XX. M. l’abbé Bédard, curé de Charlebourg
Le grand dîner produisit ses conséquences naturelles : plusieurs des convives furent à peine de retour chez eux, qu’ils commencèrent à se plaindre de différents maux. Mais aucun d’eux ne fut aussi sévèrement puni que mon vieil ami M. Paquette, curé de St-Gervais. Il faillit en mourir, et pendant plusieurs semaines il lui fut impossible de travailler. Il demanda à l’évêque de me permettre d’aller le remplacer; et pendant la seconde moitié de mai je desservis sa paroisse.
Vers la fin du mois, je reçus la lettre suivante :
« Charlebourg, le 29 mai 1834.
« Rév. Chiniquy,
« Monseigneur Paney m’a cette fois encore choisi pour l’accompagner dans sa visite pastorale ; j’ai accédé à sa demande, à la condition que vous soyez mis à ma place, pour prendre soin de ma chère paroisse pendant mon absence. Car je serai alors sans inquiétude, sachant que mon peuple est entre les mains d’un prêtre qui, quoique encore jeune, a su s’élever bien haut dans l’estime de tous ceux qui le connaissent. Veuillez venir le plus tôt possible, afin qu’avant mon départ je puisse vous communiquer plusieurs choses qui rendront votre ministère dans Charlebourg plus fructueux et plus aisé. Monseigneur m’a promis que lorsque vous passerez à Québec, il vous donnera le pouvoir d’administrer ma paroisse, en mon absence, comme si vous en étiez le propre curé.
« Votre- frère dans la prêtrise, et votre ami dans le cœur de Jésus et de Marie,
« A. Bédard. »
Je fus extrêmement troublé par cette lettre. J’étais si jeune et je me sentais si dépourvu des qualités
requises pour occuper la liaute position à laquelle je me voyais si soudainement élevé! Je savais, d ailleurs, que c’était contre l’usage du diocèse de mettre un prêtre si jeune et sans expérience à la tête d’une paroisse aussi importante. Je crus donc que mes amis et mes supérieurs s’étaient étrangement exagéré mes faibles capacités.
Dans ma réponse à M. Bédard, je m’opposai fortement à ce choix; mais je reçus bientôt une lettre de l’évêque m’ordonnant de me rendre à Charlcbourg pour y desservir cette paroisse en l’absence du curé.
Je considérai cette élévation soudaine et si peu méritée comme une épreuve dangereuse à mon jeune ministère. J’acceptai la tâche en tremblant, mais avec le désir de faire, avec l’aide de Dieu, mon devoir aussi bien que possible.
Je ne cacherai point, cependant, que je me sentis presque défaillir lorsque je mis, pour la première fois, les pieds dans cette paroisse. Je vis son étendue et son importance, et il me sembla plus évident que jamais que M. Bédard et mes supérieurs s’étaient étrangement trompés en mettant sur mes jeunes et faibles épaules un aussi lourd fardeau. Car je n’étais alors âgé que de vingt-quatre ans, et il y avait à peine neuf mois que j’exerçais mon ministère.
Charlebourg est une des paroisses les plus anciennes et les plus importantes du Canada. Sa position au pied des Laurentides est particulièrement belle, et elle permet, en un coup d’œil, d’embrasser toute la ville de Québec et son port majestueux, où plus de neuf cents vaisseaux se préparaient alors à recevoir leurs riches cargaisons de bois.
A gauche, des maisons blanches rangées sans nombre jusqu’à la chute de Montmorency; à nos
pieds, le majestueux Saint-Laurent, brisant ses flots rapides et profonds sur la belle île d’Orléans; plus loin, les villages de St-Roch, Lorette, Ste-Joy, avec leurs hauts clochers recouverts en fer-blanc, et sur lesquels le soleil vient refléter ses rayons argentés; enfin, la citadelle de Québec, avec ses longues rangées de murs noirs et tortueux, ses canons luisants et ses fières tours, semblables à autant de sentinelles placées à l’horizon : tout cela présente un tel spectacle de grandeur, qu’aucune plume ne saurait le décrire.
M. Bédard était un des rares prêtres de l’Église de Rome chez qui j’aie trouvé une foi honnête et sincère. D’un caractère irréprochable, il croyait avec une foi d’enfant toutes les absurdités que l’Église romaine enseigne, et sa vie était d’accord avec sa foi.
Quoique dans le presbytère de Charlebourg on ne fût pas soumis à un règlement aussi sévère que dans celui de St-Charles, il y avait cependant dans la première de ces paroisses plus de sérieux et plus de vie dans l’accomplissement des devoirs du prêtre. Les études théologiques, philosophiques et historiques occupaient moins de place dans la paroisse de M. Bédard; mais le travail réel et pratique y était plus considérable. La vieille aristocratie française dominait davantage à Saint-Charles; tandis qu’à Charlebourg on trouvait plus du caractère religieux du bon habitant canadien.
Bien que M. Bédard et M. Perras fussent tous deux considérés comme des hommes d’une foi également sincère, leur piété était d’un caractère bien différent. Tout était calme et sérénité dans la religion de M. Perras; tandis que la dévotion de M. Bédard avait quelque chose de l’impétuosité de l’éclair ou du bruit de la foudre. Les conversations religieuses
et privées du curé de St-Charles étaient admirables; mais il lui était impossible de parler en chaire pendant dix minutes avec suite et bon sens. Il ne prêcha qu’une seule fois durant tout le temps que je fus son vicaire ; et il n’était pas encore à la moitié de son sermon, que tous ses auditeurs dormaient déjà profondément. Mais qui pouvait entendre les sermons de M. Bédard sans en avoir le cœur touché et l’àme remplie d’épouvante? Je n’ai jamais rien entendu d’aussi émouvant que les paroles de ce prêtre sur le jugement de Dieu et les châtiments de l’enfer!
M. Perras ne jeûnait qu’aux jours ordonnés par l’Église; M. Bédard s’était condamné lui-même à jeûner deux fois par semaine. Le premier ne prenait jamais plus d’un verre de rhum chaque jour, ni autre liqueur alcoolique; il ne prenait jamais plus de deux verres de vin à dîner. Le second ne manquait jamais de prendre trois ou quatre verres de rhum par jour, et autant de vin à chaque repas.
M. Perras dormait toute la nuit comme un enfant dans son berceau; M. Bédard, durant tout le temps que j’ai demeuré avec lui, se levait chaque nuit pour se fouetter, de la manière la plus cruelle, avec des mèches de cuir armées de balles de plomb. Pendant qu’il s’administrait ainsi cette sévère punition, il répétait en latin le Psaume L, Miserere met , Deus , secondum magnam misericordiam tuam , O Dieu, ayez pitié de moi, suivant l’étendue de votre miséricorde.
Probablement sans s’en apercevoir, il priait si haut que j’entendais tous les mots qu’il prononçait; et il se frappait avec tant de force, qu’il m’aurait été lacile de compter tous les coups qu’il se donnait.
Un jour, je lui fis respectueusement quelques observations, lui disant qu’un tel traitement pourrait ruiner sa santé et briser sa constitution.
— Mon cher petit frère, me dit-il, notre santé et notre constitution ne sont pas ruinées par nos pénitences, mais bien plutôt par nos péchés. Personne dans cette paroisse ne se porte mieux que moi, quoique depuis bien des années je m’inflige ces châtiments salutaires et trop souvent mérités. Malgré ma vieillesse, j’ai dans mon cœur dépravé un ennemi implacable, que je ne puis réduire sans châtier mon corps. Si je ne fais moi-même pénitence pour mea péchés sans nombre, qui le fera à ma place? Si je ne paie ma dette à la justice de Dieu, qui la paiera pour moi?
— Mais notre Seigneur-Christ, lui répondis-je, n’a-t-il pas payé notre dette sur le Calvaire? Ne nous a-t-il pas tous sauvés par sa mort sur la croix? Pourquoi donc paierions-nous, vous et moi, une dette qui a déjà été si parfaitement payée par notre Sauveur?
— Ah! mon jeune ami, me répondit M. Bédard avec empressement, la doctrine que vous exprimez là est protestante, et a été condamnée par le saint concile de Trente. Le Christ a payé notre dette, c'est vrai; mais non pas d’une manière si absolue qu’il ne nous reste plus rien à payer. N’avez-vous jamais fait attention à ce que dit saint Paul, dans son Épitre aux Colossiens : oc J’accomplis en ma chair le reste des afflictions du Christ, pour son corps, qui est l’Église b Quoique Jésus-Christ eût pu payer nos dettes, s’il l’eût voulu, d’une manière entière et complète, il est évident qu’il ne l’a pas fait. Il a laissé quelque chose que Pau1, vous et moi, et chacun de ses disciples doit payer en son propre corps, pour son Église. Quand nous avons payé en notre corps ce « reste des afflictions du Christ », alors le surplus de nos mérites va au trésor de l’Église.
Par exemple, lorsqu’un saint a accompli dans sa «bair ce qui restait des afflictions de Christ, en travaillant à sa sanctification parfaite, s’il a mérité plus qu’il ne demande, le surplus de ses mérites, ne lui étant pas nécessaire, va tomber dans le grand et commun trésor de l’Église : tout cela constitue un fonds d’une valeur infinie, d’où les papes et les évêques tirent les indulgences, qu’ils répandent sur le monde comme une rosée du ciel. Par la grâce de Dieu, les pénitences que je m’impose et les peines que j’endure par mes flagellations, purifiant mon âme souillée et m’élevant au-dessus de ce monde impur, me rapprochent de plus en plus de mon Dieu. Je ne suis pas encore saint, par malheur; mais par la miséricorde de Dieu et par mes pénitences, unies aux souffrances du Christ, j’arrive à l’heureux moment où toutes mes dettes seront payées, tous mes péchés effacés; alors, si je continue à faire pénitence et à acquérir de nouveaux mérites, ce surplus de mérites ira grossir l’inépuisable trésor des indulgences, où l'Église puise pour enrichir la multitude des pauvres âmes qui ne font pas assez pour payer par elles-mêmes la dette de leurs péchés, et parvenir â cette hauteur de sainteté qui mérite une couronne au ciel. Par conséquent, plus nous faisons pénitence et plus nous infligeons de tortures à notre corps par nos jeûnes et nos flagellations, plus nous nous sentons heureux, par l’assurance de nous élever ainsi de plus en plus au-dessus de ce monde de péché, et de nous rapprocher, chaque jour davantage, de cet état de sainteté dont parlait le Sauveur lorsqu’il disait : « Soyez saints, comme je suis moi-même saint ». Nous ressentons une joie inexprimable à la pensée que, par ces châtiments volontaires nous obtenons des mérites sans nombre, qui
non seulement nous enrichissent nous-mêmes, mais, encore notre sainte Église, en remplissant ses trésors pour le bien et le salut des âmes que Jésus-Christ a rachetées sur le Calvaire.
M. Bédard, en essayant ainsi de nourrir mon âme de cosses, bonnes seulement pour les pourceaux, parlait avec beaucoup de feu et de sincérité : il était, aussi éloigné que moi-même de la maison du Père^ il n’avait pas encore goûté au pain donné aux enfants de Dieu; il ignorait même quelle est la douceur de ce pain céleste; il devait donc accepter ces cosses comme sa seule nourriture, sans en être toutefois, rassasié.
Je lui répondis : — Ce que vous me dites là est ce que nous trouvons dans nos livres ascétiques, dans la vie de tous nos saints et dans nos traités théologiques; mais il m’est impossible de retrouver cette doctrine dans ce que j’ai lu, ce matin, au chapitre deuxième de l’Épître aux Éphésiens, v. 8, 9 et 10.. Voici ce passage :
« C’est par la grâce que vous êtes sauvés en vertu de la foi ; et cela ne vient pas de vous, puisque c’est un don de Dieu. Cela ne vient point de vos œuvres, afin que nul ne s’en glorifie. Car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ dans les bonnes, œuvres, afin que nous y marchions ».
Mon cher et vénéré M. Bédard, permettez-moi de vous demander comment il se fait que votre salut soit seulement l’effet de la grâce, s’il vous faut l’acheter chaque jour en fouettant votre corps et en déchirant votre chair d’une manière aussi cruelle? N’est-ce pas une grâce bien étrange, une faveur bien singulière que celle qui vous porte ainsi, toutes les nuits, à ensanglanter votre corps?
— Mon cher petit frère, me répondit M. Bédard, truand M. Perras fit, en la présence de l’évêque, 4’éloge si bien mérité de votre habileté et de votre piété, il ne cacha pas que vous aviez une tendance fatale à trop interpréter les Écritures suivant votre propre jugement, dans un sens plutôt protestant que catholique. Je suis peiné de voir que le curé de St- Charles ne disait que trop la vérité. Mais il a ajouté que, quoique votre trop grande lecture de la Bible ait jeté quelques nuages sur votre esprit, cependant vous avez toujours, en discutant avec lui, fini par vous soumettre à l’interprétation de notre sainte Église.
Cela ne m’a pas empêché de désirer que vous me remplaciez en mon absence, et j’espère que je ne le regretterai jamais; car nous sommes bien assurés que notre cher jeune Chiniquy ne deviendra jamais un apostat!
Ces paroles furent prononcées avec beaucoup de solennité, et une telle expression de bonté, qu’elles me percèrent le cœur comme une épée à deux tr anchants.
Je me sentis accablé d’une honte, d’une confusion inexprimables; je me mordis les lèvres, et je lui dis :
— J’ai promis de ne jamais interpréter les Écritures autrement que d’après le consentement unanime des saints pères, et, avec l’aide de Dieu, je tiendrai ma promesse. Je regrette infiniment d’avoir différé d’opinion avec vous un seul moment. Vous êtes mon supérieur par l’âge, la science et la piété. Ayez donc la bonté de me pardonner cet égarement passager, et priez que je sois comme vous, jusqu’à la fin, un brave et fidèle soldat de notre sainte Église.
En ce moment, la nièce du curé vint nous dire que le dîner nous attendait. Nous nous levâmes donc pour nous asseoir à une table modeste, mais bien servie. Et, à mon grand soulagement, cette conversation pénible fut abandonnée.
Il n’y avait pas encore dix minutes que nous étions à table, lorsqu’un pauvre frappa à la porte, demandant à manger pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge. M. Bédard se leva, et, s’adressant au mendiant, il lui dit :
— Entrez, mon ami; veuillez vous asseoir entre moi et notre cher petit Père Ckiniquy. Notre Sauveur était l’ami des pauvres, le père de la veuve et de l’orphelin; et nous, ses prêtres, nous devons marcher sur ses traces. Faites comme si vous étiez chez vous. Quoique je sois le curé de Charlebourg, vous êtes mon frère, et il pourrait bien se faire qu’au ciel vous fussiez assis sur un trône plus beau que le mien, si vous aimez le Sauveur Jésus- Christ et sa sainte Mère plus que je ne fais moimême.
Après ces paroles, les meilleurs mets furent présentés au pauvre étranger, qui, après quelque hésitation, finit cependant par leur faire honneur. Inutile de dire, après un pareil fait, que M. Bédard était charitable pour les pauvres et les traitait comme ses meilleurs amis. Je ne dois pas oublier de dire que le curé de St-Charles, M. Perras, était lui aussi très charitable envers les pauvres. Bien que sa charité ne fût pas aussi démonstrative que celle de M. Bédard, je n’ai cependant jamais vu entrer un seul pauvre au presbytère de St-Charles sans qu’il dût en sortir le cœur rempli de reconnaissance et de joie.
M. Bédard était aussi régulier que M. Perras à se confesser une fois, deux fois, et même trois fois par
semaine; et, plutôt, que de manquer à l’accomplisse-^ ment de cet acte humiliant, ils venaient souvent, tous les deux, en l’absence de leur confesseur ordinaire, se jeter humblement à mes pieds pour faire l’aveu de leurs fautes, bien que cela me répugnât excessivement à cause de ma jeunesse.
Ces deux hommes remarquables professaient la même opinion sur l’immoralité et l’irréligion de la plus grande partie des prêtres. Ils m’ont souvent raconté, dans leurs conversations privées-, des faits qui ne seraient pas crus si je les publiais. Us m’ont plus d’une fois répété que la confession auriculaire est la source journalière d’une corruption inexprimable entre le confesseur et ses pénitentes.
Mais, comme moi, ils n’avaient ni l’un ni l’autre assez de lumière pour en conclure que la confession auriculaire est d’institution diabolique.
Ils croyaient au contraire, tous deux, comme je le croyais moi-même, que cette pratique était nécessaire et divine, et n’était l’occasion de la perte de tant de prêtres qu’à cause de leur manque de foi, de piété, et surtout de leur négligence à prier la sainte Vierge. Ils ne parlaient jamais sur cette question par esprit de critique à l’égard de nos frères faibles dans la prêtrise : leur seule intention était de me prémunir contre les dangers aussi grands pour moi que pour les autres. Ils terminaient, en général, ces confidences par des exhortations à prier de plus en plus la Mère de Dieu, à veiller sur moi-même et à ne jamais rester seul avec més pénitentes; ils me conseillaient surtout de traiter mon corps comme mon plus dangereux ennemi, et de l’assujettir à la loi en le crucifiant nuit et jour.
M. Bédard avait accompagné durant plusieurs années les évêques de Québec dans leurs visites
épiscopal es, et il avait vu de ses yeux les plaies hideuses qui, alors comme aujourd’hui, dévoraient les entrailles de l’Église de Rome. 11 me parlait rarement de ces choses sans verser sur les prêtres tombés des larmes de compassion. Ces récits me remplissaient de tristesse et de honte; et la crainte de tomber moi-même dans cet insondable abîme d’iniquités me pénétrait d’épouvante et d’horreur. Un jour, je lui racontai ce que M. Perras m’avait dit de la désolation de l’évêque Plessis lorsqu'il lui révéla que dans tout son immense diocèse trois prêtres seulement croyaient en Dieu! Je lui. demandai s’il n’y avait rien d’exagéré dans ce rapport. Il me répondit avec un profond soupir :
— Cher jeune ami, l’ange ne put trouver dix justes dans Sodome; je doute qu’il en trouvât davantage parmi les prêtres! Plus vous vieillirez, plus vous comprendrez cette vérité. Ah! <i que ceux qui croient se tenir debout prennent garde qu’ils ne tombent! »
Après ces dernières paroles, il me quitta pour aller se jeter aux pieds de son dieu galette.
Les révélations qui me furent faites par ces deux dignes prêtres n’ébranlèrent nullement ma foi en mon Église. Au contraire, cette Église devint de plus en plus chère à mon cœur; car, de même qu’une mère grandit dans le dévouement et l’affection de son fils, à mesure que ses malheurs et ses souffrances deviennent plus amères, ainsi il me semblait que mon devoir, après ce qui venait de m'être révélé, était de travailler avec plus d’ardeur que jamais à témoigner mon dévouement, mon respect et mon amour à ma mère sainte et chérie, l’Eglise romaine, hors de laquelle, comme je le croyais alors, il n’y avait point de salut
Ces révélations désolantes devinrent ainsi pour moi, par une faveur providentielle, comme un phare bâti sur les rochers les plus dangereux de l’océan, pour tenir le pilote éloigné du péril.
Bien que ces deux prêtres professassent un respect et un amour des plus profonds pour les saintes Écritures, ils ne consacraient cependant que très peu de temps à leur étude et à leur méditation. Ils me firent plus d’une fois des reproches de ce que je donnais à la lecture de la Bible une trop grande partie de mon temps. Ils m’avertirent, tous deux, à plusieurs reprises, de me tenir en garde contre l’habitude que j’avais de contredire les doctrines et les pratiques de nos théologiens.
Il ne leur était pas plus permis qu’à aucun autre prêtre d’ouvrir les saintes Écritures pour y trouver ce que Dieu nous demande. Les traditions de leur Église étaient leur unique source de science et de lumière. J’ai été bien souvent désolé par la facilité avec laquelle ils couvraient des nuages obscurs de leur tradition les textes les plus clairs dont je me servais pour défendre ma position, dans nos contestations journalières.
Ils parvinrent malheureusement avec trop de succès à me persuader que l’Église a réellement le droit d’exiger des prêtres le serment de n’interpréter les Ecritures que suivant le consentement unanime des saints pères. Mais lorsque je leur montrais que les pères n’étaient unanimes sur rien, et différaient au contraire sur presque tous les sujets qu’ils ont traités, que, de l’aveu de nos propres historiens ecclésiastiques, ils avaient des vues bien différentes les uns des autres sur des sujets très importants, ils m’imposaient toujours silence par ce texte : « Que celui qui n’écoute pas l’Église soit considéré comme un païen et un publicain ».
Ils me faisaient alors, sur les dangers de l’orgueil et d’une trop grande confiance en soi-même, de longs sermons qui m’humiliaient, sans pourtant me convaincre.
M. Bédard me présenta, en plusieurs occasions, ses vues sur la soumission qu’un inférieur doit à son supérieur, et je vis qu’il avait sur ce sujet les mêmes idées que M. Perras et tous les théologiens.
Ils m’enseignaient tous deux que l’inférieur doit à son supérieur une obéissance aveugle, et que tant qu’il se tient dans les limites de cette obéissance, il n’est pas responsable de ses actes.
Ils avaient un grand amour pour Jésus - Christ; mais le christ qu’ils aimaient et adoraient était celui dont le vrai Seigneur Jésus-Christ a dit : < Lorsqu’ils vous diront : le Christ est ici, il est là, ne les croyez point. »
Leur christ était tantôt ici et tantôt là; car si ce n’était pas chaque jour, c’était au moins plusieurs fois par semaine qu’ils le tiraient du tabernacle, et le portaient aux malades et aux mourants, sous le nom de saint-viatique.
Ce christ qu’ils adoraient se trouvait ainsi tantôt dans les lieux retirés, tantôt dans les poches du gilet ou du pantalon du prêtre; tantôt sur sa poitrine, enfermé dans une petite boîte en argent; ensuite en cariole, à travers les grands chemins; enfin, dans la maison du malade, où, déposé sur sa langue, il était finalement mangé et englouti dans son estomac.
Notre adorable Sauveur, parlant de ce faux christ, qui était aussi le mien alors, disait : « Ne le croyez point et n’y allez point. »
Ces deux prêtres, honnêtes et sincères, mettaient une confiance presque sans bornes dans les reliques et les scapulaires. Je leur ai entendu dire du haut
de la chaire qu’aucun accident mortel ne pouvait atteindre celui qui porte un scapulaire. Mais leur triste lin n’a pas justifié leur assertion, car ils sont, morts tous deux de la manière la plus tragique M. Bédard mourut subitement, le 19 mai 1837, pendant un grand dîner qu’il donnait à ses amis; et M. Perras devint lunatique en 1845 et mourut dans un accès de folie, le 23 juillet 1847.
XXI. Le clioléra-morbus de 1834; admirable courage et dévouement des prêtres romains.
Trois semaines s’étaient à peine écoulées depuis mon arrivée à Charlebourg, que ce cri : « Le clioléramorbus est à Québec! » retentit et porta la terreur d’un bout à l’autre du Canada. Les villes de Québec et de Montréal, ainsi qu’un grand nombre de villages avaient été attaquées et décimées en 1832, par ce terrible fléau. Des milliers de malheureux, dans tous les rangs de la société, étaient devenus ses victimes. Des familles entières étaient souvent descendues, en quelques jours, dans le tombeau; et les plus habiles médecins de l’Europe et de l’Amérique s’étaient trouvés impuissants à en arrêter les ravages.
Mais l’année 1833 s’était écoulée sans qu’on eût à peine entendu parler d’une seule mort causée par cette épidémie. On espérait donc que la justice de Dieu était satisfaite et qu’on ne serait plus frappé par cet épouvantable tléau.
Charlebourg pourrait être considéré comme un des faubourgs de Québec. Ses habitants sont constamment sur les marchés de cette ville, pour y vendre leurs denrées et y acheter toutes les choses nécessaires à la vie. Il était donc certain que nous allions
être parmi les premiers que visiterait cette horrible maladie.
Non, jamais je n’oublierai l’heure fatale qui s’écoula après que la nouvelle que le choléra était à Québec eut frappé mon oreille. J’aperçus, en un moment, l’insondable abime que le fléau allait creuser sous mes pieds.
Nous n’avions pas de médecin alors à Charlebourg, et il était bien évident que les docteurs de la ville auraient trop à faire auprès de leurs propres malades pour venir à notre secours. Je vis qu’il me faudrait prendre soin des corps aussi bien que des âmes de rues paroissiens, pendant les longs jours et les effroyables nuits que cette épidémie ravagerait le pays.
Les horribles souffrances des malades; les cris déchirants des veuves et des orphelins; la terreur et. la désolation des individus et des familles; les pauvres et les malades qui allaient rester sans secours pendant les lugubres jours où tous les bras seraient paralysés, tous les travaux, toutes les industries arrêtées; mais, par dessus tout, la multitude de personnes, de tout âge et de tout sexe, qui, frappées pâr la terreur de la mort, allaient me clouer jour et nuit au confessionnal, pour me faire entendre leurs confessions générales et, me demander le pardon de leurs péchés : tout cela passa devant les yeux de rnon âme comme autant de spectres hideux et menaçants.
Mon cœur battait avec violence et mon âme était sous l’empire d’émotions telles qu’aucune parole humaine ne saurait exprimer.
Je me jetai à gçnoux, et, autant avec mes larmes qu’avec mes lèvres, je conjurai Dieu d’avoir pitié de mon peuple. Je m’offris en victime, et le priai de m’oter la vie et d’épargner mes frères. Puis, levant
mes mains suppliantes vers une statue de la sainte Vierge, que je croyais alors être réellement la mère de Dieu, je la conjurai d’avoir pitié de moi et de mes frères, en apaisant la colère de son fils.
J’étais encore à genoux, lorsque plusieurs coups frappés à ma porte me dirent que quelqu’un me demandait. C’était une jeune femme, baignée de larmes et pâle comme la mort, qui me dit, d’une voix à moitié étouffée par les sanglots : — Mon pauvre père vient d’arriver de Québec avec une attaque de choléra... il se meurt... Pour l’amour de Dieu! venez vite le confesser et lui donner les derniers sacrements !
La parole la plus éloquente ne pourra jamais dépeindre la moitié des horreurs qui frappent la vue lorsque, pour la première fois, on entre dans la maison d’un cholérique se débattant sur son lit de mort !
Les autres maladies semblent n’attaquer qu’une partie du corps de leur victime. Mais, semblable à un tigre furieux, qui déchire avec ses dents et ses griffes impitoyables la proie qu’il a saisie, la broyant à la fois de la tête aux pieds, le choléra-morbus attaque en même temps tous les membres du corps : tandis que l’estomac et les intestins sont torturés, les jambes, les bras, les mains, les pieds, tous les muscles sont en proie aux plus effroyables douleurs !
Je n’avais jamais rien vu de si effrayant que les yeux de ce malheureux que je venais préparer à la mort. Tous ses membres étaient déjà froids comme la glace! D’une voix faible et mourante, il me demanda de le confesser; et je fis sortir tout le monde, afin que personne ne pût entendre le récit de ses misères. Mais à peine avait-il prononcé cinq paroles, qu’il interrompît sa confession en criant : Mon Dieu!
quelle horrible crampe à ma jambe ! Pour l’amour de Dieu! voulez- vous me frotter un peu?
Je me mis à l’instant à faire ce qu’il me demandait. Il n’y avait pas encore une minute que j’étais à l’œuvre, qu’il cria de nouveau : Mon Dieu! mon Dieu! quelle horrible crampe aux deux bras !... puis à l’épaule!... puis aux pieds!... Frottez, frottez plus fort!...
J’employai tout ce que j’avais de forces pour le frictionner et diminuer ses tortures, jusqu’à ce qu’entin je me sentis couvert de sueur, ce qui m’affaiblit si rapidement, que je craignis de perdre connaissance. J’appelai à mon secours deux hommes vigoureux, qui m’aidèrent à le frictionner et à diminuer, autant qu’il était possible, ses terribles souffrances. Mais la mort s’approchait, je lui administrai donc le sacrement d’extrême-onction, sans pouvoir lui faire finir sa confession.
Après l’administration de ce sacrement, je ne quittai pas tout de suite la maison du mourant, comme font d’ordinaire les prêtres. C’était la première fois que je me trouvais face à face avec ce géant qui avait déjà porté la désolation et la mort à travers tant de pays sur les quatre continents.
J’en avais tant entendu parler! Je savais que jusque-là rien n’avait pu arrêter sa marche. Il s’était joué des cordons sanitaires que les plus puissantes nations avaient mis devant ses pas ; il avait défié l’art et la science des plus savants médecins du monde entier; d’un seul pas il avait franchi l’espace qui sépare Moscou de Paris, et d’un seul bond il avait traversé les vastes mers que la maii. e Dieu a placées entre l’Europe et l’Amérique
Ce roi des épouvantes et des terreurs, ce messager de la mort, après avoir entassé par millions dans
leurs sépulcres, les riches et les pauvres, les vieillards et les jeunes gens, qu’il avait rencontrés dans sa marche triomphale à travers la terre, était là, devant moi!... Son bras inexorable avait déjà saisi sa. première victime au milieu de mon peuple. Mais, quelque faible et impuissant que je me trouvasse en face cle ce monarque de la mort, je voulais cependant le connaître.
J’éprouvai comme un secret plaisir, un saint orgueil à ne pas le craindre, à le braver même et à lui dire : « Je n’ai pas peur de toi! Tu viens, sans pitié, attaquer mon peuple; mais, avec l’aide de Dieu, je te combattrai tant qu’il me restera un souffle de vie! Fort de la puissance de Celui qui expira pour moi sur le Calvaire, et qui m’a dit que rien n’est plus beau que de mourir pour ses frères, je te rencontrerai et je lutterai contre toi partout où je saurai que tu veux m’enlever une de ces brebis qui me sont plus chères que la vie! »
Je me décidai donc à voir jusqu’au bout cet épouvantable drame, cette lutte sans merci entre le messager des justices du ciel et sa faible victime.
Cet homme était naturellement fort et courageux* L’agonie fut longue et terrible, comme je n’en avais jamais vu. Mais, enfin, après des heures d’indicibles souffrances, il se fit un moment de calme... Il était mort !
Cependant les voisins et les amis, oubliant le danger qu’il y avait à visiter une pareille maison, étaient accourus de tous côtés pour voir le moribond. A peine eut-il expiré, que je tombai à genoux avec ces gens, et nous priâmes pour le repos de son àme. Je leur adressai ensuite une courte exhortation pour les engager à quitter leurs péchés, à se réconcilier avec Dieu et à se tenir prêts à partir à l’appel du Maître.
Je quittai alors cette maison avec un sentiment de tristesse et de désolation inexprimable.
De retour au presbytère, je me jetai à genoux pour prier, et je soulageai mon âme trop pleine de douleur, par des torrents de larmes, qui me firent du bien; après quoi, je pris un bain et je me lavai lout le corps avec un peu de vinaigre et de l’eau camphrée, comme préservatif.
.Le reste de ce jour, que je n’oublierai jamais, fut passé à entendre les confessions d’une multitude de personnes que la peur de la mort avait amenées au confessionnal. Ces confessions ne furent interrompues qu’à dix heures du soir, par la sépulture du mort. Une grande foule l’accompagna jusqu’à sa dernière demeure. La nuit était calme. La faible brise qui nous venait du fleuve rendait l’air délicieux à respirer. Jamais la lune et les étoiles ne m’avaient paru si belles. Et rien n’interrompait le silence de la nuit que les soupirs et les sanglots de la famille et des amis du défunt.
Il me sembla que jamais occasion plus favorable ne pouvait se présenter pour laisser tomber dans les âmes quelques bonnes pensées. Je fis donc quelques réflexions sur ces paroles de notre Sauveur : « Soyez toujours prêts, car vous ne savez pas l’heure où le Fils de l’homme viendra vous chercher ». Mais le spectacle de cette tombe qui renfermait les restes inanimés d’un homme qui la veille, plein de santé et de vie, causait tranquillement avec son heureuse famille, parlait bien plus éloquemment que mes discours pour montrer à chacun la nécessité de se tenir toujours prêt. L’impression de ce discours sur les cœurs fut bien profonde!
Oh! comme elles étaient terribles et sublimes, qu’elles étaient grandes et solennelles ces paroles du
Sauveur qui, comme une rosée du ciel, tombaient dans nos âmes, pendant que nous étions autour de ce tombeau, au milieu de cette nuit, qui ne s’effacera jamais de ma mémoire!
L’histoire de cette journée est celle des quarante jours qui suivirent. Pas un seul de ces jours ne s’écoula sans que je fusse appelé auprès de plusieurs personnes attaquées par le choléra. Plus de cent individus furent atteints par ce mal affreux, et près de quarante en moururent!
Jamais je ne pourrai assez remercier Dieu d’avoir été si bon et si miséricordieux pour moi, pendant ces terribles jours d’épreuve et de labeur, que je n’éprouvai pas la moindre indisposition!
Ce n’était pas simplement comme prêtre que je devais visiter les pestiférés. J’avais dû, malgré moi, me faire médecin. Voyant l’impossibilité d’obtenir les secours des docteurs de Québec, qui refusaient de laisser là leurs riches malades de la ville pour venir perdre leur temps et leur argent auprès des pauvres habitants de la campagne, il m’avait semblé que c’était pour moi un devoir de conscience de m’employer, autant que possible, à soulager les souffrances et à diminuer les dangers de mort parmi mes gens. J’avais donc lu les meilleurs auteurs sur ce sujet; j’avais consulté les meilleurs médecins de Québec, qui étaient presque tous mes amis personnels, et, sous leur direction, je m’étais monté une petite pharmacie, qui n’aurait pas fait honte à un vieux docteur.
Comme je donnais mes soins et mes remèdes gratis, je ne fus pas longtemps à gagner la confiance des malades, au point que ces braves gens me mirent bientôt au-dessus des médecins les plus renommés du Canada.
Plus d’une fois il m’arriva de frictionner, le même jour, les membres d’un si grand nombre de malades, qu’il me venait des ampoules aux mains Souvent même la peau partait et le sang coulait.
Le docteur Painchaud me dit, un jour, qu’il ne comprenait pas comment, avec des mains aussi meurtries et saignantes et tous les jours mises en contact avec la chair putride des malades, j’avais pu échapper à la contagion.
Je n’aurais jamais consenti à parler de ce que la divine Providence voulut que je fisse pendant cette effroyable épidémie de 1834, qui couvrit une grande partie du Canada de deuil, de désolation et de larmes, si j’eusse été seul à faire ces choses et à braver ces dangers, Mais je suis fier et heureux de pouvoir dire que tous les prêtres du Canada dont les paroisses furent décimées par ce terrible fléau, montrèrent le même zèle, le même sang-froid et le même courage. Je pourrais en nommer des centaines qui pendant plusieurs mois eurent, jour et nuit, à combattre ce formidable ennemi face à face, et qui se comportèrent, au milieu du danger, avec un courage admirable. Un bon nombre même moururent en héros, les armes à la main, sur le champ de bataille.
J’aime à rendre justice aux prêtres du Canada. Je les ai vus à l’œuvre pendant les deux années de 1832 et 1834, et je me fais un bonheur de leur rendre le témoignage que, dans ces deux mémorables époques, ils se sont montrés dignes de l’admiration des hommes et des anges. Je n’en ai pas connu un seul qui ait donné la moindre marque de frayeur à l’approche du danger. Ils étaient toujours prêts à voler au secours des malades, pendant les nuits les plus sombres et les plus orageuses, comme pendant les jours les plus beaux.
Mais devons-nous conclure avec les prêtres de Home, que ce dévouement et ce courage en présence du danger sont la preuve que leur Eglise est celle de Jésus-Christ, et que la religion qu'ils prêchent est celle de l’Évangile?
Non! assurément non!
De ce que le célèbre millionnaire Étienne Gérard se consacra lui-même au service des pestiférés et qu’il voulut les servir de ses propres mains, lors de l’horrible peste qui ravagea Philadelphie en 1793, devons-nous conclure que sa religion était la divine, la véritable religion que le Fils de Dieu a apportée à la terre? Non, puisque tout le monde sait qu’Étienne Gérard était déiste et qu’il ne croyait pas en Jésus- Christ.
Devons-nons aussi conclure que ce régiment turc qui s’est fait hacher et presque anéantir pour obéir à son général, qui lui commandait d’attaquer à la baïonnette une batterie russe dont les canons vomissaient une grêle de boulets et de balles, n’a montré un si héroïque courage et un si sublime mépris de la mort, que parce qu’il suivait les inspirations de la seule vraie et sainte religion que Dieu a donnée au monde par son Fils Jésus? Non! assurément!
Ces Turcs étaient réellement braves, admirables, sublimes en face de la mort; mais voilà tout : ils ne sont pas plus chrétiens pour cela.
A la bataille d’Austerlitz, un moment critique arriva pour l’armée française. Napoléon prend un régiment de vieux guerriers et leur dit: «Soldats! combattez à la tête de ce pont. Tenez bon jusqu’à la dernière extrémité. Vous y serez tous tués; mais vous sauverez l’armée et nous gagnerons la victoire ».
Les soldats répondent par le cri de : « Vive l’Empereur! » Ils se précipitent à la tête du pont, se bat-
lent comme des lions jusqu’à ce qu’ils soient presque tous tués. Et dans les siècles les plus reculés, la France comptera Austerlitz comme une de ses plus glorieuses victoires. Qui osera dire que ces soldat* étaient tous de bons chrétiens parce qu’ils montrèrent un si héroïque courage?
Eh bien! les prêtres de Rome n’ont pas plus de raison de nous dire que leur dévouement en face du danger est un argument en faveur de la divinité de leur Eglise. Les soldats français étaient bien disciplinés; ils aimaient la gloire de leur drapeau plus que leur vie ; ils ne connaissaient qu’une religion : c’était d’obéir à leur empereur.
Les prêtres du pape sont aussi des soldats bien disciplinés. Ils sont nourris de l’idée que tout, même lu vie, doit ê!re sacrifié pour le soutien et l’honneur de l’Église. Sauf quelques rares exceptions, les prêtres de Rome ne connaissent qu’une religion : c’est l'obéissance au pape. Aussi voyez oomme ils jouent leur vie, bravent la mort et deviennent de vrais héros, sous le regard et à la parole de leur maître.
Qui n’a pas lu l’histoire du navire de guerre français Le Tonnant au combat naval d’Aboukir? Lorsque ses mâts furent coupés, et que, criblé par tes boulets rouges des navires anglais, il ne lui restait plus aucun moyen de défense et qu’arriva l’ordre de l’amiral Nelson : «Rendez-vous! n que répondirent les soldats et les marins français : « Nous mourrons, mais nous ne nous rendrons pas! » Et ils disparurent bientôt sous les eaux avec leur navire, en criant t « Vive la France! »
Encore une fois, est-ce que tous ces guerriers étaient de bons chrétiens parce qu’ils préféraient périr plutôt que de livrer à l’ennemi leur fier drapeau? Non! Mais ils savaient que les regards de leur
chère et belle patrie, les regards du monde entier étaient sur eux dans cette heure solennelle. Leur vie, placée dans la balance de l’honneur et de la gloire de leur drapeau, ne leur parut plus rien. A Ja pensée de tomber entre les mains et aux pieds de leurs ennemis, la mort leur sembla une victoire.
Il en est de même du prêtre de Rome. Les yeux de son peuple, les regards de ses supérieurs, de son Église entière, sont sur lui. Il sait que s’il fuit le danger, s’il abandonne son poste et tourne lâchement le dos à l’ennemi pour échapper à la mort, il perd sa position, son honneur pour toujours! Il se dégrade à jamais! Il préfère donc tout risquer et tout perdre sur la terre, plutôt que de se faire un avenir de honte et d’opprobre. Et sans qu’il s’en doute, ce sentiment fait de lui un héros.
En outre, ce n’est pas seulement dans l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ qu’on lit ces sublimes paroles : « Mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés moi-même. Personne n’a un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». (Jean, xv.) Le Dieu tout-puissant a, de sa propre main, écrit ces paroles dans le cœur de tous les enfants d’Adam : il les a gravées dans le cœur de l’humanité tout entière.
Ces paroles sont écrites dans le cœur des Turcs de Constantinople, comme elles le sont dans le cœur des prêtres de Rome. Elles sont gravées dans le cœur des habitants des régions glacées du Groenland, comme elles le sont dans le cœur des citoyens de Paris. C’est pourquoi, au milieu du naufrage de presque toutes les autres vertus, qui sont comme les piliers des différents peuples de la terre, cette étincelle de lumière, de chaleur et de vie que Dieu alluma lui-même dans l’homme, lorsqu’il le créa à
son image et à sa ressemblance, se retrouve partout plus ou moins vive, même au milieu des nations les plus dépravées et les plus idolâtres de la terre.
De là vient que chez les peuples les plus pervers et les plus dégradés aux pieds des idoles de leurs faux dieux, on rencontre souvent des actes du plus sublime dévouement.
Aussitôt que cette étincelle de vie s’éteint chez un peuple, au moment où cette loi s’oublie entièrement, le glas de sa mort sonne, il s’affaisse sur lui-même et tombe ; il périt et disparaît pour toujours.
XXII. Mon vicariat à St-Roch d@ Québec; l’hôpital de marine; la première fois que je porte le dieu galette dans la poche de mon gilet.
Au mois de septembre 1834, je fus nommé vicaire de St-Roch de Québec, avec les abbés Baillargeon, Louis Parent et Siméon Bellot. M. David Têtu était curé de cette importante paroisse. Une des premières choses qu il fit, apres l’installation de ses nouveaux vicaires, fut de diviser sa grande paroisse en quatre parties, afin qu’il y eût plus de régularité dans notre ministère. Ce partage se fit au sort et me donna la partie nord-est, qui comprenait l’hôpital de marine. Le nombre ordinaire des marins malades que je visitais presque tous les jours variait de vingt-cinq à cent. La chapelle catholique, avec son bel autel, n’était pas encore prête : ce ne fut qu’en 1836 que je pus déterminer les autorités de l’hôpital à l’achever, telle qu’elle est aujourd’hui. Comme il n’y avait pas d’endroit spécial pour y dire la messe et y -garder le saint-sacrement, je me trouvai bientôt en face d’une difficulté qui, d’abord, me parut très grave.
11 s’agissait d’administrer le saint-viatique à un matelot qui se mourait. Jusque-là, en portant le bon-dieu aux malades, soit à St-Charles, soit à Charlebourg, j’avais toujours déployé, à l’exemple des prêtres catholiques, beaucoup de pompe et toutes les marques extérieures d’un souverain respect pour le dieu tout-puissant et miséricordieux que je croyais tenir dans mes mains. Je ne l’avais jamais porté sans être accompagné de plusieurs personnes, à pied ou à cheval. Pour frapper le peuple de respect, je portais, par dessus ma longue soutane, un grand sur plis blanc. Un homme me précédait, sonnant une clochette tout le long du chemin, afin de prévenir les gens que le grand Dieu qui non seulement avait créé le ciel et la terre, mais qui s’était fait homme pour nous sauver par sa mort, passait en personne, et que, soit dans leurs maisons, soit le long des chemins publics, soit dans leurs champs, ils devaient se jeter à genoux et se prosterner, la face contre terre, pour l’adorer.
Mais pouvais-je en agir de même à Québec, où tant de misérables hérétiques étaient bien plutôt disposés à rire de mon dieu qu’à l’adorer?
Toutefois, dans mon zèle et dans ma foi sincère, j’étais bien déterminé à braver les hérétiques du monde entier, et à m’exposer à leurs insultes, plutôt que de renoncer aux marques de respect et d’adoration que je croyais partout dues à mon dieu. Et deux fois je portai ce dieu à l’hôpital avec la solennité ordinaire.
En vain, mon curé essaya de me persuader d’en agir autrement : je fermai l’oreille à ses avis. Il m’invita alors à aller avec lui au palais épiscopal, afin de conférer avec Sa Grandeur sur ce grave sujet.
Comment exprimer ma surprise lorsque l’évêque,
av.ec une légèreté que je n’avais jamais observée en lui, me dit que, à cause des protestants qu’on rencontrait partout dans les rues de Québec, il était préférable d’y faire voyager le bon-dieu incognito. Il ajouta, sur un ton badin :
Mettez le bon-dieu dans les poches de votre gilet, comme font les autres prêtres de la ville, et portez-le ainsi, sans aucun scrupule, à vos mourants. Ne prétendez jamais devenir un réformateur, et faire mieux que le reste de vos vénérables frères dans la prêtrise. Nous ne devons pas oublier que nous sommes un peuple conquis. Si nous étions les maîtres, nous porterions notre bon-dieu avec tous les honneurs que nous lui rendions avant la conquête. Mais les protestants sont les plus forts : notre gouverneur, aussi bien que notre gouvernement, est protestant; la garnison de notre inexpugnable citadelle est en grande partie composée de protestants. Suivant les lois de notre sainte Église, et aussi suivant les lois françaises qui ont été reconnues comme lois du Canada par le traité de paix, après la conquête, nous aurions bien le droit de punir, même de mort, les misérables qui tournent en ridicule les mystères de notre sainte religion. Mais nous ne sommes pas assez forts pour user de ce droit : nous devons donc porter le joug en silence. Après tout, c est notre Dieu lui-même qui, dans ses jugements insondables, nous a privés du pouvoir de l’honorer comme il le mérite. Et, pour vous dire clairement ma pensée, ce n’est pas notre faute, mais la sienne, si nous sommes aujourd’hui forcés de le faire voyager incognito par nos rues. Si nous sommes obligés de le cacher dans nos poches, ce n’est là qu’une des conséquences funestes de la victoire que le Dieu des batailles permit aux hérétiques de remporter sur
nous. Si la divine Providence voulait que nous pussions briser nos chaînes, et acquérir le pouvoir de faire revivre les lois qui régissaient notre Canada avant la conquête, pour empêcher les hérétiques protestants d’insulter par leur présence et leurs sarcasmes, à nos dogmes les plus sacrés, avec quel bonheur nous profiterions de l’heure solennelle de la mort des fidèles pour réveiller la foi de notre peuple par l’imposant spectacle du Saint Viatique porté en procession par les rues aux mourants? Je vois avec autant de chagrin que vous, que la foi du peuple dans la présence réelle de Jésus-Christ au saint sacrement diminue de jour en jour : et je comprends aussi bien que le reste de mes prêtres qu’une des principales causes de cette décadence de la foi est la triste nécessité où nous sommes de porter le bondieu, disons le mot, dans nos poches. Ce déplorable fait ébranle les convictions les plus sincères, et jette sur ce grand mystère un ridicule qui n’est que trop senti par le peuple. Mais que Dieu permette à un gouvernement catholique de nous aider à chasser les Anglais et à briser le joug pesant et ignominieux que ces hérétiques ont mis sur nos épaules, alors nous redeviendrons libres de montrer en tout temps le souverain respect que nous devons à Jésus-Christ dans ce grand sacrement de son amour : nous reprendrons la sainte habitude que nous avions de le porter en triomphe aux malades et aux mourants; nous n’aurons plus la honte et la douleur de le porter dans nos poches. Empêchons les protestants de s’établir parmi nous, alors nous pourrons encore porter le bon-dieu comme nous le faisions au bon vieux temps.
— Mais, répondis-je, lorsque je marcherai dans les rues avec le bon-dieu dans ma poche, que de-
vrai-je faire si je rencontre un ami qui veuille échanger avec moi une poignée de main?
L'évêque se mit à rire et répliqua : — Dites à votre ami que vous êtes pressé et continuez votre chemin aussi vite que possible. Si vous ne pouvez faire autrement, parlez et plaisantez avec lui sans aucun scrupule de conscience. Le seul point important dans toute cette délicate matière, c'est que le peuple sache le moins possible que nous portons notre bon-dieu par les rues, incognito, dans nos vêtements. Le jour où il viendra à trop le savoir, il commencera à mettre en doute que nous ayons le pouvoir de changer le pain en Dieu. Le commun du peuple est attaché à notre sainte Église, beaucoup plus que nous ne le pensons, par les imposantes cérémonies de nos processions et par les marques publiques de respect que nous donnons à Jésus-Christ lorsque nous le portons aux malades. Car le peuple est plus facilement persuadé par ce qu'il voit de ses yeux ou touche de ses mains, que par ce qu’il entend de ses oreilles.
Je me soumis à l'ordre de mon supérieur ecclésiastique; mais je manquerais d’honnêteté si je n’avouais pas que, pendant quelque temps, je perdis beaucoup de mes jouissances spirituelles dans l’administration du viatique. Je continuai à croire aussi sincèrement que je le pouvais; mais les paroles moqueuses et le ton léger de mon évêque étaient tombés sur mon âme comme un brouillard glacé. La manière frivole dont il avait parlé de ce qu'on m’avait appris à considérer comme le plus vénérable et le plus redoutable mystère de notre sainte religion, laissa dans mon esprit l’impression qu’il ne croyait pas lui-même un iota du dogme de la transsubstantiation. Et, en dépit de tous mes efforts pour me débar-
rasser de ces soupçons, ils se présentaient à ma pensée et poussaient de plus profondes racines, chaque fois que j’abordais l’évêque pour lui parler sur quelque sujet du ministère. Il se passa plusieurs années avant que je pusse m’habituer à porter, comme faisaient les autres prêtres, mon bon-dieu dans les poches de mon gilet, sans plus de cérémonie qne si c’eût été une blague à tabac. Tant que je marchais seul, je me trouvais heureux; je pouvais, silencieusement, converser avec mon Sauveur et lui témoigner tout mon amour et toute mon adoration. J’avais l’habitude alors de répéter le 102e ou le 50e Psaume de David, le Te-Deum, ou quelque autre bel hymne, comme le Fange lingua, que je savais par cœur. Mais aucune parole ne saurait exprimer ma tristesse lorsque je rencontrais quelque ami qui, traversant la rue, voulait me presser la main et engager une conversation oiseuse. Il me fallait alors faire des efforts inouïs pour couvrir ma face d'un masque d’indifférence, afin de cacher complètement l’expression de foi qui se montre en dépit de soimême quand on est absorbé par les sentiments d’une profonde adoration.
Gomme je maudissais alors le jour où mon pays était tombé sous le joug de ces protestants, dont la présence à Québec m’empêchait de suivre les inspirations de ma conscience! Comme je trouvais pesantes les chaînes avec lesquelles ces hérétiques avaient lié mes mains et mes pieds! Combien de fois je priai ardemment mon dieu galette, que je pressais dévotement sur mon cœur, de nous donner l’occasion de briser nos fers, et de détruire à jamais le pouvoir que la protestante Angleterre avait sur nous! Alors nous aurions été libres, comme avant la conquête, de rendre à notre Sauveur tous les honneurs pu-
blics qui étaient dus à son amour et à sa majesté Nous pourrions alors appliquer les lois si sages de nos ancêtres, d’après lesquelles aucun hérétique n avait le droit de s’établir ou de vivre au Canada !
XXIII. La simonie; commerce étrange et sacrilège du sang de Jésus-Christ; Société des Trois Messes et Société d’une Messe.
Pendant une des heures délicieuses que nous passions invariablement après dîner dans le salon du
presbytère, mon collègue, l’abbé Parent, dit au curé Têtu :
— Ce matin, j’ai remis à l’évêque plus de cent dollars comme prix des messes que mes pieux pénitents m ont prié de dire pour les âmes du purgatoire. Chaque semaine je dois faire la même chose, ainsi que chacun de vous ; or nous savons que parmi les centaines de prêtres du Canada il n’y en a pas un seul qui n’en donne presque autant. Maintenant,, j aimerais savoir comment l’évêque dispose de toutes ces messes, et ce qu’il fait de ces grosses sommes d argent qui tombent dans ses mains de tous les coins du pays. Cette question m’intrigue, et je désirerais là-dessus savoir votre opinion.
Le curé répondit en plaisantant :
— Si les messes qu’on nous paye et qui tombent dans les mains de l’évêque, sont toutes célébrées, le purgatoire doit se vider deux fois par jour. Car j ai calculé que 1 argent donné chaque jour pour ces messes ne s’élève pas à moins de 4,000 dollars; et, comme il y a aux États-Unis trois fois plus de catholiques qu’ici, et que les catholiques irlandais ont beaucoup plus de dévotion que les Canadiens envers
les âmes du purgatoire, il s’ensuit qu’on peut dire, sans exagération, que 16,000 dollars au moins sont journellement donnés, dans ces deux pays, pour faire verser de l’eau froide sur les flammes brûlantes de cette terrible prison.
Maintenant, ces Ï6,000 dollars qui sont donnés chaque jour pour des messes, multipliés par les 365 jours de l’année, forment la jolie somme de 5,840,000 dol lars, qui sont annuellement consacrés à cet objet en messes basses !
Mais, comme nous savons tous que l’on paye les grand’messes plus du double que les messes basses, il est évident que plus de 11,680,000 dollars sont dépensés chaque année dans la seule Amérique du Nord, afln d’aider les âmes à sortir du purgatoire.
Si ces millions de dollars ne rendent aucun service aux âmes du purgatoire, ils ne sont pas sans profit pour nos pieux évêques et nos saints-pères les papes, entre les mains desquels la plus grande partie restera jusqu’au jour du jugement. Car il n’y a pas dans le monde entier un nombre de prêtres suffisant pour pouvoir dire toutes les messes qui sont payées par le peuple.
Je ne sais pas plus que vous ce que les évêques font de ces millions de dollars : je suppose qu’ils les consacrent à leurs bonnes œuvres secrètes. Mais il est évident qu’il y a là un sérieux mystère. Je ne voudrais pas dire, cependant, que les évêques yankees et canadiens avalent ces grosses piles de dollars comme de savoureuses oranges, et qu’ils ne sont qu’une bande d’escrocs, qui en emploient d’autres, appelés Têtu, Baillargeon, Parent, Chiniquy, etc , pour remplir leurs trésors. Mais si vous voulez savoir mon opinion sur cette matière délicate, je vous dirai que moins nous y penserons et en parlerons, mieux
ce sera pour nous. Toutes les fois que ma pensée se dirige vers ces fleuves d’argent qui coulent jour et nuit des petites bourses de nos pieuses mais bien pauvres populations, dans nos mains, et de nos mains dans celles des évêques, je me sens comme suffoqué. Si je me trouve à table, je ne'puis ni boire ni manger; et quand je suis au lit, je ne puis pas dormir. Or, comme je veux manger, boire et dormir, je repousse ces pensées aussi loin que possible. Et je vous conseille d’en faire autant.
Les vicaires parurent disposés à accepter la conclusion du curé. Mais, comme je n’avais pas encore ouvert la bouche, ils me demandèrent de leur donner mon idée sur ce désagréable sujet. Ce que je fis de la manière suivante :
— Il y a dans notre sainte Église beaucoup de choses qui semblent des taches noires. Mais je crois que cela n’est dû qu’à notre ignorance. Nul doute que ces choses nous paraîtraient aussi blanches que la neige si nous pouvions les voir telles qu’elles sont. Nos saints évêques, avec la majorité des prêtres catholiques des États-Unis et du Canada, ne peuvent être cette bande de voleurs et d’escrocs, dont les fantômes glacent le sang de notre digne curé. Tant que nous ne saurons pas ce que les évêques fon* des innombrables messes qui leur sont payées, je préfère croire qu’ils agissent comme des hommes honnêtes.
J’avais à peine dit ces quelques paroles, que je fus appelé pour aller visiter un malade; et la conversation finit là.
Huit jours après, j’étais seul dans ma «hambre lisant L’Ami de la Religion et du Roi, journal de Paris, publié par Picot. Ma curiosité ne fut pas peu excitée lorsque, en tête d’une page, je lus en grosse?
lettres : Admirable piété du peuple canadien- français.
La lecture de cette page me fit verser des larme, de honte, et elle ébranla ma foi jusque dans ses fondements. Incapable de me contenir, je courus aux chambres des vicaires et du curé, et je leur dis :
— Il n’y a que quelques jours, nous avons essayé, mais en vain, de savoir ce que deviennent les énormes sommes d’argent que le peuple fait passer par nos mains dans celles des évêques, pour avoir des messes. Voici la réponse : j’ai la clef de ce mystère, digne des âges les plus ténébreux de l’Église. J’aimerais mieux être mort que de voir de mes yeux une telle abomination!
Nous lûmes alors cet article, dont la teneur était que le très vénérable évêque de Québec n’avait pas envoyé moins de 200,000 francs, à différentes reprises aux prêtres de Paris, pour leur faire dire un million de messes, à cinq sous la pièce.
Nous avions là la triste preuve que notre évêque . avait extorqué à notre pauvre peuple, sous prétexte de sauver les âmes du purgatoire, 800,000 francs!
Cet article tomba sur nous comme un coup de foudre. Pendant longtemps nous nous regardâmes les uns les autres, sans pouvoir prononcer une seule parole. Nos langues étaient comme paralysées par la honte. Nous avions l’air de vils criminels qui viennent d’être pris sur le fait.
Enfin, Baiilargeon, s’adressant au curé, dit :
— Est-il possible que nos évêques soient des escrocs et que nous leur servions d’instruments pour tromper le peuple? Que dirait ce peuple s’il savait que non seulement nous ne disons pas les messes pour lesquelles il nous remplit les mains de son argent, si péniblement gagné, mais que nous en-
voyons ces messes à Paris, afin de les faire dire pour cinq sous? Que penserait-il de nous tous, s’il savait que nos évêques empochent vingt sous sur chaque messe que nous devons dire à son intention?
Le curé répondit : — Il est vraiment heureux que notre peuple ignore cette opération financière de nos évêques : car il nous jetterait certainement tous dans la rivière. Tenons ce honteux commerce aussi secret que possible. Car en quoi consiste la simonie, si ce trafic n’en est pas?
Je répliquai : — Comment pouvez-vous espérer de garder le secret sur ce commerce infâme, lorsque non moins de 40,000 exemplaires de ce journal circulent en France, et qu’il en arrive plus de cent exemplaires aux États-Unis et au Canada. Le danger est plus grand que vous ne le supposez : il est à nos portes. N’est-ce pas à cause de pareils crimes, publiquement reconnus, et des vils tours d’escamotage du clergé de France, que la nation française en général, a non seulement perdu tout vestige de religion, mais a condamné à mort, il n’y a pas encore un demi-siècle, tous les prêtres et tous les évêques de France, comme des malfaiteurs?
Mais cette opération mercantile de nos évêques revêt encore un caractère plus odieux lorsqu’on sait que ces messes de cinq sous qui sont dites à Paris ne valent pas un sou. Car qui ignore parmi nous que la plus grande partie des prêtres de Paris sont plus qu’à moitié incrédules, et que beaucoup d’entre eux vivent publiquement une vie de débauche?
Notre peuple nous confierait-il son argent, si nous étions assez honnêtes pour lui apprendre que ces messes sont dites à Paris pour cinq sous, par de tels prêtres? Ne le trompons-nous pas lorsque nous accep-
tons son argent, à la condition, bien entendu, que nous offrirons à son intention le saint sacrifice, tandis que nous l’envoyons en France, pour en disposer d'une manière si criminelle?
Mais si vous me permettez d’ajouter quelques mots, je vous parlerai d’un autre fait étrange, étroitement lié à cette opération simoniaque.
— Vous souvenez-vous comment vous fûtes enrôlés dans la société des trois messes? Qui de nous aurait . pensé que par la nouvelle obligation que nous nous imposions, la plus grande partie de l’année serait employée à dire des messes par les prêtres, et qu’il nous deviendrait impossible de satisfaire aux pieuses demandes du peuple? Nous appartenions déjà à la société de la bienheureuse Vierge Marie et de Saint- Michel, ce qui élevait à cinq le nombre des messes que nous devions célébrer pour chaque prêtre défunt. Éblouis par l’idée qu’à notre mort il serait dit pour chacun de nous *2,000 messes, nous mordîmes, comme des poissons affamés, à l’appât que nous présentait l’évêque, sans réfléchir à l’hameçon.
En conséquence, nous avons dû dire 165 messes pour les 33 prêtres qui sont morts depuis une année. Ce qui signifie que chacun de nous a payé à l’évêque 41 dollars pour des messes qu’il a fait dire à Paris pour 8 dollars. Chaque messe que nous célébrons ici pour un prêtre défunt, est une messe que l’évêque envoie à Paris, et sur laquelle il prélève 1 franc. Par conséquent, plus il enrôle de piètres dans sa société des trois messes, plus il empoche de francs, dont le peuple et nous sommes fraudés. De là son incroyable zèle pour attirer chacun de nous dans sa société des trois messes.
Ce n’est pas la valeur de l’argent que notre évêque nous arrache si habilement des mains, que je consi-
dère. Mais je suis désolé lorsque je vois que, par ces sociétés de messes, nous devenons les complices de sa simonie. Car, étant forcés la plus grande partie de l’année à célébrer le saint sacrifice pour le bénéfice des prêtres défunts, nous ne pouvons pas dire les messes pour lesquelles le peuple nous paie journellement; en conséquence, nous sommes obligés de faire passer ces messes dans les mains de l’évêque, qui les envoie à Paris, après avoir prélevé 20 sous sur chacune.
Mais pourquoi nou3 lamenter sur le passé? Le passé n’est plus en notre pouvoir; mais l’avenir est dans nos mains!
M. Têtu répondit : — Vous avez montré l’erreur du passé; maintenant, pouvez-vous nous indiquer quelque remède pour l’avenir?
— Je ne puis pas dire que le remède qui est à notre disposition soit une de ces médecines brévetées, capables de guérir toutes les infirmités de notre Église au Canada. Mais j’espère qu’il amènera une rapide convalescence. Ce remède, c’est de détruire la société des trois messes, et d’en établir une d’une messe, qui sera dite à la mort de chaque prêtre. De cette manière, il est vrai, au lieu de 2,000 messes, nous n’en aurons, à notre mort, que 1,200, trois par jour au lieu de cinq. Mais si ces 1,200 messes ne nous ouvrent pas les portes du ciel, ce sera parce que nous serons en enfer. Par cette réduction, nous serons à même de dire beaucoup plus de messes pour le peuple; et nous diminuerons le nombre des messes à cinq sous, que notre évêque fait dire par les prêtres de Paris.
Si vous adoptez mon avis, nous nommerons immédiatement M. Têtu président de la nouvelle société. M. Parent sera le trésorier, et je consens à me char-
ger des fonctions de secrétaire. Lorsque notre société sera organisée, nous enverrons notre démission au président de la société des trois messes, et nous adresserons sans délai une circulaire à tous les prêtres du Canada, pour leur indiquer les raisons de ce changement, et leur demander respectueusement de s’unir à nous dans cette nouvelle société, afin de diminuer le nombre des messes célébrées à cinq sous par les prêtres de Paris.
Deux heures après, la nouvelle société était complètement organisée. Les raisons de sa formation furent consignées dans un registre; et nos cinq noms furent envoyés à l’évêque, avec une lettre respectueuse l’informant que nous n’étions plus membres de la société des trois messes.
Cette lettre était signée : Cb. Chiniquy, secrétaire. Deux heures après, je recevais de l’évêché la note suivante : « Monseigneur l’Évêque de Québec désire vous voir immédiatement pour une affaire très importante et très pressante. Ne manquez pas de venir sans retard. Votre dévoué, Charles-F. Cazeault, secrétaire >.
Je montrai cette missive au curé et aux vicaires, et je leur dis :
— Une violente tempête gronde sur la montagne. Voici le premier coup de tonnerre : l’atmosphère est sombre et pesante. Priez que je puisse parler et agir comme un prêtre honnête et courageux.
Je rencontrai, dans le vestibule de l’évêché, mon ami personnel, le secrétaire, qui me dit :
— Mon cher Chiniquy, tu vogues sur une mer périlleuse; tu seras habile marin si tu échappes au naufrage. L’évêque est très irrité contre toi. Mais ne te découpage pas, car le droit est de ton côté.
Il ouvrit ensuite la porte du salon de l’évêque, et il
dit, : — Monseigneur, M. Chiniquy est ici, attendant vos ordres.
— Faites-le entrer, répondit l’évêque.
J’entrai, et je me jetai à ses pieds, selon l’usage des prêtres. Mais l’évêque, reculant de deux ou trois pas, me dit, d’un ton sévère :
Je n ai pas de bénédiction pour vous avant que vous m’ayez donné une explication satisfaisante de votre étrange conduite.
Je me relevai : — - Monseigneur, que désirez-vous de moi?
— Je veux, monsieur, me dit l’évêque, que vous m’expliquiez cette lettre que vous avez signée comme secrétaire d’une certaine société nouvellement éclose, appelée « société d’une messe ».
En même temps, il me montra ma lettre.
Je lui répondis : — Monseigneur, la lettre est en bon français : Votre Grandeur doit l’avoir comprise. Je ne crois pas qu’une explication puisse la rendre plus claire.
— Je veux savoir de vous, reprit-il, la raison pour laquelle vous quittez la société des trois messes, si ancienne et si respectable? Ne se compose-t-elle pas de votre évêque et de tous les prêtres du Canada? N’êtes-vous pas en assez bonne compagnie? Ou bien objectez-vous aux prières qui sont dites pour les âmes du purgatoire?
Je répondis : — Monseigneur, je veux rappeler à Votre Grandeur un fait qui n’a pas assez attiré son attention. Le grand nombre des messes que nous devons dire pour les prêtres défunts, nous met dans l’impossibilité de célébrer celles qui nous sont payées par le peuple. Nous sommes donc forcés de vous transmettre ces messes; mais, au lieu de les faire dire par les bons prêtres du Canada, Votre Grandeur
a recours aux prêtres de France, qui les disent pour cinq sous. Nous voyons en cela deux grands maux. Le premier, c’est que nos messes sont dites par des prêtres en qui nous n’avons aucune confiance; et, quoiqu’elles soient à bon marché, elles sont encore payées trop cher. Car, entre nous, sauf quelques rares exceptions, les messes dites par les prêtres de Paris ne valent pas un sou.
Le second mal est encore plus grand : car, à nos yeux, c’est une des plus énormes iniquités contre lesquelles l’Église ait eu à sévir dans les siècles: le crime de simonie.
— Entendez-vous dire, répliqua l’évêque avec indignation, que je sois coupable de simonie?
— Oui, Monseigneur, c’est justement ce que je veux dire.
— Vous m’insultez! s’écria l’évêque. Vous êtes l’homme le plus impudent que j’aie jamais vu. Si vous ne rétractez pas ce que vous venez de dire, je vous suspens et vous excommunie sur le champ.
— Ma suspense et mon excommunication, lui répondis-je, n’amélioreront pas la position de Votre Grandeur. Car le peuple saura bientôt que vous m’avez excommunié parce que j’ai protesté contre votre trafic de messes. Il saura que vous empochez 20 sous sur chaque messe que vous faites dire à Paris pour cinq sous, par des prêtres indignes. Et vous verrez qu’il n’y aura qu’une voix au Canada pour me bénir d’avoir protesté contre votre commerce simoniaque sur une chose aussi sacrée et aussi sainte que le redoutable sacrifice du corps, du sang, de l’âme et de la divinité de Jésus Christ.
Je prononçai ces paroles avec un calme si parfait que l’évêque vit. que je n’avais pas la moindre peur de ses foudres. Il commença à se promener de long
en large par la chambre, et il amoncela sur ma tête toutes les épithètes qui devaient m’apprendre que j’étais un insolent, un rebelle, un prêtre dangereux.
— Il est évident, me dit-il, que vous allez devenir au Canada, un réformateur, un Luther au petit pied. Mais vous ne serez jamais qu’un singe!
Je vis que mon évêque était hors de lui-même, et que mon calme imperturbable ajoutait à son irritation.
Je lui répondis : — Si Luther n’avait jamais rien fait de pire que ce que je fais aujourd’hui, il devrait être à jamais béni par Dieu et par les hommes. Je prie Votre Grandeur de se calmer. Le sujet sur lequel je lui parle est plus sérieux qu’elle ne pense.
Votre Grandeur, en demandant 25 sous pour des messes qu’elle fait dire pour cinq sous, commet une action qu’elle condamnerait si elle était faite par un autre homme. Vous creusez sous vos pieds et sous les pieds de vos prêtres le même abîme dans lequel l’Eglise de France a failli périr, il n’y a pas encore un demi-siècle. Vous détruisez de vos propres mains tout vestige de religion dans le cœur du peuple, qui connaîtra tôt ou tard votre commerce simoniaque. En ce moment, je suis votre meilleur ami et le plus respectueux de vos prêtres ; et, avant qu’il soit trop tard, je vous dis la vérité. Je déplore profondément l’illusion qui vous empêche de voir la terrible conséquence qu’aura ce commerce, quand notre peuple apprendra que vous abusez de son ignorance et de sa bonne foi. Malheur à Votre Grandeur! malheur à moi! malheur à notre sainte Église! le jour où notre peuple apprendra que dans notre sainte religion le sang de Jésus-Christ est converti en marchandise pour remplir les trésors des évêques et des papes!
Ces dernières paroles, prononcées avec le plus
grand calme, eurent leur effet : l’évêque se tranquillisa, et me répondit :
— Vous êtes jeune et sans expérience. Votre imagination se repaît facilement de fantômes. Lorsque vous serez plus âgé, vous changerez de sentiment et vous aurez plus de respect pour vos supérieurs. J’espère que votre présente erreur sera seulement momentanée. Bien que je pusse vous punir pour l’insolence avec laquelle vous avez osé parler à votre évêque, je préfère vous avertir d’être plus respectueux et plus obéissant à l’avenir. Je regrette que vous m’ayez demandé de rayer votre nom de la société des trois messes, vous et les quatre imbéciles qui ont commis le même acte de folie; mais vous êtes les seuls perdants dans cette affaire.
Au lieu de 2,000 messes dites pour la délivrance de votre âme des flammes du purgatoire, vous n’en aurez que 1,200; car, soyez en certain, il y a trop de sagesse et de piété dans mon clergé pour qu’il suive votre exemple. Vous resterez seul, et je le crains, couvert de ridicule : on vous appellera « le petit réformateur ».
Je répondis à l’évêque : — Je suis jeune, il est vrai; mais les vérités que j’ai dites à Votre Grandeur sont aussi vieilles que l’Évangile. J’ai une telle confiance dans les mérites infinis du saint sacrifice de la messe, que je crois sincèrement que 1 200 messes, dites par de bons prêtres, seront suffisantes pour délivrer mon âme des feux du purgatoire.
D’ailleurs, je préfère 1,200 messes dites par de bons prêtres à un million dites par les prêtres à cinq sous de Paris.
Ces dernières paroles, prononcées sur un ton demisérieux et demi-plaisant, déridèrent quelque peu le front de l’évêque. Je pensai que c’était le bon mo-
ment de recevoir sa bénédiction et de prendre congé de lui : je m’agenouillai à ses pieds, il me bénit, et je partis.
XXiV. Le commerce des messes.
Ma courte absence avait été pour le curé et les vicaires une heure d’anxiété; aussi mon prompt retour les remplit de joie. Quoi de nouveau? s’écrièrent-ils.
— De bonnes nouvelles! répondis-je. La bataille a été rude; mais nous l’avons gagnée! Et si nous tenons ferme, une nouvelle et plus grande victoire nous attend! L’évêque paraît si assuré que nous sommes les seuls qui voulions cette réforme, qu’il ne remuera pas le doigt pour empêcher les autres prêtres de nous suivre. Cette indifférence rendra notre succès infaillible. Ne perdons pas un instant ; commençons immédiatement par envoyer notre circulaire à chaque prêtre du Canada.
Une heure après, nous étions plus de vingt écrivains à l’œuvre; et avant vingt-quatre heures, plus de trois cents lettres avaient été expédiées aux membres du clergé, leur donnant les raisons pour lesquelles nous voulions essayer, par tous les moyens honnêtes, de mettre fin à ce honteux trafic de messes qui se pratiquait entre le Canada et la France. La semaine s’était à peine écoulée, que de nombreuses lettres de curés et de vicaires arrivaient à l’évêque, le priant respectueusement de rayer leurs noms de la société des trois messes. Cinquante prêtres seulement refusèrent de se joindre à nous.
Depuis cette époque, jusqu’à ces dernières années, les journaux soutenus par le clergé, ne manquaient jamais, à la mort d’un prêtre, de mentionner si le
défunt appartenait à la société des trois messes ou d’une seule.
Nous avions diminué cet infâme commerce des messes; mais, malheureusement, nous n’avions pu le détruire. Dans ces dernières années, les évêques du Canada ont retiré la société des trois messes du tombeau où nous l’avions fait descendre. Personne n’osera nier que le commerce des messes ne se fasse en France sur une très grande échelle. A Paris, et dans plusieurs autres grandes villes de ce pays, il y a des bureaux d’agence exclusivement consacrés à l’exploitation de ce trafic. Ce honteux commerce est généralement dans les mains de libraires ou de marchands d’ornements d’église. Chaque année, ces maisons expédient en France, en Belgique et autres pays catholiques, une grande quantité de prospectus, dans lesquels elles disent qu’afin de venir en aide aux prêtres pauvres, qui n’ont pas de messes, elles offrent une prime de 25 ou 30 pour cent aux prêtres qui voudront bien leur envoyer le surplus de l’argent qu ils ont reçu pour offrir des messes en faveur des âmes du purgatoire. Les prêtres qui ont ces surplus, tentés par la prime, qui est ordinairement une montre, un calice ou un beau livre, versent en tout ou en partie les sommes d’argent qu’ils avaient de surplus, dans les mains de ces pieux marchands de messes; et ceux-ci en disposent comme il leur plaît. Mais ils ne paient jamais les messes en argent : ils ne donnent que de la marchandise. Par exemple, tel prêtre recevra une montre, s’il promet de dire 100 ou 200 messes ; ou bien, il recevra un calice, s’il s’oblige à en célébrer 300 ou 400.
J’ai entre les mains plusieurs factures ou notes envoyées aux prêtres par ces marchands de messes. Nul doute que le public ne lise avec intérêt les deux
étranges documents suivants. Je les tiens d’un prêtre récemment converti.
< Paris, 3 novembre 1874.
« Ant. Lévesques, rue de Rennes, Paris, éditeur des œuvres de M. Difriche-Desgennettes, curé de Notre-Dame-des-Victoires, délivré à M. Camerle, curé à Auribeau (Basses-Alpes) :
10 mètres de drap, à 22 francs 8 „ de mérinos tout laine
Mois de Marie ......
Histoire de Marie-Christine.
Vie de St-Stanislas Koska . .
Méditations de l’âme ....
Jésus-Christ, lumière du monde Emballage et port. . .
Fr.
Fr. 363.70
«Monsieur le curé, nous avons l’honneur de vous informer qu’un colis contenant les articles que vous nous avez commandés le 4 octobre, a été expédié le 15 octobre, au bureau restant, à Digne, où nous vous prions respectueusement d’aller le réclamer.
« Pour le paiement de ces articles, nous vous prions de dire les messes suivantes :
A l’intention du bailleur, à la décharge de M. Montel ... 30
„ des bailleurs, à la décharge de M. Haas ... 58
Pour les morts, à la décharge de M. Wael . 100
« Monsieur le curé, veuillez être assez aimable pour dire ou faire dire toutes ces messes dans le plus bref délai, et de répondre à ces messieurs, s’ils vous écrivent pour savoir si elles ont été acquittées.
■z Votre respectueux serviteur,
« Ant. Lévesques ».
Paris, 11 novembre 1874.
« Monsieur le Curé,
«Nous avons eu l’honneur de vous adresser la facture de ce que nous vous avons expédié le 15 octobre.
« En à-compte, nous avons mis à votre charge 188 messes. Nous vous prions respectueusement de dire ou de faire dire ces messes aux intentions suivantes :
74 pour les morts, à la décharge de M. Walters. 50 pro defuncto,
20 ad intentionem donatis 16 „ n
à la décharge de M. C...
(c Monsieur le curé, soyez assez aimable pour dire ces .messes, ou les faire dire aussitôt que possible, et pour répondre à ces messieurs, s’ils vous écrivent pour savoir si elles ont été acquittées. Les 188 messes mentionnées dans notre lettre du 3 courant, ajoutées aux 176 ci-mentionnées, font 364 francs, valeur des marchandises qui vous ont été expédiées. Nous avons pensé vous être agréables en y joignant les livres de propagande que vous avez reçus.
« Votre respectueux serviteur,
« Ant. Lévesques. »
C’est ainsi que beaucoup de prêtres, en France et ailleurs, possèdent de belles montres d’or, de riches ameublements et de magnifiques bibliothèques, obtenus avec l’argent que nos pauvres catholiques-romains canadiens donnent à leurs prêtres pour des messes qui, en France et dans le monde entier, sont converties en un fonds de marchandises.
On ne saurait dire qui fait les meilleures affaires, ou des marchands de messes auxquels elles sont
vendues, ou de ceux à qui elles sont achetées à une prime de 25 ou 30 pour cent. Ce qu’il y a de certiin, c’est le honteux trafic pratiqué sur la crédulité et 1 ignorance des catholiques-romains par leurs prêtres et leurs évêques.
Aujourd’hui, les maisons Dartois et d’Ant. Lé vesques sont les mieux achalandées de Paris. En 18/4, la maison Marne faisait d’immenses affaires avec son magasin de messes. Mais, dans un mauvais jour, la police secrète soupçonna que le nombre des messes qui lui étaient payées dépassait le nombre de celles qu’elle faisait dire par ses prêtres attitrés. Lorsque les livres furent examinés, le soupçon se changea bientôt en certitude. On découvrit qu’un nombre incroyable de messes, capable de vider les antres du purgatoire, n’arrivaient jamais à destina lion, mais servaient seulement à remplir la bo- se des pieux marchands parisiens; et le malheur ux Màme fut envoyé sans cérémonie au pénitenci r méditer à loisir sur les mérites infinis des messes qui avaient été engouffrées dans ses trésors.
Mais ces faits sont ignorés des pauvres catholiquesromains du Canada, qui sont de plus en plus exploités par leurs prêtres, sous le prétexte de sauver les âmes du purgatoire par les mérites de la messe.
On a dernièrement découvert un nouvel élément de bénéfices dans l’opération financière des prêtres canadiens.
Tout le monde sait que dans la plus grande partie des Etats-Unis, les pauvres Irlandais paient un dollar, au lieu de vingt-cinq sous, pour une messe Les prêtres dont la conscience est suffisamment élastique, comme c’est souvent le cas, pour garder ces dollars, sans même penser à dire les messes pour lesquelles on les paie si grassement, sont bientôt
devenus riches. Mais il y en a plusieurs dont l’honnêteté se révolte à l’idée de voler. Ces derniers, incapables de dire toutes les messes qui leur sont payées, en envoient le surplus à leurs confrères du Canada, qui naturellement préfèrent ces messes d’un dollar aux messes de vingt-cinq sous du peuple canadien.
Mais ils en gardent soigneusement entre eux le secret, et continuent à se remplir les mains des sommes de vingt-cinq sous qui leur sont apportées tous les jours, par leurs pauvres dupes.
De cette manière, le nombre des pièces de vingtcinq sous sur lesquelles l’évêque prélève vingt sous avant de les envoyer en France, va toujours croissant. Mais il y a beaucoup de prêtres au Canada qui pensent que c’est moins grave de garder ces sommes d’argent que de les envoyer aux évêques, pour qu’ils en trafiquent avec les pieux marchands de Paris.
Pour comprendre ce que sont les prêtres du Pape, lisons, dans la Bible catholique-romaine, ce que l’Église de Rome elle-même nous dit des prêtres de Babylone (dernier chapitre de Daniel) :
« Et le roi Astiagus avait rejoint son père, et Cyrus de Perse lui avait succédé.
« Et Daniel conversait avec le roi, et il était honoré plus que tous ses amis.
« Maintenant les Babyloniens avaient une idole, du nom de Bel, et elle consommait chaque jour douze mesures de farine, quarante brebis et six tonneaux de vin.
« Et le roi l’adorait, et il allait l’adorer tous les jours. Mais Daniel adorait le vrai Dieu. Et le roi lui dit : Pourquoi n’adores-tu pas Bel?
:< Daniel répondit et dit : Parce que je ne puis
pas adorer les idoles faites de la main des hommes, mais seulement le Dieu vivant qui a créé le ciel et la terre et qui domine sur toute chair.
« Alors le roi lui dit : Ne penses-tu pas que Bel est un dieu vivant? Ne vois-tu pas combien il mange et combien il boit chaque jour?
« Alors Daniel sourit et dit : O roi, ne te laisse pas tromper; car ce dieu n’est au dedans que de l’argile et au dehors que de l’airain, et il ne mange ni ne boit jamais rien.
« Le roi se mit alors en colère, et, faisant appeler ses prêtres, il leur dit : Si vous ne me dites pas qui dévore tous ces vivres, vous mourrez. Mais si vous pouvez me prouver que Bel les dévore, alors Daniel devra mourir : car il a blasphémé contre Bel.
« Et Daniel dit au roi : Qu’il soit fait suivant ta parole.
« Or, les prêtres de Bel étaient au nombre de soixante-dix, outre leurs femmes et leurs enfants. Et le roi se dirigea avec Daniel vers le temple de Bel.
« Les prêtres de Bel dirent alors : Voici que nous sortons; mais toi, ôroi, prépare la nourriture et tiens le vin prêt; ferme soigneusement la porte et mets-y ton sceau.
« Et demain, lorsque tu viendras, si tu trouves que Bel n’a pas tout mangé, nous mourrons, ou bien Daniel qui parle faussement contre Bel sera mis à mort.
« Et ils s’en inquiétèrent peu; car ils avaient pratiqué sous le temple une galerie secrète par laquelle ils entraient continuellement et consommaient toutes ces choses.
(c Ainsi, lorsqu’ils furent partis, le roi servit les mets devant Bel. Pendant ce temps, Daniel avait
commandé à ses serviteurs d’apporter de la cendre; et ils la répandirent sur le pavé du temple, en présence du roi seulement. Ensuite ils partirent et ils fermèrent la porte, et ils la scellèrent avec les sceaux du roi et ils s’éloignèrent.
« Voici qu’au milieu de la nuit, les prêtres vinrent avec leurs femmes et leurs enfants, suivant leur habitude, et ils mangèrent et ils burent tout.
« Le lendemain matin, le roi se leva, ainsi que Daniel. Et le roi dit = Daniel, les sceaux sont-ils intacts ? Et il répondit : Oui, ô roi, ils sont intacts.
« Et aussitôt qu’ils eurent ouvert la porte, le roi regarda sur la table, et il s’écria à haute voix : Que tu es grand, ô Bel! avec toi il n’y a aucun artifice.
<t Alors Daniel se mit à rire ; et, empêchant le roi d’avancer, il dit : Regarde maintenant le pavé et remarque de qui sont ces traces. Et le roi dit : Je vois des pas d’hommes, de femmes et d’enfants. Et alors le roi s’irrita.
« Et il p it les prêtres avec leurs femmes et leurs enfants, qui étaient montés par la porte par laquelle ils venaient consommer tout ce qui se trouvait sur les tables.
cc C’est pourquoi le roi les fit tous mourir; et il livra Bel au pouvoir de Daniel, qui le détruisit, lui et son temple ».
Qui ne se sent pris de pitié à la vue du roi de Babylone contemplant son dieu d’argile et d’airain» et s’écriant : Tu es grand, ô Bel, il n’y a avec toi nul, artifice?
Mais est-ce que les pratiques des prêtres du pape sont moins cruelles et moins impies? Quelle différence y a-t-il entre ce dieu de Babylone, fait avec de l’airain fondu et de l’argile cuite, et le dieu des catholiquesromains, fait avec une poignée de farine cuite entre deux fers chauds?
Comme les prêtres gardaient habilement le secret sur l’usage qu’ils faisaient des riches offrandes qui étaient tous les jours apportées à leur dieu affamé ! Qui pouvait soupçonner qu’il y avait une trappe secrète par laquelle ils venaient, avec leurs femmes et leurs enfants, manger les copieuses offrandes?
Ainsi de nos jours, parmi les pauvres aveugles catholiques-romains, qui soupçonne que ces énormes sommes d’argent données journellement aux prêtres pour glorifier Dieu, purifier les âmes et faire des cendre toutes sortes de bénédictions sur les dona teurs, sont employées au trafic le plus sacrilège que le monde ait jamais vu?
Bien que le dieu d’airain de Babylone fût une idole méprisable, le dieu galette de Borne est plus méprisable encore! Les prêtres de Bel étaient, sans doute, d’habiles voleurs ; mais ne sont-ils pas sur passés, dans fart de voler, par les prêtres de Rome ? Ces derniers n’opèrent-ils pas sur une échelle beaucoup plus grande que les premiers? Mais, comme il y a toujours un temps de rétribution pour les grandes iniquités de ce monde, et que les actes les plus habilement cachés finissent toujours par être dévoilés, ainsi l’habileté des prêtres de Babylone ne put les sauver. Dieu envoya son prophète pour leur arracher le masque sous lequel ils trompaient le peuple. Ainsi, que les prêtres de Rome sachent que Dieu enverra, tôt ou tard, un prophète qui leur arrachera le masque à la faveur duquel ils trompent le monde !
Déjà nous voyons leurs pas imprimés sur la poussière de la terre; et ceux qu’ils tiennent prosternés aux pieds de leurs idoles, crient : « O dieu, avec toi il ne peut y avoir d’artifice », deviendront eux-mêmes les instruments de la justice de Dieu, lorsque sonnera l’heure de la rétribution.
XXV. Leçons de tempérance et d’anatomie; conséquences fatales de l’intempérance.
C’est Dieu qui règle les plus petits comme les plus grands événements de ce monde. Notre principale affaire, pendant les quelques jours de notre rapide passage sur cette terre d’épreuves et de souffrances, est donc de connaître la volonté de Dieu et de l’accomplir.
Il n’y a de bonheur possible pour l’homme dans cette vie, comme dans la vie future, qu’à cette condition. Il n’y a pas un seul jour, j’oserais dire pas une seule heure, de ma longue carrière qui n’ait été pour moi la preuve de cette vérité. Mais c’est dans le sort qui décida que je serais le premier chapelain de l’Hôpital de Marine, que j’ai surtout compris que le Seigneur dirige tous les événements de notre courte existence, pour sa gloire et pour notre plus grand bien.
Après que les autres vicaires se furent félicités d’avoir échappé au pesant fardeau que le sort venait de mettre sur mes épaules, ils me dirent combien ils sympathisaient à mon malheur!
Tout en les remerciant de leur bon vouloir à mon égard, je leur dis franchement que je ne voyais pas cet événement tout à fait comme eux; que j’étais bien persadé que Dieu avait conduit tout cela pour sa gloire et pour mon salut. Je ne me trompais pas
Au commencement de novembre 1834, une indisposition me fit garder la chambre pendant quelques jours, à la fin desquels M. Cflackmayer, surintendant de l’hôpital, vint me dire que la flotte d’automne avait laissé un grand nombre de malades qui réclamaient jour et nuit le secours de mon ministère. Il ajouta, mais en confidence, que beaucoup
de ces malades étaient des picotés, et que le choléramorbus faisait encore d’affreux ravages parmi les pauvres matelots.
Cette triste nouvelle fut pour moi comme un ordre du ciel de laisser ma chambre, d’oublier mon mat, et d’aller au secours de mes braves marins, malgré, ia défense de mon médecin.
Le docteur Douglas m’attendait à l’hôpital, pour me dire la gravité de ma position, en me confirmant ce que M. Glackmayer m’avait déjà annoncé, que picote et le choléra sévissaient avec la plus terrible, rigueur : que plusieurs étaient déjà morts, et que beaucoup d’autres étaient à la dernière extrémité.
Ce docteur Douglas, qui était un des fondateurs de l’Hôpital de Marine, avait la réputation bien mé ritée d’être un des plus habiles chirurgiens du pays. Quoique protestant, il m’avait honoré de son amitié depuis le premier jour qu’il m’avait connu ; et je puis dire qu’il avait aussi gagné mon estime et ma confiance au plus haut degré. Le Canada a possédé peu d’hommes au cœur plus noble et plus droit que le docteur Douglas.
Je le remerciai des renseignements qu’il m’avai* donnés; et je priai M. Glackmayer, dans la chambre duquel nous nous trouvions, de vouloir bien me donner un verre de brandy, que je bus à l’instant.
— Que faites-vous là! me dit le docteur Douglas.
— Vous le voyez, lui répondis-je, je bois un verre de bon brandy.
— Permettez-moi de vous demander, reprit le docteur, pourquoi vous le buvez?
— C’est comme préservatif contre les miasmes que jr vais respirer dans les salles de l’hôpital, répliquai-je. Il me faut passer la journée à entendre les confes-
sions des picotés et des cholériques, me tenir l’oreille près de leur bouche, humer l’air pestilentiel de leurs lits de mort. Est-ce que la prudence ne me fait pas un devoir de prendre quelques précautions dans de pareilles circonstances?
— Est-il possible, continua le docteur, qu’un homme pour qui j’ai tant d’estime, ignore à ce point les effets délétères de l’alcool sur le corps humain? Ce que vous venez de boire n’est autre chose qu un affreux poison. Loin d’être plus à l’abri du danger depuis que vous l’avez bu, vous courez mille fois plus de risques qu’auparavant d’être atteint par la contagion.
— C’est ainsi que vous, pauvres protestants, lui répondis-je en riant, vous n’êtes tous que des fanatiques à l’égard de ces excellents breuvages. Mais vous ne me persuaderez jamais de partager vos idées exagérées sur ce sujet. Serait-ce donc pour l’usage des chiens que Dieu aurait créé le vin et le brandy? Non! ces excellentes choses sont faites pour l’homme sage qui sait s’en servir avec modération.
— Mon cher Père Chiniquy, poursuivit le docteur, vous badinez; je suis parfaitement sérieux lorsque je vous dis que, sous le nom de brandy, vous avez bu un poison qui vous expose plus que jamais à succomber aux atteintes de l’épidémie qui fait ici tant de victimes depuis quelques jours.
— Si l’on s’empoisonnait à boire de bon vin et d’excellent brandy, lui répondis-je, il y a longtemps que vous seriez le seul médecin dans Québec, et que tous les autres y seraient morts et enterrés ; car je ne connais que vous, parmi tous les docteurs de la ville, qui ne fassiez pas usage de ces bonnes choses. Mais, quoique j’aie bien du plaisir à causer avec vous, mes matelots sont là qui m’attendent et m’ap-
pellent : veuillez m’excuser si je vous quitte pour aller à eux.
— Laissez-moi vous dire encore un mot, répliqua lo docteur, et j’aurai fini. Nous devons faire, demain matin, l’autopsie d’un marin qui vient de mourir subitement. Auriez-vous quelque objection que je vous fisse voir, dans le corps de cet homme, le mal que vous vous êtes fait à vous-même en buvant ce brandy?
— Je n’ai aucune objection à cela, lui dis-je : il y a longtemps que je veux étudier l’anatomie ; demain donc je prendrai ma première leçon. Elle ne peut m’être donnée par un maitre plus aimable et plus savant que vous.
Je pressai la main du docteur et le quittai pour courir à mes chers malades, qui m’occupèrent le reste de la journée et une partie de la nuit; car pas moins de cinquante voulurent faire des confessions générales; et il me fallut donner les derniers sacrements à vingt-cinq qui étaient à l’agonie.
Le lendemain matin, je me trouvai à la salle d© dissection, auprès du cadavre dont on devait faire l’autopsie. Le docteur Douglas me fit présent d’un puissant microscope pour m’aider à mieux étudier les ravages de l’alcool dans toutes les parties du corps humain.
— Je ne doute pas, dit-il, que cet homme n’ait été tué par un verre de rhum qu’il a bu une heure avant sa mort : cette boisson a amené la rupture de l’aorte (la grosse veine qui porte le sang au cœur).
Pendant qu’il parlait, le scalpel avait fait son œu^ vre avec tant de rapidité et de précision, que l’horreur du spectacle de cette artère brisée était devant nos yeux, comme la dernière parole tombait des; lèvres du chirurgien.
— Regardez avec attention, me dit alors le docleur, et voyez avec votre microscope les milliers de petites taches rouges et livides dont cette artère est couverte : ce sont autant de trouées faites par 1 alcool.
Vous savez comment les rats-musqués percent les digues élevées le long du Mississippi pour contenir ce fleuve dans son lit. Les innombrables trous qu’ils font permettent à l’eau de s’échapper, d’abord en petite quantité ; mais bientôt ces trouées, si petites dans l’origine, s’agrandissent par l’effet des eaux, qui y creusent de larges passages, et brisent ensuite la digue entière : c’est alors que le fleuve, libre de toutes ses barrières, porte la désolation et la mort sur les malheureuses campagnes qu’il avait mission de fertiliser et d’enrichir. Ainsi, ces veines et ces artères, placées dans tout le corps humain pour garder le sang dans les limites que la main de Dieu lui a tracées, afin de conserver la vie, étant percées dans des milliers d’endroits par l’alcool, le sang s’échappe par ces petites ouvertures, et porte la destruction et la mort dans tous les organes qu’il avait mission de fortifier et de nourrir. Ce n’est pas seulement cette grosse artère que l’alcool brûle, perce, déchire et détruit : il fait le même travail de mort dans toutes les veines, dans les poumons et dans tous les organes du corps humain. Regardez les poumons de ce malheureux ; et comptez, si vous le pouvez, les milliers ou plutôt les millions de petites taches rougeâtres, jaunes, livides, dont ils sont couverts : ce sont autant de petits ulcères causés par l’alcool, qui, ayant percé, déchiré les veines, ont laissé échapper des gouttes de sang, qui se sont corrompues, et ont presque entièrement détruit ces merveilleux organes. Si cet homme n’était pas mort
hier subitement par la rupture de l’aorte, que le rhum a détruite, il serait bientôt mort d’une congestion du sang aux poumons, causée par la boisson.
L alcool est un des plus dangereux poisons qui existent : à lui seul, il fait mourir plus de personnes que tous les autres poisons réunis. L’alcool ne peut ollei dans aucune partie du corps humain sans y porter le trouble, la maladie et la mort. Il ne peut s unit ni s assimiler à aucun des organes qu’il touche. Dieu veut, dans sa sagesse infinie, que l’eau que nous buvons et la nourriture saine que nous mangeons, se transforment en organes et en tissus, depuis les cheveux de notre tête jusqu’à la plante de nos pieds. Cette eau et cette nourriture, après avoir séjourné un temps plus ou moins long dans notre estomac, sont portées par les milliers de petits canaux dont vous voyez ici l’origine, jusqu’à la surface de toutes les parties du corps. Lorsque l’eau, le pain, ou les autres aliments que nous avons bus ou mangés, arrivent par ces canaux aux poumons, à la cervelle, dans les nerfs et les muscles, et même dans les os, ils y sont bien reçus. Partout on leur donne, si je puis ainsi m’exprimer, des lettres de naturalisation : ils y ont droit de bourgeoisie, ils peuvent y rester en paix et y travailler au bien général. Mais il n’en est pas ainsi de l’alcool : sous quelque nom qu’on le boive, qu’il s’appelle vin, bière, whisky, rhum, brandy, il reste alcool, et cause une foule de maux plus ou moins graves, suivant la quantité bue. L’estomac sait que l’alcool est un poison, que c’est un serpent qui pique, une vipère qui donne la mort. Il fait un suprême effort pour l’expulser ignominieusement, soit par la bouche, soit par les millions de petits tubes qui le conduisent à la surface et le jettent dehors, comme un malfaiteur, sans lui permettre de séjourner nulle part.
Car, remarquez bien que l’alcool en traversant le corps par ces petits canaux, depuis l’estomac jusqu’à la surface, ne trouve pas un organe, pas un tissu, qui lui permette de mettre pied à terre et d’y demeurer en citoyen ou en ami. Regardez avec votre microscope, et voyez comment, partout où l’alcool a voulu se reposer, il y a eu une lutte acharnée, un combat à outrance, pour le déloger : une sanglante bataille a été livrée pour le repousser. Oui, partout où ce roi de la mort a mis le pied, on voit les traces de la douleur et de la corruption; on voit des ruines et du sang comme marques de sa présence.
Par un merveilleux effet des lois de la nature, ou plutôt de Dieu même, la veine ou l’artère où passe l’alcool, se contracte et se resserre, comme pour empêcher son implacable ennemi de passer, ou pour l’étouffer sur sa route. Cette artère et cette veine ont évidemment aussi entendu la voix de Dieu qui leur dit : « Le vin est un moqueur ; il pique comme un serpent, il tue comme une vipère ». L’alcool ne tou chera pas un muscle, pas un nerf, sans que ce muscle et ce nerf frémissent comme à l’approche de leur plus cruel ennemi : ils perdent leur force et leur vie à son contact
Ce n’est pas dans les étroites limites d’un chapitre que je pourrais redire toutes les admirables choses que j’entendis tomber ce jour-là des lèvres de mon savant ami, ni les effroyables ravages que l’usage des boissons fortes avaient faits dans le corps de cet homme, qui n’était pourtant pas un ivrogne. Qu’il me suffise de dire que je fus saisi d’horreur à lapensée de l’acte de folie que j’avais fait en buvant du brandy pour conserver ma santé.
Ce que j’appris ce jour-là me laissa entrevoir les merveilles d’un monde nouveau dont je n’avais jusque-là pas même soupçonné l’existence.
Mais, chose étrange! quoique je fusse saisi d’épouvante à la vue du mal que la boisson forte avait fait même aux buveurs modérés, je n’avais pas assez de logique, de courage et de religion pour en faire le sacrifice, et promettre de n’en plus jamais boire. J’étais encore trop timide et trop lâche pour braver le ridicule qui s’attache à quiconque s’oppose à des usages sanctionnés par les vieilles habitudes et les liens de la société. Mais je pris la résolution d’étudier à fond le mal que fait la boisson à ceux qui en usent. Et le meilleur moyen d’arriver à mon but me parut être de continuer à faire un cours aussi complet que possible d’anatomie, sous la direction de mou savant ami le docteur Douglas.
L’homme qui n’a jamais étudié l’anatomie, comme celui qui n’a jamais étudié l’astronomie, ne sait rien de la sagesse et de la puissance infinies de Dieu. Aucun livre, excepté la Bible, n’est capable de donner une idée de la sagesse, de la puissance et de l’amour de Dieu, comme l’étude du corps humain. Le corps de l’homme est un livre que Dieu a écrit de sa propre main pour nous parler de sa puissance et de sa sagesse comme aucun homme n’en pourra jamais parler.
Comment trouver des paroles pour exprimer l’étonnement et l’admiration qu’on éprouve en face des faits suivants, que l’étude de l’anatomie nous révèle :
1° Le cœur, qui n’a que six pouces de long et quatre de diamètre, bat soixante-dix fois par minute, 4,200 par heure, 100,800 par jour, 36,792,000 par année. Chaque fois que le cœur bat, il lance douze onces et demie de sang hors de lui-même : ce qui fait que 175 onces de sang par minute, 656 livres par heure, sept tonneaux et trois quarts par jour passent par le cœur ! Le sang de tout le corps met seulement trois minutes à passer par le cœur!
2° Le poids du sang d’un homme ordinaire est de trente à quarante livres. Ce sang parcourt tout le corps en 101 secondes : une minute et cinquante-elune secondes! Dans l’espace de vingt-quatre heures, 11,000 pintes de sang passent par les poumons!
3° La peau est composée de trois parties, placées l’une sur l’autre, dont l’épaisseur varie d’un quart à un huitième de ligne. Chaque quart de pouce carré contient 3,500 pores, par où la sueur s’écoule. Chacun de ces pores ressemble à un petit tuyau d’un quart de pouce de long, qui, mis bout à bout, formerait un conduit de 201,166 pieds de long, équivalant à un fossé de drainage d’environ quarante milles, ou près de treize lieues!
4° Il y a 246 os dans le corps humain : dont 63 sont dans la tête et la face, 24 dans les côtes, 16 dans les poignets. 14 dans les jointures, et 108 dans les pieds et les mains.
Après que j’eus étudié avec soin toutes ces merveilles, ignorées de la plupart des hommes, je restai muet d’admiration : je ne pouvais exprimer ce que je ressentais. J’essayai cependant à plusieurs reprises d’en causer avec les prêtres qui m’entouraient; mais je m’aperçus bientôt qu’ils pensaient que je leur parlais de ces choses par vanité et pour montrer quelque supériorité sur eux. Je vis même que plusieurs d’entre eux me tournaient en ridicule, ne me comprenaient pas, et s’imaginaient que j’exagérais. Je pris donc le parti de me taire devant les hommes. Mais combien je me sentais heureux lorsque, seul en la présence de Dieu, repassant ces merveilles dans ma pensée, je pouvais lui dire avec le saint prophète : « Vous êtes grand! Seigneur. Les œuvres de vos mains sont au-dessus de celles des hommes! Mais les œuvres de votre miséricorde et de votre amour sont au-dessus de toutes vos œuvres ! »
Pendant les quatre ans de mon vicariat à la cure de St-Roch de Québec, j’ai assisté à l’autopsie de près de deux cents cadavres, soit à l’Hôpital de Marine, soit dans les autres parties de la ville, où le coroner et les autres chirurgiens de Québec avaient presque toujours la bonté de m’inviter. C’est ainsi que Dieu m’a donné une occasion de m’instruire dans cette branche si utile des connaissances humaines, comme peu de prêtres ou peu de ministres en ont jamais eu, sur ce continent ou ailleurs.
C’est ma ferme conviction que les prédicateurs de la tempérance devraient, avant tout, faire un cours complet d’anatomie, et étudier dans le corps non seulement des ivrognes mais des buveurs modérés, les ravages que la boisson fait dans leurs organes. Tant que ceux qui ont mission de répandre les principes des sociétés de tempérance n’auront pas fait cette étude, il ne comprendront que bien imparfaitement le grand sujet qu’ils traitent. Quoique j’eusse étudié les ouvrages des plus grands écrivains de la France, de l’Angleterre et des États-Unis sur les maux que la boisson fait au corps de l’homme, j’en ai plus appris sur ce sujet dans l’étude du cerveau, des poumons, des artères et des veines, des muscles et des nerfs d’un seul cadavre, que par la lecture de tous les livres écrits sur cette matière.
Le Seigneur s’est évidemment servi de cette science acquise dans l’examen des organes et des tissus du corps humain, pour donner à mes humbles efforts la puissance irrésistible dont j’avais besoin pour persuader à mon pays tout entier d’accepter la réforme que le moindre de ses enfants lui prêchait.
Mais c’est ici le moment de dire comment Dieu m’a forcé, presque malgré moi, à renoncer pour toujours à l’usage des boissons enivrantes.
Il y avait parmi mes pénitentes une jeune dame qui appartenait à la classe la plus élevée de Québec. Elle avait une petite fille, âgée d’environ un an, d’une beauté singulière. Je ne crois pas qu’ici bas il soit possible de rien voir de plus charmant que cette enfant. Aussi sa mère en était-elle passionnée : elle ne pouvait s’en séparer, pas même pour aller à l’église ; à tout instant elle la pressait sur son cœur, la couvrait de baisers. Malheureusement, cette jeune dame, comme beaucoup d’autres, même dans les plus hauts rangs de nos sociétés modernes, avait appris dans la maison de son père à aimer le vin ; et sa mère avait été, par son exemple, sa première maîtresse dans l’art de boire « modérément ».
Après avoir, pendant quelque temps, bu modérément, elle s’habitua, comme cela n’arrive que trop souvent, par des degrés presque imperceptibles, à dépasser les bornes de la modération et des convenances. Puis vinrent des ordonnances médicales qui lui firent comme une loi de boire des spiritueux plusieurs fois dans la journée, sous prétexte de soutenir ses forces et de conserver sa santé. Enfin, des penchants presque irrésistibles la firent bientôt descendre à des habitudes d’intempérance qui la faisaient rougir, et qu’elle était la première à déplorer, lorsqu’elle revenait à elle-même.
J’étais le seul au monde, avec son époux, qui fusse initié à ce triste secret. Ce jeune homme était mon ami intime ; et souvent, le visage baigné de larmes, il était venu me conjurer de lui aider dans les efforts qu’il faisait pour persuader à sa compagne de renoncer entièrement à l’usage du vin. Je mis tout en œuvre pour lui faire voir l’abîme qu’elle creusait elle-même tous les jours sous ses pas. Jamais je ne lui en parlais, soit que je fusse seul
avec elle, soit devant son époux, qu’elle ne fondît en larmes et ne promît de suivre mes conseils. Mais, hélas! les funestes ordonnances du médecin étaient toujours là, comme une barrière infranchissable à toute réforme. Ces quelques verres de vin étaient comme de l’huile répandue sur des tisons brûlant» qui cause un incendie que rien ne peut éteindre.
Un après-midi, que jamais je n’oublierai, un messager hors d’haleine vint me dire : « M. A... vous conjure de venir à l’instant chez lui... Un affreux malheur vient de lui arriver... son enfant a été tué... et sa femme en est tellement affectée qu’elle veut s’ôter la vie...! »
Je m’élançai, et je fus bientôt en face du plus épouvantable spectacle qui se soit jamais vu.
La jeune mère s’arrachait les cheveux, déchirait ses vêtements et se labourait la figure avec ses ongles, en remplissant la maison de ses cris :
— Pour l’amour de Dieu! donnez-moi donc un couteau pour que je me coupe la gorge !... J’ai tué mon enfant!... Mon enfant! ma chère petite fille est morte!... Ma Lucie! ma Lucie! c’est ta mère, ta cruelle mère, qui t’a ôté la vie!... Mes mains sont teintes du sang de mon enfant!... Oh! pourquoi veuton m’empêcher de mourir. .!
Le jeune époux et deux autres messieurs, un docteur et le coroner, employaient tout ce qu’ils avaient de force pour tenir les mains de cette mère désespérée, et l’empêcher de s’élancer sur la muraille, où elle voulait se briser le crâne.
Complètement, ivre, elle était tombée, son enfant dans les bras, avec tant de force sur le poêle, qu’il avait été renversé : les tisons enflammés, répandus sur le plancher, avaient failli mettre le feu à la mai-
son. Un des angles aigus du poêle s’était enfoncé dans la tempe droite de l’enfant, avait brisé le crâne et déchiré la cervelle Tout cela avait été l’œuvre d’un moment. Mais ce moment était toute une éternité pour la malheureuse mère et son enfant. A peine était-elle relevée, qu’elle se sentit comme foudroyée en voyant d’un coup d’œil toute l’étendue de son malheur. Comme il arrive presque toujours en de pareilles circonstances, son ivresse s’était entièrement dissipée. En voyant son enfant mort, son premier mouvement avait été de courir au buffet pour saisir un grand couteau de table bien effilé pour s’en couper la gorge. Heureusement que son mari était entré à l’instant, s’était élancé sur elle et lui avait ôté celte arme meurtrière, après une terrible lutte.
Après plus d’une heure d’efforts inutiles pour calmer la mère et rendre quelque service au père infortuné, je pensai à m’en retourner. Mais ce fut impossible.
— Au nom de Dieu! me dit le malheureux époux, restez avec nous pendant l’affreuse nuit qui nous attend. Mes malheurs sont assez grands sans qu’on nous déshonore à jamais par une publicité qu’il nous faut éviter à tout prix : vous êtes le seul homme au monde, avec ces messieurs, sur qui je puisse compter pour m’aider dans cette heure de désastres, et pour -garder le secret de ma honte. Ne me refusez pas cette faveur.
Je restai avec l’espoir d’être de quelque secours, surtout à la pauvre mère. Mais tous mes efforts auprès d’elle furent inutiles : elle demeura absolument sourde à tout ce que je pus lui dire; elle répondait à mes paroles par des sanglots, des cris déchirants ; à chaque instant, elle répétait :
— Mon enfant! ma Lucie! Au moment même où tes lèvres me couvraient de baisers, je t’ai donné la mort...! Pendant que tu pressais sur ton cœur ta mère, ce monstre indigne d’être jamais appelé mère était ivre...! et c’est elle qui t’a donné le coup de mort!... Oh! ma Lucie!... Mes mains cruelles sont rougies de ton sang!.. Mon mari! je t’en prie, au nom du ciel! ôte-moi la vie!... Cher Père Chiniquy ! je vous en conjure, par la charité que vous avez toujours eue pour moi, aidez-moi à mettre fin à mes douleurs... à mes remords... à ma vie criminelle!... Donnez-moi un couteau, que je me perce le sein... que mon sang se mêle à celui de mon enfant... que je sois ensevelie avec elle dans le même tombeau!...
En vain j’essayai de lui parler des miséricordes de Dieu pour les plus grands pécheurs : ses oreilles semblaient entendre des voix terribles qui empêchaient mes paroles d’aller jusqu’à elle.
Dans la nuit elle eut une crise plus épouvantable que toutes les autres. Sa douleur devenait de la fureur. Quoique nous fussions quatre hommes pour la tenir, elle était plus forte que nous tous : elle se débattait dans nos bras avec une force de géant; elle finit par nous échapper, et s’élança dans la chambre où était le cadavre sanglant de son enfant, qu’elle saisit et étreignit sur sa poitrine, comme si elle eût voulu le broyer. Puis, ayant arraché le linge blanc qui cachait l’effroyable plaie, elle y appliqua ses lèvres.
Cette infortunée, les cheveux épars, la robe en lambeaux, le visage couvert de sang, les yeux rougis par les pleurs, pressant le petit cadavre sur son sein découvert, formait un spectacle d’horreur comme le monde n’en a jamais vu!
Enfin elle se tourna vers moi et me dit d’une voix solennelle :
— Père Chiniquy, pourquoi n’ai-je pas suivi les charitables conseils que vous m’avez si souvent donnés? Combien de fois vous m’avez répété les paroles tombées du ciel : « Le vin est trompeur : c’est un serpent qui pique, c’est un scorpion qui donne la mort! » Exaucez en ce moment, je vous en conjure, la prière que la plus malheureuse des mères vous adresse. Allez d’un bout du Canada jusqu’à l’autre! Dites à tous les pères de famille de ne jamais mettre une goutte de ces boissons maudites sous les yeux de leurs enfants ! Allez dire à toutes les mères de famille de n’en jamais mettre sur leurs lèvres une goutte seule! Allez dire à tous les Canadiens de n’y jamais toucher et de n’en jamais avoir dans leurs maisons ! Dites à tout le Canada, dites à tout l’univers, comment sur le cadavre de mon enfant j’ai à jamais maudit la boisson qui lui a ôté la vie et qui m’a perdue!
Après m’avoir adressé ces paroles émouvantes, elle s’arrêta quelques minutes comme pour se reposer; puis, fixant de nouveau ses yeux sur moi, elle reprit :
Au nom du ciel! je vous en conjure! dites-moi si mon enfant peut me pardonner sa mort!... Peutelle prier Dieu d avoir pitié de sa malheureuse mère?... Peut-elle obtenir que la sainte Vierge demande grâce pour moi?...
Mais avant que j eusse le temps de lui répondre, elle nous foudroya tous en criant :
Je suis perdue! J’ai tué mon enfant pendant que j’étais ivre!...
A peine cet effroyable cri était-il sorti de son cœur qu’elle tombait morte sur le plancher! Des
flots de sang lui sortaient par la bouche et inondaient son enfont qu’elle tenait encore pressée sur sa poitrine.
Ce terrible drame resta caché : le coroner rapporta que l’enfant ayant été tué par un accident imprévu, la mère en était morte de chagrin. Deux jours après, mon ministère m’obligeait à porter en terre les deux cadavres, enfermés dans le même cercueil!
Mais ce que j’avais vu et entendu dans cette maison désolée ne pouvait être enseveli au fond d’un tombeau. J’avais besoin de solitude, de silence et surtout de prière après cette horrible tempête!
Au retour du cimetière, il me fut aisé de dire que je n’étais pas bien, que j’avais besoin de quelques jours de repos. Je m’enfermai donc dans ma petite chambre pour être seul avec mon Dieu, et réfléchir sur les grandes leçons que sa justice et sa miséricorde venaient de me donner.
Avant ce malheureux penchant, cette femme était animée des sentiments d’honneur et de piété les plus élevés. Les dernières paroles qu’elle m’avait adressées n’étaient pas pour moi comme ces discours si communs que nous adressent les pécheurs qui tremblent à l’approche de la mort : elles avaient une portée et une solennité qui en faisaient presque des oracles du ciel, et je me sentais appelé à un combat à mort contre l’alcoolisme.
Au milieu des ténèbres et du silence de cette nuit si mémorable pour moi — étais-je éveillé, ou assoupi dans les illusions d’un songe? je n’en sais rien — je vis tout à coup la figure si calme, si belle et si chère de ma mère! Elle était tout près de moi, et tenait par la main la malheureuse jeune femme!... Ma mère, oui, ma bien-aimée mère, me dit alors avec une force de sentiment, d’autorité et d’amour
qui gravait chaque parole dans mou âme comme avec des lettres de feu, de larmes et de sang : « Ya par tout le Canada dire à tous les pères de famille de ne jamais mettre une goutte de boisson enivrante sous les yeux de leurs enfants. Dis à toutes les mères de ne jamais boire une goutte de ces détestables boissons. Dis à tout le peuple du Canada de ne jamais toucher ni regarder la coupe empoisonnée des boissons enivrantes. Et toi, l’enfant si cher à mon cœur, abandonne aussi pour toujours l’usage de ces boissons, qui sont maudites au ciel, sur la terre et en enfer».
Quand cette voix, si puissante et si douce tout à la fois, eut cessé de se faire entendre, et que les yeux de mon âme eurent cessé de voir cet étrange et merveilleux spectacle, je me sentis singulièrement inquiet et troublé. Je me dis à moi-même :
— Serait-il possible que les terribles choses que j’ai vues et entendues depuis quelques jours troublassent ma raison et me conduisissent à l’asile des fous ?
J’avais passé les trois dernières nuits sans sommeil, et je n’avais presque rien pu manger depuis quarante-huit heures. Je craignais que la faiblesse de mon corps n’eût brisé l’équilibre de ma raison, pour me reléguer à jamais parmi les aliénés.
Je me jetai à genoux pour pleurer et prier; et bientôt je me sentis plus calme et plus fort. Élevant alors de nouveau ma pensée vers Dieu, je lui dis dans toute la simplicité de mon cœur :
— O mon Dieu! faites-moi connaître votre sainte volonté; et donnez-moi la grâce de l'accomplir! Voulez-vous que je redise à mon pays les épouvantables maux que la boisson fait au corps comme à l’ame de ses enfants; ou bien voulez- vous que la
connaissance ique vous m’avez donnée de ces choses, reste à jamais ensevelie avec moi dans le tombeau?
Plus vite que l’éclair, la réponse parvint à mon âme :
« Va publier partout ce que tu as appris ».
L’âme inondée de joie et le cœur ceint d’une force qui n’était pas la mienne, j’élevai mes mains vers le ciel et je m’écriai tout haut :
— Pour votre amour, ô Jésus, et pour l’amour de mon pays, je promets de ne plus jamais prendre une goutte de boisson enivrante. Je ferai tout en mon pouvoir pour que les prêtres et le peuple du Canada fassent le même sacrifice!
Il y a quarante-quatre ans que j’ai fait cette promesse, et avec la grâce de Dieu j’y ai été fidèle.