‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 30 sur 55 · L ALCOVE · texte numérisé non relu

L ALCOVE

bien raison , Marie, c’est toujours le premier mot qu’il est difficile de nous dire , et cela nous perd souvent ; mais il le faut , et , sans cette étiquette, on serait bien près de manquer de dignité. Ah ! qu’il est difficile de régner! Aujourd’hui, voilà que je veux descendre dans votre cœur, et j’arrive trop tard pour vous faire du bien.

Marie de Manloue baissa la tête sans répondre.

— Faut-il vous encourager à parler? reprit la Reine ; faut-il vous rappeler que je vous ai presque adoptée comme ma fille aînée ; qu’après avoir cherché à vous faire épouser le frère du Roi, je vous préparais le trône de Pologne? faut-il plus, Marie? oui, il faut plus; je le ferai pour toi : si ensuite tu ne me fais pas connaître tout ton cœur, je t’ai mal jugée. Ouvre de ta main cette cassette d’or : voici la clef ; ouvre-la hardiment , ne tremble pas comme moi.

La duchesse de Mantoue obéit en hésitant, et vit dans ce petit coffre ciselé un couteau d’une forme grossière, dont la poignée était de fer et la lame très-ronillée; il était posé sur quelques lettres ployées avec soin, sur lesquelles étai tle nom de Buckingham. Elle voulut les soulever, Anne d’Autriche l’arrêta.

— - Ne cherche pas autre chose, lui dit-elle ; c’est là tout le trésor de la Reine... C’en est un , car c’est le sang d’un homme qui ne vit plus, mais qui a vécu pour moi : il était le plus beau, le plus brave, le plus illustre . des grands de l’Europe ; il se couvrit des diamants de la couronne d’Angleterre pour me plaire; il fit naître une guerre sanglante et arma des flottes, qu’il commanda lui-inême , pour le bonheur de combattre une fois celui qui était mon mari; il traversa les mers pour cueillir une fleur sur laquelle j’avais marché, et courut

le risque de la mort pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit en présence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus ? Oui , je te le dis à toi , je l’ai aimé, je l’aime encore dans le passé plus qu’on ne peut aimer d’amour. Eh bien ! il ne l’a jamais su , jamais deviné : ce visage, ces yeux ont été de marbre pour lui , tandis que mon cœur brûlait et se brisait de douleur ; mais j’étais Reine de France... ,

Ici Anne d’Autriche serra fortement le bras de Marie.

— Ose te plaindre à présent , continua-t-elle , si tu n’as pas pu me parler d’amour ; et ose te taire quand je viens de te dire de telles choses.

— Ah ! oui , madame , j’oserai vous confier ma douleur, puisque vous êtes pour moi....

— Une amie, une femme , interrompit la Reine ; j’ai été femme par mon effroi , qui t’a fait savoir un secret inconnu au monde entier ; j’ai été femme, tu le vois,

par un amour qui survit à l’homme que j’aimais

Parle , parle-moi , il est temps

— Il n’est plus temps , au contraire , reprit Marie avec un sourire forcé ; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours.

— Pour toujours! s’écria la Reine; y pensez- vous? et votre rang, votre nom, votre avenir, tout est-il perdu? Réserviez-vous ce désespoir à votre frère le duc de Rethel et à tous les Gonzague ?

— Depuis plus de quatre ans j’y pense et j’y suis résolue ; et depuis dix jours nous sommes fiancés

— Fiancés ! s’écria la Reine en frappant ses mains ; on vous a trompée, Marie. Qui l’eût osé sans l’ordre du Roi? C’est une intrigue que je veux savoir ; je suis sûre qu’on vous a entraînée et trompée.

Marie se recueillit un moment , et dit :

LALCOVE. 249

— Rien ne fut pius simple , madame , que notre attachement. .l’habitais, vous le savez , le \ieux château de Chaumont, chez la maréchale d’Effiat, mère de M. de Cinq-Mars. Je m’y étais retirée pour pleurer mon père, et bientôt il arriva qu’il eut lui-môme à regretter le sien. Dans cette nombreuse famille affligée, je ne vis que sa douleur qui fut aussi profonde que la mienne ; tout ce qu’il disait je l’avais déjà pensé , et lorsque nous vînmes à nous parler de nos peines, nous les trouvâmes toutes semblables. Comme j’avais été la première malheureuse, je me connaissais mieux en tristesse , et j’essayais de le consoler en lui disant ce que j’avais souffert, de sorte qu’en me plaignant il s’oubliait. Ce fut le commencement de notre amour qui , vous le voyez , naquit presque entre deux tombeaux.

— Dieu veuille, ma chère, qu’il ait une fin heureuse ! dit la Reine.

— Je l’espère, madame, puisque vous priez pour moi , poursuivit Marie ; d’ailleurs , tout me sourit à présent; mais alors j’étais bien malheureuse. La nouvelle arriva un jour au château que le Cardinal appelait M. de Cinq-Mars à l’armée ; il me sembla que l’on m’enlevait encore une fois l’un des miens , et pourtant nous étions étrangers. Mais .Al. de Bassompierre ne cessait de parler de* batailles et de mort ; je me retirais chaque soir toute troublée, et je pleurais dans la nuit. Je crus d’abord que mes larmes coulaient encore pour le passé; mais je m’aperçus que c’était pour l’avenir , et je sentis bien que ce ne pouvait plus être les mêmes pleurs, puisque je désirais les cacher.

Quelque temps se passa dans l’attente de ce départ ; je le voyais tous les jours, et je le plaignais de partir , parce qu’il me disait à chaque instant qu’il aurait voulu

vivre éternellement , comme dans ce temps-là , dans son pays et avec nous. Il fut ainsi sans ambition jusqu’au jour de son départ, parce qu’il ne savait pas s’il était... je n’ose dire à Votre Majesté.

Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant. . . <

— Allons ! dit la Reine , s’il était aimé , n’est-ce pas ?

— Et le soir, madame , il partit ambitieux.

— On s’en est aperçu en effet. Mais enfin il partit, dit Anne d’Autriche soulagée d’un peu d’inquiétude ; mais il est revenu depuis deux ans, et vous l’avez vu?...

— Rarement , madame , dit la jeune duchesse avec un peu de fierté, et toujours dans une église et en présence d’un prêtre, devant qui j’ai promis de n’être qu’à M. de Cinq-Mars.

— Est-ce bien là un mariage ? a-t-on bien osé le faire ? je m’en informerai. Mais , bon Dieu ! que de fautes ! que de fautes , mon enfant , dans le peu de mots que j’entends! Laissez-moi y rêver.

Et se parlant tout haut à elle-même , la Reine poursuivit, les yeux et la tête baissés, dans l’attitude de la réflexion :

— Les reproches sont inutiles et cruels si le mal est fait : le passé n’est plus à nous , pensons au reste du temps. Cinq-Mars est bien par lui-même brave , spirituel , profond même dans ses idées ; je l’ai observé, il a fait en deux ans bien du chemin , et je vois que c’était pour Marie... Il se conduit bien ; il est digne, oui , il est digne d’elle à mes yeux ; mais à ceux de l’Europe, non. Il faiit qu’il s’élève davantage encore ; la princesse de Mantoue ne peut pas avoir épousé moins qu’un prince. Il faudrait qu’il le fût. Pour moi, je n y peux rien ; je ne suis point la Reine , je suis la femme

l’ai. CO VE.

négligée du Roi. Il n’y a que le Cardinal, l’éternel Cardinal... et il est son ennemi, et peut-être cette émeute....

— Hélas! c’est le commencement de la guerre entre eux , je l’ai trop vu tout à l’heure.

— Il est donc perdu ! s’écria la Reine en embrassant Marie. Pardon, mon enfant, je te déchire le cœur ; mais nous devons tout voir et tout dire aujourd’hui; oui , il est perdu s’il ne renverse lui-môme ce méchant homme, car le Roi n’y renoncera pas; la force seule....

— Il le renversera , madame ; il le fera si vous l’aidez. Vous êtes comme la divinité de la France ; oh ! je vous en conjure ! protégez l’ange contre le démon ; c’est votre cause , celle de votre royale famille , celle de toute votre nation....

La Reine sourit.

— C’est ta cause surtout, ma fille , n’est-il pas vrai ? et c’est comme telle que je l’embrasserai de tout mon pouvoir; il n’est pas grand , je te l’ai dit ; mais tel qu’il est, je te le prête tout entier : pourvu cependant que cet ange ne descende pas jusqu’à des péchés mortels, ajouta-t-elle avec un regard plein de finesse; j’ai entendu prononcer son nom cette nuit par des voix bien indignes de lui.

— O madame , je jurerais qu’il n’en savait rien.

— Ah ! mon enfant , ne parlons pas d’affaires d’état, tu n’es pas bien savante encore; laisse-moi dormir un peu , si je le puis , avant l’heure de ma toilette ; j’ai les yeux bien brûlants, et toi aussi peut-être.

En disant ces mots, l’aimable Reine pencha sa tête sur son oreiller qui couvrait la cassette, et bientôt Marie la vit s'endormir à force de fatigue. Elle sc leva

252 CINQ-MABS.

alors, et s’asseyant sur un grand fauteuil de tapisserie à bras et de forme carrée , joignit les mains sur ses genoux , et se mit à rêver à sa situation douloureuse : consolée par l’aspect de sa douce protectrice, elle reportait * souvent ses yeux sur elle pour surveiller son sommeil , et lui envoyait , en secret , toutes les bénédictions que l’amour prodigue toujours à ceux qui le protègent; baisant quelquefois les boucles de ses cheveux blonds , comme si, parce baiser, elle eût dû lui glisser dans l’âme toutes les pensées favorables à sa pensée continuelle.

Le sommeil de la Reine se prolongeait , et Marie pensait et pleurait. Cependant elle se souvint qu’â dix heures elle devait paraître à la toilette royale devant toute la cour ; elle voulut cesser de réfléchir pour arrêter ses larmes , et prit un gros volume in-folio placé sur une table marquetée d’émail et de médailons : c’était V Aslrèe de M. d’Urfè, om ragc de belle galanterie, adoré des belles prudes de la cour. L’esprit naïf, mais juste de Marie, ne put entrer dans ces amours pastorales ; elle était trop simple pour comprendre les bergers du Lignon , trop spirituelle pour se plaire h leurs discours , et trop passionnée pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce roman lui en imposait tellement , qu’elle voulut se forcer à y prendre intérêt; et s’accusant intérieurement chaque fois qu’elle éprouvait l’ennui qu’exhalaient les pages de son livre , elle le parcourut avec impatience pour trouver ce qui devait lui plaire et la transporter : une gravure l’arrêta, elle représentait la bergère Astrée avec des talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s’élevant sur la pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Céladon , qui se no\ ait du désespoir d’avoir été reçu un peu froidement daus la matinée. Sans se

LALCOVE. 253

rendre compte des motifs de son goût et des faussetés accumulées de ce tableau , elle chercha , en faisant rouler les pages sous son pouce, un mot qui fixât son attention ; elle vit celui de dr uide. — Ah ! voilà un grand caractère , se dit- elle ; je vais voir sans doute un de ces mystérieux sacrificateurs dont la Bretagne, m’a-t-on dit, conserve encore les pierres levées ; mais je le verrai sacrifiant des homnes : ce sera un spectacle d’horreur; cependant lisons.

En se disant cela, Marie lut avec répugnance, en fronçant le sourcil , et pfesque en tremblant , ce qui suit :

« 1 Le druide Adamas appela délicatement les bergers Pimandrc, Ligdamont et Clidamant arrivé tout nouvellement de Calais : Cette aventure ne peut finir, leur dit-il , que par extrémité d’amour. L’esprit, lorsqu’il aime, se transforme en l’objet aimé ; c’est pour figurer ceci que mes enchantements agréables vous font voir, dans celte fontaine, la nymphe Sylvie que vous aimez tous trois. Le grand-prêtre Amasis va venir de Montbrison , et vous expliquera la délicatesse de celte idée. Allez donc, gentils bergers; si vos désirs sont bien réglés, ils ne vous causeront point de tourments ; et s’ils ne le sont pas, vous en serez punis par des évanouissements semblables à ceux de Céladon et de la bergère Galatée, que le volage Hercule abandonna dan ; les montagnes d’Auvergne, et qui donna sou nom au tendre pays des Gaules ; ou bien encore vous serez lapidés par les bergères du Lignon , comme le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un enchantement.... »

L’enchantement de la grande nymphe fut complet 4 Lisez VAslré.t (s’il e t possible).

sur la princesse, qui eut à peine assez de force pour chercher d’une main défaillante , vers la fin du livre, que le druide Adamas était une ingénieuse, allégorie, figurant le lieutenant-général de Montbrison , de la famille des Pag on ; ses yeux fatigués se fermèrent, et le gros livre glissa sur sa robe jusqu’au coussin de velours où s’appuyaient ses pieds, et où reposèrent mollement la belle Astrée et le galant Céladon, moins immobiles que Marie de Mantoue , vaincue par eux et profondément endormie.

Page 1