XXX. Maladies et guérisons les miracles de l'Eglise de Rome
La flotte de l’automne 1835 avait rempli l’Hôpitalde-Marine de maladies pestilentielles. Cet établissement menaçait de répandre la peste dans toute la
ville. Rien n’avait pu arrêter ses ravages pendant l’hiver. Le surintendant, deux médecins, et la plupart des gardes-malades avaient succombé les uns après les autres. Pour ne pas augmenter le mal, en jetant l’épouvante dans la ville, les docteurs convinrent avec moi de cacher les ravages de l’épidémie* Mais force me fut de les révéler à l’évêque vers la fin de mai, car je me sentis alors atteint par les premiers symptômes de la peste. Il ne me restait plus rien à faire qu’à me préparer à la mort, et à demander à l’évêque de nommer quelqu’un pour me remplacer dans mes fonctions de chapelain. L’évêque choisit le jeune abbé Destimauville, en me priant de l’initier aux nouveaux devoirs de sa position. Quoique déjà bien affaibli, je me rendis avec lui à l’hôpital, où il allait entrer pour la première fois. Mais, à environ vingt pas du seuil, je lui dis :
— Mon jeune ami, arrêtons-nous un moment ici; j’ai à remplir un devoir aussi pénible que sacré à votre égard : une affreuse épidémie règne dans cef hôpital depuis l’automne dernier, et elle a déjà moissonné bien des victimes; c’est un vrai miracle que j’aie pu échapper jusqu’à ce jour. Mais depuis dix heures, je me sens moi-même atteint. Avant d’aller plus loin, faites généreusement le sacrifice de votre vie; car vous allez sur un champ de bataille d’où bien peu sont revenus; si vous ne voulez pas courir le risque de mourir jeune encore, n’allez pas plus loin : retournez sur vos pas.
Mes paroles avaient frappé plus fort que je ne l’avais pensé. Le jeune prêtre me regarda fixement; il il était pâle, et ses lèvres tremblaient. Puis il me dit :
— Êtes-vous sérieux? Est-il vrai que la peste soit dans l’hôpital où vous me conduisez et dont je viens d’être nommé chapelain?
— Oui, mon ami, lui répondis-je, la peste est là; déjà son poison coule dans mes veines; et, avant peu, je serai probablement une de ses victimes. Réfléchissez donc bien, avant de faire un pas de plus.
Je me tus après ces quelques paroles, et un silence de plusieurs minutes suivit; c’était un silence bien solennel. Pendant que ses regards se tournaient tour à tour vers la terre et vers le ciel, le jeune prêtre réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre.
Les anges du ciel lui apparurent-ils en ce moment portant dans leurs mains la couronne promise à ceux qui meurent pour leurs frères d’ici-bas? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que peu de mois plus tard , ce jeune héros allait recevoir cette glorieuse couronne après être tombé au poste que le ciel lui confiait ce jour-là. Il prit son mouchoir pour essuyer les gouttes de sueur qui coulaient de son front; puis, me regardant avec un sourire que je n’oublierai jamais, il me dit:
— Y a-t-il un sort plus désirable et plus beau que de mourir pour ses frères ? Non. Eh bien, si Dieu veut que je meure à ce poste d’honneur que sa sainte volonté soit faite... je suis prêt.
Et, d’un pas ferme comme celui d’un vaillant soldat qui court à l’assaut, il franchit avec moi le seuil de l’hôpital avec un visage aussi gai qne s’il eût été à un festin. Je mis plus d’une heure à le conduire de salle en salle, et à le présenter à mes chers ma lades. Je me sentis alors si faible qu’il me fallut l’aide de deux amis pour me rendre au presbytère, où je me jetai sur mon lit. Mes deux médecins furent à l’instant appelés, et trouvèrent la maladie si grave qu’ils demandèrent le secours de trois autres médecins. J’endurai de véritables tortures pendant les neul jours qui suivirent. La fièvre était si ardente qu’il
ne me resta bientôt plus que la peau et les os : la chair avait été littéralement consumée. Les médecins ayant perdu tout espoir de me guérir, les derniers sacrements me furent administrés et je me préparai à la mort.
Le dixième jour, je restai absolument immobile. Il m’était impossible de remuer même un doigt, ou de dire un seul mot; ma langue était devenue aussi sèche qu’un morceau de parchemin. L’action de la fièvre sur les muscles des yeux était telle, qu’ils étaient retournés au fond de leur orbite, et ne montraient plus que le blanc. Je n’avais pu prendre pendant ces dix jours que quelques gouttes d’eau froide qui passaient avec peine entre les dents. Mais, pendant que toutes les fonctions du corps étaient ainsi paralysées, les facultés de l’âme, la mémoire, l’intelligence vivaient d’une vie plus puissante et plus intense que jamais. Elles agissaient en moi avec une activité qu’aucune parole ne saurait redire. Dans un paroxisme de la fièvre, je tombai dans une espèce de délire. D’épouvantables choses se présentaient alors à ma pensée. Tantôt j’étais suspendu par les pieds, avec un fil, au sommet d’une montagne, la tête tournée vers un abîme sans fond. Tantôt j’étais environné d’ennemis cruels, dont les poignards me passaient à travers les entrailles, l’estomac, la cervelle. Ce qu’il y a de singulier c’est que toutes ces visions se sont attachées à ma mémoire avec une telle puissance que je n’en ai jamais oublié .même les plus petits détails. La mort, dont je sentais les approches de plus en plus vivement n’avait d’abord rien qui m’effrayât. J’avais fait, à ce qu’il me semblait, tout ce qu’il m’était possible de faire dans mon Église pour être sauvé. J’avais fidèlement donné aux pauvres mon dernier sou, tous les jours. J’avais tel-
lement jeûné et fait pénitence que souvent ma santé en avait souffert; j'avais prêché avec tant de zèle, et travaillé à la conversion des pécheurs avec tant d’ardeur, que la ville de Québec toute entière m’en avait témoigné son admiration. En un mot, ma sainteté et mes vertus pharisaïques brillaient d’un si grand éclat, que j’en étais ébloui. J’avais sur la poitrine les scapulaires, les reliques et les médailles qui m’assuraient les indulgences plénières les plus parfaites pendant la vie et après la mort ; j’avais invoqué tous les saints du paradis, en commençant par la Sainte-Vierge, et je les avais conjurés de prier Dieu d’avoir pitié de moi, de me pardonner mes péchés et de me donner une place au ciel : c’était là tout ce que mon Église me demandait pour être sauvé, et, avec la plus grande sincérité du monde, je croyais à cette Église.
Au commencement de la treizième nuit, tous les docteurs s’étaient réunis autour de moi pour se consulter. Ils me trouvèrent froid comme glace, et en se retirant dirent aux prêtres qui m’entouraient :
— S’il n’est pas encore mort, il n’a plus que quelques instants de vie; sa respiration est arrêtée et son pouls a cessé de battre.
Quoique ces paroles eussent été prononcées à voix basse, elles frappèrent mon oreille comme un coup de foudre. Gomme je l’ai déjà dit, mes membres glacés étaient absolument immobiles; il m’était impossible de donner aucun signe de vie, ma langue desséchée et paralysée ne pouvait articuler aucun son. J’avais, cependant, une parfaite connaissance de tout ce qui se faisait et se disait autour de moi; et jamais ma mémoire et mon intelligence n’avaient été aussi actives et aussi pleines de vie qu’à ce moment. Les paroles du docteur : « S’il n’est pas
encore mort, il n’a plus que quelques instants de vie », roulaient dans mon oreille comme l’éclat du tonnerre. Je me sentis tout à coup saisi d’une indicible horreur, à la pensée qu’on allait m’enterrer tout vivant. Pour surcroît de malheur, je sentis comme un courant de glace qui coulait lentement avec une force irrésistible, de l’extrémité des pieds et des mains vers les régions du cœur, comme premiers symptômes de la mort. Alors je fis un suprême effort pour invoquer tous les saints du paradis, mais surtout la Sainte-Vierge, afin de connaître si je serais sauvé ou perdu, et, tout d’un coup, je vis comme la balance de la justice de Dieu devant moi... Dans un des plateaux étaient mes bonnes œuvres, mes jeûnes, mes pénitences, mes prédications, mon dévouement à servir les malades. Tout cela était représenté par un grain de sable! Dans l’autre plateau, il y avait une énorme montagne : c’étaient mes péchés!
Non, rien ne pourra jamais exprimer la terreur qui s’empara de moi à cette vision. Toutes ces bonnes œuvres, ces jeûnes, ces pénitences, dans lesquelles mon Église m’avait dit de mettre ma confiance, n’étaient donc qu’un fantôme, une cruelle illusion, un grain de poussière à côté de mes iniquités qui étaient restées là pour crier vengeance contre moi et m’écraser de leur poids pendant l’éternité. (1)
(1) NOTE DE L’AUTEUR. — Afin d’être bien compris par ceux de mes lecteurs qui n’ont jamais connu les doctrines anti -chrétiennes de l’Eglise de Rome sur le salut par les bonnes œuvres, et les pénitences du pécheur, je crois devoir mettre ici la question et la réponse que l’on trouve, sur ce sfrjet, dans son cathéchisme, à l’article du ciel :
Question. — Qui sont ceux qui vont au paradis?
Réponse. — Ceux qui vont en paradis sont les justes qui n’ont jamais offensé Dieu, ou ce sont ceux qui, l’ayant offensé, en ont fait pénitence.
L’échafaudage pharisaïque de perfection et de sainteté par les œuvres s’était donc soudainement écroulé. Tout ce que j’avais cru jusqu’alors si bon, si parfait en moi, ne m’apparaissait que comme du fumier... Mais j’allais mourir! Il ne me restait plus qu’une minute de vie... Et j’allais être perdu, rejeté pour toujours loin de mon Dieu! Oh! qui pourra jamais dépeindre les angoisses de l’âme en face d’une pareille éternité ! J’aurais voulu parler à Jésus-Christ et lui demander pardon... Mais mon Église me le montrait irrité contre moi, et me disait de ne l’approcher que par l’intermédiaire de ses saints!... Mon âme épouvantée se tourna donc vers les saints que je croyais en ce moment les plus puissants auprès de Dieu. Sainte Anne et sainte Philomène se présentèrent alors à ma pensée. J’avais eu, dès mon enfance, une confiance sans bornes dans l’intercession de sainte Anne, ma mère m’avait souvent raconté quand j’étais enfant, les merveilleuses guérisons opérées par son intercession. Et, depuis que j’étais prêtre, j’avais souvent versé des larmes d’admiration, lorsque, dans l’Église de la Bonne-Sainte-Anne-du-Nord, j’avais vu les innombrables béquilles et autres ex-voto qui attestaient son pouvoir au ciel. Quant à sainte Philomène, c’était alors la grande saintetfà la mode. Son corps, nous assurait-on, venait d’être trouvé à Rome, tout frais, rayonnant de beauté, après dix-huit cents ans! Un livre, écrit avec l’approbation des évêques d’Italie, répandu de tous côtés, remplissait le monde du bruit des merveilles qui s’opéraient partout où le nom de la nouvelle thaumaturge était invoqué. Avec toute la puissance de mon âme, je conjurai donc sainte Anne et sainte Philomène de demander grâce à Dieu pour moi, et de m’obtenir encore quelques années de vie, promettant sincèrement d’aug-
menter mes pénitences, mes jeûnes et mes aumônes. Je leur promis aussi que si elles m’obtenaient cette faveur, je suspendrais aux murs de l’église de la Bonne-Sainte-Anne-du-Nord un tableau où elles seraient représentées, afin de faire connaître leur puissance au ciel jusqu’aux générations les plus reculées.
Chose étrange! A peine ma prière était-elle finie que sainte Anne et sainte Philomène se présentaient devant moi avec une inexprimable apparence de beauté et de vie. Elles étaient sur un nuage d’or, environnées de lumière, élevées d’environ dix à douze pieds au-dessus de mon lit, leurs regards fixes sur moi. La vieille figure de sainte Anne, quoique d’une parfaite beauté, avait une gravité qui me lit mal à voir, tandis que sainte Philomène avec ses dixhuit ans, avait une expression de bonheur, de beauté et d’amour inexprimables. Son regard et son sourire me faisaient du bien; je me sentais attiré vers elle comme par une puissance magnétique et j’allais faire effort pour baiser la main qu’elle me tendait, lorsqu’elle me dit : < Vous allez être guéri! »
Et la vision disparut... J’étais guéri! parfaitement guéri! !
Comme les derniers mots de la sainte vibraient encore dans mon oreille, j’éprouvai comme un choc électrique qui se fit sentir de la tête aux pieds. Toutes les douleurs étaient finies, les nerfs et les muscles étaient rétablis dans leurs fonctions, les yeux remis dans leur position naturelle, la langue déliée! La vague glaciale qui montait avec une force irrésistible des extrémités des pieds et des mains, et refoulaient le sang vers le cœur, s’était subitement arrêtée et comme changée en un bain de vapeur, qui ramenait la chaleur et la vie partout. J’étendis la main vers les prêtres en faisant un mouvement de la tête, pour
la lever un peu au-dessus de l’oreiller, et les regarder» Je les vis qui pleuraient, et je leur dis : — Ne pleurez plus! Je suis guéri! Donnez-moi à manger : j’ai faim.
Hors d’eux-mêmes d’étonnement, deux d’entre eux passèrent leur bras autour de mes épaules pour me soutenir et changer mes oreillers, tandis que les autres, courant à une table que les religieuses de Québec couvraient tous les jours des gelées et des douceurs les plus délicates, en cas que j’en eusse besoin, m’apportèrent deux verres de gelée de pattes de poulets, que je dévorai en un instant. Les amis qui me servaient en ce moment, m’ont dit ensuite que leur joie n’était pas sans inquiétude pendant qu’ils me servaient ainsi ; car ils craignaient que ce mieux subit ne fût que la vive lumière que donne souvent la lampe au moment où elle va s’éteindre. Mais leur inquiétude fut bientôt passée, quand ils virent avec quel bon appétit je dévorais tout ce qu’ils me donnaient, et avec quelle sincérité je bénissais Dieu et mes deux saintes patronnes, pour ma guérison.
— Qu’est-ce que cela veut dire? me demandaient le curé et ses vicaires. Les docteurs nous ont assurés que si vous n’étiez pas mort, vous n’aviez plus que quelques minutes à vivre. Nous avons passé la nuit à pleurer votre mort, et à prier pour faire sortir votre âme des feux du purgatoire. Et voilà que, sauf votre extrême faiblesse, vous nous paraissez parfaitement bien; votre visage rayonne de joie et vous mangez avec un appétit dévorant.
— Tout cela veut dire, leur répondis-je, que lorsque vous me pensiez bien et duement mort, je n’avais aucune envie de mourir, quoique, pour dire la vérité, j’en fusse bien près. Mais lorsque j’ai senti
que la vie allait m’échapper, j’ai fait un suprême effort pour lutter contre la mort. J’ai invoqué le secours de sainte Anne et de sainte Philomène, et elles ont entendu et exaucé ma prière. Elles sont venues à cette place-là, je les ai vues de mes yeux, comme je vous vois; je les ai entendues de mes oreilles, comme je vous entends. Oh! si j’étais peintre, quel beau tableau je ferais en représentant ces deux saintes ; comme la vieille figure de la bonne sainte Anne y serait belle, au milieu de la lumière dont elle était environnée ! Mais surtout que sainte Philomène y paraîtrait aimable et douce, avec le sourire céleste qui l’éclairait, et la belle main qu’elle tendait vers moi en disant : « Vous allez être guéri! » J’ai promis de faire mettre leur tableau dans l’église de notre Bonne-Sainle-Anne-du-Nord, et j’espère que rien ne m’empêchera d’accomplir ma promesse.
Pendant que je parlais ainsi, les quatre prêtres qui m’environnaient étaient muets d’admiration, car ils pensaient aussi honnêtement que moi, que j’avais été miraculeusement guéri, et ce fut avec un indicible bonheur qu’ils m’accordèrent la prière que je leur fis, de chanter à l’instant le Te Deum.
Le lendemain, le bruit de ma guérison miraculeuse se répandit comme un éclair, car j’avais beaucoup d’amis dans la ville qui s’intéressaient sincèrement à moi. Que mes lecteurs me permettent de leur donner un trait entre mille de la bonté de ce peuple de St-Roch pour le pauvre pécheur qui écrit ces lignes. Les citoyens qui vivaient près de notre presbytère, ayant entendu dire que la fièvre qui me dévorait me faisait éprouver de véritables tortures cérébrales, à chaque fois qu’un cheval ou qu’une voiture passait dans les rues, ils firent à l’instant couvrir toutes les rues environnantes de paille, afin qu’aucun
brait, qu'aucune secousse ne pût à l’avenir augmenter mes souffrances.
Mes médecins furent les premiers informés de ma guérison, et ils furent aussi parmi les premiers qui me visitèrent après cette mémorable nuit. D’abord, ils pouvaient à peine en croire leurs yeux. Mais le tait était là! La nuit d’avant, ils m’avaient abandonné comme mort, après treize jours de la plus affreuse maladie. Et, ce même matin, j’étais parfaitement guéri! Je n’éprouvais plus la moindre douleur: la fièvre avait tout à coup disparu sans laisser aucune marque de son passage, sauf mon extrême débilité. Ils m’interrogèrent minutieusement sur toutes les circonstances de cette étrange guérison. Pour réponse, je leur racontai, dans toute sa simplicité, l’exacte vérité sur l’apparition des deux saintes.
Deux de mes médecins étaient catholiques-romains, les trois autres étaient protestants. Pendant que les premiers pensaient comme moi que ma guérison était miraculeuse, les derniers protestaient énergiquement au nom de la science et du sens commun, contre cette idée. Le Dr Douglas surtout, tenait à démontrer que tout était parfaitement naturel dans ce qui m’était arrivé. Pour le prouver, il me fit diverses questions auxquelles je répondis comme suit:
— Cher Monsieur Ghiniquy, vous savez que vous n’avez pas d’ami plus sincère à Québec que moi, et vous me connaissez trop bien, j’espère, pour penser que je veuille un instant attaquer vos croyances religieuses, lorsque je vous dis que votre heureuse guérison s’est opérée sans miracle. Veuillez répondre aux questions que je vais vous faire, et vous comprendrez que tout est parfaitement naturel dans l’heureux changement que vous avez éprouvé cette nuit. Quoique vous soyez parfaitement guéri, vous êtes très
faible, et je ne veux pas vous affaiblir encore plus, en vous faisant parler. Veuillez donc répondre simplement oui ou non à mes demandes. Voulez-vous, d’abord, nous dire si c’est là la seule vision que vous avez eue pendant votre maladie?
— J’ai eu plusieurs autres visions que j’ai prises pour le délire causé par la fièvre.
— En entendant la parole si imprudente que j’ai dite moi-même, que si vous n’étiez pas mort, vous alliez bientôt mourir, n’avez- vous pas éprouvé une frayeur de la mort telle que vous n’en aviez jamais eu de pareille?
— - Oui, Monsieur.
— N’avez-vous pas fait alors un suprême effort pour repousser la mort et vous cramponner à la vie?
— Oui, Monsieur.
— Vous êtes un homme d’une volonté et d’une énergie étonnantes ; peu de personnes peuvent vous résister quand vous voulez une chose. Grâce à votre volonté de fer vous avez applani des montagnes, et avez surmonté des difficultés, même à Québec, qui en auraient arrêté bien d’autres. Vous m’avez forcé dans plus d’une occasion, de plier devant votre volonté, et d’en passer par où vous vouliez. Or, ne savez-vous pas que la volonté, ou si vous aimez mieux, l’àme de l’homme a un pouvoir mystérieux, et souvent irrésistible, sur son propre corps, tantôt pour dompter ses passions fougueuses, tantôt pour calmer ses douleurs et guérir ses maladies?
— Oui, Monsieur, dis -je en riant de tout mon cœur de ses observations sur ma force de volonté.
Le Dr Douglas, se tournant alors vers les autres médecins, leur dit:
— Ne fatiguons pas davantage le père Chiniquy. Nous en avons assez entendu pour nous faire con-
dure que sa guérision est naturelle. Sa vision défait que la grande crise de la fièvre, pendant laquelle l’esprit vivementarrêté sur une idée, travaille avec un effort et une puissance irrésistible, en vue d’un certain résultat... C’est alors que cette chose mystérieuse dont nous connaissons si peu la nature, et que nous appelons la volonté, l’esprit, l’àme, lutte comme un géant contre la mort. Il se livre alors un vrai combat de géant dans lequel la maladie et la mort sont souvent comme terrassées et obligées de fuir.
Mon cher père Chiniquy, vous avez livré un grand combat contre la fièvre qui vous dévorait, et contre la mort qui vous menaçait. Aussi votre victoire est complète. Je sais, d’ailleurs, que ce n’est pas la première victoire de ce genre que vous ayez remportée, et ce ne sera pas la dernière, j’en suis assuré. C’est Dieu qui vous a donné l’indomptable volonté et l’admirable force de caractère qui vous ont rendu vainqueur de la mort, cette nuit, donc on peut dire en ce sens, que c’est Dieu qui vous a guéri; mais il vous a guéri comme il guérit tous les autres malades, avec les remèdes que lui-même a donnés. Con tinuez à combattre toute votre vie, comme vous avez fait cette nuit, et je vous promets une longue vie, pleine de vigueur et de santé. La mort se rappellera longtemps la défaite que vous venez de lui infliger Elle n’osera vous approcher que lorsque vous serez vieux, et que vous l’appellerez à vous pour mettre fin aux fatigues, aux misères et aux ennuis de cette exis tence.
Et avec les paroles de la plus cordiale sympathie, le Dr Douglas et ses collègues me pressèrent la main et se retirèrent.
Il y a un vieux proverbe qui dit que l’homme le plus difficile à persuader est celui qui ne veut pas
l’être. Les paroles si pleines de sagesse et de bon sens du Dr Douglas n’eurent pas d’autre effet sur moi que de m’ennuyer, à l’exception des quelques instants où je ne pus m’empêcher de rire de ses observations si justes. Il m’était infiniment plus agréable de croire que ma guérison était miraculeuse Cette idée était bien plus conforme à tout ce que mon Eglise (que j’aimais tant alors) m’avait enseigné sur le pouvoir des saints dans le ciel. D’ailleurs, l’archevêque de Québec, Monseigneur Turgeon, et mon confesseur, M. Baillargeon, curé et plus tard évêque de Québec, vinrent bientôt me voir, et me confirmer dans l’assurance que j’avais été miraculeusement guéri.
Le peintre Plamondon, nouvellement arrivé de Rome, où ses talents lui avaient acquis une assez grande réputation, fut appelé et commença tout de suite sous ma direction, à esquisser le tableau que j’avais promis. J’y étais fidèlement représenté, mourant et demandant le secours de sainte Anne et de sainte Philomène, qui m’apparaissaient assises sur un nuage d’or étincelant de lumière, et me guérissaient.
Trois mois plus tard, j’arrivais, le soir, avec mon tableau au presbytère du curé de la Bonne-Sainte- Anne-du-Nord. Il s’appelait Pmnvoizé et m’était un peu parent. Il était alors âgé d’environ soixantecinq ans, et avait la juste réputation d’être très riche et très charitable. Il avait une magnifique biblothèque, et passait pour un des prêtres les plus instruits du Canada. Après que nous eûmes pris le thé, il me dit :
— Est-il possible, mon cher cousin, que vous alliez nous jouer demain une aussi ridicule comédie? Ne voyez-vous pas que cette prétendue guérison miraculeuse n’est que ce que les gens instruits appellent
mi effort suprême de la nature? Et cette vision des deux saintes, ne comprenez-vous pas que ce n’est là qu’un effet de la fièvre sur votre cerveau malade?
Il ajouta à ces paroles des remarques si inconcevantes et si blasphématoires que je n’ai pas de paroles pour dire ce que j’en éprouvai de surprise, de tristesse et de dégoût. Pendant quelque temps je restai muet de honte. Pour toute réponse, j’avais envie de prendre mon chapeau, de sortir brusquement de son presbytère et de m’en aller coucher chez son frère, notaire de l’endroit, dont la maison n’était qu’à une petite distance. Mais, après un silence assez long, je lui répondis :
— Comment osez -vous parler avec tant de légèreté sur un sujet aussi solennel et religieux que celui qui m’amène ici? Est-ce que vous avez cessé de croire au pouvoir que les saints du ciel ont auprès de Dieu? Ne comprenez-vous donc pas qu’étant plus purs que nous, ils sont plus aisément écoutés que nous, qui ne sommes que de vils pécheurs? N’êtes-vous pas le témoin journalier des guérisons miraculeuses opérées dans votre église par l’intercession de sainte Anne? Que veulent dire ces milliers d 'ex-voto dont les murs de votre église sont couverts?
Ma foi robuste dans l’intercession des saints, et surtout l’allusion que je fis aux béquilles suspendues aux murs de l’église, amenèrent de nouveau, de sa part, un tel éclat de rire que je me trouvai complètement déconcerté et scandalisé. Je restai muet encore quelques moments. J’aurais voulu n’avoir jamais mis les pieds dans cette maison, et j’aurais volontiers donné tout ce que j’avais de sang dans les veines, pour n’avoir jamais connu un prêtre qui insultait si grossièrement, à ce qu’il me semblait, aux croyances les plus saintes de notre Église. Quand il eut ri à cœur joie, prenant un ton grave, il dit :
— Mon cher cousin, vous êtes le premier et le* seul homme au monde à qui je parle le langage delà vérité, sur ce sujet. Jamais, de ma vie, je n’ai ouvert la bouche sur cette question. Pour la première fois, je dis ce que j’en pense et ce que je sais être la vérité, pour deux raisons. La première, est que vous êtes mon parent : votre père était un de mes plus intimes amis, et je dois à sa mémoire d’ôter de votre esprit des fables et des mensonges qui dégradent et couvrent de ténèbres les âmes que l’Évangile a mission d’éclairer.
Ma seconde raison pour vous révéler la vérité sur cette question, est que je vous ai toujours connu et respecté comme une de nos intelligences d’élite. Si vous étiez un de ces prêtres idiots et ignorants, comme la plupart de ceux dont nos évêques d’aujourd’hui aiment à s’entourer, je vous laisserais marcher dans votre fausse route; je ne m’occuperais nullement de vous initier à des secrets que vous ne pourriez comprendre. Vous êtes jeune et me voilà vieux ; il me semble que c’est pour moi un devoir de conscience et d’honneur de ne pas descendre dans mon tombeau sans révéler à quelqu’un, capable de me comprendre, la grande imposture qui séduit, tant d’intelligences, et trompe tant d’honnêtes gens, sous le nom de miracles de la Bonne-Sainte-Anne-du- Nord. Voilà plus de trente ans que je suis curé de cette paroisse, et je suis prêt à faire serment, et à prouver devant le monde entier, qu’il ne s’est pas fait un seul miracle dans mon église pendant tout ce temps. Cependant, les échos du Canada sont pleins des récits des guérisons miraculeuses qui s’opèrent ici tous les jours! Vous pouvez me croire, mon cher cousin, je n’ai aucun intérêt à vous tromper. J’ai étudié à fond l’histoire de tous ces miracles; je vous:.
assure devant Dieu que toutes ces choses sont des impostures répétées par das prêtres idiots, après avoir été inventées par des laïques menteurs et voleurs. Quatre-vingt-dix-neuf sur cent de ces béquilles, dont vous voyez un nombre si grand sur les murs de mon église, ont été laissées là par des mendiants dont voici la fidèle histoire. Les gueux comprennent fort bien que leur métier ne leur rapportera guère, s ils laissent voir leurs larges épaules, leurs bras vigoureux et leurs jambes agiles; mais qu’ils recevront partout de riches et abondantes aumônes, s’ils se présentent infirmes, boiteux, estropiés, incapables de gagner leur vie. Ils se procurent donc une ou deux béquilles, avec lesquelles ils font le tour du pays, vivant comme des seigneurs à la table de nos plus riches fermiers, et remplissant souvent leur bourse de plus d’argent que vous et moi n’en aurons jamais. Après un certain nombre d’années, plusieurs d’entre eux ont amassé une fortune assez ronde pour acheter une terre, et vivre à l'aise dans leur famille. La béquille commence alors à les ennuyer : ils voudraient bien s’en débarrasser. Mais comment? Par un miracle, tout simplement. Notre boiteux, dont les jambes ont toujours été aussi saines que les nôtres, quitte de nouveau sa maison, et se met en route vers la Bonne-Sainte-Anne-du-Nord pour lui demander sa guérison. Chacun l’écoute bouche bée. On admire sa piété, on exalte sa foi, et l’on redouble la somme de l’aumône ordinaire, tout en l’invitant à revenir prouver sa guérison, ce qu’il ne manque pas de faire, car cela rapporte gros. Notre boiteux arrive donc ici, il me donne une, deux et quelquefois cinq piastres pour dire des messes ©n l’honneur de la sainte Anne, que je serais bien «ot de refuser, vu que je sais le gousset du porteur
de béquilles souvent bien mieux garni que le mien. Je dis donc sa messe, à laquelle il communie. Mais la messe n est pas encore finie, qu’on entend une béquille rouler sur le plancher, et l’église se remplit de cris de joie : « Au miracle!! au miracle!! » Des larmes d admiration coulent de tous les yeux, excepté des miens. Mon homme, ainsi guéri miraculeusement, retourne sur ses pas, parcourant de nouveau le pays, en proclamant le grand pouvoir de la sainte. Les curés, non moins imbéciles que la foule, les. éditeurs hypocrites de nos journaux, les évêques eux-mêmes, crient partout : c< Au miracle!! au miracle ! ! »
Quelques autres, un sur cent peut-être, sont réellement guéris par la volonté de l’être; ils remuent les jambes, font mouvoir les jointures avec des efforts tout nouveaux : efforts qui les auraient guéris tout naturellement, dix ou vingt années plus tôt, s’ils les avaient faits. Dans ces cas, qui sont très rares, les pauvres ignorants sont de bonne loi. Mais les profondes ténèbres qui enveloppent leur esprit, sont cause qu’ils attribuent à un miracle ce qui n’est que l’effet naturel d’une volonté opiniâtre, d’un effort suprême. D’ailleurs, mon cher cousin, ne savez-vous pas comme moi que l’âme et la volonté humaine ont souvent une force irrésistible sur les organes? N’a-t-on pas déjà vu la joie ou la peur tuer un homme sur le coup ou guérir un malade subi'ement? Je n’oublierai jamais ce qui m’arriva la première fois que j’allai chez le docteur pour me faire arracher une dent qui me torturait depuis huit jours. Le docteur ouvrit la boîte qui renfermait ses instruments de chirurgie, les aligna soigneusement sur la table, puis il ôta son habit, releva ses manches, et me dit :
« Asseyez-vous là, Monsieur ». A cet instant, je fus
guérî, parfaitement guéri! Je pris mon chapeau et sortis, sans même dire adieu au docteur qui se pâmait de rire. Allez-vous trouver miraculeuse ma guérison subite et complète? Ce docteur était-il un thaumaturge ou un sorcier? Non; la peur seule m’avait guéri, et guéri pour toujours, car grâce à Dieu, cette dent est toujours à sa place, et ne m’a jamais fait mal depuis. Un des points faibles de notre Eglise est la ridicule crédulité avec laquelle papes, évêques, prêtres et laïques croient aux miracles et aux reliques. Tous ces chapelets, médailles, scapulaires, jubilés, pèlerinages, ossements de saints, lesquels sont le plus souvent des os de poulets, sortis des dîners des papes et des cardinaux, ne sont autre chose que les inventions du vieux paganisme qu’on a eu l’habileté d’emprunter, de rajeunir et de baptiser d’un nom chrétien. Si j’étais pape, je jetterais toutes ces choses à la mer ; je ne présenterais aux pécheurs que Jésus-Christ crucifié, comme objet de leur culte, de leur espérance, de leur foi et de leur amour, comme les apôtres Paul, Pierre, Jacques et Jean ont fait dans leurs épîtres.
Je ne répéterai pas tout ce que j’entendis en cette occasion, contre les miracles, les scapulaires et autres superstitions de l’Eglise de Rome. Ce serait trop long, car il parla sur ce sujet comme un protestant, comme un homme intelligent, depuis huit heures du soir jusqu’à une heure après minuit. Ce qu’il me dit me parut plus d’une fois plein de bon sens, mais je fus en général extrêmement peiné et scandalisé par ses diatribes, car le tout était dirigé contre des enseignements et des pratiques que j’avais appris à respecter depuis ma plus tendre enfance. Trop jeune dans la prêtrise, ou trop lâche pour lui imposer «ilence, je me contentais, de temps en temps, de lui
montrer ma désapprobation; je le plaignais sincèrement, dans mon cœur, de ce que sa foi s était affaiblie au heu de se fortifier à mesure qu’il s’approchait du ferme de la vie. A la fin, cependant, je crus devoir lui dire, sans cérémonie :
— Je savais depuis longtemps que les évêques de Juebec ne vous aiment pas, sans en connaître la cause; je commence à le comprendre; mais permettez-moi de vous dire que s’ils savaient comment vous parlez des miracles opérés ici, ils vous interdiraient sur-le-champ.
— Allez-vous donc me trahir? me répondit-il avec vivacité. Avez-vous l’intention d’informer les évêques de ce que je vous ai si confidentiellement communiqué, comme mon parent et mon ami?
— Ne craignez rien, lui répondis-je, j’aimerais mieux être brûlé vif que de payer votre hospitalité avec la monnaie d’un Judas.
Il était temps de songer à prendre quelque repos. Il me conduisit à ma chambre à coucher, me souhaitant bon sommeil, et ajouta en badinant :
Tâchez de voir cette belle Philomène de dix-huit ans dans vos sonaes.
Mais ce fut en vain que je cherchai le sommeil.
J éprouvais une peine inexprimable à la pensée que ce vieux prêtre si instruit n’était qu’un protestant déguisé.
De grand matin, le lendemain, les pèlerins commencèrent à arriver par milliers, non seulement de toutes les paroisses environnantes, mais des coins les plus ïeculés du Canada. Le fleuve St-Laurent était littéralement couvert de bateaux et de chaloupes. A dix heures du matin, plus de dix mille personnes encombraient l’église et se pressaient autour de ses murs pour voir et entendre celui qui non seulement
avait eu l’honneur de voir deux des plus grandes saintes du paradis, mais qui avait été guéri si miraculeusement par elles. Il m’est impossible de dépeindre l’émotion qui s’empara de moi et de toute cette multitude, lorsque je découvris le magnifique tableau, et que je le suspendis aux murs de l’église après avoir raconté l’histoire du miracle. Que de larmes de joie! que de manifestations de vive piété et de foi sincère, en ce jour d’illusion!
Même lorsque Dieu eut changé mon cœur et mes croyances, je restai quelque temps inquiet à ce sujet, tant ma foi était ferme en la réalité de ce miracle. Comment une religion si mauvaise peut-elle produire de pareils prodiges, me demandais-je anxieux?
Mais le Seigneur, dont les miséricordes sont infinies, devait bientôt m’arracher cette dernière illusion.
A peu près un mois après ma conversion, vers la fin de juillet 1858, j’allai préparer à la mort un Irlandais qui avait, lui aussi, abandonné les errreurs du romanisme. Il était atteint des mêmes terribles fièvres qui avaient fait tant de victimes à l’Hôpital-de- Marine en 1836 et 1837, et je contractai de nouveau la maladie. Je passai pendant quatorze jours par toutes les phases du mal qui m’avait mis une fois déjà aux portes de la mort, et ma sentence de mort fut prononcée; mais si, en 1837, j’avais éprouvé une inexprimable terreur à la pensée des jugements de Dieu, cette fois -ci, n’ayant mis ma confiance qu’en Jésus -Christ, je sentais mon espérance appuyée sur un roc inébranlable. Je croyais, je savais que j’étais sauvé par le Fils de Dieu dont toutes les œuvres sont parfaites. Mon salut était donc un salut parfait, il avait parfaitement payé mes dettes. Je voyais la mort approcher sans aucune crainte; bien
plus, j’étais heureux à l’idée que j’arrivais au terme du voyage et que j’allais, dans quelques minutes, entrer dans ce port qui ne connaît ni tempêtes ni naufrages. Une chose, cependant, me troublait. J’avais reçu une lumière que je désirais ardemment faire connaître à mes frères. Mais j’allais les quitter, ces frères si chers, dans les ténèbres et dans les voies de la mort! Je dis alors à Dieu du fond de mon âme, car mes lèvres étaient froides et inanimées depuis plusieurs jours :
— Bon et adorable Sauveur Jésus, je suis heureux de quitter aujourd’hui ce triste monde pour m’en aller vers toi pour l’éternité, si c’est selon ta sainte volonté. Mais je voudrais prêcher ton Saint Evangile à mes chers compatriotes et leur faire connaître les erreurs et l’idolâtrie de l’Eglise de Rome et pour cela, dans ton infinie miséricorde, veuille me donner encore quelques jours de vie.
A peine ces paroles étaient-elles montées de mon cœur vers Dieu, que j’aperçus douze évêques armés d’épées, accourant vers moi, pour m’ôter la vie. Nullement effrayé par cette terrible vision, je saisis l’épée du premier, et le frappai avec tant de force que la tête roula sur le plancher et j’en fis autant à tous les autres. Je jetai alors un grand cri et me réveillai comme d’un long sommeil, en éprouvant une sorte de choc électrique, qui me secoua de la tête aux pieds! J’étais guéri! entièrement guéri! Je demandai à manger, car j’éprouvais une faim dévorante.
Cette guérison si merveilleuse, accomplie par la grâce de Dieu, n’était pas seulement la guérison du corps, mais aussi celle de la raison et celle de l’âme. Je me rappelai ma première guérison, et je compris parfaitement qu’elle n’avait pas été plus miraculeuse
que la seconde. Dans l’un et l’autre cas, mon Dieu, par son fils Jésus, avait été mon médecin, mon Sauveur et ma vie, et il devait le rester pour le temps et pour l’éternité.
A Lui et à Lui seul soient gloire, louange, amour dans tous les siècles.
Le tableau blasphématoire que je suspendis aux jours de mon aveuglement dans l’église de Ste-Anne, y resta jusqu’en 1859, où j’allai renverser ce triste échafaudage de superstitions. C était au péril de ma vie, car mes portraits furent alors tous brûlés sur l’ordre des prêtres qui se vengaient ainsi par contumace, ne pouvant se saisir de ma personne qui leur était devenue odieuse.