‹ Cinq seènes de la comédie humaineChapitre 6 sur 62 · scène de misère et de résignation contempla pendant · texte numérisé non relu

scène de misère et de résignation contempla pendant

un moment le groupe formé par ces trois êtres; puis il prit un ton de confidence et s'adressa au prêtre en ces termes :

— Mon père, je venais vous supplier de célébrer une messe mortuaire pour le repos de Tâme . . . d'un . . . , s d'une personne sacrée et dont le corps ne reposera jamais dans la terre sainte . . .^

Le prêtre frissonna involontairement. Les deux religieuses, ne comprenant pas encore de qui l'inconnu voulait parler, restèrent le cou tendu, le visage tourné lo vers les deux interlocuteurs, et dans ime attitude de curiosité. L'ecclésiastique examina l'étranger: une anxiété non équivoque était peinte sur sa figure et ses regards exprimaient d'ardentes supplications.

— Eh bien, répondit le prêtre, ce soir, à minuit, 15 revenez, et je serai prêt à célébrer le seul service funèbre que nous puissions offrir en expiation du crime dont vous parlez . . .

L'inconnu tressaillit, mais une satisfaction tout à la fois douce et grave parut triompher d'une douleur 20 secrète. Après avoir respectueusement salué le prêtre et les deux saintes filles, il disparut en témoignant une sorte de reconnaissance muette qui fut comprise par ces trois âmes généreuses. Environ deux heures après cette scène, l'inconnu revint, frappa discrètement à la 25 porte du grenier, et fut introduit par mademoiselle de Beauséant, qui le conduisit dans la seconde chambre de ce modeste réduit, où tout avait été préparé pour la cérémonie. Entre deux tuyaux de la cheminée, les deux religieuses avaient apporté la vieille commode, 30 dont les contours antiques étaient ensevelis sous un magnifique devant d'autel en moire verte. Un grand

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crucifix d'ébène et d'ivoire attaché sur le mur jaune en faisait ressortir la nudité et attirait nécessairement les regards. Quatre petits cierges fluets, que les sœurs avaient réussi à fixer sur cet autel improvisé en les 5 scellant dans de la cire à cacheter jetaient une lueur pâle et mal réfléchie par le mur. Cette faible Itunière éclairait à peine le reste de la chambre; mais, en ne donnant son éclat qu'aux choses saintes, elle ressemblait à un rayon tombé du ciel sur cet autel sans ome-

lo ment. Le carreau était humide. Le toit, qui, des deux côtés, s'abaissait rapidement, comme dans les greniers, avait quelques lézardes par lesquelles passait un vent glacial. Rien n'était moins pompeux, et cependant rien peut-être ne fut plus solennel que cette cérémonie

1$ lugubre. Un profond silence, qui aurait permis d'entendre le plus léger cri proféré sur la route d'Allemagne, répandait une sorte de majesté sombre sur cette scène nocturne. Enfin, la grandeur de l'action contrastait si fortement avec la pauvreté des choses;

20 qu'il en résultait un sentiment d'effroi religieux. De chaque côté de l'autel, les deux vieilles recluses, agenouillées sur la tuile du plancher sans s'inquiéter de son humidité mortelle, priaient de concert avec le prêtre, qui, revêtu de ses habits pontificaux,^ disposait

2» un calice d'or orné de pierres précieuses, vase sacré sauvé sans doute du pillage de l'abbaye de Chelles. Auprès de ce ciboire, monument d'une royale magnificence, l'eau et le vin destinés au saint sacrifice étaient contenus dans deux verres à peine dignes du dernier

30 cabaret. Faute de missel, le prêtre avait posé son bréviaire sur un coin de l'autel.^ Une assiette commune était préparée pour le lavement de mains innocentes

et pures de sang.^ Tout était immense, mais petit; pauvre, mais noble; profane et saint tout à la fois. L'inconnu vint pieusement s'agenouiller entre les deux religieuses. Mais, tout à coup, en apercevant un crêpe au calice et au crucifix, car, n'ayant rien pour an- 5 noncer la destination de cette messe funèbre, le prêtre avait mis Dieu lui-même en deuil, il fut assailli d'un souvenir si puissant, que des gouttes de sueur se formèrent sur son large front. Les quatre silencieux acteurs de cette scène se regardèrent alors mystérieuse- 10 ment; puis leurs âmes, agissant à l'envi les unes sur les autres, se communiquèrent ainsi leurs sentiments et se confondirent dans une commisération religieuse : il semblait que leur pensée eût évoqué le martyr dont les restes avaient été dévorés par de la chaux vive, et 15 que son ombre fût devant eux dans toute sa royale majesté. Ils célébraient un obit^ sans le corps du défunt. Sous ces tuiles et ces lattes disjointes, quatre chrétiens allaient intercéder auprès de Dieu pour un roi de France, et faire son convoi sans cercueil. C'é- 20 tait le plus pur de tous les dévouements, un acte étonnant de fidélité accompli sans arrière-pensée. Ce fut sans doute, aux yeux de Dieu, comme le verre .d'eau qui balance les plus grandes vertus. Toute la monarchie était là, dans les prières d'un prêtre et de deux 25 pauvres filles ; mais peut-être aussi la Révolution étaitelle représentée par cet homme dont la figure trahissait trop de remords pour ne pas croire qu'il accomplissait les vœux d'un immense repentir.

Au lieu de prononcer les paroles latines : Introibo ad 30 altare Dei,^ etc., le prêtre, par une inspiration divine, regarda les trois assistants qui figuraient la France

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chrétienne, et leur dit, pour effacer les misères de ce taudis :

— Nous allons entrer dans le sanctuaire de Dieu! A ces paroles, jetées avec une onction pénétrante,

5 une sainte frayeur saisit l'assistant et les deux religieuses. Sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome,^ Dieu ne se serait pas montré plus majestueux qu'il ne le fut alors dans cet asile de l'indigence aux yeux de ces chrétiens: tant il est vrai qu'entre l'homme et

:o lui, tout intermédiaire semble inutile et qu'il ne tire sa grandeur que de lui-même. La ferveur de l'inconnu était vraie. Aussi le sentiment qui unissait les prières de ces quatre serviteurs de Dieu et du roi fut-il unanime. Les paroles saintes retentissaient comme une 15 musique céleste au milieu du silence. Il y eut un moment où les pleurs gagnèrent l'inconnu, ce fut au Pater noster^ Le prêtre y ajouta cette prière latine, qui fut sans doute comprise par l'étranger :

— Et remitte scelus regicidis sicut Ludovicus eis re- 20 misit semetipse! (Et pardonnez aux régicides comme

Louis XVI leur a pardonné lui-même!)^

Les deux religieuses virent deux grosses larmes traçant un chemin humide le long des joues mâles de l'inconnu et tombant sur le plancher. L'office des

25 Morts fut récité. Le Domine salvum fac regem,^ chanté à voix basse, attendrit ces fidèles royalistes, qui pensèrent que l'enfant roi, pour lequel ils suppliaient en ce moment le Très-Haut, était captif entre les mains de ses ennemis.** L'inconnu frissonna en

30 songeant qu'il pouvait encore se commettre un nouveau crime' auquel il serait sans doute forcé de participer. Quand le service funèbre fut terminé, le

prêtre fit un signe aux deux religieuses, qui se retirèrent. Aussitôt qu'il se trouva seul avec l'inconnu, il alla vers lui d'un air doux et triste, puis il lui dit d'une voix paternelle:

— Mon fils, si vous avez trempé vos mains dans le s sang du roi martyr, confiez-vous à moi. Il n'est pas de faute qui, aux yeux de Dieu, ne soit effacée par un repentir aussi touchant et aussi sincère que le vôtre paraît l'être.

Aux premiers mots prononcés par l'ecclésiastique, lo l'étranger laissa échapper un mouvement de terreur involontaire; mais il reprit une contenance calme, et regarda avec assurance le prêtre étonné:

— Mon père, lui dit-il d'une voix visiblement altérée, nul n'est plus innocent que moi du sang versé ... 15

— Je dois vous croire, dit le prêtre.

Il fit une pause pendant laquelle il examina derechef son pénitent ; puis, persistant à le prendre pour un de ces peureux conventionnels qui livrèrent une tête inviolable et sacrée afin de conserver la leur, il reprit 20 d'une voix grave:

— Songez, mon fils, qu'il ne suffit pas, pour être absous de ce grand crime, de n'y avoir pas coopéré. Ceux qui, pouvant défendre le roi, ont laissé leur épée dans le fourreau, auront un compte bien lourd à rendre 25 devant le Roi des cieux . . . Oh ! oui, ajouta le vieux prêtre en agitant la tête de droite à gauche par un mouvement expressif, oui, bien lourd I . . . car, en restant oisifs, ils sont devenus les complices involontaires

de cet épouvantable forfait ... 3c

— Vous croyez, demanda l'inconnu stupéfait, qu'une participation indirecte sera punie ? . . . Le soldat qui

a été commandé pour former la haie est-il donc coupable ? . . .

Le prêtre demeura indécis. Heureux de l'embarras dans lequel il mettait ce puritain de la royauté en le 5 plaçant entre le dogme de Tobéissance passive, qui doit, selon les partisans de la monarchie, dominer les codes militaires, et le dogme tout aussi important qui consacre le respect dû à la personne des rois, l'étranger s'empressa de voir dans l'hésitation du prêtre une so- 10 lution favorable à des doutes par lesquels il paraissait tourmenté. Puis, pour ne pas laisser le vénérable janséniste^ réfléchir plus longtemps, il lui dit:

— Je rougirais de vous offrir un salaire quelconque du service funéraire que vous venez de célébrer pour

15 le repos de l'âme du roi et pour l'acquit de ma conscience. On ne peut payer une chose inestimable que par une offrande qui soit aussi hors de prix. Daignez donc accepter, monsieur, le don que je vous fais d'une sainte relique . . . Un jour viendra peut-être où vous

20 en comprendrez la valeur.

En achevant ces mots, l'étranger présentait à Tecclésiastique une petite boîte extrêmement légère; le prêtre la prit involontairement, pour ainsi dire, car la solennité des paroles de cet homme, le ton qu'il y

25 mit, le respect avec lequel il tenait cette boîte, l'avaient plongé dans une profonde surprise. Ils rentrèrent alors dans la pièce où les deux religieuses les attendaient.

— Vous êtes, leur dit l'inconnu, dans une maison 30 dont le propriétaire, Mucius Scaevola,* ce plâtrier qui

habite le premier étage, est célèbre dans la section par son patriotisme; mais il est secrètement attaché aux

Bourbons. Jadis il était piqueur de monseigneur le prince de Conti,^ et il lui doit sa fortune. En ne sortant pas de chez lui, vous êtes plus en sûreté ici qu'en aucun lieu de la France. Restez-y. Des âmes pieuses veilleront à vos besoins, et vous pourrez attendre 5 sans danger des temps moins mauvais. Dans un an, au 21 janvier ... (en prononçant ces derniers mots, il ne put dissimuler un mouvement involontaire), si vous adoptez ce triste lieu pour asile, je reviendrai célébrer avec vous la messe expiatoire^ . . , 10

Il n'acheva pas. Il salua les muets habitants du grenier, jeta un dernier regard sur les symptômes qui déposaient de leur indigence, et il disparut.

Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l'intérêt d'un roman; aussi, dès 15 que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte futelle placée par elles sur la table, et les trois figures, inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent-elles une indescriptible curiosité. Mademoi- 20 selle de Langeais ouvrit la boîte, y trouva un mouchoir de batiste très fine, souillé de sueur ; et, en le dépliant, ils y reconnurent des taches.

— C'est du sang ! ... dit le prêtre.

— Il est marqué de la couronne royale ! s'écria l'au- 25 tre sœur.

Les deux sœurs laissèrent tomber la précieuse relique avec horreur. Pour ces deux âmes naïves, le mystère dont s'enveloppait l'étranger devint inexplicable ; et, quant au prêtre, dès ce jour il ne tenta même 30 pas de se l'expliquer.

Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s'aperce-

voir, malgré la Terreur, qu'une main puissante était étendue sur eux. D'abord, ils reçurent du bois et des provisions ; puis les deux religieuses devinèrent qu'une femme était associée à leur protecteur, quand on leur 5 envoya du linge et des vêtements qui pouvaient leur permettre de sortir sans être remarquées par les modes aristocratiques des habits qu'elles avaient été forcées de conserver ; enfin, Mucius Scaevola leur donna deux cartes civiques.^ Souvent, des avis nécessaires à la

10 sûreté du prêtre lui parvinrent par des voies détournées ; et il reconnut une telle opportunité dans ces conseils, qu'ils ne pouvaient être donnés que par une personne initiée aux secrets de l'État. Malgré la famine qui pesa sur Paris, les proscrits trouvèrent à la porte

15 de leur taudis des rations de pain blanc qui y étaient régulièrement apportées par des mains invisibles; néanmoins, ils crurent reconnaître dans Mucius Scaevola le mystérieux agent de cette bienfaisance, toujours aussi ingénieuse qu'intelligente. Les nobles habitants

20 du grenier ne pouvaient pas douter que leur protecteur ne fût le personnage qui était venu faire célébrer la messe expiatoire dans la nuit du 22 janvier 1793; aussi devint-il l'objet d'un culte tout particulier pour ces trois êtres, qui n'espéraient qu'en lui et ne vivaient

25 que par lui. Ils avaient ajouté pour lui des prières spéciales dans leurs prières; soir et matin, ces âmes pieuses formaient des vœux pour son bonheur, pour sa prospérité, pour son salut, et suppliaient Dieu d'éloigner de lui toutes embûches, de le délivrer de ses

30 ennemis et de lui accorder une vie longue et paisible. Leur reconnaissance, étant, pour ainsi dire, renouvelée tous les jours, s'allia nécessairement à un sentiment de

curiosité qui devint plus vif de jour en jour. Les circonstances qui avaient accompagné l'apparition de l'étranger étaient l'objet de leurs conversations, ils formaient mille conjectures sur lui et c'était un bienfait d'un nouveau genre que la distraction dont il était le 5 sujet pour eux. Ils se promettaient bien de ne pas laisser échapper l'étranger à leur amitié le soir où il reviendrait, selon sa promesse, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVL Cette nuit si impatiemment attendue arriva enfin. A minuit, le bruit 10 des pas pesants de l'inconnu retentit dans le vieil escalier de bois; la chambre avait été parée pour le recevoir, l'autel était dressé. Cette fois, les sœurs ouvrirent la porte d'avance, et toutes deux s'empressèrent d'éclairer l'escalier. Mademoiselle de Langeais des- 15 cendit même quelques marches pour voir plus tôt son bienfaiteur.

— Venez, lui dît-elle d'une voix émue et affectueuse, venez, ... on vous attend.

L'homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la 20 religieuse et ne répondit pas; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence ; à son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les cœurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu'il ne le parut 25 à ces âmes, que l'exaltation de leurs sentiments disposait aux épanchements de l'amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer sur les lèvres de l'inconnu un 30 sourire promptement réprimé au moment où il s'aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir ;

il entendit la messe et pria; mais il disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse négative à l'invitation que lui fit mademoiselle de Langeais de partager la petite collation préparée.

5 Après le 9 thermidor,^ les religieuses et l'abbé de Marolles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l'enseigne de la Reine des fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ra-

10 gon, anciens parfumeurs de la cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se servaient les Vendéens^ pour correspondre avec les princes et le comité royaliste de Paris. L'abbé, mis^ comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette bou-

15 tique, située entre Saint-Roch* et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-Honoré, l'empêcha de sortir.

— Qu'est-ce ? dit-il à madame Ragon.

— Ce n'est rien, répondit-elle, c'est la charrette et le 20 bourreau qui vont à la place Louis XV.° Ah ! nous

l'avons vu bien souvent l'année dernière; mais, aujourd'hui, quatre jours après l'anniversaire du 21 janvier, on peut regarder cet affreux cortège sans chagrin.

— Pourquoi ? dit l'abbé ; ce n'est pas chrétien, ce que 25 vous dites.

— Eh! c'est l'exécution des complices de Robespierre ; ils se sont défendus tant qu'ils ont pu, mais ils vont à leur tour là où ils ont envoyé tant d'innocents.

La foule passa comme un flot. Au-dessus des têtes, 30 l'abbé de Marolles, cédant à un mouvement de curiosité, vit, debout sur la charrette, celui qui, trois jours auparavant, écoutait sa messe.

— Qui est-ce, dit-il, celui qui ... ?

— C'est le bourreau, répondit M. Ragon en nommant l'exécuteur des hautes œuvres par son nom mor narchique.

— Mon ami, mon ami, cria madame Ragon, M. 5 l'abbé se meurt!

Et la vieille dame prit un flacon de vinaigre pour faire revenir le vieux prêtre évanoui.

— Il m'a sans doute donné, dit-il, le mouchoir avec lequel le roi s'est essuyé le front en allant au mar- 10 tyre . . . Pauvre homme ! . . . Le couteau d'acier a eu du cœur quand toute la France en manquait ! . . .

Les parfumeurs crurent que le malheureux prêtre avait le délire.

A UNE époque assez indéterminée de l'histoire brabançonne,^ les relations entre Tîle de Cadzant^ et les côtes de la Flandre étaient entretenues par une barque destinée au passage des voyageurs. Capitale de Tîle, 5 Middelbourg,^ plus tard si célèbre dans les annales du protestantisme, comptait à peine deux ou trois cents feux.* La riche Ostende^ était un havre inconnu, flanqué d'une bourgade chétivement peuplée par quelques pêcheurs, par de pauvres négociants et par des

10 corsaires impunis. Néanmoins, le bourg d'Ostende, composé d'une vingtaine de maisons et de trois cents cabanes, chaumines ou taudis construits avec des débris de navires naufragés, jouissait d'un gouverneur, d'une milice, de fourches patibulaires,® d'un couvent, d'un

15 bourgmestre, enfin de tous les organes d'une civilisation avancée. Qui régnait alors en Brabant, en Flandre, en Belgique ? Sur ce point, la tradition est muette. Avouons-le: cette histoire se ressent étrangement du vague, de l'incertitude, du merveilleux que les ora-

20 teurs favoris des veillées flamandes se sont amusés maintes fois à répandre dans leurs gloses, aussi diverses de poésie que contradictoires par les détails. Dite d'âge en âge, répétée de foyer en foyer par les aïeules, par les conteurs de jour et de nuit, cette chronique a

25 reçu de chaque siècle une teinte différente. Semblable a ces monuments arrangés suivant le caprice des ar-

chitectures de chaque époque, mais dont les masses noires et frustes plaisent aux poètes elle ferait le désespoir des commentateurs, des éplucheurs de mots, de faits et de dates. Le narrateur y croit, comme tous les esprits superstitieux de la Flandre y ont cru, sans 5 en être ni plus doctes ni plus infirmes. Seulement, dans l'impossibilité de mettre en harmonie toutes les versions, voici le fait, dépouillé peut-être de sa naïveté romanesque^ impossible à reproduire, mais avec ses hardiesses que l'histoire désavoue, avec sa moralité 10 que la religion approuve, son fantastique, fleur d'imagination, son sens caché dont peut s'accommoder le sage. A chacun sa pâture et le soin de trier le bon grain de l'ivraie.

La barque qui servait à passer les voyageurs de l'île 15 de Cadzant à Ostende allait quitter le village. Avant de détacher la chaîne de fer qui retenait sa chaloupe à une pierre de la petite jetée où l'on s'embarquait, le patron donna du cor^ à plusieurs reprises, afin d'appeler les retardataires, car ce vo)rage était son dernier. 20 La nuit approchait, les feux affaiblis du soleil couchant permettaient à peine d'apercevoir les côtes de Flandre et de distinguer dans l'île les passagers attardés, errant soit le long des murs en terre dont les champs étaient environnés, soit parmi les hauts joncs des marais. La 25 barque était pleine, un cri s'éleva :

— Qu'attendez-vous ? Partons !

En ce moment, un homme apparut à quelques pas de la jetée ; le pilote, qui ne l'avait entendu ni venir ni marcher, fut assez surpris de le voir. Ce voyageur 30 semblait s'être levé de terre tout à coup, comme un paysan qui se serait couché dans un champ en atten-

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dant Theure du départ et que la trompette aurait réveillé. Était-ce un voleur? était-ce quelque homme de douane ou de police? Quand il arriva sur la jetée où la barque était amarrée, sept personnes placées 5 debout à l'arrière de la chaloupe s'empressèrent de s'asseoir sur les bancs, afin de s'y trouver seules et de ne pas laisser l'étranger se mettre avec elles. Ce fut une pensée instinctive et rapide, une de ces pensées d'aristocratie qui viennent au cœur des gens riches.

10 Quatre de ces personnages appartenaient à la plus haute noblesse des Flandres. D'abord un jeune cavalier, accompagné de deux beaux lévriers et portant sur ses cheveux longs une toque ornée de pierreries, faisait retentir ses éperons dorés et frisait de temps en

15 temps sa moustache avec impertinence, en jetant des regards dédaigneux au reste de l'équipage. Une altière demoiselle tenait un faucon sur son poing^ et ne parlait qu'à sa mère ou à un ecclésiastique de haut rang, leur parent sans doute. Ces personnes faisaient grand

20 bruit et conversaient ensemble comme si elles eussent été seules dans la barque. Néanmoins, auprès d'elles se trouvait un homme très important dans le pays, un gros bourgeois de Bruges, enveloppé dans un grand manteau. Son domestique, armé jusqu'aux dents,

25 avait mis près de lui deux sacs pleins d'or. A côté d'eux se trouvait encore un homme de science, docteur à l'université de Louvain,^ flanqué de son clerc. Ces gens, qui se méprisaient les uns les autres, étaient séparés de l'avant par le banc des rameurs.

30 Lorsque le passager en retard mit le pied dans la barque, il jeta un regard rapide sur l'arrière, n'y vit pas de place, et alla en demander une à ceux qui se

trouvaient sur Tavant du bateau. Ceux-là étaient de pauvres gens. A Taspect d'un homme à la tête nue, dont rhabit et le haut-de-chausses en camelot brun, dont le rabat en toile de lin empesée, n'avaient aucun ornement, qui ne tenait à la main ni toque ni chapeau, s sans bourse ni épée à la ceinture, tous le prirent pour un bourgmestre sûr de son autorité, bourgmestre bon homme et doux comme quelques-uns de ces vieux Flamands dont la nature et le caractère ingénus nous ont été si bien conservés par les peintres du pays. lo Les pauvres passagers accueillirent alors l'inconnu par des démonstrations respectueuses qui excitèrent des railleries chuchotées entre les gens de l'arrière. Un vieux soldat, homme de peine et de fatigue, donna sa place sur le banc à l'étranger, s'assit au bord de la 15 barque, et s'y maintint en équilibre par la manière dont il appuya ses pieds contre une de ces traverses de bois qui, semblables aux arêtes d'un poisson, servent à lier les planches des bateaux. Une jeune femme, mère d'un petit enfant, et qui paraissait appartenir à 20 la classe ouvrière d'Ostende, se recula pour faire assez de place au nouveau venu. Ce mouvement n'accusa ni servilité ni dédain, ce fut un de ces témoignages d'obligeance par lesquels les pauvres gens, habitués à connaître le prix d'un service et les délices de la fra- 25 temîté, révèlent la franchise et le naturel de leurs âmes, si naïves dans l'expression de leurs qualités et de leurs défauts ; aussi l'étranger les remercia-t-il par un geste plein de noblesse. Puis il s'assit entre cette jeune mère et le vieux soldat. Derrière lui se trouvaient un pay- 30 San et son fils, âgé de dix ans. Une pauvresse ayant un bissac presque vide, vieille et ridée, en haillons.

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type de malheur et d'insouciance, gisait sur le bec de la barque, accroupie dans un gros paquet de cordages. Un des rameurs, vieux marinier, qui l'avait connue belle et riche, l'avait fait entrer, suivant l'admirable 5 dicton du peuple, pour l'amour de Dieu,

— Grand merci, Thomas, avait dit la vieille ; je dirai pour toi ce soir deux Pater^ et deux Ave dans ma prière.

Le patron donna du cor une dernière fois, regarda

10 la campagne muette, jeta la chaîne dans son bateau, courut le long du bord jusqu'au gouvernail, en prit la barre, resta debout ; puis, après avoir contemplé le ciel, il dit d'une voix forte à ses rameurs, quand ils furent en pleine mer:

15 — Ramez, ramez fort, et dépêchons ! La mer sourît

à un mauvais grain,^ la sorcière ! Je sens la houle au

mouvement du gouvernail, et l'orage à mes blessures.*

Ces paroles, dites en termes de marine, espèce de

langue intelligible seulement pour des oreilles accou-

20 tumées au bruit des flots, imprimèrent aux rames un mouvement précipité, mais toujours cadencé; mouvement unanime, différent de la manière de ramer précédente, comme le trot d'un cheval l'est de son galop. Le beau monde assis à l'arrière prit plaisir à voir tous

25 ces bras nerveux, ces visages bruns aux yeux de feu, ces muscles tendus et ces différentes forces humaines agissant de concert pour leur faire traverser le détroit moyennant un faible péage. Loin de déplorer cette misère, ces gens se montrèrent les rameurs en riant des

30 expressions grotesques que la manœuvre imprimait à leurs physionomies tourmentées. A l'avant, le soldat, le paysan et la vieille contemplaient les mariniers avec

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cette espèce de compassion naturelle aux gens qui, vivant de labeur, connaissent les rudes angoisses et les fiévreuses fatigues du travail. Puis, habitués à la vie en plein air, tous avaient compris, à Taspect du ciel, le danger qui les menaçait, tous étaient donc sérieux, s La jeune mère berçait son enfant, en lui chantant une vieille hymne d'Église pour Tendormir.

— Si nous arrivons, dit le soldat au paysan, le bon Dieu aura mis de l'entêtement à nous laisser en vie. 10

— Ah! il est le maître, répliqua la vieille; mais je crois que son bon plaisir est de nous appeler près de lui. Voyez là-bas cette lumière ! . . .

Et, par un geste de tête, elle montrait le couchant, où des bandes de feu tranchaient vivement sur des 15 nuages bruns nuancés de rouge qui semblaient bien près de déchaîner quelque vent furieux. La mer faisait entendre un murmure sourd, une espèce de mugissement intérieur, assez semblable à la voix d'un chien quand il ne fait que gronder. Après tout, Ostende 20 n'était pas loin. En ce moment, le ciel et la mer offraient un de ces spectacles auxquels il est peut-être impossible à la peinture, comme à la poésie, de donner plus de durée qu'ils n'en ont réellement. Les créations humaines veulent des contrastes puissants. Aussi les 25 artistes demandent-ils ordinairement à la nature ses phénomènes les plus brillants, désespérant sans doute de rendre la grande et belle poésie de son allure ordinaire, quoique l'âme humaine soit souvent aussi profondément remuée dans le calme que dans le mouve- 30 ment, et par le silence autant que par la tempête. Il y eut un moment où, sur la barque, chacun se tut et

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contempla la mer et le ciel, soit par pressentiment, soît pour obéir à cette mélancolie religieuse qui nous saisit presque tous à Theure de la prière, à la chute du jour, à Tinstant où la nature se tait, où les cloches

5 parlent. La mer jetait une lueur blanche et blafarde, mais changeante et semblable aux couleurs de Tacier. Le ciel était généralement grisâtre. A Touest, de longs espaces étroits simulaient des flots de sang, tandis qu'à Torient des lignes étincelantes, marquées

lo comme par un pinceau fin, étaient séparées par des nuages plissés comme des rides sur le front d'un vieillard. Ainsi, la mer et le ciel offraient partout un fond terne, tout en demi-teintes, qui faisait ressortir les feux sinistres du couchant. Cette physionomie de la

15 nature inspirait un sentiment terrible. S'il était permis de glisser les audacieux tropes du peuple dans la langue écrite, on répéterait ce que disait le soldat, que le temps était en déroute, ou, ce que lui répondit le paysan, que le ciel avait la mine d'un bourreau. Le

20 vent s'éleva tout à coup vers le couchant, et le patron, qui ne cessait de consulter la mer, la voyant s'enfler à l'horizon, s'écria:

— Hau! hau!

A ce cri, les matelots s'arrêtèrent aussitôt et lais- 25 sèrent nager leurs rames.

— Le patron a raison, dit froidement Thomas quand la barque, portée en haut d'une énorme vague, redescendit comme au fond de la mer entr'ouverte.

A ce moment extraordinaire, à cette colère soudaine 30 de l'Océan, les gens de l'arrière devinrent blêmes et jetèrent un cri terrible:

— Nous périssons !

— Oh! pas encore, leur répondit tranquillement le patron.

En ce moment, les nuées se déchirèrent sous Teffort du vent, précisément au-dessus de la barque. Les masses grises s'étant étalées avec une sinistre promp- 5 titude à l'orient et au couchant, la lueur du crépuscule y tomba d'aplomb par une crevasse due au vent d'orage, et permit d'y voir les visages. Les passagers, nobles ou riches, mariniers et pauvres, restèrent un moment surpris à l'aspect du dernier venu. Ses che- 10 veux d'or, partagés en deux bandeaux sur son front tranquille et serein, retombaient en boucles nombreuses sur ses épaules, en découpant sur la grise atmosphère une figure sublime de douceur et où rayonnait l'amour divin. Il ne méprisait pas la mort, il était certain de 15 ne pas périr. Mais, si d'abord les gens de l'arrière oublièrent un instant la tempête dont l'implacable fureur les menaçait, ils revinrent bientôt à leurs sentiments d'égoïsme et aux habitudes de leur vie.

— Est-il heureux, ce stupide bourgmestre, de ne 20 pas s'apercevoir du danger que nous courons tous!

Il est là comme un chien, et mourra sans agonie, dit le docteur.

A peine avait-il prononcé cette phrase assez judicieuse, que la tempête déchaîna ses légions. Les vents 25 soufflèrent de tous les côtés, la barque tournoya comme une toupie, et la mer y entra . . .

— Oh ! mon pauvre enfant ! mon pauvre enfant ! . . . Qui sauvera mon enfant? s'écria la mère d'une voix déchirante. 30

— Vous-même, répondit l'étranger.

Le timbre de cet organe pénétra le cœur de la jeune

femme, il y mit un espoir; elle entendit cette suave parole malgré les sifflements de Torage, malgré les cris poussés par les passagers.

— Sainte Vierge de Bon-Secours, qui êtes à An- 5 vers,^ je vous promets mille livres de cire et une statue>

si vous me tirez de là! s'écria le bourgeois à genoux sur ses sacs d'or.

— La Vierge n'est pas plus à Anvers qu'ici, lui répondit le docteur.

10 — Elle est dans le ciel, répliqua une voix qui semblait sortir de la mer.

— Qui donc a parlé?

— C'est le diable ! s'écria le domestique, il se moque de la Vierge d'Anvers.

15 — Laissez-moi donc là votre sainte Vierge, dît le patron aux passagers. Empoignez-moi les écopes et videz-moi l'eau de la barque. — Et vous autres, repritil en s'adressant aux matelots, ramez ferme! Nous avons un moment de répit, au nom du diable qui vous

20 laisse en ce monde, soyons nous-mêmes notre providence . . .^ Ce petit canal est furieusement dangereux, on le sait, voilà trente ans que je le traverse. Est-ce de ce soir que je me bats avec la tempête?

Puis, debout à son gouvernail, le patron continua

25 de regarder alternativement sa barque, la mer et le ciel.

— Il se moque toujours de tout, le patron, dit Thomas à voix basse.

— Dieu nous laissera-t-il mourir avec ces misérables? demanda l'orgueilleuse jeune fille au beau ca-

30 valier.

— Non, non, noble demoiselle . . . Écoutez-moi ! Il l'attira par la taille, et, lui parlant à l'oreille:

— Je sais nager, n'en dites rien! Je vous prendrai par vos beaux cheveux, et vous conduirai doucement au rivage ; mais je ne puis sauver que vous.

La demoiselle regarda sa vieille mère. La dame était à genoux et demandait quelque absolution à Tévêque, s qui ne Técoutait pas. Le chevalier lut dans les yeux de sa belle maîtresse un faible sentiment de piété filiale, et lui dit d'une voix sourde:

— Soumettez-vous aux volontés de Dieu ! S'il veut appeler votre mère à lui, ce sera sans doute pour son lo bonheur ... en l'autre monde, ajouta-t-il d'une voix encore plus basse. — Et pour le nôtre en celui-ci, pensat-il.

La dame de Rupelmonde^ possédait sept fiefs, outre la baronnie de Gâvres. • La demoiselle écouta la voix 15 de sa vie, les intérêts de son amour parlant par la bouche du bel aventurier, jeune mécréant qui hantait les églises, oti il cherchait une proie, une fille à marier ou de beaux deniers comptants. L'évêque bénissait les flots, et leur ordonnait de se calmer en désespoir 2c de cause. Loin de songer aux pouvoirs de la sainte Église, et de consoler ces chrétiens en les exhortant à se confier à Dieu, l'évêque pervers mêlait des regrets mondains et des paroles d'amour aux saintes paroles du bréviaire. La lueur qui éclairait ces pâles visages 25 permit de voir leurs diverses expressions quand la barque, enlevée dans les airs par une vague, puis rejetée au fond de l'abîme, puis secouée comme une feuille frêle, jouet de la bise en automne, craqua dans sa coque et parut près de se briser. Ce fut alors des cris hor- 30 ribles, suivis d'affreux silences. L'attitude des personnes assises à l'avant du bateau contrasta singulière-

l86 LA COMÉDIE HUMAINE

ment avec celle des gens riches ou puissants. La jeune mère serrait son enfant contre son sein chaque fois que les vagues menaçaient d'engloutir la fragile embarcation ; mais elle croyait à Tespérance que lui avait 5 jetée au cœur la parole dite par Tétranger; chaque fois, elle tournait ses regards vers cet homme, et puisait dans son visage une foi nouvelle, la foi forte d'une femme faible, la foi d'une mère. Vivant par la parole divine, par la parole d'amour échappée à cet homme,

lo la naïve créature attendait avec confiance l'exécution de cette espèce de promesse, et ne redoutait presque plus le péril. Cloué sur le bord de la chaloupe, le soldat ne cessait de contempler cet être singulier, sur l'impassibilité duquel il modelait sa figure rude et basanée

15 en déployant son intelligence et sa volonté, dont les puissants ressorts s'étaient peu viciés pendant le cours d'une vie passive et machinale; jaloux de se montrer tranquille et calme autant que ce courage supérieur, il finit par s'identifier, à son insu peut-être, avec le

20 principe secret de cette puissance intérieure. Puis son admiration devint un fanatisme instinctif, un amour sans bornes, une croyance en cet homme, semblable à l'enthousiasme que les soldats ont pour leur chef, quand il est homme de pouvoir, environné par l'éclat des vic-

25 toires, et qu'il marche au milieu des éclatants prestiges du génie. La vieille pauvresse disait à voix basse :

— Ah! pécheresse infâme que je suis! ai-je souffert assez pour expier les plaisirs de ma jeunesse? Ah! pourquoi, malheureuse, as-tu mené la belle vie d'une

30 Galloise,^ as-tu mangé le bien de Dieu avec des gens d'Église, le bien des pauvres avec les torçonriîers et maltôtiers ?^ . . . Ah ! j 'ai eu grand tort. — O mon Dieu !

mon Dieul laissez-moi finir mon enfer sur cette terre de malheur.

Ou bien :

— Sainte Vierge, mère de Dieu, prenez pitié de moi !

— Consolez- vous, la mère ; le bon Dieu n'est pas un 5 lombard.^ Quoique j'aie tué, peut-être à tort et à travers, les bons et les mauvais, je ne crains pas la résurrection.

— Ah ! monsieur Tanspessade,^ sont-elles heureuses, ces belles dames, d'être auprès d'un évêque, d'un saint 10 homme! reprit la vieille, elles auront l'absolution de leurs péchés. Oh! si je pouvais entendre la voix d'un prêtre me disant : « Vos péchés vous seront remis,» je

le croirais !

L'étranger se tourna vers elle, et son regard chari- 15 table la fit tressaillir.

— Ayez la foi, lui dit-il, et vous serez sauvée.

— Que Dieu vous récompense, mon bon seigneur, •lui répondit-elle. Si vous dites vrai, j'irai pour vous

et pour moi en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette,' zo pieds nus.

Les deux paysans, le père et le fils, restaient silencieux, résignés et soumis à la volonté de Dieu, en gens accoutumés à suivre instinctivement, comme les animaux, le branle donné à la nature. Ainsi, d'un côté, 25 les richesses, l'orgueil, la science, la débauche, le crime, toute la société humaine telle que la font les arts, la pensée, l'éducation, le monde et ses lois; mais aussi, de ce côté seulement, les cris, la terreur, mille sentiments divers combattus par des doutes affreux; là, 30 seulement, les angoisses de la peur. Puis, au-dessus dç ces existences, un homme puissant, le patron de la

l88 LA COMÉDIE HUMAINE

barque, ne doutant de rien, le chef, le roi fataliste, se faisant sa propre providence, en criant : « Sainte Écope !^ . . .» et non pas : « Sainte Vierge ! . . .» enfin, défiant l'orage et luttant avec la mer corps à corps. 5 A l'autre bout de la nacelle, des faibles ! . . . la mère berçant dans son sein un petit enfant qui souriait à l'orage; une fille, jadis joyeuse, maintenant livrée à d'horribles remords; un soldat criblé de blessures, sans autre récompense que sa vie mutilée pour prix

lo d'un dévouement infatigable : il avait à peine un morceau de pain trempé de pleurs; néanmoins, il se riait de tout et marchait sans soucis, heureux quand il noyait sa gloire au fond d'un pot de bière ou qu'il ki racontait à des enfants qui l'admiraient ; il commettait gaiement

15 a Dieu le soin de son avenir ; enfin, deux paysans, gens de peine et de fatigue, le travail incarné, le labeur dont vivait le monde. Ces simples créatures étaient insouciantes de la pensée et de ses trésors, mais prêtes à les abîmer dans une croyance, ayant la foi d'autant plus"

20 robuste, qu'elles n'avaient jamais rien discuté ni analysé ; natures vierges où la conscience était restée pure et le sentiment puissant; le remords, le malheur, l'amour, le travail, avaient exercé, purifié, concentré, décuplé leur volonté, la seule chose qui, dans l'homme,

25 ressemble à ce que les savants nomment une âme.

Quand la barque, conduite par la miraculeuse adresse du pilote, arriva presque en vue d'Ostende, à cinquante pas du rivage, elle en fut repoussée par une convulsion de la tempête, et chavira soudain. L'étranger au lumi-

30 neux visage dit alors à ce petit monde de douleur : — Ceux qui ont la foi seront sauvés ; qu'ils me suivent I

Cet homme se leva, marcha d'un pas ferme sur les flots. Aussitôt la jeune mère prit son enfant dans ses bras et marcha près de lui sur la mer. Le soldat se dressa soudain en disant dans son langage de naïveté :

— Ah ! nom d'une pipe !^ je te suivrais au diable ... 5 Puis, sans paraître étonné, il marcha sur la mer. La

vieille pécheresse, croyant à la toute-puissance de Dieu, suivit l'homme et marcha sur la mer. Les deux paysans se dirent:

— Puisqu'ils marchent sur l'eau, pourquoi ne fe- 10 rions-nous pas comme eux ?

Ils se levèrent et coururent après eux en marchant sur la mer. Thomas voulut les imiter; mais, sa foi chancelant, il tomba plusieurs fois dans la mer, se releva ; puis, après trois épreuves, il marcha sur la mer. 15 L'audacieux pilote s'était attaché comme un rémora sur le plancher de sa barque. L'avare avait eu la foi et s'était levé; mais il voulut emporter son or, et son or l'emporta au fond de la mer. Se moquant du charlatan et des imbéciles qui l'écoutaient, au moment où 20 il vit l'inconnu proposant aux passagers de marcher sur la mer, le savant se prit à rire et fut englouti par l'Océan. La jeune fille fut entraînée dans l'abîme par son amant. L'évêque et la vieille dame allèrent au fond, lourds de crimes peut-être, mais plus lourds en- 25 core d'incrédulité, de confiance en de fausses images, lourds de dévotion, légers d'aumônes et de vraie religion.

La troupe fidèle qui foulait d'un pied ferme et sec la plaine des eaux courroucées entendait autour d'elle 30 les horribles sifflements de la tempête. D'énormes lames venaient se briser sur son chemin. Une force

invincible coupait TOcéan. A travers le brouillard ces fidèles apercevaient dans le lointain, sur le rivage, une petite lumière faible qui tremblotait par la fenêtre d'une cabane de pêcheur. Chacun, en mar- 5 chant courageusement vers cette lueur, croyait entendre son voisin criant à travers les mugissements de la mer : « Courage 1 » Et cependant, attentif à son danger, personne ne disait mot. Ils atteignirent ainsi le bord de la mer. Quand ils furent tous assis au

lo foyer du pêcheur, ils cherchèrent en vain leur guide lumineux. Assis sur le haut d'un rocher, au bas duquel Touragan jeta le pilote attaché sur sa planche par cette force que déploient les marins aux prises avec la mort, Thomme descendit, recueillit le naufragé pres-

15 que brisé; puis il dit en étendant une main secourable sur sa tête:

— Bon pour cette fois-ci, mais n'y revenez plus, ce serait d'un trop mauvais exemple.

Il prit le marin sur ses épaules et le porta jusqu'à la

20 chaumière du pêcheur. Il frappa pour le malheureux, afin qu'on lui ouvrit la porte de ce modeste asile, puis le Sauveur disparut. En cet endroit fut bâti, pour les marins, le couvent de la Merci, où se vit longtemps l'empreinte que les pieds de Jésus-Christ avaient, dit-

25 on, laissée sur le sable. En 1793, lors de l'entrée des Français en Belgique, des moines emportèrent cette précieuse relique, l'attestation de la dernière visite que Jésus ait faite à la terre.

NOTES

NOTES

Adieu, Farewell, Dated March, 1830, placed in "Scènes de la vie privée" in 1832 and transferred to "Études philosophiques" in 1835. ^^^ Louvenjoul, "Histoire des œuvres de Honoré de Balzac," page 182.

Pag^ !• — I. député du centre, i.e. of the conservative party. The date is 181 9 and the Conservatives are Bourbon reactionaries, with whom Balzac had a lurking sympathy.

2. Isle-Adam, 18 miles north of Paris, is not on onr maps, nor are the later-named Baillet, Cassan, Nerville, Satout and Chanvry.

Pagre 8« — I. saint Hubert, Bishop of Liège and traditional patron of hunters, died 727.

2. Sibérie, Siberia, Many Frencn prisoners of war were detained there for years after the peace of Vienna, 181 5. Among thèse was our Philippe.

Page 4. — I. Légion d'honneur, an order of merit founded by Napoléon when Consul in 1802.

Page 5. — I. article 304 du Code Pénal. The French Pénal Code was promulgated in 1810. Article 304 reads thus: "Murder shall incur the penalty of death when it shall hâve preceded, accompanied or foUowed another crime. In ail other cases one guilty of murder shall be punished by forced labor for life." To this law the revision of 1832 added this more ** impitoyable" paragraph: ''Murder shall incur also the penalty of death when it shall hâve had for its object either to prépare, facilitate or exécute a crime, or to favor the flight or assure the impunity of the authors or accomplices of this crime." It is possible that Balzac added the allusion to Article 304 in his final revision of the story with référence to this then récent change in the law. The

French Pénal Code is one of five successively promulgated, the Civil Code in 1804, the Code of Civil Procédure in 1806, the Code of Commerce in 1807, that of Criminal Instruction in

Page 7« — I. Thébaîde, Thebaidy desolàte région near Thebes in Upper Ëgypt, once a favorite resort of hermit monks.

Page 8. — I. Belle au bois dormant, the SUeping Beauty of our nursery books. The first to give this legend literary form was the French writer Perrault (i 628-1 703).

Page 11. — I. Cooper (J. F., 1789-1851), an American novelist, noted for his Indian (Peaux-rouges) characters.

Pag^ 12. — I. Bons -Hommes, popular name of a monastic order.

Page 14. — I. Ossian, a Gaelic bard to whom Macpherson attributed poems by himself published in 1 760.

Page 17* — I. Bérésina, see Studzianka below.

Pagre 18. — I. Studzianka, Studianka, Near this place in November, 181 2, the French on their retreat from Moscow built two bridges over the Beresina. Many thus escaped, but one of the bridges gave way with great loss of life and the Russians captured 16,000 men. During the campaign the French lost about loo^ooOy their allies twice that number.

2. Victor (i 764-1 841), duc de Bellune, commanded the rear guard of the French at Studianka and by a desperate and vigorous résistance to Wittgensfein gave gênerai Éblé time to bridge the river.

Page 19. — I. dolente (Ital.), ^^z/^tfj, ail udes to Dante's *' Infemo/' canto iii, Une i.

Page 21. — I. duc de Bellune, see Victor above.

2. Éblé (i 758-1 81 2), a gênerai of artillery who on the Russian campaign had charge of the department of bridges. His skill at Studianka saved many thousands, but Éblé died a few days later from the exposure there.

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