CONDUITE INDIGNE DK CERTAINS ÉTRANGERS
moindre entrave au commerce des spiritueux, commerce si fatal à la moralité et à la santé publiques. N'ayant pas réussi , selon ses désirs, à ruiner le crédit des missionnaires évangéliques , il résolut de diviser la nation en faisant prêcher dans son sein une religion rivale : telle fut l'origine des missions catholiques romaines.
Charlton avait poussé si loin les injures contre les missionnaires, qu'à l'arrivée d'un certain capitaine Jones, ceux-ci demandèrent une enquête. Le consul exposa des griefs, mais en termes généraux ; il se refusa à rien formuler par écrit; quant aux accusations précises qu'on demandait , il n'en put donner aucune. Les missionnaires répondirent à des attaques si vagues par une circulaire nette et digne. Cette enquête fut pour eux, au dire de Jones, prévenu dès l'abord par leurs ennemis, « la plus parfaite, la plus complète et la plus triomphante des victoires. »
Quand le parti, bien à tort nommé libéral, vit que les capitaines étrangers, rebelles aux autorités du pays , rencontraient une résistance effective, sa rage ne connut plus de bornes. Les chefs durent instituer une garde
pour protéger tous ceux que les étrangers attaqueraient et construire des fortifications en cas de nouvelles attaques de la part de ces indignes baleiniers.
Cependant les missionnaires catholiques étaient arrivés. Rives était allé en France , s'était fait considérer comme un personnage important et avait exagéré la richesse de l'archipel. Au moyen de belles paroles, il s'était fait livrer une grande quantité de marchandises qu'il devait payer en arrivant à Havjraii. Des prêtres, des artisans, s'étaient joints à lui et un jésuite avait été nommé préfet apostolique des îles Sandv^rich, par le pape Léon XII. Personnes et marchandises arrivèrent aux îles ; mais Rives avait disparu : il avait pris passage sur un autre bâtiment, emportant tout l'argent qu'il avait touché; on ne sut jamais ce qu'il était devenu. Lorsque le capitaine du navire français vit qu'il ne pouvait vendre ses denrées , il débarqua ses passagers sans cérémonie, malgré la loi qui exigeait d'abord un permis de séjour, et s'éloigna. Les prêtres vécurent d'abord misérablement en compagnie des artisans.
C'étaient des hommes honorables, exemplaires dans leur vie privée ; mais les gouver-
neurs ne se souciaient nullement de les laisser prêcher et auraient vivement désiré leur départ. Que n'allaient-ils s'établir dans quelque île entièrement sauvage, où leur zèle et leur instruction auraient pu porter de bons fruits? Ils furent bientôt le jouet du misérable parti auquel tous les moyens étaient bons pour attaquer la mission évangélique. Charlton vit en eux des alliés pour ses desseins pervers, et ne s'aperçut pas qu'il préparait les voies à l'influence d'une nation rivale de la sienne.
Encouragés de la sorte, les prêtres résolurent de rester, avouant qu'ils n'avaient jamais obtenu l'autorisation nécessaire et même qu'ils n'avaient jamais voulu la demander. Bientôt ils ouvrirent une chapelle où la curiosité amena un certain nombre de visiteurs. La régente voulait punir les adhérents de la foi nouvelle; M. Bingham tâcha de l'en dissuader au nom du bon sens et de la charité chrétienne. « D'ailleurs, » ajouta-t-il, « il n'existe pas de loi sous le coup de laquelle ils puissent tomber. »
« Si fait, » repartit vivement la princesse : « l'ordonnance de 1819 défend qu'on rende un culte aux images des dieux ; or ce culte nou-
veau ressemble beaucoup à celui que nous avons abandonné. »
Jusqu'alors, les missionnaires avaient pu s'occuper uniquement d'instruire le peuple et d'édifier leurs ouailles; leur prédication avait été purement affirmative. Les progrès du prosélytisme romain la rendirent nécessairement plus agressive ; il fallut défendre la doctrine évangélique du haut de la chaire; il fallut écrire et répandre des traités de controverse. Le gouvernement prêta son concours aux pasteurs américains et il en résulta pendant quelque temps une union trop intime entre l'Eglise et l'Etat. Cependant les missionnaires furent toujours entretenus par le Comité de Boston; jamais l'Etat hawaiien ne salaria aucun culte.
On ne peut nier que les chefs, dans cette période de transition et d'ignorance, ne confondirent trop souvent le spirituel et le temporel. C'était là un résultat inévitable de leurs anciennes traditions. LMdée de mettre la vie d'un peuple en accord avec les principes de la morale chrétienne était bonne assurément; les moyens employés furent quelquefois mauvais et , comme toujours, on accusa les missionnaires de mesures auxquelles
ils étaient entièrement étrangers. En plus d'une occasion, ces anciens païens , accoutumés à faire de leur volonté une loi , oublièrent que la seule obéissance digne de ce nom est celle du cœur, et que pour être sincère et féconde, l'adhésion des consciences à une religion quelconque doit être joyeuse, libre et volontaire. Mais quelques années se seront à peine écoulées que nous assisterons à un progrès merveilleux. La liberté religieuse , c'est-à-dire la liberté de conscience et la liberté des cultes , aura passé dans les lois et dans les mœurs, et plus d'un gouvernement européen pourra envier sous ce rapport ce petit peuple de sauvages. Toutefois, au début, les principaux chefs virent les prêtres catholiques et leurs adhérents d'un œil toujours plus hostile, et l'on fit remonter jusqu'aux pasteurs évangéliques la responsabilité de rigueurs qu'ils déconseillèrent toujours. Il faut dire, à la décharge des prêtres français, qu'ils ne surent pas dès l'abord à quels vils personnages ils s'alliaient pour faire la guerre aux missionnaires américains. Tous les mécontents, quels que fussent leurs griefs, se confondirent dans les rangs du parti du désordre; de grossières pratiques païennes,
depuis longtemps oubliées, firèntde nouveau leur apparition ; l'œuvre chrétienne fut entravée de mille manières,
Sur ces entrefaites , le jeune roi , âgé de seize ans, fut déclaré majeur ; il avait fait de grands progrès dans l'étude, et son intelligence s'était beaucoup développée. Ce fut lui qui présida à l'ouverture d'un grand lieu de culte bâti à Honorourou par ordre du gouvernement. « J'ai bâti cette maison , » dit-il à haute voix; « je la donne à Dieu ; mon désir est que mes sujets obéissent aux lois de Dieu et apprennent à connaître sa Parole. »
Peu après, il proclama que le meurtre, le vol, le désordre des mœurs, la vente des liqueurs, le jeu et Tinfraction du sabbat, seraient punis par les lois , aussi bien de la part des natifs que des résidents étrangers.
Grande fut alors la colère de Charlton et de ses satellites. Les blancs sans mœurs voulaient bien que les lois fussent exécutées à leur profit contre les naturels; pour euxmêmes, ils ne voulaient être liés par aucune restriction quelconque. Les débits de liqueur étaient pour eux une source de richesse ; la loi des mœurs les gênait ; après avoir couru toute la semaine d'orgie en orgie, ils ne vou-
laient pas, disaient-ils, s*ennuyer le dimanche. Que les indigènes allassent leur chercher, au prix de fatigues inouïes et de périls extrêmes , le bois de sandal qui était un des principaux articles d'exportation^ peu leur importait ; étaient-ils chargés de veiller à la conservation de ces sauvages? L'abus de la boisson faisait de nombreuses victimes et hâtait la dépopulation de l'archipel. Bagatelle ! semblaient dire ces colons sans entrailles; suis-je le gardien de mon frère, jnoi?
Mais que le gouvernement se permît de faire travailler ces mêmes sauvages à la construction d'un temple, qu'on les obligeât à aller à l'école, qu'un jour sur sept des hommes dissolus fussent obligés d'interrompre le cours de leurs dégradantes folies, on criait à la tyrannie, à l'intolérance, à la cruauté.
Eh bien 1 pauvres victimes du fanatisme religieux , puisque vous étiez si malheureux aux îles Sandwich , pourquoi donc y restiezvousî Que n'alliez- vous porter votre indépendance aux îles Marquises ou dans l'archipel des Fidji? Là vous eussiez vécu libres et heureux; nulle voix importune ne vous eût conjuré de la part de Dieu d'abandonner votre vie déréglée ou cherché à réveiller en
VOUS de lointaines impressions d'enfance.
Là , c^était encore l'âge d'or du paganisme , la simplicité, l'innocence primitive, qui vous eût permis de vous livrer sans frein à vos penchants les plus dépravés 1
Nous avons dit que le consul anglais était un des plus fermes soutiens des ennemis de la mission. Voici un exemple de ses procédés envers les indigènes.
Une vache appartenant à un étranger avait dévasté plusieurs fois les plantations de quelques insulaires. Après avoir porté plainte inutilement à différentes reprises, un natifs dont la récolte avait été abîmée , tua la vache en question. Il avait le droit de son côté ; car une ancienne loi , dont les étrangers s'étaient souvent prévalu contre les naturels, l'autorisait à cet acte de justice sommaire. Cet homme n'eût certainement pas songé à se plaindre s'il s'était agi de sa vache et du champ d'un colon. Que fait Charlton? Il court, furieux, chez l'indigène, lui passe une corde au cou , l'attache à la selle de son cheval et part au triple galop. Le malheureux court aussi longtemps qu'il peut tenir debout ; enfin , il tombe ; Charlton continue à faire aller sa monture ventre à terrç.
MISSION CATHOLIQUE AUX ILES HAWAH. \ii
L'insulaire, traîné violemment sur les cailloux de la route, souffrait horriblement. Encore un moment de ce supplice d'un nouveau genre, et il expirait. Un de ses compatriotes parvint heureusement à couper la corde, et tandis qu'on rendait à l'infortuné, relevé plus mort que vif, les soins que réclamait son état , le consul et ses amis se promenaient en ville, la tête haute. La victime de leur cruauté n'était, en eflfet, qu'un sauvage, et sans doute ils ne s'étaient jamais demandé si un sauvage est peut-être aussi un homme.
C'est ce même Charlton qui, pour en imposer aux chefs , prétendait que toute loi nouvelle devait être préalablement soumise à l'approbation de l'Angleterre; que lui, consul, pouvait, si bon lui semblait, chasser les gouverneurs, déposer le régent, emprisonner la famille royale. Mais les chefs savaient à quoi s'en tenir ; ils connaissaient l'homme et sa lâcheté. Plusieurs de ces chefs, anciens ivrognes eux-mêmes, avaient mesuré les ravages de cette passion avilissante ; ils triomphèrent de l'opposition du consul en maintenant leurs lois prohibitives sur la fabrication et le débit des liqueurs fermentées.
On voit quels étaient les gens qui se plai-
gnaient de la prétendue oppression exercée sur les indigènes par les missionnaires américains. Mais qui mérite, en réalité , le nom de tyrans : ceux qui , toujours la menace à la bouche et se parant du nom de libéraux, ne songent qu'à satisfaire leur soif d'or et de plaisir, ou ceux qui dépensent leur vie tout entière pour arracher à un paganisme sanguinaire et dépravé et restituer à elle-même une malheureuse, population, décimée par ceux-là même qui se posent en libérateurs î
Parmi les chefs qui s'étaient plus ou moins alliés au parti de Charlton , il en était un du nom de Boki. Assez intelligent, et surtout fort ambitieux , il avait d'abord accueilli les missionnaires avec faveur , puis il était devenu leur ennemi. Il fut à cette époque le héros d'une tragique aventure dans laquelle il entraîna un grand nombre de personnes.
Un navire étranger, en rade à Honorourou, annonça qu'on avait découvert dans l'océan Pacifique une île extrêmement riche en bois de sandal. Personne n'avait encore songé à exploiter cette île; au dire des matelots, il y avait là de quoi faire une fortune colossale. Boki s'empara de cette idée, et cinq cents personnes se laissèrent prendre à ses pro-
messes séduisantes. La fleur de la jeunesse hawaiienne et dix colons étrangers s'embarquèrent avec lui. En vain on essaya de les détourner de cette folle entreprise; ils ne voulurent rien entendre; la soif du gain avait été excitée chez eux au point de devenir une véritable fureur. Mal équipés, mal approvisionnés, ils s'entassèrent à la hâte dans une embarcation insuffisante pour faire un long voyage dans ces régions tropicales. Sur le rivage, les parents se lamentaient, les femmes pleuraient et s'écriaient :
« Jamais, jamais, nous ne vous reverrons! »
Un bâtiment plus petit que le premier emporta cent soixante et dix-neuf nouveaux émigrants.
Ils touchèrent d'abord à Rotouma, une des Nouvelles-Hébrides. Boki traita les habitants avec la dureté d'un conquérant avide ; il les pressura par tous les moyens imaginables et les obligea à couper eux-mêmes pour lui du bois de sandal. Quand le Tameamea (c'était le nom de son navire) fut suffisamment chargé de ce bois précieux , Boki s^éloigna, devançant la seconde embarcation. Jamais on ne put savoir ce que lui et ses compagnons
iiO MISSION CATHOLIQUE AUX ILES HAWAII.
étaient devenus. Comme les Hawaiiens fumaient beaucoup, qu'ils étaient fort insouciants et qu'il y avait de la poudre à bord , on supposa que le bâtiment avait sauté en pleine mer. Quoi qu'il en soit, on n'en retrouva jamais le moindre vestige, et tout porte à croire que les malheureux passagers furent ensevelis tous ensemble dans les profondeurs du Grand-Océan.
L'autre embarcation , le Becket , arriva à Erromanga , y passa cinq semaines et rançonna les habitants de cette île. Une épidémie s'étant déclarée, les débris de l'expédition cinglèrent vers Oahou. La famine , l'ardeur d'un soleil tropical, une soif terrible dévoraient les bien-portants; les malades ne recevaient aucun soin. Qui eût passé à côté du Becket eût entendu des gémissements s'en échapper, douloureux, irrités, de plus en plus nombreux d'abord , ensuite de plus en plus faibles. Le navire avançait lentement, sous un ciel de plomb, suivi des cadavres qui marquaient son sillage ; bientôt ce ne fut plus qu'un charnier mouvant. Les blancs qui étaient à bord ne songèrent qu'à eux-mêmes ; au lieu de soulager les souflFrances de leurs compagnons d'infortune, ils les traitèrent
avec la dernière barbarie, allant jusqu'à jeter les malades à la mer. Leur infflme conduite exaspéra les naturels et le souvenir s'en conserva longtemps. Sur deux cent vingt-six passagers (on avait amené quarante-sept naturels de Retourna), vingt seulement revirent les îles Sandwich, et parmi eux huit étrangers, sur dix qui étaient partis. Cette horrible catastrophe répandit le deuil dans un grand nombre de familles et fut une terrible leçon pour plusieurs.
Malgré les lois restrictives, les papistes gagnaient du terrain. Non contents d'exercer un prosélytisme qui fait partie des droits naturels de tout homme convaincu, réserve faite du choix des moyens, ils se montraient de plus en plus hostiles au gouvernement.
Celui-ci fit preuve de peu de sagesse en imposant des emprisonnements et des amendes aux adhérents des prêtres catholiques, sous prétexte de délit d'idolâtrie. La fréquentation de la chapelle des jésuites était assimilée à l'exercice des rites païens. Leurs adeptes durent travailler aux routes , construire péniblement des murailles de pierre; parfois ils étaient mal logés et mal nourris. Après quatre récidives, on les employait aux plus vils
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travaux. Trente catholique», tant homme»
que femmes,, furent incorporés dans les rangs des malfaiteurs. Tous ces faits étaient fort regrettables assurément, et s'ils s'étaient passés dans un pays civilisé, on n'aurait pas de paroles pour exprimer son indignation.
Mais les missionnaires évangéliques, qu'on ne manqua point d'accuser à ce propos, n'y étaient pour rien. Au contraire, de l'aveu même des gouverneurs, ils conseillèrent constamment à ces derniers die ne pas sévir pour des délits religieux et de laisser chacun suivre en paix le culte de son choix. Peut-on s'étonner d'ailleurs que ces chefs absolus, à peine sortis du paganisme, se crussent chargés, en leur qualité de gouvernants, de la police religieuse? Neuf ans seulement les séparaient d'une époque où la moindre infraction au moindre de leurs caprices était suivie d'exécutions sanglantes; neuf ans, période bien courte dans la vie d'un homme, combien plus dans la vie d'une nation I S'il y a lieu de s'étonner, n'est-ce pas plutôt de l'adoucissement énorme que les mœurs avaient subi sous l'influence des vérités chrétiennes!
Finalement, comme les prêtres ne voulaient pas partir de bon gré^ on les embarqua pour
la Californie, aux frais de l'Etat; les artisans seuls restèrent aux îles.
« Nous les envoyons, » disait le gouverne^ment . « dans un pays où la religion est Ja même que chez eux. » Pour des barbares , il faut bien convenir que la mesure n'était pas trop cruelle.
A la mêm^e époque, leg officiera de l'un des chefs, voulant faire du ^sèle, entrèrwt dans des maisons particulières, eolevant les liqueurs sur le^ tables et saisissant les chevaux de ceux qui n'avaient pas observé le di^* manche. Après un relâchement momentané ., on en était venu à exagérer les lois. Il en résulta un certain décorum extérieur dont plusieurs prenaient secrètement leur revanche^ et une opposition croissante contre le gouvernement.
C'est alors que mourut la régente , aimée de ceux qui la connaissaient intimement, universellement respectée et admirée pour son intelligence. Sa foi simple se traduisait en actions. La veille de sa mort , faisant allusion à la coutume nationale de bâtir de nouvelles maisons pour la famille royale, en quelque point du territoire qu'elle se rendît : « Là où je vais , » dit-elle , « ma maison est
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prête. » Elle avait souvent prouvé aux missionnaires son attachement pour eux. Un jour, entre autres, l'un d'entre eux était menacé par de mauvais garnements; elle le fit venir, le prit par la main , lui montra le fort, les magasins de munitions et les soldats : « Tout cela est à moi , » dit-elle , « et nous périrons les uns et les autres avant qu'aucun mal vous atteigne. »
Après sa mort, la régence , qui était le second rang en pouvoir, passa à Kinau , l'une des veuves de Rio-Rio. C'était , comme la défunte, une femme énergique; hautaine, cruelle et dissolue avant sa conversion , ensuite ferme , consciencieuse , bonne et tempérante. Elle s'opposa à ce que le roi contractât de nouvelles dettes pour sa marine tandis que les dettes de son prédécesseur n'étaient pas encore payées.