CHAPITRE VII
LE CABINET
Les hommes ont rarement le courage d’étre tout à Tait bous ou tout à fait méchants.
Machiavel.
Ne cherchez point ailleurs lin arbitre suprême.
G. de Pons.
Laissons notre jeune voyageur endormi. Bientôt il va suivre en paix une grande et belle route. Puisque nous avons la liberté de promener nos yeux sur tous les points de la carte , arrêtons-les sur la ville de Narbonne.
Voyez la Méditerranée, qui étend, non loin de là, ses Ilots bleuâtres sur des rives sablom.euses. Pénétrez dans
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cette cité semblable à celle d’Athène»; mais, pour trouver celui qui y règne , suivez cette rue inégale et obscure, montez les degrés du vieux archevêché, et entrons dans la première et la plus grande de ses salles.
Elle était fort longue, mais éclairée par une suite de hautes fenêtres eu ogive, dont la partie supérieure seulement avait conservé des vitraux bleus, jaunes et rouges , qui répandaient une lueur mystérieuse dans l'appartement. Une table ronde, énorme, la remplissait dans toute sa largeur, du côté de la grande cheminée ; autour de cette table, couverte d’un tapis bariolé et chargée de papiers et de |>ortefeuilles , étaient 'assis et courbés sous leurs plumes huit secrétaires occupés à copier des lettres qu’on leur passait d’une table plus petite. D’autres hommes debout rangeaient les papiers daus les rayons d’une bibliothèque, que des livres reliés en noir ne remplissaient pas tout entière , et ils marchaient avec précaution sur le tapis dont la salle était garnie.
Malgré cette quantité de personnes réunies, on eût entendu les ailes d’une mouche. Le seul bruit qui s’é-‘ levât était elui des plumes qui couraient rapidement sur le papier, et une voix grêle qui dictait, en s’interrompant pour tousser. Elle sortait d’un immense fauteuil à grands bras, placé au coin du feu , allumé en dépit des chaleurs de la saison et du pays. C’était un de ces fauteuils qu’on voit encore dans quelques vieux châteaux , et qui semblent faits pour s’endormir en lisant , sur eux , quelque livre que ce soit , tant chaque compartiment est soigné : un croissant de plumes y soutient les reins ; si la tète se penche, elle trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes, qu’il est permis de
croire que les prévoyants tapissiers de nos pères avaient pour but d’éviter que le livre ne fît du bruit et ne les réveillât en tombant.
Mais quittons cette digression pour parler de l’homme qui s’y trouvait et qui n’y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux grands et doux , une figure pâle et effilée à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l’on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcés d’avouer que Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n’en pouvoir douter ; une bouche pincée, disons- nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et une royale, ornement alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme. Ce vieillard avait sur la tète une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe de chambre, et portail des bas de soie pourprée , et n’était rien moins qu’Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.
. Il avait très-près de lui, autour de la plus petite table dont il a été question , quatre jeunes gens de quinze à vingt ans : ils étaient pages ou domestiques, selon l’expression du temps, qui signifiait âlors familier, ami de la maison. Cet usage était un reste de patronage féodal demeuré dans nos mœurs. Les cadets gentilshommes des plus hautes familles recevaient des gages des grands seigneurs, et leur étaient dévoués en toute circonstance,' allant appeler en duel le premier venu au moindre désir de leur patron. Les pages dont nous parlons rédigeaient des lettres dont le Cardinal leur avait dit la substance; et, après un coup d’œil du maître, ils les passaient aux secrétaires qui les mettaient au net. Le vieux duc , de son côté , écrivait sur son genou des notes secrètes sur
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de petits papiers qu’il glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre main.
Il y avait quelques instants qu’il écrivait , lorsqu’il aperçut , dans une glace placée en face de lui , le plus jeune de ses pages traçant quelques lignes interrompues sur une feuille d’une taille fort inférieure h celle du papier ministériel ; il se hâtait d’y mettre quelques mots , puis la glissait rapidement sous la grande feuille qu’il était chargé de remplir à son grand regret; mais, placé derrière le Cardinal, il espérait que sa difficulté à se retourner l'empêcherait de s’apercevoir du petit manège qu’il semblait exercer avec assez d’hahitude. Tout à coup Richelieu , lui adressant la parole sèchement, lui dit : — Venez ici, monsieur Olivier.
Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce pauvre enfant, qui paraissait n’avoir pas seize ans. Il se leva pourtant très-vite , et vint se placer debout devant le ministre , les bras pendants et la tête baissée.
Les autres pages et les secrétaires ne remuèrent pas plus que des soldats lorsque l’un d’eux tombe frappé d’une balle, tant ils étaient accoutumés à ces sortes d’appels. Celui-ci pourtant s’annonçait d’une manière plus vive que les autres.
— =- Qu’écrivez-vous là ?
— Monseigneur... ce que votre Éminence me dicte.
— Quoi !
— Monseigneur... la lettre à don Juan de Bragance.
— Point de détours , monsieur, vous faites autre chose.
*- Monseigneur, dit alors le page les larmes aux yeux , c’était un billet à une de mes cousines.
*- Voyons-le.
Alors un tremblement universel l’agita, et il fut obligé
de s’appuyer sur la cheminée , en disant à demi-voix :
— C’est impossible.
— Monsieur le vicomte Olivier d’Entraigucs , dit le ministre sans marquer la moindre émotion , vous n’étes plus à mon service. Et le page sortit ; il savait qu’il n’y avait pas à répliquer ; il glissa son billet dans sa poche, et, ouvrant la porte à deux battants, justement • assez pour qu’il y eût place pour lui, il s’y glissa comme un oiseau qui s’échappe de sa cage.
Le ministre continua les notes qu’il traçait sur son genou.
Les secrétaires redoublaient de silence et d’ardeur, lorsque la porte s’ouvrant rapidement de chaque côté , on vit paraître debout, entre les deux battants, un capucin qui , s’inclinant, les bras croisés sur la poitrine , semblait attendre l’aumône ou l’ordre de se retirer. Il avait un teint rembruni , profondément sillonné par la< petite-vérole; des yeux assez doux, mais un peu louches et toujours couverts par des sourcils qui se joignaient au milieu du front; une bouche dont le sourire était ^ rusé, malfaisant et sinistre; une barbe plate et rousse à l’extrémité, et le costume de l’ordre de Saint-François dans toute son horreur, avec des sandales et des pieds nus qui paraissaient fort indignes de s’essuyer sur un tapis.
Tel qu’il était, ce personnage parut faire une grande sensation dans toute la salle ; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte où il se tenait toujours debout , les uus le saluant en passant , les autres détournant la tète ; les jeunes pages se bouchant le nez , mais^xiar derrière lui, car ils paraissaient en avoir peur en-jsejgperet. Lorsque tout le monde eut défilé , il entra enfin ,