‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 43 sur 55 · I.F, TRAVAIL · texte numérisé non relu

I.F, TRAVAIL

— Dites-vous la vérité ? dit le cardinal d’un air sévère ; oui , car vous n’oseriez pas mentir avec moi. Comment l’avez-vous su ?

— Par les gens de sa suite, monseigneur; voici leurs rapports , ils comparaîtront.

Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta :

— Donc nous allons l’employer encore à juger nos conjurés , et ensuite vous en ferez ce que vous voudrez, je vous le donne.

Joseph , joyeux , reprit ses précieuses dénonciations, et continua :

— Son Éminence parle de juger des gens encore armés et à cheval ?

— Ils n’y sont pas tous. Lis cette lettre de Monsieur à Chavigny ; il demande grâce, il en a assez. Il n’osait même pas s’adresser à moi le premier jour , et n’élevait pas sa prière plus haut que les genoux d’un de mes serviteurs *.

Mais le lendemain il a repris courage , et m’a envoyé

1 A M. de Chavigny.

« Monsieur de Chavignv,

» Encore que je croie que vous n’ètes pas satisfait «le moy, et » que véritablement vous en ayez sujet, je ne laisse pas de vous » prier de travailler à mon accommodement avec Son Eminence, » et d’attendre cet effet de la véritable affection que vous avez » pour moy, qui, je crois, sera encore plus grande que voire » colère. Vous sçavez le besoin que j’ai que vous me tiriez de la » peine ou je suis. Vous l’avez déjà fait deux fois auprès de Son » Éminence. Je vous jure que ce sera la dernière fois que je vous » donnerai de pareils employs.

• Gaston d'Orléans. »

celle-ci à moi -môme \ et une troisième pour le Roi.

Son projet l’étouffait; il n’a pas pu le garder. Mais on ne m’apaise pas à si peu de frais, il faut une coufession détaillée , ou bien je le chasserai du royaume. Je lui ai fait écrire ce matin 2.

Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon , seigneur souverain de Sedan et général en chef des armées d’Italie , il vient d’être saisi par ses officiers au milieu de ses soldats, et caché dahs une botte de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins.

* A Son Excellence le Cardinal-Duc.

« Mon cousin ,

» Ce niesconnoissaiit M. le Grand est homme du monde le plus » coupable de vous avoir dépieu ; les grâces qu’il recevoit de Sa » Majesté m’ont toujours fait garder de lui et de tous ses arti- » fices ; mais c’est pour vous , mon Cousin , que je conserve mon

» estime et mon amitié tout entière Je suis touché d’un

» véritable repentir d’avoir encore manqué à la fidélité que je » dois au Roy, Monseigneur, et je prends Dieu à témoin de la » sincérité avec laquelle je serai toute ma vie le plus fidèle de » vos amis, et avec la mesme passion que je suis,

» Mon cousin,

» Votre affectionné Cousin ,

« Gaston. »

3 Réponse du Cardinal.

« Monsieub ,

« Puisque Dieu veut que les hommes ayent recours è une iit- » génue et entière confession pour être absous de leurs fautes en « ce monde, je vous enseigne le chemin que vous devez tenir » pour vous tirer de peine. V. A. a bien commencé, c’est à elle » d’achever. C’est tout ce que je puis vous dire. »

LE TRAVAIL

Ils s’imaginent avoir le camp tout entier à leurs ordres et il ne leur demeure attaché que les compagnies rouges; tout le reste, étant à Monsieur, n’agira pas, et mes régiments les arrêteront. Cependant j’ai permis qu’on eût l’air de leur obéir. S’ils donnent le signal à onze heures et demie, ils seront arrêtés au premier pas, sinon le Roi me les. livrera ce soir... IS 'ouvre pas tes yeux étonnés; il va me les livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s’est fait sans vous, Joseph, nous nous en passons fort bien; et pendant ce temps-là, je ne vois pas que nous ayons reçu de grands services de vous ; vous vous négligez.

— Ah ! monseigneur , si vous saviez ce qu’il m’a fallu de peines pour découvrir le chemin des messagers du traité ! Je ne l’ai su qu’en risquant ma vie entre ces deux jeunes gens...

Ici le Cardinal se mit à rire d’un air moqueur du fond de son fauteuil.

— Tu devais être bien ridicule et avoir bien peur dans celte boîte , Joseph , et je pense que c’est la première fois de ta vie que lu aies entendu parler d’amour. Aimes-tu ce langage-là , Père Joseph ? et , dis-moi , le comprends-tu bien clairement? Je ne crois pas que tu t’en fasses une idée très-belle.

Richelieu, les bras croisés, regardait avec plaisir son capucin interdit , et poursuivit du ton persifleur d’un grand seigneur qu’il prenait quelquefois , se plaisant à faire passer les plus nobles expressions par les lèvres les plus impures :

— Voyons, Joseph, fais-moi une définition de l’amour selon tes idées. Qu’est-ce que cela peut être? car enfin tu vois que cela existe ailleurs que dans les romans ; ce bon jeune homme n’a fait toutes ces petites conjurations

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que par amour. Tu l’as entendu toi-même de tes oreilles indignes. Voyons, qu’est-ce que l’amour? Moi d’abord, je n’en sais rien.

Cet homme fut anéanti , et regarda le parquet avec l’œil stupide de quelque animal ignoble. Après avoir cherché long-temps, il répondit enfin d’une voix traînante et nasillarde :

— Ce doit être quelque fièvre maligne qui égare le cerveau ; mais en vérité , monseigneur, je vous avoue que je n’y avais jamais réfléchi jusqu’ici, et j’ai toujours été embarrassé pour parler à une femme; je voudrais qu’on put les retrancher de la société , car je ne vois pas à quoi elles servent, si ce n’est à faire découvrir des secrets, comme la petite duchesse ou comme Marion de Lornie, que je ne puis trop recommander à Votre Éminence : elle a pensé à tout, et a jeté avec beaucoup d’adresse notre petite prophétie au milieu de ses conspirateurs. Nous n’avons pas manqué le merveilleux 1 cette fois ; comme pour le siège d’Hesdin , il ne s’agira plus que de trouver une fenêtre par laquelle vous passerez le jour de l’exécution.

— Voilà encore de vos sottises, monsieur, dit le Cardinal; vous me rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez ; je suis trop fort pour me servir du ciel; que cela ne vous arrive plus. Ne vous occupez que des gens que je vous donne ; je vous ai fait votre part tout à l’heure. Quand le grand-écuyer sera pris, vous le ferez juger et exécuter à Lyon. Je ne veux plus m’en mêler.

' En 1638,1e prince Thomas ayant fait lever le siège d’Hesdin, le Cardinal en fut très-peiué. Une religieuse du couvent du Mont- Calvaire avoit dit que la victoire serait au Roy, elle P. Joseph vouloit ainsi que l’on crût que le ciel protégeoit le ministère.

(. Mémoires pour l’histoire du Cardinal de Richelieu.)

LE TRAVAIL

Coite affaire est trop petite pour moi , c’est un caillou sous mes pieds, auquel je n’aurais pas dû penser si longtemps.

Joseph se tut ; il ne pouvait comprendre cet homme qui, entouré d’eunemis armés, parlait de l’avenir comme d’un présent à sa disposition, et du présent comme d’un passé qu’il ne craiguait plus. 11 ne savait s’il devait le croire fou ou prophète, inférieur ou supérieur à l'humanité.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment, et, heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manière à courir les risques de tomber, s’écria d’un air fort troublé :

— Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan, et il y a vu le camp en rumeur et vos ennemis à cheval...

— Ils mettront pied à terre ! monsieur, répondit Richelieu en replaçant son tabouret; vous me paraissez manquer de calme.

— Mais... mais... monseigneur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert?

— Laissez -le dormir, étaliez vous coucher vousmême , ainsi que Joseph.

— Monseigneur, une autre chose extraordinaire ! le Roi vient.

— En effet , c’est extraordinaire , dit le ministre en regardant l’horloge; je ne l’attendais que dans deux heures. Sortez tous deux.

Bientôt on entendit un bruit de bottes et d’armes, qui annonçait l’arrivée du prince ; on ouvrit les deux battants; les gardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi parut.

il marchait en s’appuyant sur une canne de jonc d’un

côté, et de l’autre sur l’épaule de son confesseur, le père Sirmond, qui se retira et le laissa avec le Cardinal ; celui-ci s’était levé avec la plus grande peine et ne put faire un pas au-devant du Roi, parce que ses jambes malades étaient enveloppées; il fit le geste d’aider le prince à s’asseoir près du feu, en face de lui. Louis XIII tomba dans un grand fauteuil garni d’oreillers, demanda et but un verre d’élixir préparé pour le fortifier contre les évanouissements fréquents que lui causait sa maladie de langueur, fit un geste pour éloigner tout le monde, et, seul avec Richelieu, lui parla d’une voix languissante :

— Je m’en vais , mon cher Cardinal ; je sens que je m’en vais à Dieu ; je m'affaiblis de jour en jour; ni l’été, ni l’air du Midi ne m’ont rendu mes forces.

— Je précéderai Votre Majesté, répondit le ministre; la mort a déjà conquis mes jambes, vous le voyez ; mais tant qu’il me restera la tête pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.

— Et je suis sûr que votre intention était d’ajouter : le cœur pour m’aimer, dit le Roi.

— Votre Majesté en peut -elle douter? répondit le Cardinal en fronçant le sourcil et se mordaut les lèvres, par l’impatience que lui donnait ce début.

— Quelquefois j’en doute , reprit le prince ; tenez , j’ai besoin de vous parler à cœur ouvert , et de me plaindre de vous à vous-même. Il y a deux choses que j’ai sur la conscience depuis trois ans : jamais je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret; et même, si quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions contraires à vos intérêts, c’eût été ce souvenir.

C’était là de cette sorte de franchise propre aux ca-

ractcrcs faibles, qui se dédommagent ainsi , en inquiétant leur dominateur, du mal qu’ils n’osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu’il avait couru un grand danger; mais il vit en même temps le besoin de confesser, pour ainsi dire , toute sa rancune; et, pour faciliter l’explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations qu’il croyait les plus propres à impatienter le Roi.

— Non, non, s’écria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous ne m’aurez pas expliqué ces deux choses qui me reviennent toujours à l’esprit , dont on me parlait dernièrement encore , et que je ne puis justifier par aucun raisonnement : je veux dire le procès d’Urbain Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse mère, et même contre sa cendre.

— N’est-ce que cela, sire? dit Richelieu ; sont-ce là mes seules fautes ? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait être soustraite aux regards de Voire Majesté par ses détails horribles et dégoûtants de scandale. Il y eut , certes, un art qui ne peut être regardé comme coupable à nommer magie des crimes dont le nom révolte la pudeur, dont le récit eût révélé .à l’innocence de dangereux mystères ; ce fut une sainte ruse i pour dérober aux yeux des peuples ces impuretés....

— Assez, c’en est assez, Cardinal, dit Louis XIII détournant la tète et baissant les yeux en rougissant; je ne puis en entendre davantage; je vous conçois, ces tableaux m’offenseraient; j'approuve vos motifs, c’est bon. On ne m’avait pas dit cela ; on m’avait caché ces vices affreux. Vous êtes- vous assuré des preuves de ces crimes?

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— Je les eus toutes entre les mains , sire ; et quant à la glorieuse reine Marie de Médicis , je suis étonné que Votre Majesté oublie combien je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l’avouer, c’est à elle que je dus toute mon élévation ; elle daigna la première jeter les yeux sur l’évêque de Luçon, qui n’avait alors que vingt-deux aus, pour l’approcher d’elle. Combien j’ai souffert lorsqu’elle me força de la combattre dans l’intérêt de Votre Majesté ! Mais comme ce sacrifice fut fait pour vous, je n’en eus et n’en aurai jamais aucun scrupule.

— Vous , à la bonne heure ; mais moi , dit le prince avec amertume.

— Eh ! sire, s’écria le cardinal, le Fils1 de Dieu luimême vous en donna l’exemple ; c’est sur le modèle de toutes les perfections que nous réglâmes nos avis ; et si les monuments dus aux précieux restes de votre mère ne sont pas encore élevés , Dieu m’est témoin que ce fut dans la crainte d’affliger votre cœur et de vous rappeler sa mort que nous en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m’est permis de vous en parler ! Je dirai moi-même la première messe à Saint - Denis , quand nous l’y verrons déposée , si la Providence m’en laisse la force.

Ici le Roi prit un visage un peu plus affable , mais

1 En 1039, le Roi consulta son conseil sur la supplique de sa. mère exilée pour rentier en France; Richelieu répondit :

« Qui peut douter qu'il ne soit permis à un prince de se sépater d’une mère pour des considérations importantes. .. Le Fils de Dieu n’a point fait difficulté de se séparer un temps de sa mère et de la laisser en peine quelques jours. La réponse qu’il fit à sa mère lorsqu’elle s’en plaignoit apprend aux roys que . ceux à qui Dieu a commis le soin du bien général d’un royaume doivent toujours le préférer à toutes les obligations particulières. >» (i Relations de M. de Fontrailles.)

LE TRAVAIL

toujours froid, et le Cardinal, jugeant qu’il n’irait pas plus loin pour ce soir dans la pei suasion , se résolut tout à coup à faire la plus puissante des diversions et attaquer l’ennemi en face. Continuant donc à regarder fixement le Itoi , il dit froidement :

Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma moi t ?

— Moi ? dit le Roi : on vous a trompé ; j’ai bien entendu parler de conjuration , et je voulais vous en dire quelque chose ; mais je n’ai rien ordonné contre vous.

— Ce n’est pas ce que disent les conjurés, sire; cependant j’en dois croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle que l’on se soit trompé. Mais quels avis daignez-vous me donner ?

— Je... voulais vous dire franchement, et entre nous, que vous feriez bien de prendre garde à Monsieur....

— Ah ! sire , je ne puis le croire à présent, car voici ;une lettre qu’il vient de m’envoyer pour vous , et il semblerait avoir été coupable envers Votre Majesté :méme.

Le Roi , étonné , lut :

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