‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 29 sur 55 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l’alcove.

Agitez tous leurs sens d’une rage Insensée, Tambour, fifre, trompette, ôtez-leur la pensée.

N Lemeuciër, Pauhypocrisiade.

Tandis qu’un prince était ainsi rassuré avec peine par ceux qui l’entouraient, et leur laissait voir un effroi qui pouvait être contagieux pour eux', une princesse, plus exposée aux accidents , plus isolée par l’indifférence de son mari , plus faible par sa nature et par la timidité qui vient de l’absence du bonheur, donnait de son côté l’exemple du courage le plus calme et de la plus pieuse résignation , et raffermissait sa suite effrayée : c’était la Reine. A peine endormie depuis une heure , elle avait entendu des cris aigus derrière les portes et les épaisses tapisseries de sa chambre. Elle ordonna à ses femmes de faire entrer, et la duchesse de Chevreuse, en chemise et enveloppée dans un grand mautcau, vint tomber presque évanouie au pied de son lit, suivie de quatre dames d’atours et de trois femmes de chambre. Ses pieds délicats étaient nus, et ils saignaient, parce qu’elle s’était blessée en courant; elle criait, en pleurant comme un enfant, qu’un coup de pistolet avait brisé ses volets et ses carreaux , et l’avait blessée ; qu’elle suppliait la Reine de la renvoyer en exil, où elle se trouvait plus tranquille que dans un pays où l’on voulait l’assassiner, parce qu’elle était l’amie de Sa

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Majesté. Elle avait ses cheveux dans un grand désordre et tombant jusqu’à ses pieds; c’était sa principale beauté , et la jeune Reine pensa qu’il y avait dans cette toilette moins de hasard qu’on ne l’eût pu croire.

— Eh! ma chère, qu’arrive-t-il donc? lui dit-elle avec assez de sang-froid ; vous avez l’air de Madeleine , mais dans sa jeunesse , avant le repentir. Il est probable que si l’on en veut à quelqu’un ici, c’est à moi; tranquillisez-vous.

— Non , madame , sauvez-moi , protégez-moi ; c’est ce Richelieu qui me poursuit, j’en suis certaine.

Le bruit des pistolets, qui s’entendit alors plus distinctement, convainquit la Reine que les terreurs de madame de Chevreuse n’étaient pas vaines.

— Venez m’habiller, madame de Mottcville ! cria-telle. Mais celle-ci avait perdu la tête entièrement, et ouvrant un de ces immenses coffres d’ébène qui servaient d’armoire alors, en tirait une cassette de diamants de la princesse pour la sauver , et ne l’écoutait pas. Les autres femmes avaient vu sur une fenêtre la lueur des torches, et, s’imaginant que le feu é.tait au palais, précipitaient les bijoux, les dentelles, les vases d’or, et jusqu’aux porcelaines, dans des draps qu’elles voulaient jeter ensuite par la fenêtre. En même temps survint madame de Guimcné, un peu plus habillée que la duchesse de Chevreuse , mais ayant pris la chose plus au tragique encore ; l’effroi qu’elle avait en donna un peu à la Reine , à cause du caractère cérémonieux et paisible qu’on lui connaissait. Elle entra sans saluer, pâle comme un spectre , et dit avec volubilité :

— Madame, il est temps de nous confesser; on attaque le Louvre , et tout le peuple arrive de la Cité , m’a-t-on dit.

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La stupeur fit taire et rendit immobile toute la chambre.

— Nous allons mourir ! cria la duchesse de Chcvreuse, toujours à genoux. Ah! mon Dieu! que ne suis-je restée en Angleterre! Oui, confessons-nous: je me confesse hautement : j’ai aimé j’ai été ai-

mée de....

— C’est bon , c’est bon , dit la Reine , je ne me charge pas d’entendre jusqu’à la fin ; ce ne serait peutêtre pas le moindre de mes dangers , dont vous ne vous

occupez guère.

Le sang-froid d’Anne d’Autriche et cette seconde réponse sévère rendirent pourtant un peu de calme à cette belle personne , qui se releva confuse , et s’aperçut du désordre de sa toilette, qu’elle alla réparer le mieux qu’elle put dans un cabinet voisin.

Doùa Sléphania , dit la Reine à une de ses femmes , la seule Espagnole qu’elle eût conservée auprès d’elle , allez chercher le capitaine des gardes : il est temps que je voie des hommes enfin, et que j’entende quelque chose de raisonnable.

Elle dit ceci en espagnol , et le mystère de cet ordre, dans une langue que ces dames ne comprenaient pas , fit rentrer le bon sens dans la chambre.

La camériste disait son chapelet ; mais elle se leva du coin de l’alcôve où elle s’était réfugiée, et sortit en courant pour obéir à sa maîtresse.

Cependant les signes de la révolte et les symptômes de la terreur devenaient plus distincts au-dessous et dans l’intérieur. On entendait dans la grande cour du Louvre le piétinement des chevaux de la garde, les commandements des chefs , le roulement des carrosses de la Reine qu’on attelait pour fuir s’il le fallait , le

bruit des chaînes de fer que l’on traînait sur le pavé pour former les barricades en cas d’attaque, les pas précipités, le choc des armes, des troupes d’hommes qui couraient dans les corridors, les cris sourds et confus du peuple qui s’élevaient et s’éteignaient, s’éloignaient et se rapprochaient comme le bruit des vagues et des vents.

La porte s’ouvrit encore , et cette fois ce fut pour introduire un charmant personnage.

— Je vous attendais , chère Marie , dit la Reine , tendant les bras à la duchesse de Mantouc : vous avez eu plus de bravoure que nous toutes, vous venez parée . pour être vue de toute la cour.

— Je ne m’étais pas couchée, heureusement, répondit la jeune princesse de Gonzague en baissant les yeux, j’ai vu tout ce peuple par mes fenêtres. Oh ! madame , madame, fuyez ! je vous supplie de vous sauver par les escaliers secrets, et de nous permettre de rester à votre place ; on pourra prendre l’une de nous pour la Heine, et , ajouta-t-elle en versant une larme , je viens d’entendre des cris de mort. Sauvez-vous , madame ! je n’ai pas de trône à perdre ; vous êtes fille , femme et mère de rois, sauvez-vous, et laissez-nous ici.

— Vous avez à perdre plus que moi, mon amie, en . beauté, eu jeunesse et, j’espère, en bonheur, dit la Reine avec un sourire gracieux et lui donnant sa belle main à baiser. Restez dans mon alcôve, je le veux bien , mais nous y serons deux Le seul service que j’accepte de vous, belle enfant, c’est de m’apporter ici dans mon lit cette petite cassette d’or que ma pauvre Moltevillc a laissée par terre, et qui contient ce que j’ai de plus précieux.

Puis, en la recevant, elle ajouta li l’oreille de Marie :

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— S’il m’arrivait quelque malheur, jure-moi que tu la prendras pour la jeter dans la Seine.

— Je vous obéirai, madame , comme à ma bienfaitrice et comme à ma seconde mère, dit-elle en pleurant.

Cependant le bruit du combat redoublait sur les quais , et les vitraux de la chambre réfléchissaient souvent la lueur des coups de feu dont on entendait l’explosion. Le. capitaine des gardes et celui des Suisses firent demander des ordres par doua Stéphania.

— Je leur permets d’entrer, dit la princesse. Rangez-vous de ce côté , mesdames ; je suis homme dans ce moment, et je dois l’ètre. Puis, soulevant les rideaux de son lit , elle continua en s'adressant aux deux ofïiciers :

— Messieurs , souvenez-vous d’abord que vous répondez sur votre tête de la vie des princes mes enfants; vous le savez, monsieur de Guitaut?

— Je couche en travers de leur porte , madame ; mais ce mouvement ne menace ni eux ni Votre Majesté.

— C’est bien, ne pensez à moi qu 'après eux, interrompit la Reine , et protégez indistinctement tous ceux que l’on menace. Vous m’entendez aussi , vous , monsieur de Bassompicrre ; vous êtes gentilhomme; oubliez que votre oncle est encore à la Bastille, et faites votre devoir près des petits-fils du feu Roi son ami.

C’était un jeune homme d’un visage franc et ouvert.

— Votre Majesté, dit-il avec un léger accent allemand, peut voir que je n’oublie que ma famille , et non la sienne. Et il montra sa main gauche où il manquait deux doigts qui venaient d’être coupés.

— J'ai encore une autre main , dit-il en saluant et se retirant avec Guitaut.

La Reine émue se leva aussitôt, et, malgré les prières de la princesse de Guimené , les pleurs de Marie de Gonzague et les cris de madame de Chevreuse , voulut se mettre à la fenêtre, et l’cntr’ouvrit, appuyée sur l’épaule de la duchesse de Mantoue.

— Qu’entends-je ? dit-elle ; en effet , on cric : Vive le Roi!... Vive la Reine!...

Le peuple, croyant la reconnaître, redoubla de cris en ce moment , et l’on entendit : A bas le Cardinal ! Vive M. le Grand !

Marie tressaillit.

— Qu’avez-vous ? lui dit la Reine en l’observant ; mais , comme elle ne répondait pas , et tremblait de tout son corps, cette bonne et douce princesse ne parut pas s’en apercevoir, et, prêtant la plus grande attention aux cris du peuple et à ses mouvements , elle exagéra même une inquiétude qu’elle n’avait plus depuis le premier nom arrivé à son oreille. Une^heurc après , lorsqu'on vint lui dire que la foule n’attendait qu’un geste de sa main pour se retirer, elle le donna gracieusement et avec un air de satisfaction ; mais cette joie était loin d’être complète, car le fond de son cœur était troublé par bien des choses, et surtout par le pressentiment de la régence. Plus elle se penchait hors de la fenêtre pour se montrer, plus elle voyait les scènes ré voltantes que le jour naissant n’éclairait que trop : l’effroi rentrait dans son cœur h mesure qu’il lui devenait plus nécessaire de paraître calme et confiante , et son âme s’attristait de l’enjouement de ses paroles et de son visage. Exposée à tous ces regards, elle se sentait femme, et frémissait en voyant ce peuple qu’elle aurait peut-être

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bientôt à gouverner, et qui savait déjà demander la mort de quelqu’un et appeler ses reines.

Elle salua donc.

Cent cinquante ans après , ce salut a été répété par une autre princesse, comme elle née du sang d’Autriche, et Iteinc de France. La monarchie , sans base , telle que Richelieu l’avait faite , naquit et mourut entre ces deux comparutions.

Enfin , la princesse fit refermer ses fenêtres , et se hâta de congédier sa suite timide. Les épais rideaux retombèrent sur les vitres bariolées , et la chambre ne fut plus éclairée par un jour qui lui était odieux ; de gros flambeaux de cire blanche brûlaient dans les candélabres en forme de bras d’or, qui sortaient des tapisseries encadrées et fleurdelisées dont le mur était garni. Elle voulut rester seule avec Marie de Mantoue, et, rentrée avec elle dans l’enceinte que formait la balustrade royale , elle tomba assise sur son lit , fatiguée de son courage et de ses sourires , et se mit à fondre en larmes le front appuyé contre son oreiller. Marie, à genoux sur le marche-pied de velours , tenait l’une de ses mains dans les siennes , et , sans oser parler la première , y appuyait sa tête en tremblant ; car, jusquelà , jamais on n’avait vu une larme dans les yeux de la Reine.

Elles restèrent ainsi pendant quelques minutes. Après quoi la princesse, se soulevant péniblement, lui parla ainsi :

— Ne t’afflige pas , mon enfant , laisse-moi pleurer ; cela fait tant de bien quand on règne ! Si tu pries Dieu ‘pour moi , demande-lui qu’il me donne la force de ne pas haïr l’ennemi qui me poursuit partout , et qui perdra la famille royale de France et la monarchie par

son ambition démesurée ; je le reconnais encore dans ce qui vient de se passer, je le vois dans ces tumultueuses révoltes.

— Eh quoi ! madame , n’est-il pas à Narbonne ? car c’est le Cardinal dont vous parlez , sans doute ? et n’avez-vous pas entendu que ces cris étaient pour vous et contre lui?

— Oui , mon amie , il est h trois cents lieues de nous , mais son génie fatal veille à cette porte. Si ces cris ont été jetés, c'est qu’il les a permis; si ces hommes se sont assemblés, c’est qu’ils n’ont pas atteint l’heure qu’il a marquée pour les perdre. Crois-moi, je le connais , et j’ai payé cher la science de cette àme perverse ; il m’en a coûté toute la puissance de mon rang , les plaisirs de mon âge , les affections de ma famille , et jusqu’au cœur de mou mari ; il m’a isolée du monde entier ; il m’enferme à présent dans une barrière d’honneurs et de respects ; et naguère il a osé , au scandale de la France entière , me mettre en accusation moi-même ; on a visité mes papiers , on m’a interrogée ; on m’a fait signer que j’étais coupable et demander pardon au Roi d’uue faute que j’ignorais; enfin , j’ai dû au dévouement et h la prison , peut-être éternelle , d’un fidèle domestique *, la conservation de cette cassette que lu as sauvée. Je vois dans tes regards que tu me crois trop effrayée; mais ne t’y trompe pas, comme toute la cour le fait à présent , ma chère fille ; sois sûre que cet homme est partout, et qu’il sait jusqu’à nos pensées.

— Quoi! madame , saurait-il tout ce qu’ont crié ces

' 1! se nommait Laporte. Ni la crainte des supplices, ni l’es-* poir de l'or du Cardinal ne lui ai tachèrent un mot des secrets de la Reiue.

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gens sous vos fenêtres , et les noms de ceux qui les envoient ?

— Oui, sans doute, il le sait d’avance ou le prévoit ; il le permet , il l’autorise , pour me compromettre aux yeux du Roi , et le tenir éternellement séparé de moi ; il veut achever de m’humilier.

— Mais, cependant, le Roi ne l’aime plus depuis deux ans , c’est un autre qu’il aime.

La Reine sourit ; elle contempla quelque temps en silence les traits naïfs cl purs de la belle Marie, et son regard plein de candeur qui se levait sur elle languissamment ; elle écarta les boucles noires qui voilaient ce beau front , et parut reposer ses yeux et son aine en voyant cette innocence ravissante exprimée sur un visage si beau ; elle baisa sa joue , et reprit :

— Tu ne soupçonnes pas , pauvre ange , une triste vérité : c’est que le Roi n’aime personne^ et que ceux qui paraissent le plus en faveur sont les plus près d’être abandonnés par lui , et jetés à celui qui engloutit et dévore tout.

— Ah ! mon Dieu ! que me dites-vous?

— Sais-tu combien il en a perdu? poursuivit la Reine d’une voix plus basse, et regardant ses yeux comme pour y lire toute sa pensée et y faire entrer la sienne ; sais-tu la fin de ses favoris? T’a-t-on conté l’exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le couvent de mademoiselle de La Fayette , la honte de madame de Hautefort , la mort de Chalais ? Tous ont tombé devant un ordre de Richelieu à son maître , et , sans cette faveur que tu prends pour de l’amitié, leur vie eût été paisible; mais cette faveur est mortelle , c’est un poison. Tiens , vois cette tapisserie qui représente Sémélé; les favoris de Louis XIII

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ressemblent à cette femme; sou attachement dévore comme ce feu qui l’éblouit et la brûle.

Mais la jeune duchesse n’était plus en état d’entendre la Reine; elle continuait à fixer sur elle de grands yeux noirs , qu’un voile de larmes obscurcissait ; ses mains tremblaient dans celles d’Anne d’Autriche, et une agitation convulsive faisait frémir ses lèvres.

— Je suis bien cruelle , n’est-ce pas , Marie ? poursuivit la Reine avec une voix d’une douceur extrême , et en la caressant cotïime un enfant dont on veut tirer un aveu ; oh ! oui , sans doute , je suis bien méchante , notre cœur est bien gros; vous n’en pouvez plus, mon enfant. Allons , parlez-moi ; où en êtes-vous avec monsieur de Cinq-Mars ?

A ce mot, la douleur se fit un passage, et, toujours à genoux aux pieds de la Reine, Marie versa à son tour, sur le sein de cette bonne princesse , un déluge de pleurs, avec des sanglots enfantins et des mouvements si violents dans sa tête et ses belles épaules, qu’il semblait que son cœur dût se briser. La Reine attendit long-temps la fin de ce premier mouvement en la berçant dans ses bras comme pour apaiser sa douleur, et répétant souvent : Ma fille ! allons , ma fille ! ne t’afflige pas ainsi.

— - Ah ! madame, s’écria-t-elle, je suis bien coupable envers vous ; mais je n’ai pas compté sur ce cœur-là ! J’ai eu bien tort, j’en serai peut-être bien punie! Mais, hélas! comment aurais-je osé vous parler, madame? Ce n’était pas d’ouvrir mon âme qui m’était difficile ; c’était de vous avouer que j’avais besoin d’y (aire lire.

La Reine réfléchit un moment, comme pour rentrer en elle-même, en mettant son doigt sur ses lèvres.

— Vous avez raison , reprit-elle ensuite , vous avez

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