‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 28 sur 55 · I.’kMEITE · texte numérisé non relu

I.’kMEITE

à hauts talons , et , enveloppé dans one vaste robe de chambre de soie couverte de dessins d’or brodés en relief, se promenait en long et en large dans sa chambre Il coucher, envoyant , de minute en minute , un laquais nouveau pour demander ce qui se passait , et s’écriant qu’on courût chercher l’abbé delà Rivière, son conseil accoutumé; mais, par malheur, il était alors sorti de Paris. A chaque coup de pistolet , ce prince timide courait aux fenêtres , sans rien voir autre chose que quelques flambeaux que l’on portait en courant ; on avait beau lui dire que les cris qu’il entendait étaient en sa faveur , il ne cessait de se promener par les appartements , dans le plus grand désordre ; ses longs cheveux noirs et ses yeux bleus ouverts et agrandis par l’inquiétude et l'effroi ; il était à moitié nu lorsque Montrésor et Fontrailles arrivèrent enfin , et le trouvèrent se frappant la poitrine et répétant mille fois : Mcâ cutpâ , meâ culpA.

— * Eh bien ! arrivez donc ! leur cria-t-il de loin, courant au-devant d’eux ; arrivez donc enfin ! que se passet-il, que fait-on là? quels sont ces assassins? quels sont ces cris?

— On cric : Vive Monsieur !

Gaston , sans faire semblant d’entendre, et tenant un instant la porte de sa chambre ouverte pour que sa voix pénétrât jusque dans les galeries où étaient les gens de sa maison , continua en criant de toute sa force et en gesticulant :

— Je ne sais rien de tout ceci , et n’ai rien autorisé; je ne veux rien entendre , je ne veux rien savoir ; je n’entrerai jamais dans aucun projet ; ce sont des factieux qui font tout ce bruit , ne m’en parlez pas si vous

voulez être bien vus ici ; je ne suis l’ennemi de personne, je déteste de telles scènes

Fonlrailles , qui savait à quel homme il avait alTaire, ne répondit rien et entra avec son ami, mais sans se presser , afin que Monsieur eût le temps de jeter son premier feu ; et , quand tout fut dit , et la porte fermée avec soin , il prit la parole :

— Monseigneur, dit-il , nous venons vous demander mille pardons de l’impertinence de ce peuple , qui ne cesse de crier qu’il veut la mort de votre ennemi , et qu’il voudrait même vous voir régent si nous aviousle malheur de perdre Sa Majesté; oui , le peuple est toujours libre dans ses propos ; mais il était si nombreux que tous nos efforts n’ont pu le contenir ; c’était le cri du cœur dans toute sa vérité; c’était une explosion d’amour que la froide raison n’a pu réprimer, et qui sortait de toutes les règles.

— Mais enfin que s’est-il passé ? reprit Gaston un peu calmé ; qu’ont-ils fait depuis quatre heures que je les entends?

— Cet amour , continua froidement Montrésor , comme M. de Fontrailles a l’honneur de vous le dire , sortait tellement des règles et des bornes qu’il nous a entraînés nous-mêmes, et nous nous sommes sentis saisir de cet enthousiasme qui nous transporte toujours au nom seul de Monsieur , et qui nous a portés à des choses que nous n’avions pas préméditées.

— Mais enfin qu’avez-vous fait? reprit le prince....

— Ces choses , reprit Fontrailles , dont M. de Montrésor a l’honneur de parler à Monsieur , sont précisément de celles que je prévoyais ici même hier au soir, quand j’eus l’honneur de l’entretenir....

— Il ne s’agit pas de cela , interrompit Gaston ; vous

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ne pourrez pas dire que j’aie rien ordonné ni autorisé ; je ne me mêle de rien , je n’entends rien au gouvernement....

— Je conviens , poursuivit Fontrailles , que Votre Altesse n’a rien ordonné , mais elle m’a permis de lui dire que je prévoyais que cette nuit serait troublée vers les deux heures , et j’espérais que son étonnement serait moins grand.

Le prince se remettant peu à peu , et voyant qu’il n’eflrayait pas les deux champions ; ayant d’ailleurs dans sa conscience et lisant dans leurs yeux le souvenir du consentement qu’il leur avait donné la veille , s’assit sur le bord de son lit , croisa les bras , et , les regardant d’un air de juge , leur dit encore avec une voix imposante :

— Mais enfin qu’avez-vous donc fait ?

— Eh ! presque rien , monseigneur , dit Fontrailles ; le hasard nous a fait rencontrer dans la foule quelquesuns de nos amis qui avaient eu querelle avec le cocher de M. de Cbavigny qui les écrasait , et il s’en est suivi quelques propos un peu vifs , quelques petits gestes un peu brusques, quelques égratignures qui ont fait rebrousser chemin au carrosse , et voilà tout.

— Absolument tout , répéta Montrésor.

— Comment , tout ! s’écria Gaston très-ému et sautant dans !» chambre ; et n’est-ce donc rien que d’arrêter la voiture d’un ami du Cardinal-Duc? Je n’aime point les scènes, je vous l’ai déjà dit; je ne hais point le Cardinal ; c’est un grand politique certainement , un très-grand politique ; vous me compromettez horriblement; on sait que Montrésor est à moi ; si on l’a reconnu , on dira que je l’ai envoyé....

— Le hasard, répondit Montrésor , m’a fait trouver

cet habit du peuple que Monsieur peut voir sous mon manteau, et que j’ai préféré à tout autre par ce motif.

Gaston respira...

— Vous êtes bien sûr qu’on ne vous a pas reconnu? dit-il; c’est que vous sentez, mon cher ami, combien ce serait pénible convenez-cn vous-même

— Si j’en suis sûr , 6 ciel ! s’écria le gentilhomme du prince; je donnerais ma tête et ma part du paradis, que personne n’a vu mes traits et ne m’a appelé par mon nom.

— Et bien ! continua Gaston , se rasseyant sgr son lit et prenant un air plus calme , et même où brillait une légère satisfaction , contez-moi donc un peu ce qui s’est pa$9é.

Fontrailles se chargea du récit , où , comme l’on pense, le peuple jouait un grand rôle , et les gens de Monsieur aucun ; et , dans sa péroraison , il ajouta , entrant dans les détails : — On a pu voir de nos fenêtres même , monseigneur, de respectables mères de famille, poussées par le désespoir , jeter leurs enfants dans la Seine , en maudissant Richelieu.

— Ah ! c’est épouvantable ! s’écria le prince , indigné ou feignant de l’être et de croire à ces excès. Il est donc bien vrai qu’il est détesté si généralement? mais il faut convenir qu’il le mérite! Quoi! son ambition et son avarice ont réduit là ces bons habitants de Paris que j’aime tant!

— Oui , monseigneur, reprit l’orateur ; et ici ce n’est pas Paris seulement , c’est la France entière qui vous supplie avec nous de vous décider à la délivrer de ce tyran ; tout est prêt , il ne faut qu’un signe de votre tête auguste pour anéantir ce pygmée , qui a tenté l’abaissement de la maison royale elle-même.

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— Hélas! Dieu m’est témoin que je lui pardonne celte injure, reprit Gaston en levant les yeux; mais je ne puis entendre plus long-temps les cris du peuple; oui , j’irai à son secours!...

— Ah ! nous tombons à vos genoux , s’écria Montrésor s’inclinant....

— C'est-à-dire, reprit le prince en reculant , autant que ma dignité ne sera pas compromise , et que l'on ne verra nulle part mon nom.

— Eh! c’est justement lui que nous voudrions, s’écria Fontrailles, un peu plus à son aise.... Tenez, monseigneur, il y a déjà quelques noms à mettre à la suite du vôtre , et qui ne craignent pas de s’inscrire ; je vous les dirai sur-le-champ si vous voulez....

— Mais, mais, mais.... dit le duc d’Orléans avec un peu d’effroi , savez-vous que c’est une conjuration que vous me proposez là tout simplement?...

— Fi donc ! fi donc ! monseigneur, des gens d’honneur comme nous! une conjuration! ah! du tout! une ligue, tout au plus, un petit accord pour donner la direction au vœu unanime de la nation et de la cour : voilà tout.

— Mais , mais cela n’est pas clair , car enfin celte affaire ne serait ni générale ni publique : donc ce serait nne conjuration ; vous n’avoueriez pas que vous en êtes.

Moi ? monseigneur , pardonnez-moi , à toute la terre , puisque tout le royaume en est -déjà , et je suis du royaume. Eh ! qui ne mettrait son nom après celui de MM. de Bouillon et de Cinq-Mars?...

— Après peut-être , mais avant? dit Gaston en fixant ses regards sur Fontrailles, et plus finement qu’il ne s’y attendait,,.,

Celui-ci sembla hésiter un moment....

— Eh bien ! que ferait Monsieur , si je lui disais des noms après lesquels il pût mettre le sien ?

— Ah ! ah ! voilà qui est plaisant , reprit le prince en riant; savez-vous qu’au-dessus du mien il n’y en a pas beaucoup? je n’en vois qu’un.

— Enfin , s’il y en a un , monseigneur nous prometil designer celui de Gaston au-dessous?

— Ah! parbleu, de tout mon cœur, je ne risque rien , car je ne vois que le Roi, qui n’est sûrement pas de la partie.

— Eh bien ! à dater de ce moment , permettez , dit Montrésor', que nous vous prenions au mot , et veuillez bien consentir à présent à deux choses seulement , voir M. de Bouillon chez la^ Reine, et M. le grand-écuyer chez le Roi.

— Tope ! dit Monsieur gaiement et frappant l’épaule de Montrésor, j’irai dès aujourd’hui à la toilette de ma belle-sœur, et je prierai mon frère de venir courre un cerf à Chambord avec moi.

Les deux amis n’en demandaient pas plus, et furent surpris eux-mêmes de leur ouvrage ; jamais ils n’avaient vu tant de résolution à leur chef. Aussi , de peur de le mettre sur une voie qui pût le détourner de la route qu’il venait de prendre, ils se hâtèrent de jeter la conversation sur d’autres sujets et se retirèrent charmés, en laissant pour derniers mots dans son oreille qu’ils comptaient sur.ses dernières promesses.

l’alcove.

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