelque phénomène de galvanisme ou le jeu de je ne sais quel fluide, et formuleraient nos sen- 15 timents par des proportions d'oxygène et d'électricité^ Ces détails feront peut-être comprendre aux gens hardis par caractère et aux hommes bien cravatés pourquoi, pendant l'absence du portier,^ qu'il avait envoyé chercher une voiture au bout de la rue de la 20 Madeleine, Hippolyte Schinner ne fit à la portière aucune question sur les deux personnes dont le bon cœur s'était dévoilé pour lui. Mais, quoiqu'il répondît par oui et non aux demandes, naturelles en semblable occurrence, qui lui furent faites par cette femme sur son 25 accident et sur l'intervention officieuse des locataires qui occupaient le quatrième, il ne put l'empêcher d'obéir à l'instinct des portiers : elle lui parla des deux inconnues selon les intérêts de sa politique et d'après les jugements souterrains de la loge. 30
— Ah ! dit-elle, c'est sans doute mademoiselle Leseigneur et sa mère, qui demeurent ici depuis quatre ans.
Il6 LA COMÉDIE HUMAINE
Nous ne savons pas encore ce que font ces dames : le matin, jusqu'à midi seulement, une vieille femme de ménage à moitié sourde, et qui ne parle pas plus qu'un mur, vient les servir ; le soir, deux ou trois vieux mes- 5 sieurs, décorés comme vous, monsieur, dont l'un a équipage, des domestiques, et à qui l'on donne^ soixante mille livres de rente, arrivent chez elles, et
restent souvent très tard. C'est d'ailleurs dès locataires bien tranquilles, comme vous, monsieur; et puis
io c'est économe, ça vit de rien ; aussitôt qu'il arrive une lettre, elles la payent. C'est drôle, monsieur, la mère se nomme autrement que sa fille. Ah! quand elles vont aux Tuileries,^ mademoiselle est bien flambante, et ne sort pas de fois qu'elle ne soit' suivie de jeunes
15 gens auxquels elle ferme la porte au nez, et elle fait bien. Le propriétaire ne souffrirait pas . . .
La voiture était arrivée, Hippolyte n'en entendit pas davantage et revint chez lui. Sa mère, à laquelle il raconta son aventure, pansa de nouveau sa blessure,
20 et ne lui permit pas de retourner le lendemain à son atelier. Consultation faite, diverses prescriptions furent ordonnées, et Hippolyte resta trois jours au logis. Pendant cette réclusion, son imagination inoccupée lui rappela vivement, et comme par frag-
35 ments, les détails de la scène qui suivit son évanouissement. Le profil de la jeune fille tranchait fortement sur les ténèbres de sa vision intérieure: il revoyait le visage flétri de la mère ou sentait encore les mains d'Adélaïde; il retrouvait un geste qui l'avait peu
3c frappé d'abord, mais dont les grâces exquises furent mises en relief par le souvenir ; puis une attitude ou les sons d'une voix mélodieuse embellis par le lointain de
la mémoire reparaissaient tout à coup, comme ces objets qui, plongés au fond des eaux, reviennent à la surface. Aussi, le jour où il put reprendre ses travaux, retourna-t-il de bonne heure à son atelier ; mais la visite qu'il avait incontestablement le droit de faire 5 à ses voisines fut la véritable cause de son empressement; il oubliait déjà ses tableaux commencés. Au moment oti une passion brise ses langes,^ il se rencontre des plaisirs inexplicables que comprennent ceux qui ont aimé. Ainsi quelques personnes sauront pour- lo quoi le peintre monta lentement les marches du quatrième étage, et seront dans le secret des pulsations qui se succédèrent rapidement dans son cœur au moment où il vit la porte brune du modeste appartement habité par mademoiselle Leseigneur. Cette fille, qui ne por- 15 tait pas le nom de sa mère, avait éveillé mille sympathies chez le jeune peintre. Tout en travaillant, Hippolyte se livra fort complaisamment à des pensées d'amour, et fit beaucoup de bruit pour obliger les deux dames à s'occuper de lui comme il s'occupait d'elles. 20 Il resta très tard à son atelier, il y dîna ; puis, vers sept heures, descendit chez ses voisines.
Aucun peintre de mœurs n'a osé nous initier, par pudeur peut-être, aux intérieurs vraiment curieux de certaines existences parisiennes, au secret de ces habi- 25 tations d'où sortent de si fraîches, de si élégantes toilettes, des femmes si brillantes qui, riches au dehors, laissent voir partout chez elles les signes d'une fortune équivoque. Si la peinture est ici trop franchement dessinée, si vous y trouvez des longueurs, n'en ac- 30 cusez pas la description qui fait, pour ainsi dire, corps îivec l'histoire; car l'aspect de l'appartement habité
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par ses deux voisines influa beaucoup sur les sentiments et sur les espérances d'Hippolyte Schinner.
La maison appartenait à Tun de ces propriétaires chez lesquels préexiste une horreur profonde pour les S réparations et pour les embellissements, un de ces hommes qui considèrent leur position de propriétaire parisien comme un état. Dans la grande chaîne des espèces morales, ces gens tiennent le milieu entre Tavare et l'usurier. Optimistes par calcul, ils sont
lo tous fidèles au statu quo de TAutriche.^ Si vous parlez de déranger un placard^ ou une porte, de pratiquer la plus nécessaire des ventouses, leurs yeux brillent, leur bile s'émeut, ils se cabrent comme des chevaux effrayés. Quand le vent a renversé quelques
15 faîteaux de leurs cheminées, ils sont malades et se privent d'aller au Gymnase^ ou à la Porte-Saint-Martin, pour cause de réparations. Hippolyte, qui, à propos de certains embellissements à faire dans son atelier, avait eu gratis la représentation d'une scène comique
20 avec le sieur Molineux, ne s'étonna pas des tons noirs et gras, des teintes huileuses, des taches et autres accessoires assez désagréables qui décoraient les boiseries. Ces stigmates de misère ne sont point, d'ailleurs, sans poésie aux yeux d'un artiste.
25 Mademoiselle Leseigneur vint elle-même ouvrir la porte. En reconnaissant le jeune peintre, elle le salua; puis, en même temps, avec cette dextérité parisienne et cette présence d'esprit que la fierté donne, elle se retourna pour fermer la porte d'une cloison vitrée
30 à travers laquelle Hippolyte aurait pu entrevoir quelques linges étendus sur des cordes au-dessus des fourneaux économiques, un vieux lit de sangle, 1^
braise, le charbon, les fers à repasser, la fontaine filtrante, la vaisselle et tous les ustensiles particuliers aux petits ménages. Des rideaux de mousseline assez propres cachaient soigneusement ce capharnaûm,^ mot en usage pour désigner familièrement ces espèces s de laboratoires, mal éclairé d'ailleurs par des jours de souffrance^ pris sur une cour voisine. Avec le rapide coup d'œil des artistes, Hippolyte vit la destination, les meubles, Tensemble et l'état de cette première pièce coupée en deux. La partie honorable, 10 qui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger, était tendue d'un vieux papier de couleur aurore, à bordure veloutée, sans doute fabriqué par Réveillon," et dont les trous ou les taches avaient été soigneusement dissimulés sous des pains à cacheter.* Des 15 estampes représentant les Batailles d'Alexandre par Lebrun,** mais à cadres dédorés, garnissaient symétriquement les murs. Au milieu de cette pièce était une table d'acajou massif, vieille de formes et à bords usés. Un petit poêle, dont le tuyau droit et sans 20 coude s'apercevait à peine, se trouvait devant la cheminée, dont râtre contenait une armoire. Par un contraste bizarre, les chaises offraient quelques vestiges d'une splendeur passée, elles étaient en acajou sculpté; mais le maroquin rouge du siège, les clous 25 dorés et les cannetilles® montraient des cicatrices aussi nombreuses que celles des vieux sergents de la garde impériale. Cette pièce servait de musée à certaines choses qui ne se rencontrent que dans ces sortes de ménages amphibies,^ objets innomés participant à la 30 fois du luxe et de la misère. Entre autres curiosités, Hippolyte remarqua une longue-vue magnifiquement
ornée, suspendue au-dessus de la petite glace verdâtre qui décorait la cheminée. Pour appareiller cet étrange mobilier, il y avait entre la cheminée et la cloison un mauvais buffet peint en acajou, celui de tous les
S bois qu'on réussit le moins à simuler. Mais le carreau rouge et glissant, mais les méchants petits tapis placés devant les chaises, mais les meubles, tout reluisait de cette propreté frotteuse qui prête un faux lustre aux vieilleries en accusant encore mieux leurs
lo défectuosités, leur âge et leurs longs services. Il régnait dans cette pièce une senteur indéfinissable, résultant des exhalaisons du caphamaum mêlées aux vapeurs de la salle à manger et à celles de l'escalier, quoique la fenêtre fût entr'ouverte et que l'air de la
15 rue agitât les rideaux de percale soigneusement étendus, de manière à cacher l'embrasure où les précédents locataires avaient signé leur présence par diverses incrustations, espèces de fresques domestiques. Adélaïde ouvrit promptement la porte de l'autre cham-
20 bre, où elle introduisit le peintre avec un certain plaisir. Hippolyte, qui jadis avait vu chez sa mère les mêmes signes d'indigence, les remarqua avec la singulière vivacité d'impression qui caractérise les premières acquisitions de notre mémoire, et entra
25 mieux que tout autre ne l'aurait fait dans les détails de cette existence. En reconnaissant les choses de sa vie d'enfance, ce bon jeune homme n'eut ni mépris de ce malheur caché, ni orgueil du luxe qu'il venait de conquérir pour sa mère.
30 — Eh bien, monsieur, j'espère que vous ne vous sentez plus de votre chute? lui dit la vieille mère en se levant d'une antique bergère placée au
coin de la cheminée et en lui présentant un fauteuil.
— Non, madame. Je viens vous remercier des bons soins que vous m'avez donnés, et surtout mademoiselle, qui m'a entendu tomber. S
En disant cette phrase, empreinte de Tadorable stupidité que donnent à Tâme les premiers troubles de Tamour vrai, Hippolyte regardait la jeune fille. Adélaïde allumait la lampe à double courant d'air, sans doute pour faire disparaître une chandelle con- lo tenue dans un grand martinet de cuivre et ornée de quelques cannelures saillantes par un coulage extraordinaire. Elle salua légèrement, alla mettre le martinet dans l'antichambre, revint placer la lampe sur la cheminée et s'assit près de sa mère, un peu en 15 arrière du peintre, afin de pouvoir le regarder à son aise en paraissant très occupée du début de la lampe dont la lumière, saisie par l'humidité d'un verre terni, pétillait en se débattant avec une mèche noire et mal coupée. En voyant la grande glace qui ornait la chemi- 20 née, Hippolyte y jeta promptement les yeux pour admirer Adélaïde. La petite ruse de la jeune fille ne servit donc qu'à les embarrasser tous deux. En causant avec madame Leseigneur, car Hippolyte lui donna ce nom à tout hasard, il examina le salon, 25 mais décemment et à la dérobée. On voyait à peine les figures égyptiennes des chenets en fer, dans un foyer plein de cendres où deux tisons essayaient de se rejoindre devant une fausse bûche en terre cuite, enterrée aussi soigneusement que peut l'être le trésor 30 d'un avare. Un vieux tapis d'Aubusson^ bien raccommodé, bien passé, usé comme l'habit d'un invalide.
ne couvrait pas tout le carreau, dont la froideur se faisait sentir aux pieds. Les murs avaient pour ornement un papier rougeâtre, figurant une étoffe en lampas à dessins jaunes. Au milieu de la paroi op- 5 posée à celle des fenêtres, le peintre vit une fente et les cassures produites dans le papier par les portes d'une alcôve où madame Leseigneur couchait sans doute, et qu'un canapé placé devant déguisait mal. En face de la cheminée, au-dessus d'une commode en
lo acajou dont les ornements ne manquaient ni de richesse ni de goût, se trouvait le portrait d'un militaire de haut grade, que le peu de lumière ne permit pas au peintre de distinguer; mais, d'après le peu qu'il en vit, il pensa que cette effroyable croûte^ de-
15 vait avoir été peinte en Chine. Aux fenêtres, des rideaux en soie rouge étaient décolorés comme le meuble en tapisserie jaune et rouge de ce salon à deux fins.^ Sur le marbre de la commode, un précieux plateau de malachite supportait une douzaine de
20 tasses à café, magnifiques de peinture, et sans doute faites à Sèvres. Sur la cheminée s'élevait l'éternelle pendule de l'Empire,^ un guerrier guidant les quatre chevaux d'un char dont la roue porte à chaque rais le chiffre d'une heure. Les bougies des flambeaux
25 étaient jaunies par la fumée, et, à chaque coin du chambranle, on voyait un vase en porcelaine couronné de fleurs artificielles pleines de poussière et garnies de mousse. Au milieu de la pièce, Hippolyte remarqua une table de jeu dressée et des cartes neuves.
30 Pour un observateur, il y avait je ne sais quoi de désolant dans le spectacle de cette misère fardée comme une vieille femme qui veut faire mentir son
visage. A ce spectacle, tout homme de bon sens se serait proposé secrètement et tout d'abord cette espèce de dilemme : ou ces deux femmes sont la probité même, ou elles vivent d'intrigues et de jeu. Mais, en voyant Adélaïde, un jeune homme aussi pur que Schinner 5 devait croire à l'innocence la plus parfaite, et prêter aux incohérences de ce mobilier les plus honorables causes..
— Ma fille, dit la vieille dame à la jeune personne, j'ai froid, faites-nous un peu de feu, et donnez-moi 10 mon châle.
Adélaïde alla dans une chambre contiguè au salon où sans doute elle couchait, et revint en apportant à sa mère un châle de cachemire qui, neuf, dut avoir un grand prix, les dessins étaient indiens; mais, vieux, 15 sans fraîcheur et plein de reprises, il s'harmonisait avec les meubles. Madame Leseigneur s'en enveloppa très artistement et avec l'adresse d'une vieille femme qui voulait faire croire à la vérité de ses paroles. La jeune fille courut lestement au capharnaûm, et reparut avec 20 une poignée de menu bois^ qu'elle jeta bravement dans le feu pour le rallumer.
Il serait assez difficile de traduire la conversation qui eut lieu entre ces trois personnes. Guidé par le tact que donnent presque toujours les malheurs 25 éprouvés dès l'enfance, Hippolyte n'osait se permettre la moindre observation relative â la position de ses voisines, en voyant autour de lui les symptômes d'une gêne si mal déguisée. La plus simple question eût été indiscrète et ne devait être faite que par une 30 amitié déjà vieille. Néanmoins le peintre était profondément préoccupé de cette misère cachée, son âme gé-
néreuse en souffrait ; mais, sachant ce que toute espèce de pitié, même la plus amie, peut avoir d'offensif, il se trouvait mal à Taise du désaccord qui existait entre ses pensées et ses paroles. Les deux dames 5 parlèrent d'abord de peinture, car les femmes devinent très bien les secrets embarras que cause une première visite; elles les éprouvent peut-être, et la nature de leur esprit leur fournit mille ressources pour les faire cesser. En interrogeant le jeune homme sur les pro-
lo cédés matériels de son art, sur ses études, Adélaïde et sa mère surent l'enhardir à causer. Les riens indéfinissables de leur conversation animée de bienveillance amenèrent tout naturellement Hippolyte à lancer des remarques ou des réflexions qui peignirent
15 la nature de ses mœurs et de son âme. Les chagrins avaient prématurément flétri le visage de la vieille dame, sans doute belle autrefois; mais il ne lui restait plus que les traits saillants, les contours, en un mot le squelette d'une physionomie dont l'ensemble
20 indiquait une grande finesse, beaucoup de grâce dans le jeu des yeux où se retrouvait l'expression particulière aux femmes de l'ancienne cour et que rien ne saurait définir. Ces traits si fins, si déliés, pouvaient tout aussi bien dénoter des sentiments mauvais, faire
2$ supposer l'astuce et la ruse féminmes à un haut degré de perversité que révéler les délicatesses d'une belle âme. En effet, le visage de la femme a cela d'embarrassant pour les observateurs vulgaires, que la différence entre la franchise et la duplicité, entre le génie
30 de l'intrigue et le génie du cœur, y est imperceptible. L'homme doué d'une vue pénétrante devine ces nuances insaisissables que produisent une ligne plu§
OU moins courbe, une fossette plus ou moins creuse, une saillie plus ou moins bombée ou proéminente. L'appréciation de ces diagnostics est tout entière dans le domaine de l'intuition, qui peut seule faire découvrir ce que chacun est intéressé à cacher. Il en 5 était du visage de cette vieille dame comme de l'appartement qu'elle habitait: il semblait aussi difficile de savoir si cette misère couvrait des vices ou une haute probité, que de reconnaître si la mère d'Adélaïde était une ancienne coquette habituée à tout pe- 10 ser, à tout calculer, à tout vendre, ou une femme aimante, • pleine de noblesse et d'aimables qualités. Mais, à l'âge de Schinner, le premier mouvement du cœur est de croire au bien. Aussi, en contemplant le front noble et presque dé'daigneux d'Adélaïde, en 15 regardant ses yeux pleins d'âme et de pensées, respira-t-il, pour ainsi dire, les suaves et modestes parfums de la vertu. Au milieu de la conversation, il saisit l'occasion de parler des portraits en général, pour avoir le droit d'examiner l'effroyable pastel dont 20 toutes les teintes avaient pâli et dont la poussière était en grande partie tombée.
— Vous tenez sans doute à cette peinture en faveur de la ressemblance, mesdames, car le dessin en est horrible? dit-il en regardant Adélaïde. 25
— Elle a été faite à Calcutta, en grande hâte, répondit la mère d'une voix émue.
Elle contempla l'esquisse informe avec cet abandon profond que donnent les souvenirs de bonheur quand ils se réveillent et tombent sur le cœur, comme 30 une bienfaisante rosée aux fraîches impressions de laquelle on aime â s'abandonner; mais il y eut aussi
dans Texpression du visage de la vieille dame les vestiges d'un deuil éternel. Le peintre voulut du moins interpréter ainsi Tattitude et la physionomie de sa voisine, près de laquelle il vint alors s'asseoir. S — Madame, dit-il, encore un peu de temps et les couleurs de ce pastel auront disparu. Le portrait ' n'existera plus que dans votre mémoire. Là où vous verrez une figure qui vous est chère, les autres ne pourront plus rien apercevoir. Voulez-vous me per-
lo mettre de transporter cette ressemblance sur la toile? Elle y sera plus solidement fixée qu'elle ne l'est sur ce papier. Accordez-moi, en faveur de notre voisinage, le plaisir de vous rendre ce service. Il se rencontre des heures pendant lesquelles un artiste
15 aime à se délasser de ses grandes compositions par des travaux d'une portée moins élevée, ce sera donc pour moi une distraction que de refaire cette tête.
La vieille dame tressaillit en entendant ces paroles, et Adélaïde jeta sur le peintre un de ces regards
20 recueillis qui semblent être un jet de l'âme. Hippolyte voulait appartenir à ses deux voisines par quelque lien, et conquérir le droit de se mêler à leur vie. Son offre, en s'adressant aux plus vives affections du cœur, était la seule qu'il lui fût possible de faire:
2$ elle contentait sa fierté d'artiste, et n'avait rien de blessant pour les deux dames. Madame Leseigneur accepta sans empressement ni regret, mais avec cette conscience des grandes âmes qui savent l'étendue des liens que nouent de semblables obligations et qui en
30 font un magnifique éloge, une preuve d'estime.
— Il me semble, dit le peintre, que cet uniforme est celui d'un officier de marine?
— Oui, dit-elle, c'est celui des capitaines de vaisseau. M. de Rouville, mon mari, est mort à Batavia des suites d'une blessure reçue dans un combat contre un vaisseau anglais qui le rencontra sur les côtes d'Asie. Il montait une frégate de cinquante-six ca- 5 nons, et le Revenge était un vaisseau de quatre-vingtseize. La lutte fut très inégale; mais il se défendit
si courageusement, qu'il la maintint jusqu'à la nuit et put échapper. Quand je revins en France, Bonaparte n'avait pas encore le pouvoir, et l'on me refusa 10 une pension. Lorsque, dernièrement, je la sollicitai de nouveau, le ministre me dit avec dureté que, si le baron de Rouville eût émigré,^ je l'aurais conservé; qu'il serait sans doute aujourd'hui contre-amiral; enfin. Son Excellence finit par m'opposer je ne sais 15 quelle loi sur les déchéances. Je n'ai fait cette démarche, à laquelle des amis m'avaient poussée, que pour ma pauvre Adélaïde. J'ai toujours eu de la répugnance à tendre la main au nom d'une douleur qui ôte à une femme sa voix et ses forces. Je n'aime pas cette 20 évaluation pécuniaire d'un sang irréparablement versé . . .
— Ma mère, ce sujet de conversation vous fait toujours mal.
Sur ce mot d'Adélaïde, la baronne Leseigneur de 25 Rouville inclina la tête et garda le silence.
— Monsieur, dit la jeune fille à Hippolyte, je croyais que les travaux des peintres étaient, en général, peu bruyants?
A cette question, Schinner se prit à rougir en se 30 souvenant de son tapage. Adélaïde n'acheva pas et lui sauva quelque mensonge en se levant tout à coup
au bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte; elle alla dans sa chambre, d'où elle revint aussitôt en tenant deux flambeaux dorés garnis de bougies entamées qu'elle alluma promptement; et, sans attendre 5 le tintement de la sonnette, elle ouvrit la porte de la première pièce, où elle laissa la lampe. Le bruit d'un baiser reçu et donné retentit jusque dans le cœur d'Hippolyte. L'impatience que le jeune homme eut de voir celui qui traitait si familièrement Adélaïde ne
10 fut pas promptement satisfaite, les arrivants eurent avec la jeune fille une conversation à voix basse qu'il trouva bien longue. Enfin, mademoiselle de Rouville reparut suivie de deux hommes dont le costume, la physionomie et l'aspect sont toute une histoire. Agé
iS d'environ soixante ans, le premier portait un de ces habits inventés, je crois, pour Louis XVIII alors régnant,^ et dans lesquels le problème vestimental le plus difficile fut résolu par un tailleur qui devrait être immortel. Cet artiste connaissait, à coup sûr,
2o l'art des transitions qui fut tout le génie de ce temps si politiquement mobile. N'est-ce pas un bien rare mérite que de savoir juger son époque? Cet habit, que les jeunes gens d'aujourd'hui peuvent prendre pour une fable, n'était ni civil ni militaire et pouvait
2$ passer tour à tour pour militaire et pour civil. Des fleurs de lys brodées ornaient les retroussis des deux pans de derrière. Les boutons dorés étaient également fleurdelysés. Sur les épaules, deux attentes* vides demandaient des épaulettes inutiles. Ces deux symp-
30 tomes de milice étaient là comme une pétition sans apostille. Chez le vieillard, la boutonnière de cet habit en drap bleu de roi était fleurie de plusieurs rubans.
Il tenait sans doute toujours à la main son tricorne garni d'une ganse d'or, car les ailes neigeuses de ses cheveux poudrés n'offraient pas trace de la pression du chapeau. Il semblait ne pas avoir plus de cinquante ans, et paraissait jouir d'une santé robuste. Tout en 5 accusant le caractère loyal et franc des vieux émigrés, sa physionomie dénotait aussi les mœurs libertines et faciles, les passions gaies et l'insouciance de ces mousquetaires, jadis si célèbres dans les fastes de la galanterie. Ses gestes, son allure, ses manières annon- 10 çaient qu'il ne voulait se corriger ni de son royalisme, ni de sa religion, ni de ses amours.
Une figure vraiment fantastique suivait ce prétentieux voltigeur de Louis XI V^ (tel fut le sobriquet donné par les bonapartistes à ces nobles restes de la 15 monarchie) ; mais, pour la bien peindre, il faudrait en faire l'objet principal du tableau où elle n'est qu'un accessoire. Figurez-vous un personnage sec et maigre, vêtu comme l'était le premier, mais n'en étant pour ainsi dire que le reflet', ou l'ombre, si vous voulez. 20 L'habit, neuf chez l'un, se trouvait vieux et flétri chez l'autre. La poudre des cheveux semblait moins blanche chez le second, l'or des fleurs de lys moins éclatant, les attentes de l'épaulette plus désespérées et plus recroquevillées,* l'intelligence plus faible, la vie plus 25 avancée vers le terme fatal que chez le premier. Enfin, il réalisait ce mot de RivaroP sur Champcenetz :* «C'est mon clair de lune.» Il n'était que le double de l'autre, le double pâle et pauvre, car il se trouvait entre eux toute la différence qui existe entre la pre- 30 mière et la dernière épreuve d'une lithographie. Ce vieillard muet fut un mystère pour le peintre, et resta
constamment un mystère. Le chevalier, îl était chevalier, ne parla pas, et personne ne lui parla. Était-ce un ami, un parent pauvre, un homme qui restait près du vieux galant comme une demoiselle de compagnie
5 près d'une vieille femme? Tenait-il le milieu entre le chien, le perroquet et Tami ? Avait-il sauvé la fortune ou seulement la vie de son bienfaiteur? Était-ce le Trim^ d'un autre capitaine Tobie ? Ailleurs, comme chez la baronne de Rouville, il excitait toujours la cu-
10 riosité sans jamais la satisfaire. Qui pouvait, sous la Restauration,^ se rappeler l'attachement qui liait avant la Révolution ce chevalier à la femme de son ami, morte depuis vingt ans?
Le personnage qui paraissait être le plus neuf de
15 ces deux débris s'avança galamment vers la baronne de Rouville, lui baisa la main, et s'assit auprès d'elle. L'autre salua et se mit près de son type, à une distance représentée par deux chaises. Adélaïde vint appuyer ses coudes sur le dossier du fauteuil occupé
20 par le vieux gentilhomme en imitant, sans le savoir, la pose que Guérin* a donnée à la sœur de Didon dans son célèbre tableau. Quoique la familiarité du gentilhomme fiit celle d'un père, pour le moment ses libertés parurent déplaire à la jeune fille.
25 — Eh bien, tu me boudes? dit-il.
Puis il jeta sur Schinner un de ces regards obliques pleins de finesse et de ruse, regards diplomatiques dont l'expression trahissait la prudente inquiétude, la curiosité polie des gens bien élevés qui semblent
30 demander en voyant un inconnu : « Est-il des nôtres ? »
— Vous voyez notre voisin, lui dit la vieille dame
en lui montrant Hippolyte. Monsieur est un peintre célèbre dont le nom doit être connu de vous, malgré votre insouciance pour les arts.
Le gentilhomme reconnut la malice de sa vieille amie dans l'omission du nom, et salua le jeune homme. $
— Certes, dit-il, j'ai beaucoup entendu parler de ses tableaux au dernier Salon.^ Le talent a de beaux privilèges, monsieur, ajouta-t-il en regardant le ruban rouge de l'artiste. Cette distinction, qu'il nous faut acquérir au prix de notre sang et de longs ser- 10 vices, vous l'obtenez jeunes; mais toutes les gloires sont sœurs, ajouta-t-il en portant la main à sa croix de Saint-Louis.^
Hippolyte balbutia quelques paroles de remercîment, et rentra dans son silence, se contentant d'ad- 15 mirer avec un enthousiasme croissant la belle tête de jeune fille par laquelle il était charmé. Bientôt il s'oublia dans cette contemplation, sans plus songer à la misère profonde du logis. Pour lui, le visage d'Adélaïde se détachait sur une atmosphère lumi- 20 neuse. Il répondit brièvement aux questions qui lui furent adressées et qu'il entendit heureusement, grâce à une singulière faculté de notre âme dont la pensée peut en quelque sorte se dédoubler parfois. A qui n'est-il pas arrivé de rester plongé dans une méditation 25 voluptueuse ou triste, d'en écouter la voix en soimême, et d'assister à une conversation ou â une lecture? Admirable dualisme qui souvent aide à prendre les ennuyeux en patience! Féconde et riante, l'espérance lui versa mille pensées de bonheur, et il ne 30 voulut plus rien observer autour de lui. Enfant plein de confiance, il lui parut honteux d'analyser un plai-
sir. Après un certain laps de temps, il s'aperçut que la vieille dame et sa fille jouaient avec le vieux gentilhomme. Quant au satellite de celui-ci, fidèle à son état d'ombre, il se tenait debout derrière son ami 5 dont le jeu le préoccupait, répondant aux muettes questions que lui faisait le joueur par de petites grimaces approbatives qui répétaient les mouvements interrogateurs de l'autre physionomie.
— Du Halga, je perds toujours, disait le gentil- 10 homme.
— Vous écartez^ mal, répondait la baronne de Rouville.
— Voilà trois mois que je n'ai pas pu vous gagner une seule partie, reprit-il.
15 — Monsieur le comte a-t-il les as? demanda la vieille dame.
— Oui. Encore un marqué, dit-il.
— Voulez-vous que je vous conseille? disait Adélaïde.
— Non, non, reste devant moi. Ventre-de-biche 1^ 20 ce serait trop perdre que de ne pas t'avoir en face.
Enfin la partie finit. Le gentilhomme tira sa bourse, et, jetant deux louis sur le tapis, non sans humeur :
— Quarante francs, juste comme de l'or, dit-il. 25 Eh! diantre! il est onze heures.
— Il est onze heures, répéta le personnage muet en regardant le peintre.
Le jeune homme, entendant cette parole un peu
plus distinctement que toutes les autres, pensa qu'il
30 était temps de se retirer. Rentrant alors dans le
monde des idées vulgaires, il trouva quelques lieux
communs pour prendre la parole, salua la baronne, sa
fille, les deux inconnus, et sortit en proie aux premières félicités de Tamour vrai, sans chercher à s'a-^ nalyser les petits événements de cette soirée.
Le lendemain, le jeune peintre éprouva le désir le plus violent de revoir Adélaïde. S'il avait écouté sa 5 passion, il serait entré chez ses voisines dès six heures du matin, en arrivant à son atelier., II eut cependant encore assez de raison pour attendre jusqu'à l'aprèsmidi. Mais, aussitôt qu'il crut pouvoir se présenter chez madame de Rouville, il descendit, sonna, non 10 sans quelques larges battements de cœur; et, rougissant comme une jeune fille, il demanda timidement le portrait du baron de Rouville à mademoiselle Leseigneur, qui était venue lui ouvrir.
— Mais entrez, lui dit Adélaïde, qui l'avait sans 15 doute entendu descendre de son atelier.
Le peintre la suivit, honteux, décontenancé, ne sachant rien dire, tant le bonheur le rendait stupide. Voir Adélaïde, écouter le frissonnement de sa robe, après avoir désiré pendafit toute une matinée d'être 20 près d'elle, après s'être levé cent fois en disant : « Je descends ! » et n'être pas descendu ; c'était, pour lui, vivre si richement que de telles sensations trop prolongées lui auraient usé l'âme. Le cœur a la singulière puissance de donner un prix extraordinaire à 25 des riens. Quelle joie n'est-ce pas pour un voyageur de recueillir un brin d'herbe, une feuille inconnue, s'il a risqué sa vie dans cette recherche! Les riens de l'amour sont ainsi. La vieille dame n'était pas dans le salon. Quand la jeune fille s'y trouva seule avec 30 le peintre, elle apporta une chaise pour avoir le portrait; mais, en s'apercevant qu'elle ne pouvait pas
le décrocher sans mettre le pied sur la commode, elle se tourna vers Hippolyte et lui dit en rougissant: — Je ne suis pas assez grande. Voulez-vous le prendre ?
5 Un sentiment de pudeur, dont témoignaient l'expression de sa physionomie et Taccent de sa voix, fut le véritable motif de sa demande; et le jeune homme, la comprenant ainsi, lui jeta un de ces regards intelligents qui sont le plus doux langage de l'amour.
10 Voyant que le peintre l'avait devinée, Adélaïde baissa les yeux par un mouvement de fierté dont le secret appartient aux vierges. Ne trouvant pas un mot à dire, et presque intimidé, le peintre prit alors le tableau, l'examina gravement en le mettant au jour
15 près de la fenêtre, et s'en alla sans dire autre chose à mademoiselle Leseigneur que : « Je vous le rendrai bientôt.» Tous deux, pendant ce rapide instant, ils ressentirent une de' ces commotions vives dont les effets dans l'âme peuvent se comparer à ceux que
20 produit une pierre jetée au fond d'un lac. Les réflexions les plus douces naissent et se succèdent, indéfinissables, multipliées, sans but, agitant le cœur comme les rides circulaires qui plissent longtemps l'onde en partant du point où la pierre est tombée.
25 Hippolyte revint dans son atelier armé de ce portrait. Déjà son chevalet avait été garni d'une toile, une palette chargée de couleurs; les pinceaux étaient nettoyés, la place et le jour choisis. Aussi, jusqu'à l'heure du dîner, travailla-t-il au portrait avec cette
30 ardeur que les artistes mettent à leurs caprices. Il revint le soir même chez la baronne de Rouville, et y resta depuis neuf heures jusqu'à onze. Hormis les
LA BOURSE 13s
différents sujets de conversation, cette soirée ressembla fort exactement à la précédente. Les deux vieillards arrivèrent à la même heure, la même partie de piquet eut lieu, les mêmes phrases furent dites par les joueurs, la somme perdue par Tami d'Adélaïde fut $ aussi considérable que celle perdue la veille; seulement, Hippolyte, un peu plus hardi, osa causer avec la jeune fille.
Huit jours se passèrent ainsi, pendant lesquels les sentiments du peintre et ceux d'Adélaïde subirent ces 10 délicieuses et lentes transformations qui amènent les âmes à une parfaite entente. Aussi, de jour en jour, le regard par lequel Adélaïde accueillait son ami devint-il plus intime, plus confiant, plus gai, plus franc; sa voix, ses manières eurent-elles quelque chose 15 de plus onctueux, de plus familier. Schinner voulut apprendre le piquet. Ignorant et novice, il fit naturellement école sur école; et, comme le vieillard, il perdit presque toutes les parties. Sans s'être encore confié leur amour, les deux amants savaient qu'ils 20 s'appartenaient l'un à l'autre. Tous deux riaient, causaient, se communiquaient leurs pensées, parlaient d'eux-mêmes avec la naïveté de deux enfants qui, dans l'espace d'une journée, ont fait connaissance, comme s'ils s'étaient vus depuis trois ans. Hippolyte se plai- 25 sait à exercer son pouvoir sur sa timide amie. Bien des concessions lui furent faites par Adélaïde, qui, craintive et dévouée, était la dupe de ces fausses bouderies que l'amant le moins habile ou la jeune fille la plus naïve inventent et dont ils se servent sans cesse, 30 comme les enfants gâtés abusent de la puissance que leur donne l'amour de leur mère. Ainsi, toute fami-
liarité cessa promptement entre le vieux comte et Adélaïde. La jeune fille avait naturellement compris les tristesses du peintre et les pensées cachées dans les plis de son front, dans l'accent brusque du peu de mots 5 qu'il prononçait lorsque le vieillard baisait sans façon les mains ou le cou d'Adélaïde. De son côté, mademoiselle Leseigneur demanda bientôt à son amoureux un compte sévère de ses moindres actions: elle était si malheureuse, si inquiète quand Hippolyte ne venait
lo pas ; elle savait si bien le gronder de ses absences, que le peintre dut renoncer à voir ses amis, à hanter le monde. Adélaïde laissa percer la jalousie naturelle aux femmes en apprenant que parfois, en sortant de chez madame de Rouville, à onze heures, le peintre
15 faisait encore des visites et parcourait les salons les plus brillants de Paris. Selon elle, ce genre de vie était mauvais pour la santé ; puis, avec cette conviction profonde à laquelle l'accent, le geste et le regard d'une personne aimée donnent tant de pouvoir, elle prétendit
20 « qu'un homme obligé de prodiguer à plusieurs femmes à la fois son temps et les grâces de son esprit ne pouvait pas être l'objet d'une affection bien vive.» Le peintre fut donc amené, autant par le despotisme de la passion que par les exigences d'une jeune fille
25 aimante, à ne vivre que dans ce petit appartement où tout lui plaisait. Enfin, jamais amour ne fut ni plus pur ni plus ardent. De part et d'autre, la même foi, la même délicatesse firent croître cette passion sans le secours de ces sacrifices par lesquels beaucoup de
30 gens cherchent à se prouver leur amour. Entre eux il existait un échange continuel de sensations si douces, qu'ils ne savaient lequel des deux donnait ou recevait
le plus. Un penchant involontaire rendait l'union de leurs âmes, toujours étroite. Le progrès de ce sentiment vrai fut si rapide, que, deux mois après l'accident auquel le peintre avait dû le bonheur de connaître Adélaïde, leur vie était devenue une même vie. Dès S le matin, la jeune fille, entendant le pas du peintre, pouvait se dire : « Il est là ! » Quand Hippolyte retournait chez sa mère à Theure du dîner, il ne manquait jamais de venir saluer ses voisines ; et, le soir, il accourait, à l'heure accoutumée, avec une ponctualité ic d'amoureux. La femme la plus tyrannique et la plus ambitieuse en amour n'aurait pu faire le plus léger reproche au jeune peintre. Aussi Adélaïde savoura-telle un bonheur sans mélange et sans bornes en voyant se réaliser dans toute son étendue l'idéal qu'il est si 15 naturel de rêver 'à son âge. Le vieux gentilhomme vint moins souvent, le jaloux Hippolyte l'avait remplacé le soir, au tapis vert, dans son malheur constant au jeu. Cependant, au milieu de son bonheur, en songeant à la désastreuse situation de madame de Rou- 20 ville, car il avait acquis plus d'une preuve de sa détresse, il fut saisi par une pensée importune. Déjà plusieurs fois il s'était dit en rentrant chez lui :
— Comment! vingt francs tous les soirs?
Et il n'osait s'avouer à lui-même d'odieux soupçons. 25 Il employa deux mois à faire le portrait, et, quand il fut fini, verni, encadré, il le regarda comme un de ses meilleurs ouvrages. Madame la baronne de Rouville ne lui en avait plus parlé. Était-ce insouciance ou fierté ? Le peintre ne voulut pas s'expliquer ce silence. 30 Il complota joyeusement avec Adélaïde de mettre le portrait en place pendant une absence de madame de
Rou ville. Un jour donc, durant la promenade que sa mère faisait ordinairement aux Tuileries, Adélaïde monta seule, pour la première fois, à l'atelier d'Hippolyte, sous prétexte de voir le portrait dans le jour 5 favorable sous lequel il avait été peint. Elle demeura muette et immobile en proie à une contemplation délicieuse où se fondaient en un seul tous les sentiments de la femme. Ne se résument-ils pas tous dans une admiration pour Thomme aimé? Lorsque le peintre,
10 inquiet de ce silence, se pencha pour voir la jeune fille, elle lui tendit la main, sans pouvoir dire un mot ; mais deux larmes étaient tombées de ses yeux; Hippol3rte prit cette main, la couvrit de baisers, et, pendant un moment, ils se regardèrent en silence, voulant tous
15 deux s'avouer leur amour, et ne l'osant pas. Le peintre garda la main d'Adélaïde dans les siennes, une même chaleur et un même mouvement leur apprirent alors que leurs cœurs battaient aussi fort l'un que l'autre. Trop émue, la jeune fille s'éloigna douce-
20 ment d'Hippolyte, et dit, en lui jetant un regard plein de naïveté:
— Vous allez rendre ma mère bien heureuse !
— Quoi! votre mère seulement? demanda-t-il.
— Oh ! moi, je le suis trop.
25 Le peintre baissa la tête et resta silencieux, effrayé de la violence des sentiments que l'accent de cette phrase réveilla dans son cœur. Comprenant alors tous deux le danger de cette situation, ils descendirent et mirent le portrait à sa place. Hippolyte dîna pour la
30 première fois avec la baronne, qui, dans son attendrissement et tout en pleurs, voulut l'embrasser. Le soir, le vieil émigré, ancien camarade du baron de
Rouvîlle, fit à ses deux amies une visite pour leur apprendre qu'il venait d'être nommé vice-amiral. Ses navigations terrestres à travers l'Allemagne et la Russie lui avaient été coniptées comme des campagnes navales.^ A l'aspect du portrait, il serra cordialement 5 la main du peintre et s'écria :
— Ma foi ! quoique ma vieille carcasse ne vaille pas la peine d'être conservée, je donnerais bien cinq cents pistoles pour me voir aussi ressemblant que l'est mon vieux Rouville. 10
A cette proposition, la baronne regarda son ami, et sourit en laissant éclater sur son visage les marques d'une soudaine reconnaissance. Hippolyte crut deviner que le vieil amiral voulait lui offrir le prix des deux portraits en payant le sien. Sa fierté d'artiste, 15 tout autant que sa jalousie peut-être, s'offensa de cette pensée, et il répondit:
— Monsieur, si je peignais le portrait,^ je n'aurais pas fait celui-ci.
L'amiral se mordit les lèvres et se mit à jouer. Le 20 peintre resta près d'Adélaïde, qui lui proposa six rois^ de piquet ; il accepta. Tout en jouant, il observa chez madame de Rouville une ardeur pour le jeu qui le surprit. Jamais cette vieille baronne n'avait encore manifesté un désir si ardent pour le gain, ni un plaisir 25 si vif en palpant les pièces d'or du gentilhomme. Pendant la soirée, de mauvais soupçons vinrent troubler le bonheur d'Hippolyte, et lui donnèrent de la défiance. Madame de Rouville vivrait-elle donc du jeu? Ne jouait-elle pas en ce moment pour acquitter quel- 30 que dette, ou poussée par quelque nécessité? Peutêtre n'avait-elle pas payé son loyer. Ce vieillard pa-
raissait être assez fin pour ne pas se laisser impunément prendre son argent. L'intérêt l'attirait dans cette maison pauvre, lui riche! Pourquoi, jadis si familier près d'Adélaïde, avait-il renoncé à des privautés ac- 5 quises et dues peut-être ? ' Ces réflexions, qui lui vinrent involontairement, l'excitèrent à examiner le vieillard et la baronne, dont les airs d'intelligence et certains regards obliques jetés sur Adélaïde et sur lui le mécontentèrent. « Me tromperait-on ? » fut pour
lo Hippolyte une dernière idée, horrible, flétrissante, et à laquelle il crut précisément assez pour -en être torturé. Il voulut rester après le départ des deux vieillards pour confirmer ses soupçons ou pour les dissiper. Il tira sa bourse afin de payer Adélaïde; mais, em-
15 porté par ses pensées poignantes, il la mit sur la table, tomba dans une rêverie qui dura peu; puis, honteux de son silence, il se leva, répondit à une interrogation banale de madame de Rouville, et vint près d'elle pour, tout en causant, mieux scruter ce vieux visage. Il sor-
20 tit en proie à mille incertitudes. Après avoir descendu quelques marches, il rentra pour prendre sa bourse oubliée.
— Je vous ai laissé ma bourse, dit-il à la jeune fille.
— Non, répondit-elle en rougissant.^
25 — Je la croyais là, reprit-il en montrant la table de jeu.
Honteux pour Adélaïde et pour la baronne de ne pas l'y voir, il les regarda d'un air hébété qui les fit rire, pâlit et reprit en tâtant son gilet:
30 — Je me suis trompé, je l'ai sans doute.
Dans l'un des côtés de cette bourse il y avait quinze louis, et dans l'autre quelque menue monnaie. Le vol
était sî flagrant, si effrontément nié, qu'Hippolyte •n'eut plus de doute sur la moralité de ses voisines; il s'arrêta dans l'escalier, le descendit avec peine; ses jambes tremblaient, il avait des vertiges, il suait, il grelottait, et se trouvait hors d'état de marcher, aux 5 prises avec l'atroce commotion causée par le renversement de toutes ses espérances. Dès ce moment, il pécha dans sa mémoire une foule d'observations légères en apparence, mais qui corroboraient ses affreux soupçons, et qui, en lui prouvant la réalité du 10 dernier fait, lui ouvrirent les yeux sur le caractère et la vie de ces deux femmes. Avaient-elles donc attendu que le portrait fût donné, pour voler cette bourse? Combiné, le vol semblait encore plus odieux. Le peintre se souvint, pour son malheur, que, depuis 15 deux ou trois soirées, Adélaïde, en paraissant examiner avec une curiosité de jeune fille le travail particulier du réseau de soie usé, vérifiait probablement l'argent contenu dans la bourse en faisant des plaisanteries innocentes en apparence, mais qui sans doute avaient 20 pour but d'épier le moment où la somme serait assez forte pour être dérobée.
— Le vieil amiral a peut-être d'excellentes raisons pour ne pas épouser Adélaïde, et alors la baronne aura tâché de me ... 25
A cette supposition, il s'arrêta, n'achevant pas même sa pensée, qui fut détruite par une réflexion bien juste :
— Si la baronne, pensa-t-il, espère me marier avec sa fille, elles ne m'auraient pas volé.
Puis il essaya, pour ne point renoncer à ses illu- 30 sions, à son amour déjà si fortement enraciné, de chercher quelque justification dans le hasard.
— Ma bourse sera tombée à terre, se dit-il, elle sera restée sur mon fauteuil. Je Tai peut-être, je suis si distrait !
Il se fouilla par des mouvements rapides et ne re- 5 trouva pas la maudite bourse. Sa mémoire cruelle lui retraçait par instants la fatale vérité. Il voyait distinctement sa bourse étalée sur le tapis; mais, ne doutant plus du vol, il excusait alors Adélaïde en se disant que Ton ne devait pas juger si promptement
10 les malheureux. Il y avait sans doute un secret dans cette action en apparence si dégradante. Il ne voulait pas que cette fière et noble figure fût un mensonge. Cependant, cet appartement si misérable lui apparut dénué des poésies de Tamour, qui embellit tout: il le
15 vit sale et flétri, le considéra comme la représentation d'une vie intérieure sans noblesse, inoccupée, vicieuse. Nos sentiments ne sont-ils pas, pour ainsi dire, écrits sur les choses qui nous entourent? Le lendemain matin, il se leva sans avoir dormi. La douleur du
20 cœur, cette grave maladie morale, avait fait en lui d'énormes progrès. Perdre un bonheur rêvé, renoncer à tout un avenir, est une souffrance plus aiguë que celle causée par la ruine d'une félicité ressentie, quelque complète qu'elle ait été: l'espérance n'est-elle pas
25 meilleure que le souvenir? Les méditations dans lesquelles tombe tout à coup notre âme sont alors comme une mer sans rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais où il faut que notre amour se noie et périsse. Et c'est une affreuse mort.
30 Les sentiments ne sont-ils pas la partie la plus brillante de notre vie? De cette mort partielle viennent, chez certaines organisations délicates ou fortes, les grands
ravages produits par les désenchantements, par les espérances et les passions trompées. Il en fut ainsi du jeune peintre. Il sortit de grand matin, alla se promener sous les frais ombrages des Tuileries, absorbé par ses idées, oubliant tout dans le monde. Là, par 5 hasard, il rencontra un de ses amis les plus intimes, un camarade de collège et d'atelier, avec lequel il avait vécu mieux qu'on ne vit avec un frère.
— Eh bien, Hippolyte, qu'as-tu donc? lui dit François Souchet, jeune sculpteur qui venait de remporter 10 le grand prix et devait bientôt partir pour l'Italie.
— Je suis très malheureux, répondit gravement Hippolyte.
— Il n'y a qu'une affaire de cœur qui puisse te chagriner. Argent, gloire, considération, rien ne te man- 15 que.
Insensiblement, les confidences commencèrent, et le peintre avoua son amour. Au moment où il parla de la rue de Suresnes et d'une jeune personne logée à un quatrième étage : 20
— Halte-là I s'écria gaiement Souchet. C'est une petite fille que je viens voir tous les matins à l'Assomption,^ et à laquelle je fais la cour. Mais, mon cher, nous la connaissons tous. Sa mère est une baronne ! Est-ce que tu crois aux baronnes logées au 25 quatrième ? Brrr ! Ah bien, tu es un homme de l'âge d'or. Nous voyons ici, dans cette allée, la vieille mère tous les jours; mais elle a une figure, une tournure, qui disent tout. Comment! tu n'as pas deviné ce qu'elle est à la manière dont elle tient son sac? 30
Les deux amis se promenèrent longtemps, et plusieurs jeunes gens qui connaissaient Souchet ou Schin-
ner se joignirent à eux. L'aventure du peintre, jugée comme de peu d'importance, leur fut racontée par le sculpteur.
— Et lui aussi, disait-il, a vu cette petite !
5 Ce fut des observations, des rires, des moqueries innocentes et empreintes de la gaieté familière aux artistes, mais qui firent horriblement souffrir Hippolyte. Une certaine pudeur d'âme le mettait mal à l'aise en voyant le secret de son cœur traité si légèrement, sa
10 passion déchirée, mise en lambeaux, une jeune fille inconnue, et dont la vie paraissait si modeste, sujette à des jugements vrais ou faux, portés avec tant d'insouciance. Il affecta d'être mû par un esprit de contradiction, il demanda sérieusement à chacun les
15 preuves de ses assertions, et les plaisanteries recommencèrent.
— Mais, mon cher ami, as-tu vu le châle de la baronne? disait Souchet.
— As-tu suivi la petite quand elle trotte le matin à 20 l'Assomption? disait Joseph Bridau, jeune rapin de
l'atelier de Gros.^
— Ah ! la mère a, entre autres vertus, une certaine robe grise que je regarde comme un type, dit Bixiou, le faiseur de caricatures.
25 — Écoute, Hippolyte, reprit le sculpteur, viens ici vers quatre heures, et analyse un peu la marche de la mère et de la fille. Si, après, tu as des doutes! eh bien, l'on ne fera jamais rien de toi: tu seras capable d'épouser la fille de ta portière.
30 En proie aux sentiments les plus contraires, le peintre quitta ses amis. Adélaïde et sa mère lui semblaient devoir être au-dessus de ces accusations, et il
éprouvait, au fond de son cœur, le remords d'avoir soupçonné la pureté de cette jeune fille, si belle et si simple. Il vint à son atelier, passa devant la porte de l'appartement où était Adélaïde, et sentit en luimême une douleur de cœur à laquelle nul homme ne s se trompe. Il aimait mademoiselle de Rouville si passionnément, que, malgré le vol de la bourse, il Tadorait encore. Son amour était celui du chevalier des Grieux^ admirant et purifiant sa maîtresse jusque sur la charrette qui mène en prison les femmes perdues. lo
— Pourquoi mon amour ne la rendrait-il pas la plus pure de toutes les femmes? Pourquoi l'abandonner au mal et au vice, sans lui teijdre une main amie?
Cette mission lui plut. L'amour fait son profit de tout. Rien ne séduit plus un jeune homme que de 15 jouer le rôle d'un bon génie auprès d'une femme. Il y a je ne sais quoi de romanesque dans cette entreprise, qui sied aux âmes exaltées. N'est-ce pas le dévouement le plus étendu sous la forme la plus élevée, la plus gracieuse? N'y a-t-il pas quelque grandeur à 20 savoir que l'on aime assez pour aimer encore là où l'amour des autres s'éteint et meurt? Hippolyte s'assit dans son atelier, contempla son tableau sans y rien faire, n'en voyant les figures qu'à travers quelques larmes qui lui roulaient dans les yeux, tenant toujours 25 sa brosse à la main, s'avançant vers la toile comme pour adoucir une teinte, et n'y touchant pas. La nuit le surprit dans cette attitude. Réveillé de sa rêverie par l'obscurité, il descendit, rencontra le vieil amiral dans l'escalier, lui jeta un regard sombre en le saluant, 30 et s'enfuit. Il avait eu l'intention d'entrer chez ses voisines/ mais l'aspect du protecteur d'Adélaïde lui
glaça le cœur et fit évanouir sa résolution. Il se demanda pour la centième fois quel intérêt pouvait amener ce vieil homme à bonnes fortunes, riche de quatrevingt mille livres de rente, dans ce quatrième étage où S il perdait environ quarante francs tous les soirs ; et cet intérêt, il crut le deviner. Le lendemain et les jours suivants, Hippolyte se jeta dans le travail pour tâcher de combattre sa passion par Tentraînement des idées et par la fougue de la conception. Il réussit à demi.
10 L'étude le consola sans parvenir cependant à étouffer les souvenirs de tant d'heures caressantes passées auprès d'Adélaïde. Un soir, en quittant son atelier, il trouva la porte de Tappartement des deux dames entr'ouverte. Une personne y était debout, dans Tem-
15 brasure de la fenêtre. La disposition de la porte et de Tescalier ne permettait pas au peintre de passer sans voir Adélaïde, il la salua froidement en lui lançant un regard plein d'indifférence; mais, jugeant des souffrances de cette jeune fille par les siennes, il eut un
20 tressaillement intérieur en songeant à l'amertume que ce regard et cette froideur devaient jeter dans un cœur aimant. Couronner les plus douces fêtes qui aient jamais réjoui deux âmes pures par un dédain de huit jours, et par le mépris le plus profond, le plus
25 entier . . . affreux dénoûment ! Peut-être la bourse était-elle retrouvée, et peut-être, chaque soir, Adélaïde avait-elle attendu son ami. Cette pensée si simple, si naturelle, fit éprouver de nouveaux remords à l'amant; il se demanda si les preuves d'attachement que
30 la jeune fille lui avait données, si les ravissantes causeries empreintes d'un amour qui l'avait charmé ne méritaient pas au moins une enquête, ne valaient pas
une justification. Honteux d'avoir résisté pendant une semaine aux vœux de son cœur, et se trouvant presque criminel de ce combat, il vint le soir même chez madame de Rouville. Tous ses soupçons, toutes ses pensées mauvaises s'évanouirent à l'aspect de la 5 jeune fille pâle et maigrie.
— Eh ! bon Dfeu, qu'avez-vous donc? lui dit-il après avoir salué la baronne.
Adélaïde ne lui répondit rien, mais elle lui jeta un regard plein de mélancolie, un regard triste, décou- 10 ragé, qui lui fit mal.
— Vous avez sans doute beaucoup travaillé, dit la vieille dame, vous êtes changé. Nous sommes la cause de votre réclusion. Ce portrait aura retardé quelques tableaux importants pour votre réputation. 15
Hippolyte fut heureux de trouver une si bonne excuse à son impolitesse.
— Oui, dit-il, j'ai été fort occupé; mais j'ai souffert . . .
A ces mots, Adélaïde leva la tête, regarda son amant, 20 et ses yeux inquiets ne lui reprochèrent plus rien.
— Vous nous avez donc supposées bien indifférentes à ce qui peut vous arriver d'heureux ou de malheureux? dit la vieille dame.
— J'ai eu tort, reprit-il. Cependant, il est de ces 25 peines que l'on ne saurait confier à qui que ce soit, même à un sentiment mpins jeune que ne l'est celui dont vous m'honorez . . .
— La sincérité, la force de l'amitié, ne doivent pas
se mesurer d'après le temps. J'ai vu de vieux amis 30 ne pas se donner une larme dans le malheur, dit la baronne en hochant la tête.
— Mais qu'avez-vous donc? demanda le jeune homme à Adélaïde.
— Oh ! rien, répondit la baronne. Adélaïde a passé quelques nuits pour achever un ouvrage de femme, et
5 n'a pas voulu m'écouter lorsque je lui disais qu'un jour de plus ou de moins importait peu ...
Hippolyte n'écoutait pas. En voyant ces deux figures si nobles, si calmes, il rougissait de ses soupçons, et attribuait la perte de sa bourse à quelque hasard
10 inconnu. Cette soirée fut délicieuse pour lui, et peutêtre aussi pour elle. Il y a de ces secrets que les âmes jeunes entendent si bien! Adélaïde devinait les pensées d'Hippolyte. Sans vouloir avouer ses torts, le peintre les reconnaissait, il revenait à sa maîtresse
15 plus aimant, plus affectueux, en essayant ainsi d'acheter un pardon tacite. Adélaïde savourait des joies si parfaites, si douces, qu'elles ne lui semblaient pas trop payées par tout le malheur qui avait si cruellement froissé son âme. L'accord si vrai de leurs cœurs,
20 cette entente pleine de magie, fut néanmoins troublée par un mot de la baronne de Rouville.
— Faisons-nous notre petite partie? dit-elle, car mon vieux Kergarouèt me tient rigueur.
Cette phrase réveilla toutes les craintes du jeune 25 peintre, qui rougit en regardant la mère d'Adélaïde ; mais il ne vit sur ce visage que l'expression d'une bonhomie sans fausseté : nulle arrière-pensée n'en détruisait le charme, la finesse n'en était point perfide ; la malice en semblait douce, et nul remords n'en altérait le 30 calme. Il se mit alors à la table de jeu. Adélaïde voulut partager le sort du peintre, en prétendant qu'il ne connaissait pas le piquet et avait besoin d'un parte-
naire. Madame de Rouville et sa fille se firent, pendant la partie des signes d'intelligence qui inquiétèrent d'autant plus Hippolyte qu'il gagnait; mais, à la fin, un dernier coup rendit les deux amants débiteurs de la baronne. En voulant chercher de la monnaie dans 5 son gousset, le peintre retira ses mains de dessus la table, et vit alors devant lui une bourse qu'Adélaïde y avait glissé sans qu'il s'en aperçût; la pauvre enfant tenait l'ancienne, et s'occupait par contenance à y chercher de l'argent pour payer sa mère. Tout le sang 10 d'Hippolyte afflua si vivement à son cœur, qu'il faillit * perdre connaissance. La bourse neuve substituée à la sienne, et qui contenait ses quinze louis, était brodée en perles d'or. Les coulants, les glands, tout attestait le bon goût d'Adélaïde, qui sans doute avait épuisé son 15 pécule aux ornements de ce charmant ouvrage. Il était impossible de dire avec plus de finesse que le don du peintre ne pouvait être récompensé que par un témoignage de tendresse. Quand Hippolyte, accablé de bonheur, tourna les yeux sur Adélaïde et sur la 20 baronne, il les vit tremblant de plaisir et heureuses de cette aimable supercherie. Il se trouva petit, mesquin, niais; il aurait voulu pouvoir se punir: se déchirer le cœur. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, il se leva par un mouvement irrésistible, prit Adélaïde dans 25 ses bras, la serra contre son cœur, lui ravit un baiser ; puis, avec une bonne foi d'artiste:
— Je vous la demande pour femme! s'écria-t-il en regardant la baronne.
Adélaïde jetait sur le peintre des yeux à demi cour- 30 roucés, et madame de Rouville, un peu étonnée, cherchait une réponse, quand cette scène fut interrompue
par le bruit de la sonnette. Le vieux vice-amiraî apparut suivi de son ombre^ et de madame Schinner. Après avoir deviné la cause des chagrins que son fils essayait vainement de lui cacher, la mère d'Hippolyte
S avait pris des renseignements auprès de quelques-uns de ses amis sur Adélaïde. Justement alarmée des calomnies qui pesaient sur cette jeune fille à Tinsu du comte de Kergarouët, dont le nom lui fut dit par la portière, elle était allée les conter au vice-amiral, qui,
10 dans sa colère, «voulait, disait-il, couper les oreilles à ces bélîtres.» Animé par son courroux, l'amiral avait appris à madame Schinner le secret des pertes volontaires qu'il faisait au jeu, puisque la fierté de la baronne ne lui laissait que cet ingénieux moyen de la
15 secourir.
Lorsque madame Schinner eut salué madame de Rouville, celle-ci regarda le comte de Kergarouët, le chevalier du Halga, l'ancien ami de la feue comtesse de Kergarouët, Hippolyte, Adélaïde, et dit avec la grâce
20 du cœur:
— Il paraît que nous sommes en famille ce soir.
Le 22. janvier^ I793> vers huit heures du soir, une vieille dame descendait, à Paris, Téminence rapide qui finit devant l'église Saint-Laurent, dans le faubourg Saint-Martin.^ Il avait tant neigé pendant toute la journée que les pas s'entendaient à peine. Les rues étaient 5 désertes. La crainte assez naturelle qu'inspirait le silence s'augmentait de toute la terreur qui faisait alors gémir la France : aussi la vieille dame n'avait-elle encore rencontré personne ; sa vue, affaiblie depuis longtemps, ne lui permettait pas d'ailleurs d'apercevoir lo dans le lointain, à la lueur des lanternes, quelques passants clair-semés comme des ombres dans l'immense voie de ce faubourg. Elle allait courageusement seule à travers cette solitude, comme si son âge était un talisman qui dût la préserver de tout malheur. 15 Quand elle eut dépassé la rue des Morts,^ elle crut distinguer le pas lourd et ferme d'un homme qui marchait derrière elle. Elle s'imagina qu'elle n'entendait pas ce bruit pour la première fois ; elle s'effraya d'à-, voir été suivie, et tenta d'aller plus vite encore afin 20 d'atteindre une boutique assez bien éclairée, espérant pouvoir vérifier à la lumière les soupçons dont elle était saisie. Aussitôt qu'elle se trouva dans le rayon de lueur horizontale qui partait de cette boutique, elle retourna brusquement la tête et entrevit une forme 25 humaine dans le brouillard; cette indistincte vision
* lui suffit, elle chancela un moment sous le poids de la terreur dont elle fut accablée, car elle ne douta plus alors qu'elle n'eût été escortée par l'étranger depuis le premier pas qu'elle avait fait hors de chez elle, et le
S désir d'échapper à un espion lui prêta des forces. Incapable de raisonner, elle doubla le pas, comme si elle pouvait se soustraire à un homme nécessairement plus agile qu'elle. Après avoir couru pendant quelques minutes, elle parvint à la boutique d'un pâtissier, y en-
10 tra et tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, sur une chaise placée devant le comptoir. Au moment où elle fit crier le loquet de la porte, une jeune femme occupée à broder leva les yeux, reconnut, à travers les carreaux du vitrage, la mante de forme antique et de soie vio-
15 lette dans laquelle la vieille dame était enveloppée, et s'empressa d'ouvrir un tiroir comme pour y prendre une chose qu'elle devait lui remettre. Non-seulement le geste et la physionomie de la jeune femme exprimèrent le désir de se débarrasser promptçment de
10 l'inconnue, comme si c'eût été une de ces personnes qu'on ne voit pas avec plaisir, mais encore elle laissa échapper une expression d'impatience en trouvant le tiroir vide; puis, sans regarder la dame, elle sortit précipitamment du comptoir, alla vers l'arrière-boutî'
25 que, et appela son mari, qui parut tout à coup.
— Où donc as-tu mis ... ? lui demanda-t-elle d'un air de mystère en lui désignant la vieille dame par un coup d'oeil et sans achever sa phrase.
Quoique le pâtissier ne pût voir que l'immense bon-
30 net de soie noire environné de nœuds de rubans violets qui servait de coiffure à l'inconnue, il disparut après avoir jeté à sa femme un regard qui semblait dire:
« Crois-tu que je vais laisser cela dans ton comptoir?...» Étonnée du silence et de Timmobilité de la vieille dame, la marchande revint auprès d'elle; et, en la voyant, elle se sentit saisie d'un mouvement de compassion et peut-être aussi de curiosité. Quoique s le teint de cette femme fût naturellement livide comme celui d'une personne vouée à des austérités secrètes, il était facile de reconnaître qu'une émotion récente y répandait une pâleur extraordinaire. Sa coiffure était disposée de manière à cacher ses cheveux, sans doute lo blanchis par l'âge, car la propreté du collet de sa robe annonçait qu'elle ne portait pas de poudre^. Ce manque d'ornement faisait contracter â sa figure une sorte de sévérité religieuse. Ses traits étaient graves et fiers. Autrefois, les manières et les habitudes de gens 15 de qualité étaient si différentes de celles des gens appartenant aux autres classes, qu'on devinait facilement une personne noble. Aussi la jeune femme était-elle persuadée que l'inconnue était une ci-devant,^ et qu'elle avait appartenu â la cour. 20
— Madame ... ? lui dit-elle involontairement et avec respect, en oubliant que ce titre était proscrit.'
La vieille dame ne répondit pas. Elle tenait ses yeux fixés sur le vitrage de la boutique, comme si un objet effrayant y eût été dessiné. 25
— Qu'as-tu, citoyenne ? demanda le maître du logis, qui reparut aussitôt.
Le citoyen pâtissier tira la dame de sa rêverie en lui tendant une petite boîte de carton couverte en papier bleu. 30
— Rien, rien, mes amis, répondit-elle d'une voix douce.
Elle leva les yeux sur le pâtissier comme pour lui jeter un regard de remercîment; mais, en lui voyant un bonnet rouge sur la tête, elle laissa échapper un cri:
S — Ah ! vous m'avez trahie ! . . •
La jeune femme et son mari répondirent par un geste d'horreur qui fit rougir Tinconnue, soit de les avoir soupçonnés, soit de plaisir.
— Excusez-moi, dit-elle alors avec une douceur en- 10 fantine.
Puis, tirant un louis d'or de sa poche, elle le présenta au pâtissier :
— Voici le prix convenu, ajouta-t-elle.
Il y a une indigence -que les indigents savent devi- 15 ner. Le pâtissier et sa femme se regardèrent et se montrèrent la vieille femme en se communiquant une même pensée. Ce louis d'or devait être le dernier. Les mains de la dame tremblaient en offrant cette pièce, qu'elle contemplait avec douleur et sans avarice, 20 mais elle semblait connaître toute l'étendue du sacrifice. Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur et des habitudes ascétiques. Il y avait dans ses vêtements des vestiges de magnificence : c'était de la soie 25 usée, une mante propre, quoique passée, des dentelles soigneusement raccommodées; enfin les haillons de l'opulence! Les marchands, placés entre la pitié et l'intérêt, commencèrent par soulager leur conscience en paroles :
— Mais, citoyenne, tu parais bien faible . . .
— Madame aurait-elle besoin de prendre quelque chose? dit la femme en coupant la parole à son mari.
— Nous avons de bien bon bouillon, ajouta le pâtissier.
— Il fait si froid ! madame aura peut-être été saisie en marchant? Mais vous pouvez vous reposer ici et vous chauffer un peu. 5
— Nous ne sommes pas aussi noirs que le diable! s'écria le pâtissier.
Gagnée par Taccent de bienveillance qui animait les paroles des charitables boutiquiers, la dame avoua qu'elle avait été suivie par un étranger, et qu'elle lo avait peur de revenir seule chez elle.
— Ce n'est que cela? reprit l'homme au bonnet rouge. Attends-moi, citoyenne.
Il donna le louis à sa femme ; puis, mû par cette espèce de reconnaissance qui se glisse dans l'âme d'un 15 marchand quand il reçoit un prix exorbitant d'une marchandise de médiocre valeur, il alla mettre son uniforme de garde national,^ prit son chapeau, passa son briquet^ et reparut sous les armes; mais sa femme avait eu le temps de réfléchir. Comme dans bien 20 d'autres cœurs, la réflexion ferma la main ouverte de la bienfaisance. Inquiète et craignant de voir son mari dans quelque mauvaise affaire, la femme du pâtissier essaya de le tirer par le pan de son habit pour l'arrêter ; mais, obéissant à un sentiment de cha- 25 rite, le brave homme offrit sur-le-champ à la vieille dame de l'escorter.
— Il paraît que l'homme dont a peur la citoyenne est encore à rôder devant la boutique, dit vivement la jeune femme. 30
— Je le crains, fit naïvement la dame.
— Si c'était un espion? ... si c'était une con-
spiration? . . . N'y va pas, et reprends-luî la boîte . . .
Ces paroles, soufflées à Toreille du pâtissier par sa femme, glacèrent le courage impromptu dont il était 5 possédé.
— Eh! je m'en vais lui dire deux mots, et vous en débarrasser lestement! s'écria le pâtissier en ouvrant la porte et sortant avec précipitation.
La vieille dame, passive comme un enfant et presque ïo hébétée, se rassit sur sa chaise. L'honnête marchand ne tarda pas â reparaître : son visage, assez rouge de son naturel et enluminé d'ailleurs par le feu du four, était subitement devenu blême; une si grande frayeur l'agitait, que ses jambes tremblaient et que ses yeux 15 ressemblaient â ceux d'un homme ivre.
— Veux-tu nous faire couper le cou, misérable aristocrate ? . . . s'écria-t-il avec fureur. Songe à nous montrer les talons,^ ne reparais jamais ici, et ne compte pas sur moi pour te fournir des éléments de conspîra-
20 tion!
En achevant ces mots, le pâtissier essaya de reprendre à la vieille dame la petite boîte qu'elle avait mise dans une de ses poches. A peine les mains hardies du pâtissier touchèrent-elles ses vêtements, que l'inconnue,
25 préférant se livrer aux dangers de la route sans autre défenseur que Dieu, plutôt que de perdre ce qu'elle venait d'acheter, retrouva l'agilité de sa jeunesse : elle s'élança vers la porte, l'ouvrit brusquement et disparut aux yeux de la femme et du mari, stupéfaits et trem-
\o blants. Aussitôt que l'inconnue se trouva dehors, elle se mit à marcher avec vitesse ; mais ses forces la trahirent bientôt, car elle entendit l'espion par lequel elle
était impitoyablement suivie faisant crier la neige qu'il pressait de son pas pesant: elle fut obligée de s'arrêter, il s'arrêta; elle n'osait ni lui parler ni le regarder, soit par suite de la peur dont elle était saisie, soit par manque d'intelligence. Elle continua son chemin 5 en allant lentement; l'homme ralentit alors son pas de manière à rester à une distance qui lui permettait de veiller sur elle. Il semblait être J'ombre même de cette vieille femme. Neuf heures sonnaient quand le couple silencieux repassa devant l'église Saint-Lau- 10 rent. Il est dans la nature de toutes les âmes, même la plus infirme, qu'un sentiment de calme succède à une agitation violente, car, si les sentiments sont infinis, nos organes sont bornés. Aussi l'inconnue, n'éprouvant aucun mal de son prétendu persécuteur, voulut- 15 elle voir en lui un ami secret empressé de la protéger ; elle réunit toutes les circonstances qui avaient accompagné les apparitions de l'étranger comme pour trouver des motifs plausibles à cette consolante opinion, et il lui plut alors de reconnaître en lui plutôt de bon- 20 nés que de mauvaises intentions. Oubliant l'effroi que cet homme venait d'inspirer au pâtissier, elle avança donc d'un pas ferme dans les régions supérieures du faubourg Saint-Martin. Après une demi-heure de marche, elle parvint à une maison située auprès de 25 l'embranchement formé par la rue principale du faubourg et par celle qui mène à la barrière de Pantin.^ Ce lieu est encore aujourd'hui un des plus déserts de tout Paris. La bise, passant sur les buttes Chaumont et de Belleville,^ sifflait à travers les maisons, ou plutôt 30 les chaumières, semées dans ce vallon presque inhabité où les clôtures se composent de murailles faites avec
de la terre et des os. Cet endroit désolé semblait être Tasile naturel de la misère et du désespoir. L'homme qui s'acharnait à la poursuite de la pauvre créature assez hardie pour traverser nuitamment ces rues silen- 5 cieuses parut frappé du spectacle qui s'offrait à ses regards. Il resta pensif, debout et dans une attitude d'hésitation, faiblement éclairé par un réverbère dont la lueur indécise, perçait à peine le brouillard. La peur donna des yeux à la vieille femme, qui crut aper-
10 cevoir quelque chose de sinistre dans les traits de l'étranger; elle sentit ses terreurs se réveiller, et profita de l'espèce d'incertitude qui arrêtait cet homme pour se glisser, dans l'ombre, vers la porte de la maison solitaire ; elle fit jouer un ressort, et disparut avec une
15 rapidité fantasmagorique. L'inconnu, immobile, contemplait cette maison, qui présentait en quelque sorte le type des misérables habitations de ce faubourg. Cette chancelante bicoque bâtie en moellons^ était revêtue d'une couche de plâtre jauni, si fortement lézar-
20 dée, qu'on craignait de la voir tomber au moindre effort du vent. Le toit, de tuiles brunes et couvert de mousse, s'affaissait en plusieurs endroits de manière â faire croire qu'il allait céder sous le poids de la neige. Chaque étage avait trois fenêtres dont les châssis,
25 pourris par l'humidité et disjoints par l'action du soleil, annonçaient que le froid devait pénétrer dans les chambres. Cette maison isolée ressemblait à une vieille tour que le temps oubliait de détruire. Une faible lumière éclairait les croisées qui coupaient îr-
30 régulièrement la mansarde par laquelle ce pauvre édifice était terminé, tandis que le reste de la maison se trouvait dans une obscurité complète. La vieille
femme ne monta pas sans peine Tescalier rude et grossier, le long duquel on s'appuyait sur une corde en guise de rampe ; elle frappa mystérieusement à la porte du logement qui se trouvait dans la mansarde, et s'assit avec précipitation sur une chaise que lui présenta un $ vieillard.
— Cachez-vous! cachez- vous! lui dit-elle. Quoique nous ne sortions que bien rarement, nos démarches sont connues, nos pas sont épiés . . .
— Qu'y a-t-il donc de nouveau ? demanda une autre lo vieille femme assise auprès du feu.
— L'homme qui rôde autour de la maison depuis hier m'a suivie ce soir . . .
A ces mots, les trois habitants de ce taudis se regardèrent en laissant paraître sur leurs visages les 15 signes d'une terreur profonde. Le vieillard fut le moins agité des trois, peut-être parce qu'il était le plus en danger. Sous le poids d'un grand malheur ou sous le joug de la persécution, un homme courageux commence, pour ainsi dire, par faire le sacrifice de lui- 20 même; il ne considère ses jours que comme autant de victoires remportées sur le sort. Les regards des deux femmes, attachés sur ce vieillard, laissaient facilement deviner qu'il était l'unique objet de leur vive sollicitude. 25
— Pourquoi désespérer de Dieu, mes sœurs ? ditil d'une voix sourde mais onctueuse; nous chantions ses louanges au milieu des cris que poussaient les assassins et les mourants au couvent des Carmes.^ S'il
a voulu que je fusse sauvé de cette boucherie, c'est 30 sans doute pour me réserver à une destinée que je dois accepter sans murmure. Dieu protège les siens, il
l6o LA COMÉDIE HUMAINE
peut en disposer à son gré. C'est de vous, et non de moi, qu'il faut s'occuper.
— Non, dit Tune des deux vieilles femmes ; qu'est-ce que notre vie, en comparaison de celle d'un prêtre ?
S — Une fois que je me suis vue hors de l'abbaye de Chelles,^ je me suis considérée comme morte, dit celle des deux religieuses qui n'était pas sortie.
— Voici, reprit celle qui arrivait en tendant la petite boîte au prêtre, voici les hosties . . ? Mais, s'écria-
10 t-elle, j'entends monter les degrés!
Tous trois alors se mirent à écouter ... Le bruit cessa.
— Ne vous effrayez pas, dit le prêtre, si quelqu'un essaye de parvenir jusqu'à vous. Une personne sur
15 la fidélité de laquelle nous pouvons compter a dû prendre toutes ses mesures pour passer la frontière, et viendra chercher les lettres que j'ai écrites au duc de Langeais^ et au marquis de Beauséant, afin qu'ils puissent aviser aux moyens de vous arracher à cet af-
20 freux pays, à la mort ou à la misère qui vous y attendent.
— Vous ne nous suivrez donc pas? s'écrièrent doucement les deux religieuses en manifestant une sorte de désespoir.
25 — Ma place est là où il y a des victimes, dît le prêtre avec simplicité.
Elles se turent et regardèrent leur hôte avec une sainte admiration.
— Sœur Marthe, dit-il en s'adressant à la religieuse 30 qui était allée chercher les hosties, cet envoyé devra
répondre Fiat voluntas,* au mot Hosanna.
— Il y a quelqu'un dans l'escalier! s'écria l'autre
UN ÉPISODE SOUS LA TERREUR l6l
religieuse en ouvrant une cachette pratiquée sous le toit.
Cette fois, il fut facile d'entendre, au milieu du plus profond silence, les pas d'un homme qui faisaient retentir les marches couvertes de callosités produites 5 par de la boue durcie. Le prêtre se coula péniblement dans une espèce d'armoire, et la religieuse jeta quelques hardes sur lui.
— Vous pouvez fermer, sœur Agathe, dit-il d'une voix étouffée. 10
A peine le prêtre était-il caché, que trois coups frappés à la porte firent tressaillir les deux saintes filles, qui se consultèrent des yeux sans oser prononcer une seule parole. Elles paraissaient avoir toutes deux une soixantaine d'années. Séparées du monde depuis 15 quarante ans, elles étaient comme des plantes habituées à l'air d'une serre, et qui meurent si on les en sort. Accoutumées à la vie du couvent, elles n'en pouvaient plus concevoir d'autre. Un matin, leurs grilles^ ayant été brisées, elles avaient frémi de se trouver libres. 20 On peut aisément se figurer l'espèce d'imbécilité factice que les événements de la Révolution avaient produite dans leurs âmes innocentes. Incapables d'accorder leurs idées claustrales avec les difficultés de la vie, et ne comprenant même pas leur situation, elles 25 ressemblaient à des enfants dont on avait pris soin jusqu'alors, et qui, abandonnés par leur providence maternelle, priaient au lieu de crier. Aussi, devant le danger qu'elles prévoyaient en ce moment, demeurèrent-elles muettes et passives, ne connaissant d'autre 30 défense que la résignation chrétienne. L'homme qui demandait à entrer interpréta ce silence à sa manière.
l62 LA COMÉDIE HUMAINE
il ouvrit la porte et se montra tout à coup. Les deux religieuses frémirent en reconnaissant le personnage qui, depuis quelque temps, rôdait autour de leur maison et prenait des informations sur leur compte ; elles 5 restèrent immobiles en le contemplant avec une curiosité inquiète, à la manière des enfants sauvages, qui examinent silencieusement les étrangers. Cet homme était de haute taille et gros; mais rien, dans sa démarche, dans son air ni dans sa physionomie, n'indi-
10 quait un méchant homme. Il imita l'immobilité des religieuses, et promena .lentement ses regards sur la chambre où il se trouvait.
Deux nattes de paille, posées sur des planches, servaient de lit aux deux religieuses. Une seule table
15 était au milieu de la chambre, et il y avait dessus un chandelier de cuivre, quelques assiettes, trois couteaux et un pain rond. Le feu de la cheminée était modeste. Quelques morceaux de bois, entassés dans un coin, attestaient d'ailleurs la pauvreté des deux recluses.
20 Les murs, enduits d'une couche de peinture très ancienne, prouvaient le mauvais état de la toiture, où des taches semblables à des filets bruns indiquaient les infiltrations des eaux pluviales. Une relique,^ sans doute sauvée du pillage de l'abbaye de Chelles, ornait
25 le manteau de la cheminée. Trois chaises, deux coffres et une mauvaise commode complétaient l'ameublement de cette pièce. Une porte pratiquée auprès de la cheminée faisait conjecturer qu'il existait une seconde chambre.
30 L'inventaire de cette cellule fut bientôt fait par l'individu qui s'était introduit sous de si terribles auspices au sein de ce ménage. Un sentiment de commiséra-
tion se peignit sur sa figure, et il jeta un regard de bienveillance sur les deux filles, au moins aussi embarrassé qu'elles. L'étrange silence dans lequel ils demeurèrent tous trois dura peu, car l'étranger finit par deviner la faiblesse morale et l'inexpérience des 5 deux pauvres créatures, et il leur dit alors d'une voix qu'il essaya d'adoucir :
— Je ne viens point ici en ennemi, citoyennes . . . Il s'arrêta et se reprit pour dire :
— Mes sœurs, s'il vous arrivait quelque malheur, 10 croyez que je n'y aurais pas contribué . . . J'ai une grâce à réclamer de vous.
Elles gardèrent toujours le silence.
— Si je vous importunais, si ... je vous gênais, parlez librement, ... je me retirerais ; mais sachez que je 15 vous suis tout dévoué ; que, s'il est quelque bon office que je puisse vous rendre, vous pouvez m'employer sans crainte, et que moi seul, peut-être, suis au-dessus
de la loi, puisqu'il n'y a plus de roi . . .
Il y avait un tel accent de vérité dans ces paroles, 20 que la sœur Agathe, celle des deux religieuses qui appartenait à la maison de Langeais, et dont les manières semblaient annoncer qu'elle avait autrefois connu l'éclat des fêtes et respiré l'air de la cour, s'empressa d'indiquer une des chaises comme pour prier leur hôte de 25 s'asseoir. L'inconnu manifesta une sorte de joie mêlée de tristesse en comprenant ce geste, et attendit pour prendre place que les deux respectables filles fussent assises.
— Vous avez donné asîle, reprît-il, à un vénérable 30 prêtre non assermenté,^ qui a miraculeusement échappé aux massacres des Carmes . . .
— Hosannaî... dit la sœur Agathe en interrompant l'étranger et le regardant avec une inquiète curiosité.
— Il ne se nomme pas ainsi, je crois, répondit-il.
S — Mais, monsieur, dit vivement la sœur Marthe, nous n'avons pas de prêtre ici, et . . .
— Il faudrait alors avoir plus de soin et de pré* voyance, répliqua doucement l'étranger en avançant le bras vers la table et y prenant un bréviaire.* Je
10 ne pense pas que vous sachiez le latin, et . . .
Il ne continua pas, car l'émotion extraordinaire qui se peignit sur les figures des deux pauvres religieuses lui fit craindre d'être allé trop loin, elles étaient tremblantes et leurs yeux s'emplirent de larmes.
15 — Rassurez-vous, leur dit-il d'une voix franche; je sais le nom de votre hôte et les vôtres, et, depuis trois jours, je suis instruit de votre détresse et de votre dévouement pour le vénérable abbé de . . .
— Chut ! fit naïvement sœur Agathe en mettant un 20 doigt sur ses lèvres.
— Vous voyez, mes sœurs, que, si j'avais conçu l'horrible dessein de vous trahir, j'aurais déjà pu l'accomplir plus d'une fois . . .
En entendant ces paroles, le prêtre se dégagea de 25 sa prison et reparut au milieu de la chambre.
— Je ne saurais croire, monsieur, dit-il à l'inconnu, que vous soyez uij de nos persécuteurs, et je me fie à vous. Que voulez-vous de moi?
La sainte confiance du prêtre, la noblesse répandue
30 dans tous ses traits, auraient désarmé des assassins.
Le mystérieux personnage qui était venu animer cette