‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 31 sur 55 · ANCIEN MYSTÈRE · texte numérisé non relu

ANCIEN MYSTÈRE

Pendant cette môme matinée , dont nous avons vu les effets divers chez Gaston d’Orléans et chez la Reine, le calme et le silence de l’étude régnaient dans un ca-

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binet modeste d’une grande maison voisine du Palaisdc-Justice. Une lampe de cuivre d’une forme gothique y luttait avec le jour naissant , et jetait sa lumière rou geâtre sur un amas de papiers et de livres qui couvraient nne grande table; elle éclairait le buste de L’Hospital , celui de Montaigne , du président de Tliou l’historien, et du roi Louis XIII; une cheminée assez haute pour qu’un homme put y entrer, et même s’y asseoir, était remplie par un grand feu brûlant sur d’énormes chenets de fer. Sur l’un de ces chenets était appuyé le pied du studieux de Thou , qui , déjà levé , examinait avec attention les œuvres nouvelles de Descartes et de Grotius ; il écrivait , sur son genou , ses notes sur ces livres de philosophie et de politique qui faisaient alors le sujet de toutes les conversations ; mais en ce moment les Méditations métaphysiques absorbaient toute son attention ; le philosophe de la Touraine enchantait le jeune conseiller. Souvent, dans son enthousiasme , il frappait sur le livre en jetant des cris d’admiration ; quelquefois il prenait une sphère placée près de lui , et , la tournant long-temps sous ses doigts, s’enfoncait dans les plus profondes rêveries de la science; puis, conduit par leur profondeur à une élévation plus grande , se jetait à genoux tout à coup devant le crucifix placé sur la cheminée , parce que aux bornes de l’esprit humain il avait rencontré Dieu. En d’autres instants , il s’enfonçait dans les bras de son grand fauteuil de manière à être presque assis sur le dos , et , mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait dans sa tète la trace des raisonnements de René Descartes , depuis cette idée de la première méditation.

— «Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, savoir ; que nous ouvrons les

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yeux , remuons la tète , étendons le bras , ne sont que de fausses illusions... »

Jusqu’à cette sublime conclusion de la troisième :

— « Il ne reste à dire qu’une chose : c’est que , semblable à l’idée de moi même, celle de Dieu est née et produite avec moi dès lors que j’ai été créé. Et certes, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant , ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage. »

Ces pensées occupaient entièrement l’ànie du jeune conseiller, lorsqu’un grand bruit se fit entendre sous ses fenêtres; il crut que le feu d’une maison excitait ces cris prolongés, et se hâta de regarder vers l’aile du bâtiment occupée par sa mère et ses sœurs; mais tout y paraissait dormir, et les cheminées ne laissaient même échapper aucune fumée qui attestât le réveil des habitants : il en bénit le ciel ; et , courant à une autre fenêtre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits se presser vers les rues étroites qui mènent au qua>. Après avoir examiné cette cohue de femmes et d’enfants, l’enseigne ridicule qui les guidait, et les grossiers travestissements des hommes : — C’est quelque fête populaire ou quelque comédie du carnaval, se ditil ; et , s’étant placé de nouveau au coin de son feu , il prit un grand almanach sur la table et se mit à chercher avec beaucoup de soiu quel saint on fêtait ce jourlà. Il regarda la colonne du mois de décembre, et, trouvant au quatrième jour de ce mois le nom de Sainte-Barbe , il se rappela qu’il venait de voir passer des espèces de petits canons et caissons , et, parfaitement satisfait de l’explication qu’il se donnait à luimême, se hâta de chasser l’idée qui venait de le distraire, et se renfonça dans sa douce étude, se levant seulement

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quelquefois pour aller prendre un livre aux rayons de sa bibliothèque ; et , après y avoir lu une phrase , une ligne, ou seulement un mot, le jetait près de lui sur sa table ou sur le parquet, encombré ainsi de papiers qu’il se gardait de mettre à leur place, de crainte de rompre le fil de ses rêveries.

Tout à coup on annonça , en ouvrant brusquement sa porte, un nom qu’il avait distingué parmi tous ceux du barreau , et un homme que ses relations dans la magistrature lui avaient fait connaître particulièrement.

— Eh! par quel hasard, à cinq heures du matin, vois-je entrer M. Fournier? s’écria-t-il; a-t-il quelques malheureux à défendre , quelque famille à nourrir des fruits de son talent? a-t-il quelque erreur à détruire parmi nous, quelque vertu à réveiller dans nos cœurs? car ce sont là de ses œuvres accoutumées. Vous venez peut-être m’apprendre quelque nouvelle humiliation de notre parlement; hélas! les chambres secrètes de l’Arsenal sont plus puissantes que l’antique magistrature contemporaine de Clovis ; le parlement s’est mis à genoux, tout est perdu, à moins qu'il ne se remplisse tout à coup d’hommes semblables à vous.

— Monsieur , je ne mérite pas vos éloges , dit l’avocat en entrant accompagné d’un homme grave et âgé, enveloppé comme lui d’un grand manteau; je mérite au contraire tout votre blâme , et j’en suis presque au repentir , ainsi que M. le comte Du Lude , que voici. Nous venons vous demander asile pour la journée.

— Asile! et contre qui? dit de Thou en les faisant asseoir.

— Contre le plus bas peuple de Paris, qui nous veut

pour chefs, et que nous fuyons; il est odieux; la vue, l’odeur, l’ouïe et le contact surtout sont par trop blessés , dit M. Du Lude avec une gravité comique : c’est trop fort !

— Ah! ah! vous dites donc que c’est trop fort? dit de Thou fort étonné, mais ne voulant pas en faire semblant.

— Oui, reprit l’avocat ; vraiment, entre nous, M. le Grand va trop loin.

— Oui, il pousse trop vite les choses; il fera avorter nos projets, ajouta son compagnon.

— Ah! vous dites donc qu’il va trop loin? répondit , en se frottant le menton , de Thou toujours plus surpris.

Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne l’était venu voir , et lui , sans s’en inquiéter beaucoup , le sachant à Saint-Germain, fort en faveur, et ne quittant pas le Roi, était très-reculé pour les nouvelles de la cour. Livré à ses graves études , il ue savait jamais les événements publics que lorsqu’on l’y obligeait à force de bruit; il n’était au courant de la vie qu’à la dernière extrémité, et donnait souvent un spectacle assez divertissant à ses amis intimes par ses étonnements naïfs, d’autant plus que par un petit amour-propre mondain, il voulait avoir l’air de s’entendre aux choses publiques, et tentait de cacher la surprise qu’il éprouvait à chaque nouvelle. Celte fois , il était encore dans ce cas, et à cet amour-propre se joignait celui de l'amitié; il ne voulait pas laisser croire que Cinq -Mars y eût manqué à son égard, et, pour l’honneur même de son ami, voulait paraître instruit de scs projets.

— Vous savez bien où nous en sommes , continua l’avocat..,..

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— Oui, sans doute ; poursuivez.

— Lié comme vous l’êtes avec lui, vous n’ignorez pas que tout s’organise depuis un an...

— Certainement... tout s’organise... mais allez toujours...

— Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est dans son tort...

— Ah ! ah ! c’est selon ; mais expliquez-vous, je verrai....

— Eh bien ! vous savez de quoi on était convenu à la dernière conférence dont il vous a rendu compte ?

— Ah! c'est-à-dire.*, pardonnez-moi, je vois bien à peu près, mais remettez-nioi sur la voie....

— C’est inutile ; vous n’avez pas oublié sans doute ce que lui-même nous recommanda chez Marion de Lorme.

— De n’ajouter personne à notre liste , dit M. Du Lude.

— Ah ! oui , oui ! j’entends , dit de Thou ; cela me semble raisonnable, fort raisonnable, en vérité!

— Eh bien ! poursuivit Fournier, c’est lui-même qui a enfreint cette convention; car, ce matin, outre les drôles que ce furet d’abbé de Gondi nous a amenés , on a vu je ne sais quel vagabond capitav qui , pendant la nuit, frappait à coups d’épée et de poignard des gentilshommes des deux partis, en criant à tuetête : A moi, d’Aubijoux! tu m’as gagné trois mille ducats , voilà trois coups d’épéc. A moi , La Chapelle ! j’aurai dix gouttes de* sang en échange de mes dix pistoles; et je l’ai vu de mes yeux attaquer ces messieurs et plusieurs autres encore des deux partis, assez loyalement il est vrai, car il ne les frappait qu’en face et

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bien en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une impartialité révoltante.

— Oui , monsieur , et j’allais lui en dire mon avis , reprit Du Lude, quand je l’ai vu s’évader dans la foule comme un écureuil, et riant beaucoup avec quelques inconnus à figures basanées ; je ne doute pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l’ait envoyé, car il donnait des ordres à cet Ambrosio , que vous devez connaître , ce prisonnier espagnol, ce vaurien qu’il a pris pour domestique. Ma foi, je suis dégoûté de cela, et je vous prie de le dire à M. le grand-écuyer , en ami ; je ne suis point fait pour être confondu avec cette canaille. •

— Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort différent de l’affaire de Loudun. Le peuple ne fit que se soulever , sans se révolter réellement : dans ce pays c’était la partie saine et estimable de la population , indignée d’un assassinat, et non animée par le vin et l’argent. C’était un cri jeté contre un bourreau , cri dont on pouvait être l’organe honorablement, et non pas ces hurlements de l’hypocrisie factieuse et d’un amas de gens sans aveu , sortis de la boue de Paris et vomis par ses égouts. J’avoue que je suis très-las de ce que je vois, et je suis aussi venu pour vous prier d’en parler à M. le Grand.

De Thou était fort embarrassé pendant ces deux discours, et cherchait en vain à comprendre ce que Cinq- Mars pouvait avoir à démêler avec le peuple, qui lui avait semblé se réjouir : d’un autre côté, il persistait à ne pas vouloir faire l’aveu de son ignorance ; elle était totale cependant, car la dernière'fois qu’il avait vu son ami , il ne parlait que des chevaux et des écuries du Roi , de la chasse au faucon et de l’importance du grand-veneur dans les affaires de l’État, ce qui ne

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semblait pas annoncer de vastes projets où le peuple pût entrer. Enfin il se hasarda timidement à leur dire :

— Messieurs , je vous promets de faire votre commission ; en attendant, je vous offre ma table et des lits pour lé temps que vous voudrez. Mais, pour vous dire mon avis dans cette occasion , cela m’est fort difficile. Ah çà! diles-moi un peu, on n’a donc pas fêté la Sainte- Barbe ce matin ?

— La Sainte-Barbe ! dit Fournier.

— La Sainte-Barbe ! dit Du Lude.

— Oui , oui , on a brûlé de la poudre ; c’est ce que veut dire M. de Thou , reprit le premier en riant. Ah ! c’est fort drôle ! fort drôle ! Oui effectivement , je crois que c’est aujourd’hui la Sainte-Barbe.

Cette fois de Thou fut confondu de leur étonnement et réduit au silence ; pour eux , voyant qu’ils ne s’entendaient pas avec lui , ils prirent le parti de se taire de même.

Ils se taisaient encore, lorsque la porte s’ouvrit à l’ancien gouverneur de Cinq-Mars , l’abbé Quillet , qui entra en boitant un peu. Il avait l’air fort soucieux , et n’avait rien conservé de son ancienne gaieté dans son air et ses propos ; seulement son regard était vif et sa parole très-brusque.

— Pardon , pardon , mon cher de Thou , si je vous trouble sitôt dans vos occupations; c’est étonnant, n’estcc pas, de la part d’un goutteux? Ah! c’est que le temps s’avance ; il y a deux ans je ne boitais pas ; j’étais au contraire fort ingambe lors de mon voyage d’Italie : il est vrai que la peur donne des jambes.

En disant cela, il se jeta au fond d’une croisée, et, faisant signe à de Thou d’y venir lui parler, il continua tout bas :

— Que je vous dise , mon ami , à vous qui êtes dans leurs secrets : je les ai fiancés il y a quinze jours, comme ils vous l’ont raconté.

— Oui , vraiment ! dit le pauvre de Thou , tombant, ■ de Charybde en Scylla, dans un autre étonnement.

— Allons, faites donc le surpris 1 vous savez bien qui , continua l’abbé. Mais, ma foi , je crains d’avoir eu trop de complaisance pour eux , quoique ces deux enfants soient vraiment intéressants par leur amour ; j’ai peur de lui plus que d’elle; je crois qu’il fait des sottises, d’après l’émeute de ce matin. Nous devrions nous consulter là-dessus.

— Mais , dit de Thou très-gravement, je ne sais pas, d’honneur , ce que vous voulez dire. Qui donc fait des sottises ?

— Allons donc, mon cher , voulez-vous faire encore le mystérieux avec moi? C’est injurieux, dit le bon- .homme commençant à se fâcher.

— Non , vraiment ! Mais qui avez-vous fiancé ?

— Encore ? fi donc , monsieur !

— Mais quelle est donc cette émeute de ce matin ?

— Vous vous jouez de moi ! — Je sors, dit l’abbé en se levant.

— Je vous jure que je ne comprends rien à tout ce qu’on me dit aujourd’hui. Est-ce M. de Cinq-Mars?

— A la bonne heure , monsieur , vous me traitez en Cardinaliste ; eh bien ! quittons-nous , dit l’abbé Quillet furieux. Et il reprit sa canne à béquille , et sortit trèsvite sans écouter de Thou , qui le poursuivit jusqu’à sa voiture en cherchant à l’apaiser , mais sans y réussir , parce qu’il n’osait nommer sou ami sur l’escalier devant ses gens et ne pouvait s’expliquer. Il eut le déplaisir de voir s’en aller son vieux abbé encore tout en colère , et

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lui cria : — A demain, pendant que le cocher partait, et sans qu’il y répondît.

Il lui fut utile cependant d’ètre descendu jusqu’au bas des degrés de sa maison , car il vit des groupes hideux de gens du peuple qui revenaient du Louvre , et fut à même alors de mieux juger l’importance de leur mouvement dans la matinée ; il entendit des voix grossières crier comme en triomphe :

— Elle a paru tout de même, la petite Reine! — Vive le bon duc de Bouillon, qui nous arrive! Il a cent mille hommes avec lui , qui viennent en radeau sur la Seine. Le vieux Cardinal de La Rochelle est mort. — Vive le Roi ! vive M. le Grand !

Les cris redoublèrent à l’arrivée d’une voiture à quatre chevaux , dont les gens portaient la livrée du Roi , et qui s’arrêta devant la porte du conseiller. Il reconnut l’équipage de Cinq-Mars , h qui Amhrosio descendit ouvrir les grands rideaux , comme les avaient les carrosses de cette époque. Le peuple s’était jeté entre le marchepied et les premiers degrés de la porte , de sorte qu’il lui fallut de véritables efforts pour descendre et se débarrasser des femmes de la halle qui voulaient l’embrasser, en criant :

— Te voilà donc , mon cœur , mon petit ami ! Tu arrives donc , mon mignon ! Voyez comme il est joli , c’t’amour , avec sa grande collerette ! Ça n’vaut-i pas mieux que c’t’aulre avec sa moustache blanche ? Viens, mon fils , apporte-nous du bon vin comme ce matin.

Henri d’Effiat serra , en rougissant , la main de son ami, qui se hâta de faire fermer ses portes. Cette faveur populaire est un calice qu’il faut boire , dit-il en

entrant...

— Il nie semble , répondit gravement de Thou , que vous le buvez même jusqu’à la lie.

— Je vous expliquerai ce bruit, répondit Cinq-Mars un peu embarrassé. A présent , si vous m’aimez , habillez-vous pour m’accompagner à la toilette de la Reine.

— Je vous ai promis bien de l’aveuglement , dit le conseiller; cependant il ne peut se prolonger plus longtemps , en bonne foi. . . .

— Encore une fois , je vous parlerai longuement en revenant de chez la Reine. Mais dépêchez-vous; il est dix heures bientôt.

— J’y vais donc avec vous , dit de Thou en le faisant entrer dans son cabinet , où se trouvaient le comte Du Ludc et Fournier; et il passa lui-même dans un autre appartement.

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