‹ Cinquante ans dans l'église romaineChapitre 10 sur 20 · IX. L’éducation morale et religieuse du Collège · texte numérisé non relu

IX. L’éducation morale et religieuse du Collège

On rapporte que lorsque Virgile était sur son lit de mort, il fit appeler ses amis et les conjura de brûler son Enéide.

Ce poète païen, au moment de quitter la vie, regrettait amèrement d’avoir peint sous des couleurs si vives les amours d’Enée et de Bidon.

Quoique enveloppé des ténèbres du paganisme, Virgile, éclairé toutefois d’un de ces rayons de lumière que Dieu laisse tomber sur tout homme créé à son image, sentait qu’il avait péché en traçant ces lignes éloquentes, mais si brûlantes d’un feu qui n’est déjà que trop allumé dans tous les cœurs.

Eh bien, ces lignes qui faisaient rougir un païen, non seulement les prêtres de Rome nous les faisaient lire, mais ils nous obligeaient encore à les apprendre par cœur, dans leur college de Nicolet.

Pour donner une idée de l’éducation morale qu’on reçoit dans un collège catholique, il suffit de dire que d’un bout à l’autre de l’année, l’élève s’y trouve environné d’une atmosphère où l’on ne respire que le paganisme.

C’est chez les païens qu’on allait chercher presque exclusivement les modèles d éloquence que nous apprenions par cœur.

Il en était de même des modèles de sagesse*

d’honneur, de chasteté, de patriotisme, que l’on olfrait à notre admiration : c’était presque uniquement chez les peuples idolâtres qu’on allait les chercher.

Notre esprit était sans cesse occupé à admirer les chefs-d’œuvre que le paganisme nous a laissés. Virgile, Horace, Cicéron, Socrate, Homère, Tacite, Lycurgue, César, Xénophon, Démosthène, Alexandre, Lucrèce, Régulus, Brutus, Jupiter, Vénus, Mars, Minerve, Diane, etc., se pressaient tour à tour, et souvent à la fois, devant notre pensée, pour l’occuper, s’en emparer et la dominer.

Il est vrai que l’Église romaine nous présentait aussi, comme contre-poids, et pour nous attirer à elle, ses fables, ses doctrines et ses préceptes; mais tout cela nous semblait si visiblement emprunté au paganisme, et nous paraissait si nu, si froid, si dépouillé de poésie et de vérité, que si le paganisme ancien ne restait pas absolument le maître, il conservait, au moins, une large place dans les intelligences que le romanisme voulait lui ôter.

Pour nous faire aimer l’Église de Rome,

nos su-

péri eu r s comptaient sur les œuvres de Châteaubriand. Le Génie du Christianisme était le livre des livres qui devait dissiper tous nos doutes et nous attacher a la religion du pape. Mais cet auteur, souvent remarquable par la beauté de son style, détruisait par la faiblesse de sa logique le christianisme qu il voulait édifier. Au reste, il nous était facile de voir que cet auteur n était pas sincère et qu’il ne croyait pas lui-même ce qu’il nous disait.

Chateaubriand, De Maistre, et tous les écrivains catholiques dont on nous faisait lire les ouvrages cherchaient bien à nous démontrer que les dogmes, les piéceptes, les pratiques de l’Église romaine avaient été apportés du ciel par Jésus-Christ, ou confiés à cette Église par les Apôtres. Mais, quel que fût notre désir de les croire, combien ne nous sentions-nous pas troublés, humiliés, dans notre foi, en voyant que Tite-Live, Tacite, Cicéron, Horace, Homère, etc., nous montraient, jusqu’à l’évidence^, que la plupart de nos cérémonies, comme de nos dogmes religieux, avaient leurs racines et leur origine dans le paganisme !

Nos supérieurs, par exemple, nous avaient persuadés que les scapulaires, les médailles, l’eau bénite, nous seraient d’un grand secours pour combattre les tentations les plus dangereuses, comme pour éviter les malheurs les plus communs de la vie. Nous avions tous, par conséquent, pendus au cou, des scapulaires et des médailles que nous gardions avec le plus grand respect, que nous baisions même, matin et soir, avec l’affection la plus sincère. Quel ne fut pas notre désappointement lorsque nous vîmes dans nos auteurs grecs et latins que tous ces scapulaires et toutes ces médailles n’étaient qu’un reste du paganisme, et que les adorateurs de Jupiter, de

Vénus, de Diane, se croyaient comme nous à l'abri de tous les maux quand ils les portaient en l’honneur de leurs divinités !

Plus nous avancions dans l’étude de l’antiquité païenne, plus nous étions portés à croire que cette religion catholique, qu’on nous disait née au pied du Calvaire, n’était qu’une pâle et maladroite imitation du paganisme.

Par exemple, ce pape de Rome, qu’on nous présentait comme le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, ne ressemblait-il pas exactement au Pontifex Maximus de la grande république idolâtre de l’ancienne Rome? Notre pape n’avait-il pas conservé non seulement le nom, mais tous les attributs, le faste, l’orgueil, et même les habits du grand-prêtre des idoles?

Le culte des saints n’était-il pas absolument le même culte que celui des demi-dieux des temps passés ? Notre purgatoire ne se trouvait-il pas, presque mot pour mot. décrit par Virgile ? Nos prières à la Vierge et aux saints n’étaient-elles pas répétées par les idolâtres prosternés aux pieds des images et des statues de leurs dieux, absolument dans les mêmes termes dont nous nous servions devant les statues et les images dont nos temples étaient ornés ?

Notre eau bénite n’était-elle pas aussi employée par les idolâtres, et pour le même usage que parmi nous ?

Nous savions, par l’histoire, l’année où le magnifique temple consacré à tous les dieux avait été, sous le nom de Panthéon, bâti à Rome. Nous connaissions les noms des sculpteurs qui en avaient façonné les statues ; et aucune parole ne peut dire la honte que nous éprouvions en apprenant que, de

nos jours encore, sous les yeux et avec le consentement du pape, les catholiques Romains se prosternent dans le même temple, aux pieds des mêmes idoles, pour en obtenir les mêmes faveurs que les peuples païens !

Lorsque nous nous faisions les uns aux autres la question : «Quelle différence y a-t-il entre la religion de la Rome païenne et de la Rome d’aujourd hui ? » plus d’un écolier répondait hardiment «Le seul changement est dans les mots: les temples des idoles sont restés là; les idoles ont gardé leurs antiques places ; aujourd’hui, comme autrefois, l’encens brûle en leur honneur ; les peuples ont encore le front dans la poussière à leurs pieds, pour leur rendre les mêmes hommages, en implorer les mêmes bienfaits : seulement, au lieu d’appeler telle statue Jupiter, on l’appelle St. Pierre ; au lieu d’appeler telle autre Minerve, Diane, on l’appelle Marie, Lucie, Agathe, etc. C’est toujours la vieille idolâtrie,, parée d’un nom chrétien »

Je voulais être honnête et sincère catholique-romain. Ces discours, ces pensées me désolaient souverainement, d’autant plus que je ne trouvais rien dans ma raison qui pût en diminuer la force.

Malheureusement pour moi, plusieurs des livres que nos supérieurs nous mettaient dans les mains pour former et soutenir notre piété et affermir notre foi dans les dogmes de l’Église romaine, avaient, avec les histoires que j’avais lues dans la vie des dieux païens, une ressemblance qui vraiment m’épouvantait. Souvent les miracles que l’on attribuaii a I; sainte Vierge ne me semblaient qu’une reproduction des trucs et des tours de passe-passe dont les prêtres de Jupiter, de Vénus, de Minerve, se servaient pour

arriver à leurs fins et duper les adorateurs de ces fausses divinités.

Quelques-uns de ces miracles de la sainte Vierge et des saints égalaient, s’ils ne les surpassaient pas, en absurdité et en immoralité, tout ce que la mythologie nous rapporte de plus hideux à l’égard des divinités païennes.

Je pourrais citer des centaines de ces miracles qui désolaient ma foi et me faisaient rougir en secret, par les rapprochements que j’étais forcé de faire en comparant la Rome ancienne et la Rome moderne dans leurs cultes respectifs.

Je ne citerai que trois de ces miracles, rapportés dans un livre hautement approuvé par1 le pape, Les Gloires de Marie.

Premier Miracle.

«Les grandes faveurs accordées par la sainte Vierge à une religieuse appelée Béatrice, du couvent de Fronte-Rraldo, montrent combien elle est pleine de miséricorde pour les pécheurs. Le fait, est rapporté par Cérarius et par le Père Rho.

«Cette infortunée religieuse, ayant conçu une passion criminelle pour un jeune homme, se décida à laisser son couvent pour s’enfuir avec lui.

«Elle était la portière du couvent, et ayant déposé les clefs du monastère aux pieds d’une statue de la sainte Vierge, elle sortit hardiment; puis mena la vie d’une prostituée, pendant quinze ans, dans un lieu éloigné.

« Un jour, ayant rencontré par hasard le procureur de son couvent, et pensant qu’elle n’en serait pas reconnue, elle lui demanda des nouvelles de la sœur Béatrice.

«Je la connais bien, répondit cet homme: c’est une sainte religieuse, elle est la «Maîtresse des novices. »

« Elle resta interdite et confondue à ces paroles. Mais pour comprendre ce que cela voulait dire, elle changea d’habits, s’en fut au couvent et demanda la sœur Béatrice. A l’instant, la sainie Vierge lui apparut sous la forme de la statue aux pieds de laquelle elle avait déposé ses habits et ses. clefs, à son départ.

« La divine mère lui parla ainsi : « Béatrice,

sachez que pour conserver votre honneur, j’ai pris votre place et j’ai rempli vos fonctions depuis que vous avez laissé votre couvent. Ma fille, revenez à Dieu et faites pénitence, car mon fils vous attend encore. Essayez, par la sainteté de votre vie, de conserver la bonne réputation que je vous ai acquise. »

«Après avoir ainsi parlé, la sainte Vierge disparut. Béatrice rentra dans le monastère, reprit ses habits religieux, et, reconnaissante des miséricordes de Marie, elle mena la vie d’une sainte.»

Deuxième Miracle.

«Le Révérend père Nierenberg rapporte qu’il y avait dans une ville appelée Aragona, une fille noble et belle, appelée Alexandra, que deux jeunes gens aimaient passionnément. Un jour, emportés par la jalousie qu’ils avaient l’un contre l’autre, ils se battirent et s’entretuèrent. Leurs parents, furieux contre la fille auteur de tant de maux, la tuèrent, lui coupèrent la tête et la jetèrent dans un puits.

«Quelques jours après, St. Dominique, passant par là, fut inspiré de s’approcher du puits et de crier :

« Alexandra, venez ici ! » Aussitôt la tête de la défunte se plaça sur le bord du puits, et conjura St. Dominique d’entendre sa confession.

«Après l’avoir entendue, le saint lui donna la communion, en présence d’une grande multitude de monde; puis il lui commanda de dire pourquoi elle avait reçu une si grande faveur.

« Elle répondit qu’elle était en péché mortel lorsqu’on lui coupa la tête ; mais, comme elle était dans l’habitude de réciter le saint rosaire, la sainte Vierge lui avait conservé la vie.

«Cette tête, pleine de vie, resta deux jours sur le bord du puits en présence de beaucoup de monde ; et alors l’àme s’en fut en purgatoire.

«Mais, quinze jours après, l’âme d’Alexandra appa- Tut à St. Dominique, belle et brillante comme une étoile, et lui dit qu’un des moyens les plus certains d’arracher les âmes du purgatoire était la récitation du saint rosaire en leur faveur.»

Troisième Miracle.

«Une servante de Marie s’en alla un jour, prier dans une de ses églises, sans le dire à son époux ; et elle se trouva empêchée, par une horrible tempête, ■de revenir à la maison ce soir-là.

«Accablée par la crainte que son époux ne se mît en colère contre elle, elle se recommanda à Marie. Mais, à son retour, elle retrouva son mari plein de bonté pour elle.

«Après avoir questionné son mari à ce sujet, elle découvrit que pendant cette nuit-là même, la divine mère avait pris sa forme et ses traits, et avait pris sa place dans toutes les affaires de la maison.

«Elle raconta ce prodige à so;> mari, et tous les deux devinrent très dévoués à la sainte Vierge. » (« Gloires de Marie, » page 40.)

Ceux qui n’ont pas étudié dans un collège de R.ome auront de la peine à croire que c’est avec de pareilles sornettes que l’on cherchait à faire de nous des chrétiens. Mais n’est-ce pas profaner un saint mot que d’appeler du nom de christianisme la religion enseignée dans les collèges catholiques ?

Après avoir lu les nombreuses métamorphoses des dieux de l’Olympe, l’écolier sent en lui-même une pitié profonde pour les nations qui ont si longtemps vécu au milieu des ténèbres du paganisme ; il ne peut comprendre comment tant de millions d’hommes se soient si longtemps laissé tromper par des fables si grossières ; il tourne avec joie ses pensées vers le Dieu du Calvaire, pour en recevoir la lumière et la vie ; il éprouve le désir ardent de se nourrir et de se désaltérer des paroles tombées des lèvres de la grande victime.

Mais, voilà que le prêtre du collège s’interpose entre lui et le Christ ; et, au lieu de lui laisser manger le pain qui donne la vie, il lui offre, pour apaiser sa faim, des aliments souillés ; au lieu de le laisser s’abreuver aux sources des eaux qui coulent des fontaines de la vie éternelle, il ne lui présente, pour étancher sa soif, qu’une eau sale et infecte.

O grand Dieu ! vous savez combien j’ai souffert, pendant mes études, de me voir ainsi absolument privé de ce pain de vie de votre parole sainte !

Dans les dernières années de mes études, mes supérieurs me confiaient souvent la charge de bibliothécaire. Or, un jour de congé, pendant que tous les élèves étaient en promenade, je m’enter-

mai dans la bibliothèque, afin d’en examiner tous les livres.

Je ne fus pas peu surpris de voir que les ouvrages les plus propres à nous instruire étaient du nombre des livres défendus sur les tablettes de l’Index.

J’éprouvai une honte inexprimable lorsque je. vis que l’on ne mettait entre nos mains que les ouvrages les plus médiocres ; qu’on ne nous donnait à lire que les auteurs du troisième rang, si je puis m’exprimer ainsi, et dont tout le mérite était de flatter les papes et de cacher ou d’excuser leurs crimes.

Déjà plusieurs élèves, plus avancés que moi, m’avaient fait cette observation; mais je ne les avais pas crus: mon amour-propre me faisait espérer que j’étais aussi instruit qu’il était possible de l’être à mon âge; j’avais jusqu’alors repoussé l’idée que j’étais avec le reste des élèves victime d’un système incroyable d’abrutissement moral et intellectuel.

Parmi les livres que je trouvai à l’Index, je rencontrai une superbe Bible. Elle me parut de la même édition que celle dont la lecture m’avait fait passer des heures si délicieuses lorsque j’étais auprès de ma mère. •

Je la saisis avec la joie d’un avare qui retrouve son trésor perdu depuis longtemps. Je la portai à mes lèvres et la baisai avec respect; je la pressai sur mon cœur, comme on presse un ami dont on a été longtemps séparé.

Cette Bible me rappelait les heures les plus délicieuses de ma vie. J’en lus les divines pages jusqu’au retour des écoliers.

Le lendemain, M. Leprohon, notre directeur, m’appela dans sa chambre, après la récréation, et me dit : Tu as l’air bien préoccupé et bien triste aujourd’hui.

J’ai observé que tu es resté seul pendant que tous tes condisciples s’amusaient si bien. As-tu quelque peine, es-tu malade ?

Je ne saurais assez dire combien j’aimais et respectais cet homme vénérable: il était mon ami et mon bienfaiteur tout à la fois. Depuis quatre ans, c était lui, avec M. Moïse Brassard, qui payait ma pension au collège ; car il était survenu , entre l’oncle Dionne et moi un malentendu à la suite duquel il avait cessé de me soutenir.

En lisant la Bible, la veille, j’avais désobéi à mon bienfaiteur, M. Leprohon; car lorsqu’il m’avait donné la charge de la bibliothèque, il m’avait fait promettre de ne pas lire les livres qui étaient à l’Index. Il m en coûtait beaucoup de le contrister en lui avouant que j’avais manqué à ma parole; mais il m en coûtait bien plus encore de le tromper en lui cachant la vérité. Je lui répondis donc:

Vous avez raison de penser que je suis triste et inquiet depuis quelque temps. Je vous l’avoue, il y a une chose qui m’embarrasse singulièrement dans les règles par lesquelles vous nous gouvernez. Je n ai jamais voulu vous en parler; mais puisque vous voulez savoir le sujet de ma tristesse, je vais vous le dire.

Vous avez mis dans nos mains, non seulement pour les lire, mais pour les apprendre par cœur, des livres dont une partie, vous le savez, est inspirée par l’enfer; et vous nous défendez de lire Je seul livre écrit sous la dictée de l’Esprit de lumière et de sainteté.

Cette conduite de votre part et de la part de tous les supérieurs de collège, me trouble et me scandalise.

Vous le dirai-je? cette peur que vous avez de la

Bible ébranle ma foi et me fait craindre que nous ne fassions fausse route dans notre Église.

M. Leprohon me répondit :

— Voilà plus de vingt ans que je dirige ce collège, et je n’ai jamais entendu de la bouche d’aucun élève des remarques et des plaintes comme tu m'en fais aujourd’hui.

Ne crains-tu pas d’être la victime d’une illusion du démon, en occupant ainsi ton esprit d’une question si étrange et si nouvelle pour un écolier qui ne doit chercher qu’à obéir à ses supérieurs?

— Il se peut, lui répondis-je, que je sois le premier qui vous tienne ce langage, car il est probable que je suis le seul élève de ce collège qui ait lu la sainte Bible dans sa jeunesse. Je vous l’ai déjà dit, il y avait dans la maison de mon père une Bible qui disparut quelques jours après sa mort sans que j’aie jamais pu savoir ce qu’elle était devenue. Mais je puis vous assurer que la lecture de ce livre admirable m’a fait un bien qui dure encore. C’est donc parce que je sais, par ma propre expérience, qu’il n’y a aucun livre au monde aussi beau et aussi bon à lire, que je me trouve profondément affligé et même scandalisé par la peur que vous en avez.

Je vous l’avoue franchement, j’ai passé l’aprèsmidi à lire la Bible. J’y ai trouvé des choses qui ont fait plus de bien à mon âme que tout ce que vous m’avez fait lire depuis six ans.

Et si je suis triste aujourd’hui, c’est parce que vous m’approuvez lorsque je lis la parole du démon, et que vous me condamnez lorsque je lis la Parole de Dieu.

Mon supérieur me dit: Puisque tu as lu la Bible, tu dois savoir qu’il y a dans ce livre des choses

d une nature si délicate, qu’il ne convient pas à un jeune homme, encore moins à une jeune fille, de les lire.

Je vous comprends, lui répondis-je ; mais ces choses d une nature si délicate dont vous ne voulez pas que le bon Dieu nous instruise, vous savez bien que le démon nous en parle nuit et jour.

Or, quand le diable attire notre pensée vers une chose mauvaise et criminelle, c’est toujours pour nous la faire aimer et nous perdre.

Tandis que quand le Dieu de toute pureté nous parle sur des choses mauvaises, mais qu’il est à peu près impossible à l’homme de ne pas connaître, c’est toujours pour nous les faire détester et nous donner la force de les fuir.

Eh bien ! puisque vous ne pouvez pas empêcher l’esprit mauvais de nous parler afin de nous séduire de ces choses si délicates et si dangereuses, comment osez-vous défendre à Dieu de nous parler de ces mêmes choses dans le but de nous mettre en garde contre leurs séductions?

D’ailleurs, quand mon Dieu veut me parler luimême sur une question quelconque, où prenez-vous le droit d’empêcher sa parole, toujours sainte, de pénétrer jusqu’à moi?

Bien que l’intelligence de M. Leprohon fût aussi enveloppée que possible par les ténèbres de l’Église romaine, son cœur était néanmoins resté honnête

et droit. Et pendant que je le respectais et l’aimais comme un père, tout en différant d’opinion avec lui, il m’aimait aussi comme si j’eusse été son propre enfant.

Ma réponse tomba sur lui comme un coup de foudre : il pâlit, et je vis des larmes prêtes à couler de ses yeux. Il poussa un profond soupir, et, me

regardant pendant quelque temps d’un air préoccupé, il me dit, à la fin :

Mon cher Chiniquy, ta réponse et tes raisons sont d’une force qui m’épouvante ; si je n’avais que mes propres idées personnelles pour te réfuter, je ne saurais pas trop comment m’y prendre ; mais j’ai quelque chose de mieux que mes faibles pensées, j’ai la pensée de l’Église et de notre saint père le pape: ils ne veulent pas que nous mettions la Bible entre les mains de nos élèves.

Cela doit suffire pour mettre fin à ton trouble.

Obéir à ses supérieurs légitimes, en tout et partout, voilà la règle qu’un écolier chrétien comme toi doit toujours suivre ! Et si tu as manqué hier, j’espère que ce sera la dernière fois que l’enfant que j’aime plus que moi-même me causera cette peine !

En prononçant ces paroles, il se jeta dans mes bras, me pressa sur son cœur et m’arrosa de ses larmes, auxquelles se mêlèrent aussi les miennes.

Oui, mon Dieu ! je pleurai abondamment ! Mais vous le savez, Seigneur ! si le regret d’avoir contristé mon bienfaiteur et mon père m’arrachait ces larmes, en ce moment, je pleurais bien plus encore en pensant qu’il ne me serait plus permis de lire votre sainte Parole !

Si donc on me demande quelle éducation morale et religieuse nous recevions au collège, je demanderai, à mon tour : Quelle espèce d’éducation peuton recevoir dans une maison où l’on étudie durant sept ans, sans pouvoir obtenir la permission de lire 1 Évangile de Jésus-Christ? Les dieux du paganisme nous parlaient tous les jours par leurs apôtres et leurs disciples: Homère, Virgile, Pindare, Horace, etc.,

et le Dieu des chrétiens n'avait pas le droit de nous dire un seul mot!

Notre religion ne pouvait donc être qu’un paganisme déguisé sous un nom chrétien.

Ce qu on appelle christianisme dans un collège eu un couvent romain, n’est qu’un mélange de superstitions ridicules et puériles, de fables hideuses, de rêves insensés, que tous ceux qui ne parviennent pas à étouffer complètement la voix de leur raison ne peuvent accepter.

Un petit nombre font tout en leur pouvoir, pour ne croire que ce que le supérieur leur permet de croire, et ils y réussissent jusqu’à un certain point, ils ferment les yeux et se laissent conduire, absolument comme s’ils étaient aveugles!

Mais le plus grand nombre ne peut accepter le christianisme bâtard qu’on leur présente. Ils en observent bien les règles extérieures, afin d’avoir la paix; mais à peine sont-ils sortis du collège qu'ils s’en vont grossir l’armée des sophistes et des incrédules dont la France, l’Italie, l’Espagne, le Canada, tous les pays en un mot soumis à l’éducation du clergé romain, sont couverts.

Oui, je le dis le cœur navré de douleur, l’éducation morale et religieuse est absolument nulle dans un collège de l’Église romaine, parce qu’on en a expulsé le seul et unique fondement de toute morale et de toute religion : la Parole de Dieu ; on en a chassé la Bible !

X. L’éducation d’un enfant protestant dans le collège ou le couvent de Rome.

Les historiens du paganisme nous disent que souvent, pendant ces époques de ténèbres, on voyait

des parents dénaturés immoler leurs enfants sur les autels de leurs dieux sanguinaires, afin d’apaiser leur colère ou d’en obtenir quelque faveur.

Eh bien! nous voyons de nos jours une abomination plus grande encore: c’est le spectacle de parents chrétiens traînant leurs enfants dans les temples de Rome, aux pieds de ses idoles, sous le fallacieux prétexte de les y faire instruire !

Le païen n’ôtait à son enfant que la vie du corps; le chrétien lui arrache la vie de l’âme.

Le païen était conséquent: il croyait à la sainteté, à la puissance de ses faux dieux, il les pensait maîtres des destinées humaines, il croyait qu’ils disposaient à leur gré de la vie et de la mort.

Mais le protestant est-il honnête et conséquent lorsqu’il va immoler son enfant sur les autels du pape? Croit il à sa sainteté, à ses lumières? Croit-il à la mission que le prêtre de Rome s’arroge d’instruire, d’éclairer, de sauver le monde ? S’il y croit, pourquoi ne va-t-il pas honnêtement se jeter à ses pieds et grossir le nombre de ses disciples ? Pourquoi reste-t-il, comme un traître, sous le drapeau de la lumière, de la liberté et de l’Évangile?

Les protestants qui se rendent coupables de cette grande iniquité, donnent ordinairement pour excuse que les supérieurs du collège ou du couvent leur ont assuré que leurs convictions religieuses seraient respectées, et que rien ne serait fait pour ôter la religion de leurs enfants.

Mais nos premiers parents ne furent pas plus cruellement trompés par la parole séduisante du serpent, que les protestants ne le sont aujourd’hui par la parole trompeuse du prêtre et de la religieuse.

J avais moi-meme été témoin de la promesse faite par notre supérieur à un juge de l’État de New- York, lorsque peu de jours après, ce même supérieur, M. Leprohon, me dit:

Tu sais un peu d’anglais, et ce jeune homme sait assez de français pour que vous puissiez vous comprendre 1 un l’autre. Tâche de te faire son ami et de le gagner à notre sainte religion. Son père est un des hommes les plus influents de l’État de New- York, et son fils, qui est unique, sera l’héritier d’une grande fortune. Sa conversion pourrait donc amener des résultats incalculables pour l’avenir de l’Église aux États-Unis.

— Mais avez-vous donc oublié, lui répondis-je, la promesse que vous avez faite à son père de respecter sa religion et de ne rien faire qui pût l’ébranler ?

Mon supérieur sourit de ma simplicité et me dit: Quand tu auras étudié la théologie, tu sauras que le protestantisme n’est pas une religion, mais que c’est au contraire la négation de toute religion. Protester ne peut constituer la base d’aucune doctrine. Aussi, quand j’ai promis au juge Pike de respecter les convictions religieuses de son fils et de ne pas changer sa religion, je promettais la chose la plus aisée au monde, puisque je m’engageais à ne point intervenir dans une chose qui n’a point d’existence.

Convaincu, ou plutôt aveuglé par ce raisonnement de mon supérieur, je me mis dès ce moment à l’œuvre avec joie afin de faire de cet intéressant jeune homme un bon catholique-romain. Et j’aurais parfaitement réussi, si une maladie grave ne l’eût forcé, quelques mois plus tard, de retourner dans sa famille pour y mourir.

Peut-être que les protestants qui liront ces lignes seront indignés contre la fourberie et la duplicité du vénérable directeur du collège de Nicolet. Mais je dirai à ces protestants : Ce n’est pas contre cet homme, c’est contre vous-mêmes que vous devez tourner votre indignation. M. Leprohon était honnête : il agissait suivant des principes qu’il croyait bons et légitimes, et pour lesquels il aurait donné sa vie, en pensant que votre protestantisme n’est qu’une misérable négation, digne du mépris de tout chrétien. Ce n’est pas le prêtre de Rome qui était inconséquent, malhonnête et traître à ses principes, c’était bien plutôt le protestant qui insultait à sa propre conscience et trahissait ses principes les p’us sacrés en voulant que son fils reçût du pape son éducation ; car le prêtre de Rome n’est partout que le représentant, le serviteur du pape.

D’ailleurs, n’est-il pas vrai de dire qu’un protestant qui veut que ses enfants soient élevés par un prêtre ou une religieuse de Rome, n’a aucune religion, et que rien n’est plus ridicule que d’entendre un pareil homme demander que l’on respecte ses convictions religieuses?

Quand un homme désire sincèrement que l’on respecte ses principes religieux, il commence par les respecter lui-même. Or, tout protestant qui traîne ses enfants aux pieds des prêtres et des religieuses, n’est qu’un vil comédien quand il parle de ses convictions et de ses principes religieux, car il n’en a pas: s’il en avait, il n’irait pas supplier le prêtre et la religieuse de les respecter, mais il saurait confier son enfant à des personnes dont le caractère et les croyances ne le forceraient pas à trembler sur ses destinées éternelles

Comme le prêtre de Rome sait très bien que l’avenir du monde appartiendra à celui qui aura élevé la génération présente, et comme il veut posséder à tout prix la femme, afin de posséder par elle la famille, il environne son collège et son couvent de tant d attractions qu’il est presque impossible de ne pas lui donner la préférence sur toutes les autres maisons d’éducation. Il fait si bon d’être à l’ombre de ces arbres magnifiques, pendant les chaleurs de l’été ! C’est si agréable de voir cette nappe d’eau, le cours rapide de cette charmante rivière, ou le sublime spectacle des eaux profondes de la mer ! Puis les fleurs de ce parterre répandent un si doux parfum autour du beau et paisible couvent ! D’ailleurs, qui pourrait résister aux charmes presque angéliques de cette supérieure et de tant d’autres bonnes religieuses, dont la modestie, l’air affable, le sourire gracieux, offrent un aspect si touchant et si magique, qu’on se croirait aux portes du ciel, plutôt que sur une terre de désolation et de péché, lorsqu’on est auprès d’elles.

O homme insensé! tu es bien toujours le même: toujours prêt à te laisser séduire par de fausses apparences, toujours prêt à étouffer la voix de ta conscience au premier objet séduisant qui s’offre à ta vue et charme ton coupable cœur !

Un jour, je m’étais embarqué dans la chaloupe d’un pêcheur, sur les bords enchantés d’une des îles romanesques que la main du Créateur a semées à l’entrée du golfe St-Laurent. En quelques minutes, la voile blanche enflée par la brise du matin, nous eut fait glisser à près d’un mille du rivage. Là nous jetâmes l’ancre, et bientôt nos lignes entraînées par le courant, allaient offrir aux poissons l’appât trompeur. Mais aucun n’y mordait: on eût dit que les agiles

habitants de ces eaux limpides s’étaient donné le mot pour nous mépriser, ou bien que ce jour-là était un jour de jeûne et que notre saint père le pape leur avait défendu de déjeûner.

C’était en vain que nous faisions aller et venir no3 lignes, pour mieux attirer l’attention du poisson : nul ne répondait à l’appel.

Nous commencions à nous ennuyer, nous étions désolés à la pensée que nous perdions notre temps, et qu’au retour nous allions devenir la risée de nos amis qui nous attendaient au rivage, pour dîner avec le fruit de notre pêche.

Après plus d’une heure ainsi perdue, le capitaine dit: «Je ferai bien venir le poisson, je sais comment 1 attirer autour de la chaloupe. Il semble nous fuir, mais il faut bien qu’il vienne: j’ai un appât auquel il n’a jamais résisté. »

Et voilà que, ouvrant un petit coffre qu’il avait devant lui, il en tire à pleines mains de petits morceaux de poisson bien pilé et broyé, qu’il jette à la mer.

Je le regardais faire avec curiosité, et j’accueillais avec une espèce d’incrédulité la promesse qu’il me fit, qu avant dix minutes j’aurais sous mes yeux bien plus de maquereaux que je n’en pourrais prendre.

Cet appât, en tombant dans l’eau, se divisait en une infinité de parcelles, et les rayons du soleil, venant se jouer parmi ces débris et ces milliers d écailles, leur communiquaient une blancheur et un éclat singuliers.

On eût dit mille petits diamants, mais pleins de mouvement et de vie, qui s’agitaient, roulaient, couraient les uns après les autres, tout en se balançant mollement dans les eaux.

A mesure que cette multitude de petits objets, s’éloignaient de nous, ils formaient, dans la mer,, quelque chose qui ressemblait à la voie lactée.

Pendant que j’étais occupé à regarder ce spectacle si singulier et si nouveau pour moi, je sentis tout à coup la ligne s’arracher violemment de mes mains, et bientôt j’eus le plaisir de voir un magnifique poisson se débattre à mes pieds. Mes compagnons furent aussi heureux que moi.

Les appâts, si généreusement jetés à la mer, avaient parfaitement réussi à nous amener, non pas des centaines, mais des milliers de poissons. Nous en prîmes près de dix-neuf cents !

Les Jésuites et les religieuses sont les plus habiles, pêcheurs du pape; et vous, protestants, vous êtes les maquereaux qui se laissent prendre dans leurs, filets.

Jamais pêcheurs n’ont mieux connu que les religieuses et les Jésuites comment préparer les appâts trompeurs, et jamais plus stupides poissons ne se sont plus aisément laissé séduire par ces appâts que les protestants de nos jours.

Les prêtres de Rome se vantent eux-mêmes que plus de la moitié des élèves des religieuses sont des enfants de protestants ; et ils se font gloire de publier que les sept dixièmes de ces enfants deviennent, tôt ou tard, les plus fermes disciples, les meilleurs piliers de l’Église romaine.

Mais, disent un grand nombre de protestants, où trouver ailleurs que dans les couvents des garanties plus sûres que les mœurs de nos enfants seront à l’abri de tout danger? La figure de ces bonnes et saintes religieuses, leur sourire d’ange, leurs lèvres même, d’où semble s’exhaler un vrai parfum céleste, ne sont-ils pas de sûrs indices que rien ne viendra

souiller le cœur de nos chères filles lorsqu’elles se trouveront sous leur garde?

Sourire d’ange ! lèvres d’où découle un parfum du ciel ! Expression de bonheur et de paix dans les paroles, dans les mouvements, dans tous les pas de la religieuse ! Trompeurs appâts. Cruelles déceptions. Masques d’hypocrisie. Oui, tous ces sourires d’ange, toutes ces expressions de joie et de bonheur, tout cela n’est qu’amorces pour tromper et duper les hommes honnêtes et sans défiance.

J’ai moi-même cru, assez longtemps, qu’il y avait quelque chose de vrai dans tout cet étalage de bonheur et de paix, que je voyais se refléter sur le visage d’une partie des religieuses ; mais que mes illusions ont été vite dissipées lorsque j’ai lu, de mes yeux, dans un livre des Règles secrètes des couvents, qu’une des obligations des religieuses est de montrer constamment, surtout aux gens du dehors, une apparence de calme et de joie, même quand le cœur est intérieurement inondé de peine et de chagrin. Et le motif qu’on donne à la religieuse pour se mettre ainsi continuellement un masque sur la figure, c’est qu’elle peut de la sorte mieux s’assurer le respect et l’estime des gens du monde, et plus sûrement attirer les jeunes filles dans les couvents !

Tout le monde connaît la fin tragique d’une des comédiennes les plus célèbres du théâtre américain. Elle avait le soir joué un rôle avec un succès parfait. Elle était si belle et paraissait si heureuse sur la scène! Sa voix était si mélodieuse! son chant si joyeux, si ravissant de gaîté et de bonheur! Mais le lendemain matin, elle n’était plus qu’un cadavre. Elle s’était empoisonnée, au sortir du théâtre, car depuis quelque temps son cœur était brisé par une peine secrète dont elle ne pouvait plus porter le poids.

C’est ainsi que dans sa prison la pauvre religieuse est forcée de jouer une comédie sacrilège, afin de tromper le monde et d’amener de nouvelles recrues au monastère. Et les protestants, les disciples de l’Evangile, les enfants de la lumière et de la liberté,, se laissent tromper par cette perfide et cruelle comédie !

Le pauvre cœur de la religieuse est plein de tristesse; son âme est comme noyée dans un océan d’amertume; mais, par serment, elle est obligée de paraître toujours gaie !

Victime infortunée de la plus cruelle déception dont l’enfer se soit jamais servi pour tromper les hommes, cette pauvre fille d’Adam, privée de toutes les joies que le ciel a léguées à la terre, est torturé» jour et nuit par des penchants saints et légitimes, dont on lui fait des crimes impardonnables : non seulement elle doit étouffer en elle-même les quelques germes de bonheur que la main miséricordieuse de Dieu a déposés dans son cœur; mais, ce qui est plus cruel encore, elle est forcée de paraître heureuse au sein de toutes les déceptions, de toutes les hontes !

Ah ! si vous saviez, comme moi, ce que souffrent ces cœurs de religieuses ! Comme elles se sentent blessées à mort, ces pauvres victimes de la papauté! Comme elles meurent presque toutes jeunes, tuées par des douleurs d’autant plus poignantes qu’elles sont jour et nuit comprimées! Au lieu de parler de leur bonheur et de leur sainteté, vous pleureriez sur leurs misères profondes. Au lieu d’aider la main de Satan à élever et à soutenir ces tristes prisons, en y apportant votre or et vos enfants, vous les laisseriez crouler, et vous arrêteriez les torrents de larmes que ces cachots dérobent à vos veux.

Au cours d’un voyage, que je fis en 1851, avec quelques amis, pour chercher dans les vastes prairies de l’Illinois, le lieu qui conviendrait le mieux pour fonder la colonie qui s’y est établie depuis, nous nous sentîmes un jour tellement accablés par la chaleur, que nous résolûmes de nous arrêter à l’ombre de quelques arbres qui se trouvaient sur le bord d’un ruisseau, et d’y attendre la fraîcheur de la nuit pour continuer notre route. Cette nuit fut calme, le ciel sans nuage, la lune parfaitement belle. Aucune parole humaine ne saurait dire combien je me sentais ému, en contemplant ce beau ciel et ces magnifiques solitudes qui se déroulaient devant nous.

Souvent nous rencontrions de petits étangs que nous croyions bien plus profonds qu’ils n’étaient, et que nous cotoyions pour ne pas risquer de noyer nos •chevaux. Plus d’une fois je descendis de la voiture et je m’arrêtai pour admirer les merveilles que ces petits lacs offraient à mes yeux. Toutes les splendeurs du ciel semblaient être descendues dans ces eaux si pures et si limpides ; on eût dit que les étoiles et la lune s’étaient détachées du firmament pour se baigner et se reposer au fond de ces petits bassins enchantés. Et l’âme ravie d’admiration, je m’éloignais avec regret de ce magnifique spectacle.

Quelques jours après, je revenais sur mes pas en suivant la même route. C’était pendant le jour, et j’avais hâte de revoir mes beaux petits lacs. Mais, dans l’intervalle, la chaleur ayant été excessive, le soleil brûlant, mes belles nappes d’eau s’étaient desséchées : mes charmants petits lacs avaient disparu ! Et qu’apercevais-je à leur place? d’innombrables reptiles, aux formes les plus hideuses, aux couleurs

les plus sales ! Il n’y avait plus là ni étoiles brillantes, ni lune si pure pour charmer mes regards : ii n’y

avait plus que des milliers de petits crapauds noirs, dont la vue me remplissait de dégoût !

Protestants ! quand sur le chemin de la vie, vous vous arrêtez pour admirer ces figures si pures, ces lèvres si riantes des religieuses du pape, pensez aux charmants petits lacs que j’ai vu en traversant les prairies vierges de l’Illinois : souvenez-vous des reptiles, des crapauds qui fourmillaient au fond de leurs eaux trompeuses.

Quand le Soleil de Justice, le Dieu de Vérité, aura de son souffle divin flétri et desséché ces surfaces si belles, ces masques si purs, sous lesquels la religieuse cache avec tant d’art les misères hideuses qui intérieurement la dévorent, vous comprendre? votre folie, vous regretterez de vous être si aisément laissé tromper par ces perfides apparences. Vous pleurerez alors amèrement d’avoir sacrifié à ces prêtresses du paganisme moderne l’avenir de vos enfants, de vos familles, de votre patrie.

Mais, dit-on, l’éducation est à si bon marché dans les couvents! Je répondrai: L’éducation du couvent, fût-elle deux fois moins chère qu’elle ne l’est, serait encore payée beaucoup au-dessus de sa valeur. En outre, n’est-il pas vrai que les articles offerts à bon marché sont presque toujours payés trop cher?

D’abord, l’éducation intellectuelle y est absolument nulle, le grand but du pape et de ses religieuses étant d’enchaîner, de détruire l’intelligence. Ensuite, l’éducation morale n’y vaut guère plus, car quelle espèce de moralité votre fille peut-elle recevoir d’une religieuse qui croit qu’elle peut vivre en prostituée, aussi longtemps qu’elle le voudra, et que, pourvu qu’elle soit dévote à la sainte Vierge, elle n’a rien à craindre, ni pour le temps, ni pour l'éternité?

Que le protestant relise, dans le chapitre qui précède, l’histoire de cette femme dont la sainte Vierge prit si bien la place au foyer domestique, que son mari ne s’aperçut pas qu’elle s’était absentée pendant toute la nuit, et il pourra se faire une idée de la moralité réelle des religieuses.

Je dis réelle, telle que Dieu la voit, et telle qu’un prêtre de Rome la connaît. Car il y a dans le couvent une moralité, une sainteté, une paix de l’âme d’apparat, qui n’est qu’une amorce pour attirer et séduire le monde. La sainteté, la moralité des couvents est comme cette lune et ces étoiles qui brillent au fond des petits lacs que le voyageur rencontre en traversant les prairies de l’Ouest : pur mirage. Il n’y a là rien de solide, rien de réel, rien de grand, rien de profond ; tout est superficiel, tout est petit, tout est faux. Pour tromper les yeux inattentifs du public on emploie beaucoup de vernis, on fait une grande dépense de coloris. Tous ces brillants dehors peuvent bien déguiser, mais ils ne changeront jamais le vide, les dangers, la nullité de l’éducation des couvents.

Et comment pourrait-il en être autrement chez des filles infortunées, qui sont constamment au pied d’un homme non marié, pour en obtenir les conseils, les faveurs, les lumières, le bonheur, la paix, la vie qui ne peuvent venir que du Christ?

Page 1