‹ Cinquante années de la vie d'un peuple: ou Les Iles Sandwich transforméesChapitre 15 sur 26 · DËANIÈRË REVANCHE DU PAGANISME · texte numérisé non relu

DËANIÈRË REVANCHE DU PAGANISME

la réaction païenne porta longtemps des fruits amers. Il y eut des familles divisées pour jamais , des propriétés détruites , des santé ruinées , des gens estropiés pour le reste de leurs jours, sans compter les morts, qu'on ne pouvait rappeler à la vie.

Cette violente convulsion du paganisme, secondée il est vrai par des influences étrangères , fut aussi le dernier effort après lequel Fidolâtrie fut terrassée pour ne plus se relever.

Cependant , les prêtres catholiques avaient laissé derrière eux un parti assez puissant : les artisans remplissaient les fonctions de catéchistes. De nouveaux prêtres arrivèrent bientôt , taudis que Charlton restait en correspondance avec les premiers et préparait les voies pour leur retour. Ici se place une série d'événements , dans le détail desquels nous évitons d'entrer, et qui ne sont pas tous à l'honneur des nations civilisées ; il est impossible , toutefois , de les passer entièrement sous silence.

Une feuille hebdomadaire , rédigée par le parti hostile du gouvernement , travaillait l'opinion publique et répandait le bruit d'une affreuse persécution contre les catholiques.

Bientôt Tamiral Du Petit**Thouars exigea diverses satisfactions pour les soi-disant mauvais traitements endurés par les résidents français. L'amiral avouait , il est vrai , que deux des prêtres méritaient d'être renvoyés pour leur persistance à ne pas observer les lois du pays. Il fut décidé qu'un M. Dudoit s'établirait à Honorou^ou en qualité de consul français. En dépit des conventions passées , les prêtres restèrent et leur nombre fut même renforcé. Les chefs édictèrent à ce propos de nouvelles pénalités contre les partisans d'une doctrine qui s'était établie par la, force et avait causé des troubles nombreux. Alors intervinrent encore les missionnaires, pour faire comprendre aux chefs que toute persécution religieuse était insensée et coupable. Cette fois, leurs réclamations furent écoutées; en 1839, le roi publia un édit de tolérance , par lequel il préluda aux réformes plus complètes dont il devait donner le signal.

Les amiraux et les capitaines étrangers qui abordaient aux îles Sandwich sans connaître les missionnaires américains étaient presque toujours prévenus contre eux par les scéléjrats dont nous avons plusieurs fois signalé

les ténébreuse menées. C'est ce qui arriva au capitaine Laplace. Il vint , avec force menaces , sommer le gouvernement de donner un terrain à Honorourou pour la construction d'une église catholique ; il se plaignait , en outre, de mauvais traitements exercés contre des résidents français. Notez bien qu'il y avait en tout quatre résidents français, et qu'aucun d'eux ne s'était jamais plaint. Laplace exigeait, de plus, 20,000 dollars à titre de garantie et la libre entrée des eaux-de-vie françaises. En cas de refus, il menaçait de commencer immédiatement les hostilités. « Ce serait, » disait-il, « une guerre d'extermination ; on n'épargnerait ni homme, ni femme, ni enfant; le fer et le feu se promèneraient d'un bout de l'archipel à l'autre. » Ces menaces étaient-elles sérieuses? On aime à en douter ; mais on rougit, quand on est Français , de penser qu'il s'est trouvé un officier de la marine française pour les formuler. Laplace offrait asile à son bord , en cas de guerre , à tous les étrangers qui voudraient s'y réfugier. « Je ne comprends pas, dans cette classe, » ajoutait-il (et ici nous retrouvons les inspirations des vauriens étrangers, perpétuels ennemis de la mission).

« des individus qui , nés à ce qu'on prétend aux Etats-Unis, forment une partie du clergé protestant du chef de cet archipel , dirigent ses conseils, influencent sa conduite et sont les vrais auteurs des insultes qu'il a faites à la France » (Rappelons-nous qu'il y avait quo/^ tre Français aux îles Sandwich). «Pour moi, ils font partie de la population native et doivent subir les conséquences malheureuses de la guerre qn^ils auront attirée sur ce pays. »

Cependant le port était bloqué , tandis qu'à rintérieur on prenait les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité publique. Le consul anglais, absent lors de Tarrivée du capitaine Laplace , se vit pris dans ses propres pièges ; il éprouva un violent dépit en voyant que toutes ses peines n'avaient abouti qu'à fortifier l'influence française. La position des missionnaires américains était fort grave , au milieu des menaces de pillage et de mort auxquelles eux et leurs familles étaient en butte ; ils restèrent calmes et dignes , confiants en Dieu qui pouvait les délivrer, et qui les délivra en effet.

Le gouvernement hawaiien, incapable de soutenir avantageusement la lutte, fit des avances pour obtenir la paix, et les 20,000 dol-

lars exigés comme garantie, mais qu'on ne rendit jamais, furent portés à bord. Laplace descendit sur le rivage et fit célébrer une messe militaire dans un bâtiment appartenant au roi. En vain ce dernier demanda le temps de la réflexion et fit des objections sur la partie du traité concernant la libre entrée des spiritueux; Laplace fut inexorable. En vain on iui représenta le tort que ferait aux habitants des îles tout encouragement à la boisson ; qu'importait au représentant des nations civilisées ? « La civilisation , » disait-il , « dévore le sauvage. » Ainsi , notre artillerie menaçante obligea le gouvernement hawaiien , qui avait pris de si louables mesures contre l'ivresse, à laisser importer chez lui nos vins et nos liqueurs. Mais de ces deux hommes , dont l'un pointe ses canons sur une population inoflfensive pour la forcer à accepter ses produits, dont l'autre objecte à l'introduction de ces mêmes produits parmi ses sujets au nom de l'hygiène et de la morale publique , lequel est le sauvage ? De ces deux procédés , la violence et la persuasion , lequel appartient au barbare, lequel à l'homme civilisé? Et si bientôt on désigna par le même nom Teau-de-vie et les Français , si ce nom

devint une injure que les enfants mêmes se lançaient les uns aux autres , n'était-ce pas la juste punition de notre odieux mépris du droit (1) î

Plus tard (en 1842) un autre capitaine français , nommé Mallet , fit valoir de nouvelles exigences , mais de telle nature qu'elles ne pouvaient provenir de lui. Elles devaient nécessairement lui avoir été dictées par les

(1) Si nous relevons ces faits avec une légitime indignation» ce n'est certes pas que nous croyions les marins français plus coupables que d'autres l'ont été en pareil cas, et nous stigmatisons la conduite du consul anglais Charlton, tout aussi bien que celle du capitaine français Laplace ; si l'un introduisit Teau-de-vie, l'autre en favorisala vente par les moyens les plus abominables. Voyez chap. V, page 101. Certains baleiniers américains eurent une conduite indigne. Malheureusement il n'est guère de nation dont la politique soit inspirée, par les principes de l'Evangile. La spoliation des indigènes, les violences, les cruautés commises envers des populations inoflfensives et sur lesquelles on n'a que le droit du plus fort, sont le fait de la plupart des nations civilisées qui ont une marine. On sait, en particulier; quel fléau est pour la Chine l'opium importé par les Anglais. Aux îles Sandwich, les ennemis des indigènes étaient un ramassis de toute sorte d'étrangers dont un très-petit nombre appartenait à la France. Mais les fautes de nos compatriotes nous affligent d'une manière plus sensible que celles des autres peuples, tout comme les fautes de nos enfants nous causent plus de chagrin que les fautes des enfants d'autrui.

étrangers de tout pays , hostiles aux missionnaires, qui résidaient dans l'archipel* On prétendit de nouveau, faussement cette fois encore^ que les prêtres catholiques avaient été en butte à diverses insultes , et l'on demandait à titre de réparation:

1<> Qu'une école normale catholique fût immédiatement ouverte et le terrain nécessaire à sa construction donné par le gouvernement;

2* Que les écoles catholiques fussent placées sous le contrôle exclusif des prêtres;

3* Que personne qu'eux n'eût à se mêler des mariages de leurs néophytes ;

4** Que nul catholique n'eût de corvée à faire pour la construction d'écoles oû d'églises prolestantes;

5^ Que le terrain accordé à la mission française pour s'y établir devînt sa propriété, et qu'une certaine étendue de terre y fût ajoutée pour l'évêque de Nilopolis et ses successeurs.

La réponse du roi fut ferme et digne. Il dit que la tolérance la plus complète existait pour tous les cultes depuis l'édit de 1839;

Que les prêtres catholiques pouvaient ouvrir un séminaire, si bon leur semblait ;

136 RELATIONS DU GOUVERNEMEiNT HAWAIIEN.

Que les écoles étant une institution civile et non une entreprise de secte, tout homme moral et suffisamment instruit pouvait obtenir, un diplôme d'instituteur; mais les missionnaires protestants , pas plus que les prêtres catholiques, n'avaient le droit de délivrer ces brevets ;

Que le mariage aussi était un contrat civil et que nul ministre ne pouvait bénir un couple sans un certificat des autorités du pays.

Les lois, ajoutait le roi , avaient été faites pour le peuple hawaiien en particulier, et seul le gouvernement de ce peuple avait le droit de légiférer pour lui. Or ces lois permettaient à tous les citoyens incapables d'acquitter leurs impôts en argent de les payer au moyen de leurs bras. La nature du travail à fournir ne devait nullement les préoccuper.

Quant au terrain concédé à la mission française, il l'était au même titre que les terres des missionnaires américains et de tous les étrangers sans exception. A cette époque, le sol n'était jamais donné à titre de propriété et devait , au bout d^un certain temps , faire retour à l'Etat. Au reste il était inutile de discuter plus longtemps ; car des ministres

venaient d'être envoyés au roi Louis-Philippe, de la part de Tameamea^ pour négocier avec lui un traité nouveau.

Il faut maintenant revenir de quelques années en arrière pour nous rendre compte des changements opérés dans le gouvernement de l'archipel. Nous arrivons à des faits qui, pour s'être passés dans un pays qualifié de sauvage , n'en sont que plu9 dignes d^attention.

Page 1