‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 20 sur 55 · L ENTREVUE · texte numérisé non relu

L ENTREVUE

qu’il se croyait. Un trouble involontaire au fond du cœur lui disait bien que, cette heure passée, tout le fardeau de l’État allait retomber sur lui seul; mais if parlait pour s’étourdir sur cette pensée importune , et se dissimulant le sentiment intime qu’il avait de son impuissance à régner, il ne laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises, se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.

— Nous allons bientôt prendre Perpignan , disait-il de loin à Fabert.

— Eh bien ! cardinal , la Lorraine est à nous , ajoutait-il pour la Vallette. Puis touchant le bras deMazarin;

— II n’est pas* si difficile que l’on croit de mener tout un royaume, n’est-ce pas?

L’Italien, qui n’avait pas autant de confiance que le commun des courtisans dans la disgrâce du Cardinal , répondit sans se compromettre :

— Ah ! sire , les derniers succès de Votre Majesté , au dedans et au dehors, prouvent assez combien elle est habile à choisir ses instruments et à les diriger, et...

Mais le duc de Beaufort l’interrompant avec cette confiance, cette voix élevée et cet air qui lui méritèrent par la suite le surnom à' Important , s’écria tout du haut de sa tête :

— Pardieu, sire, il ne faut que le vouloir ; une nation sc mène comme un cheval avec l’éperon et la bride; et comme nous sommes tous bons cavaliers , on n’a qu’à prendre parmi nous tous. Cette belle sortie du fat n’eut pas le temps de faire son effet , car deux huissiers à la fois crièrent : — Son Éminence î

CINQ-MAIIS.

Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit. Mais bientôt , se rafferntissant , il prit un air de hauteur résolue qui n’échappa point au ministre.

Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s’avança vers le Roi lentement , et s’arrêtant à chaque pas , comme éprouvant des souffrances qui l’y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu’il avait en face. Un coup d’œil lui suffit.

Sa suite resta à l’entrée de la tente royale , et de tous ceux qui la remplissaient pas un n’eut l’assurance de le saluer ou de jeter un regard sur lui ; la Vallelle même feignait d’être fort occupé d’une conversation avec Montrésor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir, affecta de le saluer légèrement et de continuer un aparté à voix basse avec le duc de Beaufort.

Le Cardinal fut donc forcé , après le premier salut , de s’arrêter et de passer du côté de la foule des courtisans, comme s’il eût voulu s’y confondre ; mais son dessein était de les éprouver de plus près : ils reculèrent tous comme à l’aspect d’un lépreux; le seul Fabert s’avança vers lui avec l’air franc et brusque qui lui était habituel, et employant dans son langage les expressions de son métier :

— Eh bien, monseigneur! vous faites une brèche au milieu d’eux comme un boulet de canon ; je vous en demande pardon pour eux.

— Et vous tenez ferme devant moi comme devant l’ennemi, dit le Cardinal-duc; vous n’en serez pas fâché par la suite , mon cher Fabert.

Mazarin s'approcha aussi , mais avec précaution , du

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Cardiual, et donnant à ses traits mobiles l’expression d’une tristesse profonde , lui fit cinq ou six révérences fort basses en tournant le dos au groupe du Roi , de sorte que l’on pouvait les prendre de là pour ces saluts froids et précipités que l’on fait à quelqu’un dont on veut se défaire , et du côté du duc pour des marques de respect , mais d’une discrète et silencieuse douleur.

Le ministre , toujours calme , sourit avec dédain , et prenant ce regard fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers imminents , il s’appuya de nouveau sur ses pages , et, sans attendre un mot ou un regard de son souverain , prit tout à coup son parti et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa longueur. Personne ne l’avait perdu de vue, tout en faisant paraître le contraire, et tout se tut, ceux même qui parlaient au Roi ; tous les courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.

Louis XIII étonné se retourna , et la présence d’esprit lui manquant totalement , il demeura immobile , et attendit avec un regard glacé , qui était sa seule force , force d’inertie très-grande dans un prince.

Le Cardinal arrivé près du monarque ne s’inclina pas ; mais, sans changer d’attitude, les yeux baissés et les deux mains posées sur l’épaule des deux enfants à demi courbés , il dit :

— Sire, je viens supplier Votre Majesté de m’accorder enfin une retraite après laquelle je soupire depuis long-temps. Ma santé chancelle ; je sens que ma vie est bientôt achevée; l’éternité s’approche pour moi, et avant de rendre compte au roi éternel je vais le faire au roi passager. Il y a dix-huit ans , sire , que vous m’avez remis entre les mains un royaume faible et divisé; je vous le rends uni et puissant. Vos ennemis sont abattus

et humiliés. Mon œuvre est accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à Cîteaux, où je suis abbé-général , pour y finir mes jours dans la prière et la méditation.

Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne donna aucun des signes de faiblesse qu’attendait le Cardinal, et qu’il lui avait vus toutes les fois qu’il l’avait menacé de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le regarda en roi , et dit froidement :

— Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal , et nous vous souhaitons le repos que vous demandez.

Richelieu fut ému au fond , mais d’un sentiment de colère qui ne laissa nulle trace sur ses traits. — Voilà bien cette froideur , se dit-il en lui-même , avec laquelle tu laissas mourir Montmorency ; mais tu ne m’échapperas pas ainsi. Il reprit la parole en s’inclinant :

— La seule récompense que je demande de mes services est que Votre Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé de mes deniers dans Paris.

Le Roi étonné fit un signe de tète consentant. Un murmure de surprise agita un moment la cour attentive.

— Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu’elle veuille m’accorder la révocation d’une rigueur que j’ai provoquée (je l’avoue publiquement), et qne je regardai peut-être comme trop utile au repos de l’Etat. Oui , quand j’étais de ce monde , j’oubliais trop mes plus anciens sentiments de respect et d’attachement pour le bien général. A présent que je jouis déjà des lumières de la solitude, je vois que j’ai eu tort, et je me repens.

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L'attention redoubla , et l'inquiétude du Roi devint visible.

— Oui, il est une personne, sire, que j’ai toujours aimée , malgré ses torts envers vous et l’éloignement que les affaires du royaume me forcèrent à lui montrer ; une personne à qui j’ai-dù beaucoup, et qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main, armée « contre vous-même ; une personne enfin que je vous " supplie de rappeler de l’exil : je veux dire la reine Marie de Médicis , votre mère.

Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de s’attendre à ce nom. Une agitation tout à coup réprimée parut sur toutes les physionomies. On attendit en silence les paroles royales. Louis XIH regarda long-temps son vieux ministre sans parler , et ce regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous les services infatigables de Richelieu , son dévouement sans bornes , sa surprenante capacité , et s’étonna d’avoir voulu s’en séparer ; il se sentit profondément attendri à cette demande , qui allait chercher sa colère au fond de son cœur pour l’en arracher, et lui faisait tomber des mains la seule arme qu’il eût contre son ancien serviteur; l’amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses yeux ; heureux d’accorder ce qu’il désirait le plus au monde , H tendit la main au duc avec toute la noblesse et la bonté d’un Bourbon. Le Cardinal s’inclina , la baisa avec respect; et son cœur, qui aurait dû se briser de repentir , ne se remplit qne de la joie 4’un orgueilleux triomphe;^

Le prince louché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers sa cour , et dit d’une voix trèsémue :

— Nous nous trompons souvent , messieurs , et surtout pour connaître un aussi grand politique que celuici ; il ne nous quittera jamais, j’espère, puisqu’il a un cœur aussi bon que sa tête.

Aussitôt le cardinal de la Vallctte s’empara du bas du manteau du Roi pour le baiser avec l’ardeur d’un amant, et le jeune Mazarin en fit presque autant au duc de Richelieu lui-même , prenant un visage rayonnant de joie et d’attendrissement avec l’admirable souplesse italienne. Deux (lots d’adulateurs fondirent, l’un ' sur le Roi , l’autre sur le ministre ; le premier groupe, non moins adroit que le second, quoique moins direct,

1 n’adressait au prince que les remerciements que pouvait entendre le ministre , et brûlait aux pieds de l’un l’encens qu’il destinait à l’autre. Pour Richelieu , tout en faisant un signe de tête à droite et donnant un sourire à gauche , il fit deux pas, et se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche. — Le maréchal d’Eslrées et tous les ambassadeurs , le duc d’Angoulême, le duc d’Halluin (Schomberg), le maréchal de Châtillon et tous les grands officiers de l’armée et de la couronne l’entouraient, et chacun d’eux attendait impatiemment que le compliment des autres fût achevé pour apporter le sien , craignant qu’on ne s’emparât du madrigal flatteur qu’il venait d’improviser, ou de la formule d’adulation qu’il inventait. Pour Fabert, il s’était retiré dans un coin de la tente, et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. Il causait avec Montrésor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu’il fuyait, il n’avait trouvé qu’eux à qui parler. Cette conduite eût été d’une extrême mala-

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l’entrevue.

dresse dans tout autre moins connu; mais on savait que , tout en vivant au milieu de la cour , il ignorait toujours scs intrigues ; et on disait qu’il revenait d’une bataille gagnée comme le cheval du Roi de la chasse , ‘laissant les chiens caresser leur maître et se partager la curée, sans chercher à rappeler la part qu’il avait eue au triomphe.

L’orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitations violentes de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux interrompu par des rires agréables, et l’éclat des protestations d’attachement, étaient tout ce qu’on entendait dans la lente. La voix du Cardinal s’élevait de temps à autre pour s’écrier : — Cette pauvre reine! nous allons donc la revoir! je n’aurais jamais osé espérer ce bonheur avant de mourir! Le Roi l’écoutait avec confiance et ne cherchait pas à cacher sa satisfaction : — C’est vraiment une idée qui lui est venue d’en haut, disait-il ; ce bon Cardinal, contre lequel on m’avait tant fâché, ne songeait qu’à l’union de ma famille; depuis la naissance du dauphin, je n’ai pas goûté de plus vive satisfaction qu’en ce moment. La protection de la Sainte-Vierge est visible pour le royaume.

En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l’oreille du prince.

— Un courrier de Cologne ? dit le Roi ; qu’il m’attende dans mon cabinet.

Puis, n’y tenant pas : — J’y vais, j’y vais, dit-il; et il entra seul danÿune petite tente carrée attenante à la grande. On y vit un jeune courrier tenant un portefeuille noir, et les rideaux s’abaissèrent sur le Roi.

Le Cardinal , resté seul maître de la cour , en concentrait toutes les adorations ; mais on s’aperçut qu’il

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ne les recevait plus avec la môme présence d’esprit ; il demanda plusieurs fois quelle heure il était, et témoigna un trouble qui n’était pas joué ; ses regards durs et inquiets se tournaient vers le cabinet : il s’ouvrit tout à coup ; le Roi reparut seul , et s’arrêta à l’entrée. Il* était plus pâle qu’à l’ordinaire, et tremblait de tout son corps;' il tenait à la main une large lettre couverte de cinq cachets noirs.

— Messieurs, dit-il avec une voix haute, mais entrecoupée, la reine-mère vient de mourir à Cologne, et « je n’ai peut-être pas jeté le premier à l’apprendre , ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal impassible ; mais Dieu sait tout. Dans une heure, à cheval , et l’attaque des lignes. Messieurs les maréchaux , suivez-moi. Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.

La cour se retira après le ministre, qui, sans donner un signe de tristesse ou de dépit , sortit aussi gravement qu’il était entré, mais en vainqueur.

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