‹ Cinquante ans dans l'église romaineChapitre 14 sur 20 · XIX. Le grand dîner des curés; la sœur de M. Ferras · texte numérisé non relu

XIX. Le grand dîner des curés; la sœur de M. Ferras

L’Eglise de Rome donne au curé de la plus importante paroisse de chaque district le titre d’archiprêtre. Il reçoit, avec ce titre, des pouvoirs un peu plus étendus que ceux des autres prêtres, qui dèslors doivent le consulter dans les affaires où ils ont besoin de conseils. En général, les prêtres d’un même canton vivent dans l’union la plus cordiale. Pour rendre leurs rapports encore plus agréables et plus intimes, ils avaient coutume de se donner à tour de rôle tous les jeudis, un grand dîner. Ces dîners étaient en 1834 de véritables affaires d’état. Les préparatifs s’en faisaient d’avance et sur une grande échelle. Tout ce qui pouvait flatter le goût des convives était recherché avec le plus grand soin : les vins les plus rares, les viandes les plus délicates étaient achetés à tout prix; les pâtisseries les plus à la mode et les plus exquises étaient apportées de la ville ou

préparées au presbytère. Plusieurs jours à l’avance, le nombre des serviteurs était augmenté, pour que rien ne pût languir dans la préparation d’une si grande fête. Il régnait parmi les curés une singulière émulation à qui surpasserait son voisin par la recherche des mets et la magnificence de la table.

Le premier jeudi de mai 1834, l’abbé Perras donnait son « grand dîner ». Donc, à midi juste, nous nous trouvions quinze prêtres joyeusement assis autour de sa table, tout heureux de nous reposer en aussi bonne compagnie des travaux des sept derniers jours.

Je dois ici rendre hommage aux vertus privées et à la parfaite sobriété de mon curé. Il buvait bien le verre de vin exigé par les usages sociaux de l’époque; mais jamais je ne lui ai vu prendre, pendant les huit mois que j’ai vécu avec lui, plus de deux verres de vin au même repas. Je voudrais pouvoir en dire autant de ses convives.

Jamais je n’ai vu une table aussi chargée de mets riches et délicats, de viandes plus capables de tenter même les moins gourmands. M. Perras s’était vraiment surpassé ; aussi semblait-il fier des compliments que ses convives lui adressaient sur la magnificence de son festin. On ne me croirait pas si je donnais le nombre de plats et d’entre-plats, de mets et d’entre-mets dont cette table était surchargée. Je ne ferai mention que d’un énorme saumon: c’était le premier apporté au marché de Québec cette année-là. Le fournisseur des curés, M. Amiot, marchand de la basse-ville, l’avait payé douze piastres!

Mademoiselle Perras, sœur du curé, était seule au milieu de ces joyeux célibataires. Mais cette circonstance ne semblait pas du tout l’embarrasser : elle avait, au contraire, l’air d’une reine à la tête de ce

festin ; ses beaux yeux, si pleins de vie et d’intelligence, étaient partout pour diviner les besoins de ses heureux convives. Avec quelle grâce invitait-elle M. X. à prendre cette aile de dindon ! et avec quelle amabilité grondait-elle M. Z. de ce qu’il ne semblait pas manger assez ! Qui aurait pu résister à la prière qu’elle adressait à tous de goûter à ses poulets, lorsqu’elle racontait avec un charme inexprimable , la peine qu’elle s’était donnée, depuis trois mois, pour avoir le plaisir de nous offrir ce mets si rare à cette saison de l’année. Ces petits poulets nous semblaient doublement délicieux lorsqu’elle nous disait comment, trois mois auparavant, elle avait, en vue de cette fête, forcé sa poule noire à couver seize œufs dans la cuisine. Puis elle nous initiait à ses tribulations lorsque, le petit chien s’approchant trop du nid, la poule se précipitait sur lui et lui livrait un combat si furieux, qu’elle avait toutes les peines du monde à les séparer. Enfin, elle nous dépeignait sa désolation lorsqu’elle apprit, un beau matin, que les rats lui avaient enlevé, pendant la nuit, trois de ses poulets.... Elle s’était alors décidée à avoir un chat; mais ce misérable n’avait pas encore été trois jours à la garde de sa précieuse couvée, qu’il avait déjà mangé deux des plus beaux poulets ! Le crime avait été commis en plein jour, en présence de plusieurs témoins, et le coupable ne pouvait donner aucune excuse: il fut donc condamné à être pendu, «sans bénéfice du clergé», et la sentence fut exécutée.

Ces charmantes petites histoires étaient à peine racontées, que les appétissants poulets avaient disparu dans l’estomac des joyeux curés.

Une des choses les plus remarquables de ce dîner fut la légèreté des paroles, l’absence de toute gravité et de toute réserve dans les discours. On eût

dit que ces hommes n’avaient d'autre pensée que celle de boire et de manger, qu’ils n’étaient sur la terre que pour rire et s’amuser, échanger de bons mots et passer gai ment la vie !

J’étais le plus jeune de ces prêtres : huit mois auparavant j’étais encore au séminaire, écoutant de la bouche de mon vénérable supérieur, des leçons bien différentes de ce que j’avais en ce moment sous les yeux. Je n’avais encore pu oublier les maximes d’austérité, de macération, d’abnégation de soi-même, de mort au monde, de crucifiement de la chair qu’on m’avait enseignées, comme étant la seule règle de la vie du prêtre.

Je ne cacherai pas que la première heure de ce repas fut pour moi un moment de jouissance, de gaîté et de plaisir comme je n’en avais jamais eu. Je riais à cœur joie, avec le reste des convives, des bons mots, des fines railleries qui couraient, comme un feu roulant, d’un bout de la table à l’autre. Les piquantes histoires que les convives se passaient l’un à l’autre, à demi-mots et à voix basse, sur leurs belles pénitentes, ne m’échappaient pas, non plus, et je partageai d’abord l’hilarité commune. Mais bientôt comme un sombre nuage passa sur mon âme. Le souvenir des enseignements que j’avais reçus au séminaire, quelques paroles de l’Évangile qui s’étaient plus que d’autres gravées dans ma pensée, faisaient au fond de mon cœur un bruit qui ressemblait au roulement lointain du tonnerre, à l’approche de la tempête. En outre, mon propre bon sens me disait que ce qui se passait sous mes yeux n’était pas absolument ce que Jésus- Christ avait enseigné à ses apôtres. Je fis d’abord tous mes efforts pour étouffer ces bruits menaçants qui montaient du fond de mon âme : je m'efforçai de

faire taire ces voix importunes. Je crus, un moment, y avoir réussi, et j’eus encore quelques instants de plaisir; mais ces jouissances ne furent pas de longue durée. Malgré moi, je me sentis de nouveau troublé par les plus sombres images : il me semblait que je voyais sur la muraille le doigt de Dieu écrivant les paroles prophétiques : «. Mané — Thékel — Phares t.

Sous le poids de ces impressions pénibles, ma gaîté première disparut complètement, pour faire place à une tristesse bien involontaire, mais si réelle, que l’abbé Paquette, curé de St-Gervais, en aperçut les traces sur ma ligure. De tous les prêtres assis à cette table, aucun ne savait jouir mieux que lui de tout ce qu’il y avait de bon et d’agréable dans cette fête. Il possédait, malgré ses soixante ans, le cœur et la gaîté d’un jeune homme. Il était singulièrement aimé de tous ses confrères, mais surtout des jeunes, auxquels il s’intéressait plus qu’aucun autre curé. J’avais toujours été l’objet de ses bontés, et je l’affectionnais sincèrement. Je puis dire, sans exagération, que les heures les plus agréables de mes huit mois de vicariat ont été celles que j’ai passées dans son presbytère.

M. Paquette m’ayant regardé au moment où l’un des nuages les plus noirs passait sur mon àme, me dit:

— Mon cher petit père, êtes-vous tourmenté par quelque diable bleu? Comment se fait-il que vous soyez si triste pendant que nous sommes si heureux? Vous paraissez aussi sérieux que Jonas dans le ventre de la baleine. Êtes-vous malade? ou bien craignez -vous que quelques-unes de vos belles pénitentes n’aient été assez cruelles pour laisser votre confessionnal et aller se confesser dans un autre? Ditesnous donc ce que vous avez.

A ces plaisanteries, la salle du dîner retentit des rires bruyants de tous les joyeux convives. J’aurais

bien voulu pouvoir rire avec eux, car je sentais tout le ridicule de ma position, et j’en étais profondément humilié. Mais le mal était sans remède. D’ailleurs, je. venais d’être témoin de quelque chose qui, plus que tout le reste, m’avait couvert de honte. Je m’étais aperçu que les servantes avaient rougi et s’étaient trouvées scandalisées de quelques paroles malséantes tombées des lèvres d’un jeune curé, à propos de ce qu’une de ses pénitentes lui avait tout dernièrement dit à confesse.

Je répondis donc à M. Paquette :

— Je vous suis bien reconnaissant de l’intérêt que vous me témoignez, et je me trouve très honoré d’être de cette réunion. Mais les jours les plus beaux ont leurs nuages : il en est ainsi de nous tous quelquefoî Je suis jeune et sans expérience : je n’ai pas encore appris, comme vous, à voir certaines choses sous leurs vraies couleurs. Quand je serai plus âgé et que j’aurai votre expérience, j’aurai plus de discernement et je ne ferai pas rire à mes dépens, comme aujourd’hui. Veuillez donc ne pas vous tourmenter à mon sujet : ma folie est sans remède.

— Ta! ta! ta! répondit M. Paquette. Ce n’est pas maintenant l’heure des sombres pensées, ni des diables bleus. Votre âge est celui de la gaîté. Vous aurez bien le temps, plus tard, de vous livrer à la tristesse. Ce jour nous est donné pour rire et nous amuser, comme il convient entre amis. A demain les noires préoccupations ! N’est-ce pas, messieurs, que j’exprime ici votre pensée?

— Oui! oui! répondirent tous les convives : à demain les tristes et noires idées!

— Eh bien ! répondit le bon vieux curé, vous voyez, mon cher Chiniquv, que le verdict du jury est unanimement en ma faveur. Gardez ces airs de

tristesse pour une autre occasion. Il ne convient pas d’être si sérieux en présence de ces bouteilles de champagne : votre tristesse est un anachronisme, lorsque vous avez devant vous d’aussi bon vin. Ditesmoi ce que vous avez et je me fais fort de vous redonner la gaîté dont vous jouissiez au commencement du repas.

— Veuillez, lui répondis-je, jouir de votre bonheur, sans vous inquiéter de ma folie.

— Ah ! vous n’êtes pas fou ! continua mon interlocuteur, toujours en plaisantant. Je devine le sujet de votre tristesse : c’est que nous n’avons pas encore bu un seul verre de vin ensemble. Voyons ! faites moi le plaisir de boire une santé avec moi. Remplissez bien votre verre; car je veux voir le diable bleu noyé, jusqu’à ce que mort s’ensuive, au fond de votre verre.

— Je suis très honoré de votre politesse, répliquaije ; et je versai quelques gouttes de vin dans mon verre.

— Que faites-vous là? me dit M. Paquette. Quelques gouttes de vin seulement ! Mais ce ne sera pas même assez pour mouiller les pieds crochus du diable bleu, quand il s’agit de le si bien noyer qu'on ne puisse plus en parler. Remplissez donc votre verre de façon qu’il déborde comme le mien, et buvez jusqu’à la dernière goutte.

— Mais il ne m’est pas permis de boire plus que ces quelques gouttes, lui répondis-je.

— Pourquoi donc? me répliqua-t-il avec vivacité.

— Voici ma raison, lui répondis-je. Huit jours avant sa mort, ma mère m’écrivit une lettre : c’était sa dernière. Elle me priait de lui promettre de ne jamais boire plus de deux verres de vin au même repas. Je le lui promis dans ma réponse, qu’elle

reçut le jour de sa mort. Elle écrivit cette répons» dans son cœur, partit quelques instants après pour le ciel, et la porta au pied du trône de Dieu.

Gardez, gardez bien cette promesse sacrée, me répondit mon vieux curé ; mais que cela ne vous, empêche pas de nous dire la cause de cette singulière tristesse dans un pareil moment.

Vous connaissez déjà quelque chose, lui répondis-je , des raisons qui m’empêchent d’être aussi gai que d’autres ici. Si j’eusse bu autant de vin que mon voisin, le vicaire de St-Henry, il est bien probable que je serais aussi joyeux que lui, et que je remplirais la salle de mes éclats de rire. Mais, vous le voyez, la main de ma mère est là, sur les parois de mon verre, pour m’empêcher de le remplir. Car j’en ai déjà bu deux, et c’est assez.

— Mais pourquoi ne nous avouez-vous pas la cause • de votre tristesse ? me demanda mon impitoyable interrogateur. Vous savez que nous vous aimons tous, et que nous nous intéressons sincèrement à ce qui vous concerne. Pourquoi nous désobliger, puisque nous sommes tous vos amis, et que c’est en cette qualité que nous vous prions de nous dire ce qui peut vous affliger si profondément au milieu d’une si belle fête.

Je lui répondis :

— Je suis bien convaincu qu’il me serait plus avantageux de garder mon scret ; car je sens que je vais être l’objet de vos risées. Mais, puisque vous êtes si désireux de savoir pourquoi je suis triste, je vais vous le dire.

— Vous savez tous que, par suite de circonstances singulières, j’ai été empêché jusqu’à ce jour d’assister à un seul de vos grands dîners. Deux fois, j’ai été à Québec ce jour-là; d’autres fois je n’étais pas assez

bien pour faire le trajet, ou bien j’étais appelé auprès des malades', enfin, plus d une fois le mauvais temps ou les mauvais chemins rendaient le voyage presque impossible. C’est donc aujourd hui la piemière fois que j’ai l’honneur de m’asseoir avec vous à la même table.

Mais, avant d’aller plus loin, je dois vous dire que pendant les quelques semaines que j’ai eu le privilège de vivre avec M. Perras, je ne me suis jamais aperçu de rien qui pût me faire soupçonner que je verrais, de mes yeux, à cette table, et que j’entendrais, de mes oreilles, ce que j’y ai vu et entendu aujourd’hui. La modération, la sobriété la plus chrétienne, dans le boire et dans le manger, ont toujours régné ici jusqu’à cette heure. Jamais je n’y ai entendu une parole qui pût faire rougir nos pauvres servantes. Plût au ciel que je n’eusse pas assisté à ce dîner! Car, je vous le dis sincèrement, je suis profondément scandalisé par la table épicurienne à laquelle je me trouve assis; et l’énorme quantité de viande d’un très grand prix qui y a été mangée, ne me scandalise pas moins que le grand nombre de bouteilles des vins les plus chers qui ont été bues.

J’espère, cependant, que je me trompe et que je m’exagère le mal que je vois. Je désire me persuader que vous n’êtes pas dans l’erreur, que c’est moi seul qui me trompe. Je suis le plus jeune d’entre vous : ce n’est pas mon devoir de vous faire la leçon, c’est à moi de la recevoir. Maintenant que, pour vous ■obéir, je vous ai dit, avec toute la franchise possible, le sujet de ma tristesse, je me crois autorisé à vous prier de me dire si je me trompe et en quoi je me trompe.

— Oh! oh! mon cher Chiniquy, reprit M. Paquette, 'vous prenez le bâton par le mauvais bout; et je vais

vous le montrer. Répondez-moi : Ne sommes-nous pas les enfants de Dieu?

Oui. monsieur, lui répondis-je, nous le sommes.

— Eh bien! est-ce qu’un bon père ne donne pas la plus précieuse partie de ses biens, ce qu’il a de meilleur, en un mot, à ses enfants? N’est-il pas vrai que ce bon Père se sent heureux quand il voit ses enfants dans la joie, 1 allégresse, boire et manger ce qu’il a lui-même préparé pour eux?

— Oui, monsieur.

— Nous donc, conclut le logicien, qui sommes les enfants et les prêtres bien-aimés de Dieu, plus nous nous réjouissons en mangeant et buvant ce que notre Père céleste nous a donné, plus il se trouve honoré et réjoui lui-même sur son trône éternel. Par conséquent, si notre Père qui est dans les cieux, se réjouit ainsi de nous voir dans la joie, boire et manger les bonnes choses qui viennent assurément de lui, comment se fait-il que vous vous en attristiez?

Ces paroles cyniques furent accueillies par les éclats de rire de tous, excepté de M. Perras : la salle retentit de bravos!

Je fus trop lâche pour dire ce que je pensais de cet impie sophisme. J’eus même la bassesse de cacher ma profonde tristesse sous un rire forcé et hypocrite.

L’heure de passer au salon pour boire la tasse de café étant arrivée, je suivis le reste des prêtres et je m’amusai de mon mieux avec eux pendant la demiheure que nous y restâmes.

Dans l’après-midi, chacun de ces prêtres prenait à son tour le chemin de l’église pour y faire son examen de conscience; et quelques minutes plus tard, ils se jetaient aux pieds les uns des autres pour se confesser et obtenir le pardon des péchés qu’ils avaient commis depuis leur dernière confession.

Quand ils furent tous repartis, je restai seul avec M. Perras. Après quelques minutes de silence, je lui dis :

— Cher M. Perras, je n’ai point de paroles pour exprimer le regret que j’éprouve au souvenir de ce qui s’est passé à votre table. Je vous demande pardon de tout ce qu’il y a eu d’indiscret dans mes paroles, tout en vous prenant à témoin que j’ai été forcé de m’expliquer. Il ne convient pas, je le sens, qu’un prêtre de mon âge s’établisse le juge de ses ainés dans le sacerdoce pour les condamner, surtout quand ces aînés lui sont si supérieurs par leur science et leur piété. Mais, vous le savez, j’ai été malgré moi contraint de parler. Lorsque j’ai prié M. Paquette de me dire en quoi je me trompais, j’étais loin de supposer que nous allions entendre sortir de la bouche d’un de nos confrères les plus anciens et les plus vénérés de pareils blasphèmes. Epicure lui-même aurait rougi d’entendre le nom de Dieu prononcé au milieu d’un discours si profane et si impie!

M. Perras me répondit :

— Loin de m’avoir offensé par vos remarques, vous m’avez fait plaisir, et votre langage vous a fait grandir dans mon estime. Je suis tout honteux d’avoir été si extravagant à propos de ce dîner. Nous sommes chargés par Jésus-Christ de prêcher contre le monde, ses maximes et ses dangers; et nous sommes les premiers à nous laisser prendre à ses pièges, à être séduits par ses maximes. Je sens que les dépenses que j’ai faites pour ce dîner sont un crime devant Dieu : c’est une insulte à la misère des pauvres qui nous environnent et qui manquent des choses les plus nécessaires à la vie. C’est le dernier dîner où je me laisse aller à une pareille extravagance. Je vous promets que la

première fois que les curés du voisinage dîneront ici, ils ne chancelleront pas sous le poids des bouteilles de champagne qu’ils boiront à ma table, comme ils 1 ont fait aujourd’hui. Vous n’avez pas besoin de me demander pardon de ce que vous avez dit : vous m’avez rendu service, et je pense que vous leur avez aussi été utile. Car, bien qu’ils fussent assez remplis de vin, ils n’étaient pas assez ivres pour ne pas sentir la justesse de vos remarques. Vous m’avez arraché des larmes lorsque vous nous avez si bien parlé de votre sainte mère, qui a porté, écrite dans son cœur, aux pieds de Dieu, la bonne résolution que vous avez prise de ne jamais boire plus de deux verres de vin au même repas. Vous aviez une bonne mère. Je ne l’ai connue que lorsqu’elle était bien jeune mais elle était déjà remarquable par sa sagesse et la dignité de ses manières.

Après ces paroles, M. Perras sortit pour aller visiter un malade dans le voisinage.

Lorsque je me trouvai seul, je tombai à genoux pour prier et pour pleurer. Mon âme était sous l’empire d’émotions que je ne pouvais exprimer.

Le souvenir de ma mère, dont le nom chéri était tombé de mes lèvres si à propos, et qui m’avait donné les forces dont j’avais besoin dans cette heure difficile ; la gourmandise et l’ivrognerie de ces prêtres, pour qui j’avais eu jusqu’alors tant d’estime et de respect; les discours honteux et profanes qu’ils avaient proférés; et surtout cette confession qu’ils s’étaient faite les uns aux autres de leurs péchés; ce pardon qu’ils s’étaient réciproquement donné pendant qu’ils étaient encore dans les fumées de l’orgie : tout cela pesait sur moi d’un poids qui m’écrasait. Je versai beaucoup de larmes, et ces larmes me firent du bien. Je pleurai sur moi-même autant que sur

les autres, car je ne valais guère mieux que le plus coupable de ceux qui m’avaient scandalisé. Si je n’avais pas bu autant qu’eux, je me sentais toutefois humilié à la pensée d’avoir fait semblant de rire avec eux, lorsque ma conscience me disait que j’aurais dû pleurer. J’étais profondément désolé en pensant que ma sainte Église, qui m’aimait et que j’aimais plus que moi-même, était servie par des hommes aussi faibles et aussi indignes que nous l’étions tous ensemble.

Mais Dieu me préparait une autre épreuve, dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.

Il n’y avait pas dix minutes que j’étais seul dans ma chambre d’étude, lorsque j’entendis un bruit étrange et les cris : — Au meurtre! au meurtre! puis le bruit d’une porte qui tombait sous les coups redoublés de quelqu’un qui devait se trouver au second étage du presbytère. Je prêtai l’oreille, et je crus entendre les cris de deux combattants aux prises l’un avec l’autre et se roulant sur le plancher. Ensuite je discernai le bruit des pas de quelqu’un qui descendait les escaliers à la course, poussant des cris terribles !

Je me précipitai dans le salon pour voir ce qui se passait; et je me trouvai soudain face à face avec une femme à peine vêtue. Ses longs cheveux pendaient en désordre sur ses épaules ; sa face était pâle comme celle d’un cadavre ; ses yeux menaçants, enfoncés dans leurs orbites, semblaient ceux d’une tigresse en furie. Plus vite que l’éclair, elle s’élança sur moi et, me saisit les bras, en jetant un cri perçant qui me glaça le sang dans les veines. Je restai d’abord paralysé d’épouvante : j’étais tellement pétrifié par l’horreur de ma situation, que je me trouvais incapable du moindre mouvement. Je criai, de toutes

mes forces : Au secours! au secours! Mais elle criait pltM fort que moi : — .N’ayez pas peur, soyez tranquille : je suis envoyée par Dieu et la sainte Vierge pour vous délivrer un message. Tous les prêtres que j’ai connus sont ries vipères, sans exception. Ils perdent et déshonorent leurs pénitentes au moyen de la confession. Ils m’ont perdue moi-même et ont tué mon enfant! Ah! ne Jes imitez pas!

Pendant qu’elle me parlait ainsi, je faisais de vains efforts pour m’arracher de ses mains : j’étais comme le faible oiseau dans les griffes d’un 3igle. Ses mains me broyaient les os, me meurtrissaient la chair, comme si elles eussent été des tenailles de fer. Il m’était impossible de porter mes mains sur ce cadavre vivant : j’éprouvais une horreur inexprimable à la pensée de toucher de mes doigts cette chair livide qui se dressait devant moi comme un horrible fantôme. Je reculai devant elle, sans pouvoir cependant m’arracher de ses mains, jusqu’à ce qu’enfin je me sentis arrêté par le mur de la maison. Je criai alors à la servante : — Au nom de Dieu, appelez donc Mademoiselle l'erras! Courez chercher le curé! Appelez au secours! Donnez-moi un peu d’eau froide... je me sens défaillir...!

La servante me répondit : — Mademoiselle Perras e-t allée chercher M. le curé. Je ne sais où sont les autres domestiques, fille me mit quelques gouttes d’eau sur les lèvres et m’en jeta sur la tête. Cela me lit du bien. Je dis ensuite à la servante : — Essayez donc de l’arracher; je vais me trouver mal! Mais cette pauvre fille était elle-même plus morte qne vive de peur : elle se mit à trembler de tous ses membres; et je crus qu’elle allait s’évanouir lorsque, s’étant approchée pour saisir la folle, celle-ci lui donna un coup de pied en criant : — Je t'étrangle sur le champ si tu as le malheur de me toucher.

La malheureuse, après m’avoir délivré son message, tout en me serrant les bras avec une force inouïe, se mit à chanter une complainte qu’elle avait elle-même composée, sur un air si touchant et avec une si belle voix, que chacune de ses paroles perçait l’âme comme d’un glaive de douleur.

Voici cette complainte, que j’obtins, quelques jours plus tard avec beaucoup de difficulté, d’une de ses gardiennes :

Mon cœur fut souillé par les prêtres de Satan 1

Ils ont damné mon âme et tué mon enfant 1 Mon enfant!

O ma chère enfant!

Du haut de ton trône où Dieu t’a placée,

Ne vois-tu pas de ta mère éplorée La douleur et les larmes?

Jour et nuit, dans les alarmes,

Ta pauvre mère, quoique 'infidèle,

T’appelle !

Ne peuA-cu revenir me presser sur ton cœur,

Mon enfant?

O ma chère enfant 1

Seras-tu toujours sourde à mes cris de douleur?

Pendant qu’elle chantait cette complainte, des torrents de larmes coulaient sur mes joues. 11 y avait dans sa belle voix une telle expression de douleur, qu’un cœur de roche en eût été attendri!

Mais, de moment en moment, ma position devenait plus horrible! Une sueur froide coulait de mon front, pendant que j’étais cloué à la muraille. Je me sentais de nouveau défaillir, et je craignais de tomber sans force à ses pieds, lorsqu’enfin M. Perras arriva et se précipita sur elle, en criant :

— Malheureuse sœur! comment oses-tu te montrer en cet état devant ce monsieur?

Tournant sur lui un regard terrible et menaçant, comme celui d’une tigresse en fureur contre celui qui lui a ravi ses petits, elle lui répondit :

— Misérable frère! qu’as-tu fait de mon enfant? Tes mains sont teintes de sang!

Pendant que M. Perras se débattait avec elle, je fis un suprême effort, je m’arrachai de ses mains, et je m élançai à travers une fenêtre qui se trouvait ouverte : car je vis qu’elle voulait me saisir de nouveau. Mais je n’avais pas couru dix pas hors de la maison que, échappant à son frère, elle s’était élancée elle-même par la fenêtre, et allait me saisir de nouveau; car mes pieds s’étant embarrassés dans ma longue soutane, j’étais tombé de tout mon long, la face contre terre. Heureusement qu’en ce moment deux hommes vigoureux, attirés par mes cris, la saisirent et l’enveloppèrent dans une grande couverture, que Mlle Perras avait apportée. S’étant ainsi emparés d’elle, ils la ramenèrent dans sa chambre, où elle fut plus que jamais renfermée.

L’histoire de cette fille infortunée est vraiment lamentable. Douée d’une grande beauté, appartenant à une des plus respectables familles du Canada, pendant qu’elle était sous la protection de son vénérable frère elle avait été séduite par son confesseur, et elle était devenue mère d’une petite fille singulièrement belle. Aimant son enfant avec le cœur d’une véritable mère, elle voulait la garder et l’élever ellemême. Mais le curé fut d’un avis différent. Un beau matin, la pauvre mère ne trouva plus son enfant à côté d’elle pour la presser sur son cœur, on la lui avait ravie, sans vouloir lui dire ce qu’on en avait fait!

Après avoir pleuré, crié sur la perte de sa chère enfant, après avoir longtemps supplié qu’on la lui rendît, voyant que toutes les oreilles étaient sourdes à ses prières, et tous les cœurs insensibles à ses larmes, elle voulut mettre fin à sa triste existence en

cessant de prendre aucune nourriture. Mais bientôt son esprit, accablé sous le poids de ses malheurs, es troubla, et elle devint complètement folle !

M. Perras aimait trop sa sœur pour la livrer à des mains étrangères et mercenaires, entre les quatre murs d’un asile d’aliénés. D’ailleurs, il était riche et parfaitement en moyen d’en prendre soin lui-même : il se décida donc noblement à la garder près de lui. Une chambre convenable fut arrangée pour elle dans le haut de son presbytère, où, sous la garde de deux bonnes filles bien dévouées, elle recevait tous les soins qu’il était possible de lui donner dans son affreuse position.

Cette chambre était tellement bien dissimulée au second étage, où je n’avais d’ailleurs jamais eu la pensée de pénétrer, que je n’avais pu soupçonner qu’une si grande infortune était abritée sous le toit où je vivais.

On m’a assuré plus tard qu’elle avait souvent des intervalles où sa raison lui revenait. Mais, dans ces heures de lucidité, elle conservait la plus implacable aversion pour les prêtres, qui avaient brisé son existence et si cruellement flétri sa vie !

Ayant à plusieurs reprises entendu les servantes parler de moi, elle avait plus d’une fois exprimer le désir de me parler. Elle disait sans cesse qu’elle avait reçu de Dieu l’ordre de me délivrer un message important. Et quelques jours avant l’heure terrible où elle me tint cloué dans ses mains de fer, elle avait répété qu’elle me délivrerait ce message, dût-elle marcher dans le sang et passer sur les cadavres de tous ceux qui habitaient le presbytère.

Malheureuse victime de la confession auriculaire ! combien de milliers peuvent, comme toi, dirent de leurs confesseurs :

Mou cœur fut souillé par les prêtres de Satan I Us ont damné mon âme et tué mon enfant)

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