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CHAPITRE V

Avenir des Canadiens -Français

Ce qu’il faut surtout remarquer chez le Canadien-Français, ce qu’il faut admirer en lui, c’est la croyance en son avenir, fondée sur la solidité de sa foi, la multiplication de sa race et le culte profond et ardent du passé. Cette persistance du souvenir de la mère-patrie, cet enthousiasme pour tout ce qui rappelle la vieille France, cette vénération pour tous ceux qui ont profondément gravé leur ncm dans son histoire, le Canadien-Français les possède au plus haut degré.

Faut -il rappeler à ce propos un épisode, trop peu connu, qui, pour d’autres, aurait peut-être été quelconque, mais qui, pour les descendants des compagnons de Champlain et de Maisonneuve, prit les proportions d’un événement historique : la visite au Canada, en 1855, du commandant Belvèze et de son navire, la Capricieuse.

Près d'un siècle s'était écoulé depuis le jour où le défaillant gouvernement de Rouis XV avait

abandonné le Canada à l’Angleterre, lorsque le bruit se îépanclit, sur les bords du Samt-Lau rent. qu’un navire de guerre français allait faire flotter le glorieux pavillon de la mère-patrie dans les eauc canadiennes. CeUe rumeur bientôt répandue de tous côtés fit une sensation profonde cnez les Canadiens-Français, qui se préparée nt à recevoir Leurs gens , venus de l’autre côté de l’Atlantique, comme on reçoit, après une iongue absence, de proches parents que l’on n’espérait plus guère revoir.

La visite du commandant Belvèze, sur la Capricieuse, qui eut un retentissement si considérable au Canada, avait pour but de renouer le passé au présent. La mission dont cet officier supérieur était chargé par le gouvernement de Napoléon III, fut le point de départ de l’établissement de relations officielles et commerciales suivies entre la France et le Canada.

Le commandant Belvèze avait reçu comme instructions de s’enquérir de la situation sur les rives du Saint-Laurent, en vue de créer un consulat général de France à Québec et d’obtenir la réduction de tarifs prohibitifs frappant un certain nombre de produits français à leur entrée sur le territoire de l’Amérique britannique du Nord.

C’est dans le courant de l’été de 1855, au moment où les drapeaux français et anglais se

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trouvaient réunis sous une impulsion unique devant Sébastopol, que le capitaine de vaisseau Belvèze, commandant la division navale de Terie-Neuve, se rendit au Canada à bord de la corvette la Capricieuse. Son arrivée à Québec fut saluée par des acclamations frénétiques de la population, restée si française, de la ville. Les autorités britanniques, comme les habitants, rivalisèrent d’empressement et de cordialité pour accueillir les marins de France. Les réceptions et les fêtes en leur honneur se succédèrent sans interiuption.

Dans son rapport à l’Empereur (i), le commandant Belvèze rend compte de toutes les marques de sympathie dont il fut l’objet avec ses officiera. En remontant le Saint-Laurent, la Capricieuse fut saluée, aux approches de Québec, par les ovations des habitants. Le long de la magnifique île d’Orléans, malgré une pluie battante, les habitants, tous d’origine française, saluèrent de leurs fenêtres, ou s’échelonnèrent sur le rivage pour acclamer le navire à son passage.

« Je ne connais guère, écrit le commandant Belvèze, que les bords de la Rivière de Gênes, du Bosphore, ou de la côte de Catalogne, à l’est de Barcelone, qui soient aussi gracieux que les

(i) La mission de la « Capricieuse » au Canada, par A. Salai- Gnac (A. Saines). ( Revue Française de l’ Etranger et des Colonies, 15 mars 1893.)

bords du Saint-Laurent ; des fermes et des villages, semblables à ceux des plus belles parties de la Normandie, se pressent pre'sque sans interruption sur le rivage, et, dans le fond, la forêt, couvrant d’une teinte d’un vert sombre les pentes régulièrement profilées de la montagne. Au mouillage de Québec, on est entouré par un des plus splendides panoramas du monde. »

Après les souhaits de bienvenue du gouverneur général, sir Edmund Head, et la visite à bord de la Capricieuse du maire de Québec et des membres de la municipalité, le débarquement officiel se fit le 14 juillet. Toute la population suivit le cortège jusqu’à l’hôtel du gouvernement. Les rues étaient pavoisées de drapeaux tricolores ; toutes les troupes sous les armes formaient la haie. Le gouverneur général reçut le commandant Belvèze entouré de toutes les autorités civiles et militaires et lui témoigna tout le plaisir que lui faisait la visite d’un navire de la flotte française.

La deuxième visite du commandant fut pour l’archevêque de Québec, Mgr Turgeon. Puis, se succédèrent sans interruption, les réceptions, fêtes, excursions, jusqu’au jour du départ pour Montréal.

La Capricieuse ne pouvant remonter le Saint- Laurent jusqu’à Montréal, un armateur, M. Baby, mit aussitôt un de ses bateaux à vapeur à

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la disposition du commandant Belvèze et de ses officiers. A Montréal, même enthousiasme qu’à Québec et même accueil, aussi cordial qu’empressé, pour les officiers français ; banquets et visites se succèdent, toujours mêlés de cette obligation d’écouter des discours et d’y répondre.

« Les Canadiens ont pris des Anglais un goût particulier pour ces sortes de manifestations. Dans une situation aussi délicate que la mienne, dit le commandant Belvèze, avec un gouverneur anglais qui pouvait en concevoir des craintes ou du dépit, avec une population d’origine française et catholique qui se livrait à l’enthousiasme de ses souvenirs, c’était un exercice ressemblant à un travail d’équilibriste, de rester suffisamment digne d’être entendu sans choquer quelques-unes des susceptibilités qui m’entouraient. »

Après le Bas-Canada-français, c’est vers le Haut-Canada-anglais que se dirige la mission. A Kingston, adresse, banquet, réception solennelle et cordiale. « Celle de Toronto l’a été davantage encore, et ce succès doit être noté, car c’est dans ces villes que se trouve l’esprit d’antagonisme le plus prononcé dans le sens anglais et protestant et une sorte d’hostilité contre le Bas-Canada...

« A Toronto, où je suis arrivé à dix heures du soir, la population s’était réunie à la munici-

CH. V. — AVENIR DES CANADIENS-FRANÇAIS Iig

P alité pour me recevoir, et le lendemain, à la présentation des adresses et au banquet, le maire a eu l’attention d’inviter l’évêque catholique français et de le placer à côté de moi. Mgr de Charbonnel considérait cette démarche comme une des plus audacieuses initiatives que pût prendre la municipalité au milieu de la population et de la société ardemment dissidente de Toronto. »

Mais alors, à l’époque de la guerre de Crimée, rien n’était trop beau entre alliés !

L,e commandant Belvèze continue sa marche triomphale, passe à Ottawa, qui devait, quelques années plus tard, devenir la capitale fédérale. Puis il revient à Montréal. Il visite le village de Saint-Vincent-de-Paul, sur l’Ottawa, près du Saut du Récollet.

« Ta population de ce canton, écrit-il, est entièrement française ; toutes les campagnes des environs avaient été abandonnées pour venir me faire accueil. J’y ai vu le couvent des Dames du Sacré-Cœur, où sont élevées les filles des meilleures familles de Montréal. A Saint-Vincent de Paul, on est en France : physionomie, langage formes affectueuses et sympathiques, tout y rappelle la patrie dont le souvenir est conservé dans ces campagnes avec un soin religieux. »

Enfin, le 25 août, la Capricieuse part de Québec pour Terre-Neuve, saluée, comme à son

G. DEMANCHE. — CANADA.

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arrivée, des plus vives et des plus sympathiques acclamations.

De commandant Belvèze a heureusement mené à bien la mission qui lui avait été confiée par le gouvernement impérial, et, dans le rapport qu’il adresse à son supérieur hiérarchique, il rend compte de ses impressions et de la situation générale du pays. Le résultat fut conforme aux espérances qui avaient été formées. Un consulat général fut établi à Québec et son premier occupant, M. Gauldrée-Boilleau, en prit possession en 185g.

D’autre part la question des tarifs douaniers fut solutionnée favorablement pour les intérêts des deux pays. Le Canada réduisit sensiblement les taxes douanières frappant certains produits français, notamment les spiritueux, et accorda la franchise pour d’autres produits. De son côté la France admit la libre importation sur son territoire des bois canadiens.

La visite de la Capricieuse eut le don d’exciter la verve des poètes canadiens. Quelques citations permettront de juger jusqu’à quel degré était cultivé le culte du souvenir et combien profonde était la sensation ressentie à l’occasion de ce mémorable événement.

C’est d’abord Octave Crémazie, qui s’exprime ainsi dans le Chant du Vieux soldat canadien (1) :

(1) Le Vieux soldat canadien , pièce composée en l’honneur de l’arrivée de la Capricieuse, Montréal, 1886.

. La France est revenue.

Au sommet de nos murs, voyez-vous dans la nue Son noble pavillon dérouler sa splendeur? Ah ! ce 'jour glorieux où les Français, nos frères , Sont venus, pour nous voir, du pays de nos pères , Sera le plus aimé de nos jours de bonheur.

Et dans Y Envoi aux Marins de la « Capricicieuse », il ajoute :

Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes , Où vous avez revu vos antiques Bretagnes, Au village, de vous parleront bien longtemps. Et quand viendra l’hiver et ses longues soirées , Des souvenirs français ces âmes altérées Bien souvent rediront le retour de nos gens î

Plus tard, Fouis Fréchette, dans la Légende d’un Peuple, commentant l’événement, s’écriera :

Du jour où notre fleuve, après un siècle entier „ Pour la première fois vit un vaisseau de France Mirer dans ses flots clairs son étendard altier , Ce jour-là, de nos bords, bonheur trop éphémère » Montait un cri de joie immense et triomphant : C’était l’enfant perdu qui retrouvait sa mère : C’était la mère en pleurs embrassant son enfant !

Saintes émotions ! — Quand villes et banlieues

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Illuminaient leurs tours, pavoisaient leurs maisons Au loin, sur un rayon de plus de trente lieues,

On voyait accourir, de tous les horizons,

Des vieillards, des enfants et des femmes timides. Qui, sac au dos, à pied sur les chemins rugueux, Venaient en essuyant leurs paupières humides. Revoir flotter au vent le drapeau des aieux.

Nos poètes chantaient la France revenue ;

Et le père, à l’enfant qu’ étonnait tout cela, Disait : — Ce pavillon qui brille dans la nue. Incline-toi, mon fils ! C’est à nous celui-là.

On voit, par ces citations, l’impression profonde produite par la visite de la Capricieuse. I^es articles des journaux et des diverses publications de langue française faisaient entendre une note encore plus vibrante. Même les Anglais prenaient part à ces démonstrations de sympathie, sans atteindre pourtant un pareil degré de lyrisme.

Après le récit épisodique de son voyage, le commandant Belvèze expose la situation économique du Canada. Il trace du Canadien d’alors le curieux portrait que voici :

« L/habitant d’origine française n’est pas possédé, comme le Haut-Canadien, de cette fièvre américaine qui le pousse sans cesse vers de nouveaux pays, vers de nouvelles aventures. Normand et Breton d’origine, il tient au sol et

à la ferme qui lui a été léguée par ses ancêtres j il émigre peu, se fait une existence de famille suffisamment commode et, fidèle à ses souvenirs d’origine, à sa langue et à sa religion, se défend peut-être un peu trop de cette ardeur d’innovation et de cette soif d’acquérir qui tourmente le Haut-Canadien déjà fortement américanisé.

Les tendances sédentaires se modifient un peu en ce moment ; elles marqueront néanmoins toujours d’un caractère très différent les deux nations.

« Il ne faudrait pas conclure de là que la misère pèse sur le Bas-Canadien ; rien de plus propre, de plus confortable que l’habitation du paysan dans ces villages quasi-normands. L’hospitalité s’y exerce de la manière la plus aimable ; il y a chez tous ces braves gens un souvenir de la vieille patrie, qui est touchant, et, pendant le séjour de la corvette, toutes ces populations ont voulu la visiter, disant dans leur langage naïf : Voilà nos gens revenus. La suppression de la tenure seigneuriale, l’instruction plus répandue, l’exemple enfin du Haut-Canada favoriseront l’activité et le progrès de l’agriculture et du travail dans le Bas-Canada où, néanmoins et à l’encontre d'un climat très rude, il s’est créé et se maintient une aisance très réelle. »

Le commandant Belvèze expose ensuite la

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situation politique, morale et religieuse du Canada.

A cette époque la confédération n’était pas encore établie. Le Bas-Canada (Québec) et le Haut-Canada (Ontario) avaient chacun leur parlement ; le siège du gouvernement était nomade : pendant quatre ans il était établi à Québec, et pendant quatre ans à Toronto.

« Aujourd’hui, le Canada jouit d’une grande liberté politique commerciale, et religieuse ; son mouvement progressif date de l’octroi de cette législation [extension des libertés publiques] et l’administration de lord Elgin a très heureusement développé les germes de prospérité que le pays renfermait. L’esprit d’antagonisme qui sépare les deux provinces n’est cependant pas encore éteint et on peut assurer qu’il ne le sera jamais. Rien, en effet, de plus dissemblable que ces deux populations.

« Dans le Haut-Canada, la race est presque exclusivement anglaise ; on y trouve à peu près toutes les sectes dissidentes si nombreuses aux États-Unis, et toutes plus ou moins animées de cette hostilité contre le catholicisme, qui fait qu’au cri de no popery, on les soulèverait toutes comme un seul homme. Le voisinage et les rapports journaliers avec les côtes américaines ont exercé une influence considérable sur les habitants du Haut-Canada. A l’activité, à l’esprit

d entreprise naturels à la race anglo-saxonne, sont venues se joindre l’ardeur et toutes les tendances avides et inquiètes de ce peuple matérialiste. Aussi le Haut-Canada, par ses mœurs, ses habitudes, ses idées d’avenir et ses espérances, par ses entreprises dans ses villes et dans ses campagnes, offre-t-il une bien plus grande ressemblance avec les états de l’Union qu’avec les colonies britanniques.

« Le Bas-Canada, au contraire, est de tous points l’antipode des États-Unis ; le peuple y est catholique, sédentaire, plein de bonté, peu porté aux aventures. La langue française, qui disparaît presque dans les villes, se maintient dans les campagnes ; la ferme des aïeux est encore celle des enfants ; on y pourvoit avec soin aux détails de la vie de famille et on ne rêve pas d’établissements lointains et nouveaux.

« De ces dispositions toutes françaises découle un résultat assez singulier et dont le gouverneur général n’a pas eu de peine à convenir avec moi : c’est que si l’Angleterre se trouvait avoir avec les États-Unis des difficultés susceptibles d’amener la guerre, elle serait d’abord abandonnée par le Haut-Canada, qui malgré sa parenté se jetterait dans l’Union, et elle trouverait, comme en 1812, son meilleur point d’appui dans la population franco-canadienne qu’elle a pourtant toujours traitée en marâtre et qui, aujourd’hui

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encore, il faut bien l'avouer, n’est qu’en seconde ligne dans ses prédilections. »

1/ opinion du commandant Belvèze a encore sa bonne part de vérité aujourd’hui. Malgré la politique de réciprocité pratiquée depuis et qui avait pour but d’établir une union douanière entre le Canada et les États-Unis, — politique qui d’ailleurs, ne prévalut pas — ce seront toujours les Canadiens-Français qui seront les derniers défenseurs, au Dominion, de la puissance britannique, si celle-ci était menacée par les Américains.

Us savent que leur avenii n’est pas du côté de l’union de leur pays avec les États-Unis, car union voudrait dire fusion et fusion ne saurait être autre chose qu’absorption. Or, ce n’est pas pour avoir lutté de toutes leurs forces, pendant la domination française, contre ceux qu’ils appelaient les « Bostonnais », que les Canadiens en arriveraient à cette extrémité qui aboutirait fatalement à la perte irrémédiable de leurs lois, de leur langue et de leur religion.

D’avenir, que sera-t-il pour les Canadiens- Français ?

Il sera ce que sera la natalité. Celle-ci deviendra la grande régulatrice de la progression française et l’immigration étrangère en fixera la proportionnalité. Si l’émigration des Canadiens- Français aux Etats-Unis pouvait être modérée

et canalisée vers l’ouest, quels résultats ne pourrait-on pas envisager en un temps relativement court !

Que l’on se reporte au lendemain du traité de 1763. A cette époque les Canadiens-Français n’étaient que 65.000, soumis au joug de l’étranger et privés de tous leurs droits. Non seulement ils ont reconquis tous ces droits aujourd’hui, mais encore ils sont devenus les égaux et les associés de leurs vainqueurs, grâce à cette belle natalité dont ils ont su tirer de si heureux effets. C’est ainsi qu’ils sont devenus plus de 2 millions et demi au Canada et plus de 1 million aux États-Unis.

Pourquoi les 110 à 1 15. 000 Canadiens de l’ouest, qui comme leurs aînés de 1763, ont pour eux là natalité et l’espace, et jouissent en plus de tous les droits civils et politiques, ne pourraient-ils pas prétendre à un aussi bel épanouissement ? Il se rencontre en outre chez eux une élite intellectuelle, une formation économique, une richesse industrielle et une puissance politique dont leurs aînés étaient entièrement privés. Avec des pareils atouts entre les mains, ils sont sûrs de pouvoir tenir un rang brillant dans la Confédération.

Celui qu’ils occupent n’est pas toujours en rapport avec leur situation dans le Dominion. Il en est ainsi notamment pour ce qui a trait

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aux fonctions publiques. Les Canadiens-Français ne tiennent pas, en effet, dans l’ordre politique, dans la magistrature, dans toutes les administrations, en un mot, une place en rapport avec leur nombre et leurs capacités. Leur langue n’a pas, dans ce pays officiellement bilingue, la part qui lui revient, surtout à l’école.

Il en est de même pour les fonctions électorales ; mais, dans ce domaine, la faute n’est imputable qu’aux seuls Canadiens, car, dans un pays où le suffrage fait loi, c’est au nombre que doit rester la victoire. Or, en maintes circonstances, les Canadiens-Français ont montré qu’ils ne savaient pas profiter de leur forte position pour se faire représenter par des hommes de leur race, de leur langue et de leur religion.

Cette remarque amène une petite digression sur le terrain électoral qui est un côté faible des Canadiens-Français.

Dans la province de Québec, lors de la création de la Confédération, une entente se fit sur la question de la représentation. Il fut convenu que les comtés, à majorité anglaise nommeraient sans conteste des députés de leur langue. Cet accord fut strictement exécuté. Mais qu’est-il advenu depuis un demi-siècle ? Dans presque tous ces comtés, la population britannique a disparu peu à peu et la majorité est devenue

française, souvent dans des proportions considérables. La situation s’est donc trouvée changée du tout au tout.

Malgré cela les Anglais ont émis la prétention de toujours représenter ces comtés, et les Canadiens-Français bons princes — le langage populaire autoriserait une expression plus démonstrative — ont admis ces prétentions. Il en résulte qu'aujourd’hui encore, sur les 65 députés québecquois du parlement fédéral, 12 sont de langue anglaise, représentant 9 circonscriptions où la majorité est de langue française, très française même, comme dans Richmond-Wolfe, où il n’y a que 6.000 Anglais en face de 35.000 Canadiens-Français. Cette situation se comprendrait à la rigueur si, dans les autres provinces il y avait réciprocité ; mais peut-on citer un seul Canadien-Français représentant une circonscription anglaise, même à infime majorité ?

Sur un point cependant la conscience nationale a fini par se révolter. Ce n’est pas toutefois dans le Québec que pareil acte d’énergie — et de justice — s’est produit, mais dans l’Ontario, dans le comté de Russell. Les électeurs, de ce comté représentés de toute éternité au parlement fédéral par un député de langue anglaise, ont voulu, lors de la retraite de ce dernier, faire choix d’un des leurs, ce qui semblait naturel dans une circonscription où les Canadiens-Français,

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forment plus de 80 % de la population. Malgré cela, un candidat anglais venu du dehors a cherché à s’imposer. Mais les Canadiens-Français ont refusé de l’accepter et ont enfin nommé un député de leur langue aux élections fédérales du 29 octobre 1925. Il en sera ainsi dans le Québec quand les Canadiens-Français le voudront.

En dehors du Québec, rares, bien rares sont les députés de langue française. En Nouvelle- Écosse, ils ne sont que quatre au parlement local et deux dans l’île du Prince-Édouard ; et ni l’une ni l’autre de ces provinces n’en envoie au parlement fédéral. Au Nouveau-Brunswick, il y a dix députés acadiens au parlement local et trois au parlement fédéral.

Dans Ontario, sept députés français provinciaux et six fédéraux (1). Au Manitoba, cinq provinciaux et un fédéral. En Saskatchewan, un député provincial et en Alberta, quatre ; mais ni l’une ni l’autre de ces provinces n’a de représentant français à Ottawa. Enfin, en Colombie, la représentation, au provincial comme au fédéral, est exclusivement anglaise.

Si l’on fait l’addition des députés de langue française à Ottawa, en dehors du Québec, on en

(1) Pour la première fois, sous le ministère conservateur éphémère de M. Meighen (juillet-septembre 1926) les Canadiens Français d’Ontario ont eu un des leurs, M. Morand, député d'Essex, comme membre du cabinet fédéral.

trouve tout juste dix, pas un de plus. Avec les cinquante-trois du Québec, le total ne se monte qu’à soixante-trois, sur deux cent quarante-cinq représentants, c’est-à-dire à peine le quart

Et comme la représentation du Québec, qui sert de base proportionnelle, est limitée invariablement à soixante-cinq députés, tandis que celle des quatre provinces de l’ouest, fixée actuellement à soixante-huit, s’augmentera après chaque recensement en raison du croît de la population, il en résulte que l’élément français au parlement fédéral perdra de plus en plus de son importance, si les provinces, autres que celle de Québec, ne lui envoient pas du renfort. Or ce renfort ne peut résulter que d’une extension de la population de langue française.

C’est dans le nouvel Ontario, c’est dans l’ouest, encore une fois, que doit se déverser le trop plein de la province de Québec, et cette dernière, loin d’en être diminuée, bénéficiera ainsi des soutiens créés autour d’elle. Confinés dans la province de Québec, les Canadiens Français finiront par y être enserrés ; si, au contraire, ils savent prendre du champ, ils trouveront au dehors des points d’appui précieux, qui ne pourront que se multiplier. Ce sera pour eux l’unique moyen, non seulement de maintenir leur influence à Ottawa, mais encore de ne pas la voir décroître progressivement.

L,e peuplement est donc la question primordiale qui s’impose aux Canadiens Français. « Emparons-nous du sol », disait le curé Eabelle aux Canadiens du Québec. Jamais parole ne fut plus politique, plus appropriée aux circonstances C’est le principe qui devrait prédominer à l’heure actuelle dans les possessions françaises de l’ Afrique du nord, car c’est par la possession du sol — les Canàdiens le sentent bien — que s’instaure la domination d’un pays.

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