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XXXI. Ma nomination comme curé de Beauport

Le vingt-et-un septembre 1838 fut un jour de deuil et de larmes pour moi. Mon ami, M. Cazeault, m’avait apporté, avec ses félicitations, ma lettre de nomination à la cure de Beauport. Une sentence de mort ne m’aurait pas tant affligé que cette lettre. Je n’avais jamais caché à mes collègues ma répugnance à être curé de cette paroisse, qui était un vrai repaire d’ivrognes, ce qui ne l’empêchait pourtant pas d’être l’objet de la convoitise d’un grand nombre de prêtres.

Ses habitants étaient pauvres, misérables, ignorants, malgré la richesse de leurs carrières de pierre à chaux, la grande fertilité de leurs champs et de leurs jardins, la beauté de leurs forêts, dont ils portaient le bois à la ville de Québec. Leurs immenses revenus s’engloutissaient à l’auberge. Combien de fois n’avais-je pas vu les rues de Québec qui avoisinent le marché rendues presque impraticables par

1’encombrement des ivrognes de Beauport. L’air retentissait de leurs cris, et souvent le sol était rougi de leur sang. La cause de cette effroyable dégradation était dans le fait que leur curé avait toujours adopté la dégradante morale d’un des plus grands théologiens de Rome, Liguori, qui a dit que tant qu’un homme peut distinguer entre une épingle et une meule de foin, il n’est pas ivre; et qu’il est, par conséquent, exempt de péché mortel. Avec cet axiome le curé Bégin se persuadait lui-même et persuadait ses paroissiens qu’il n’y avait pas d’ivrognes à Beauport.

Après avoir lu la fatale missive qui m’envoyait dans ce triste lieu, je cherchai le moyen d’échapper à ce coup de foudre. Je pensai que si j’allais parler à l’évêque et lui exprimer les raisons que j’avais de repousser le trop pesant fardeau qu’il venait de mettre sur mes épaules, il se laisserait peut-être attendrir. Je savais, d’ailleurs, qu’un grand nombre de prêtres convoitaient cette paroisse avec autant d’ardeur que j’en mettrais à la refuser. Je me rendis donc au palais épiscopal et j’y plaidai ma cause avec une éloquence qui me parut devoir être irrésistible. L’évêque m’écouta, sans m’interrompre, avec l’attention et la bonté d’un père. Puis il me dit :

• — Mon cher Ghiniquy, vous oubliez trop que la première vertu d’un bon prêtre est d’obéir à ses supérieurs. Il n’y a pas longtemps encore, vous m’avez singulièrement désappointé lorsque vous avez décliné l’honneur d’être nommé évêque de l’Orégon, où nous avons tant de Canadiens qui oublient leurs principes religieux, faute d’évêque. Je ne vous le cache pas, votre obstination à refuser de vous rendre à nos justes désirs, dans une chose qui était aussi honorable pour vous qu’utile à l’Eglise, m’a profondément

peiné. Si vous continuez à préférer vos propres idées à celles de vos supérieurs, je crains pour votre foi quelque grand naufrage, dans un avenir plus ou moins éloigné. Je regrette d’avoir trop souvent plié devant votre résistance à ma volonté. Aujourd’hui, autant par respect pour moi-même que pour votre propre bien, j’exige de vous une soumission absolue. Quod scriptum , scriptum est. Votre nom est écrit dans mes registres comme curé de Beauport; il y restera comme tel jusqu’à ce que j’aie de meilleurs motifs que ceux que vous m’avez donnés pour l’en effacer. Vous m’avez parlé de l’ivrognerie qui règne à Beauport, comme une des raisons qui devraient m’empêcher de vous nommer son curé : mais c’est justement à cause de cela que je vous ai chargé du soin de cette paroisse. Je ne connais pas dans mon diocèse de prêtre plus capable que vous de lutter contre ce vice dégradant. Après tout, je ne vois pas pourquoi vous vous désolez tant d’être nommé curé de cette paroisse. C’est la plus belle du Canada et l’un des sites les plus enchanteurs du monde entier. Outre les revenus considérables que vous y trouverez, vous jouirez de tous les avantages de la ville, unis aux charmes d’une des plus belles campagnes de ce continent.

L’évêque s’arrêta un moment après ces paroles, puis, avec un sourire plein d’atfabilité, il ajouta :

— Si vous n’êtes pas content de votre évêque aujourd’hui, je ne sais trop comment m’y prendre pour vous satisfaire.

Bien que ces paroles, pleines de bon vouloir, fussent loin de me réconcilier avec ma nouvelle position, je sentis qu'il fallait me soumettre.

Quelques jours avant de quitter Beauport pour sa nouvelle cure, M. Bégin m’invita à prendre part à la

vente publique de ses meubles pour acheter ce qui me conviendrait pour mon nouveau presbytère. Le peuple de Beauport presque tout entier m’avait devancé à la cure, non seulement pour donner une dernière marque d’estime à leur ancien curé, mais sans doute aussi pour y voir leur nouveau prêtre. Je ne fus pas longtemps parmi la foule sans m’apercevoir que ma petite stature et ma maigreur extrême étaient l’objet de la risée et du mépris général. J’entendis un des habitants qui murmurait à l’oreille de son voisin : — Notre nouveau curé n’est pas plus gros que ma blague à tabac, je pense qu’il logerait aisément dans mes poches! Une femme qui n’était qu’à deux pas de moi, dit à sa voisine assez haut pour que je l’entendisse : — Dis donc, cousine, ce pauvre petit curé n’a-t-il pas l’air d’une sardine salée! et sa voix se perdit dans ses rires.

Un homme doué de plus d’esprit que moi aurait pu se tirer d’affaire par quelques mots, dits à propos. Mais la nature m’a refusé le don de ces réparties fines et cette présence d’esprit si utiles dans des circonstances semblables.

La vente était presque terminée, lorsqu’on apporta une longue table chargée d’une fabuleuse quantité de verres à vin, à rhum et à liqueur, ainsi qu’une multitude incroyable de carafons et de bouteilles de toutes grandeurs. De bruyants éclats de rire et de joyeux applaudissements accueillirent cette apparition dégoûtante. Tous les regards se fixèrent sur moi, et cent voix me dirent : — Voilà pour vous, M. le curé.

Sans peser suffisamment ce que je disais, je répondis immédiatement avec un grand sérieux : — Je ne viens pas à Beauport acheter des verres et des bouteilles : mais je viens les casser.

Une étincelle en tombant sur un baril de poudre

n’aurait pas causé une plus subite et plus terrible explosion pue ces imprudentes paroles en éclatant au milieu de la foule qui m’environnait. Sans être absolument ivres, la plupart de ceux et de celles qui étaient là avaient bu quantité de verres de rhum, que le curé Bégin lui-même leur avait donnés dans une des chambres du presbytère. Un vrai déluge de jurements, de blasphèmes, d’insultes et d outrages, comme je n’en entendis jamais, m’assaillirent de tous côtés; et force me fut de m’esquiver par le plus court chemin.

Je me rendis à l’instant au palais épiscopal, conjurer de nouveau mon évêque de donner la cure de Beauport à un autre prêtre. Je lui confessai ingénument mon imprudente réponse; et je lui dépeignis, sous leurs vraies couleurs, les outrages qu’elle m’avait attirés, et j’ajoutai : — Vous voyez, Monseigneur, que j’ai déjà perdu, et pour toujours, la confiance et l’estime de ce peuple : confiance et estime sans lesquelles je ne puis rien faire au milieu de lui. Envoyez-moi dans les forêts les plus reculées de votre diocèse; j’y prêcherai avec joie, et j’espère avec succès : mais j’aimerais mieux être porté en terre, dimanche prochain, que d’aller au milieu d’une paroisse aussi dégradée par la boisson que celle de Beauport.

L’évêque me répondit :

— Je suis loin de partager vos regrets de la réponse que vous avez faite à ces gens. Il est évident qu’ils voulaient voir de quel bois vous vous chauffiez. Si vous aviez eu la faiblesse de plier et de vous rendre à leurs désirs, vous étiez à jamais perdu dans leur estime et dans la mienne : mais vous vous êtes montré brave et intrépide jusqu’à l’héroïsme dans votre réponse, et vous avez, j’en suis certain, gagné

leur estime et leur respect pour toujours. Je connais le peuple de Beauport depuis longtemps; il est adonné à l’ivrognerie d’une manière lamentable, mais, à part ce vice, il n’y a pas au monde un peuple plus noble. Il n’a pas d’éducation, mais il possède à un haut degré le sentiment de ce qui est juste et vrai, et vous verrez bientôt que son gros bon sens commun vaut mieux que les livres d’un grand nombre de personnes qui ne savent pas s'en servir. Vous l’avez surpris par votre brusque réponse, mais les injures que plusieurs vous ont dites ne sont qu’un de ces mouvements primo primas qu’ils ont probablement regretté un moment après. Allez, non pas avec vos mains, mais avec vos paroles, casser les verres et les carafes, et on vous bénira. Il est vrai que ce serait un véritable miracle, mais avec la grâce de Dieu, vous pouvez tout espérer. Allez à Beauport comme un vrai soldat de Jésus-Christ combattre l’ivrognerie et les autres vices qui en découlent, et le bon Dieu vous donnera la victoire.

Ces paroles si bienveillantes ne firent du bien. Je sentis qu’il fallait définitivement me résigner à porter le pesant fardeau qui se présentait devant moi. Il ne me restait plus qu’à mettre ma confiance en Dieu et à marcher vers le champ de bataille d’un pas aussi ferme que si j’eusse été certain de la victoire. Il me vint alors à la pensée que j’avais commis un grand péché, en refusant d’être évêque de l’Orégon, et que Dieu, pour m’en punir, m’envoyait dans cette paroisse de Beauport, qui m’apparaissait alors sous de si sombres couleurs.

Le dimanche suivant, l’église était littéralement bondée de gens, tous plus ou moins curieux de voir et d’entendre leur nouveau curé. J’avais passé les trois derniers jours en jeûnes et en prières; et Dieu

sait que jamais prêtre de Rome, ni ministre de l’Évangile n’est monté en chaire avec des idées plus exaltées de sa sublime mission. Dieu sait aussi que jamais homme ne se sentit plus profondément humilié sous le poids de sa propre misère, et de son impuissance, que je ne l’étais lorsque je me présentai devant ce peuple pour la première fois, afin de lui parler de ses destinées éternelles.

Je pris pour texte de mon premier sermon : «Malheur à moi si je ne prêche l’Évangile», (I Cor. IX, 16) Je parlai avec une telle émotion que souvent ma voix était étouffée. Par la grande miséricorde de Dieu, l’effet de ce discours se faisait encore sentir lorsque je quittai cette paroisse quatre ans plus tard.

Après le sermon, je dis à mes auditeurs :

J’ai une faveur à vous demander, et comme c’est la première, j’espère que vous ne me la refuserez pas. Je viens de vous parler de quelques-uns des devoirs de votre jeune curé envers vous, je souhaiterais que vous fussiez tous ici cet après-midi, à deux heures, afin que je vous entretienne de vos devoirs envers lui.

Ils furent unanimes à me le promettre, et ils tinrent parole : l’église était si possible encore plus remplie l’après-midi que le matin. Mon texte fut: «Le bon berger conduit ses brebis, et marche devant elles ; et ses brebis le suivent, car elles connaissent sa voix (Jean X, 4). » Ces deux sermons, le même dimanche, étaient dans l’Eglise du Canada une nouveauté qui me valut bien des critiques amères de la part de mon évêque et des prêtres du voisinage. Ils en conclurent que j’élais un orgueilleux qui voulait se faire passer pour plus zélé et plus saint que les autres. Non contents de s’exprimer ainsi entre eux, ils en vinrent bientôt à me le dire à moi-même dans les termes les plus pénibles.

Mais mon Dieu savail que mes motifs étaient purs. Je n avais que deux choses en vue ; la première était d’empêcher mes paroissiens d’aller, comme autrefois, passer l’après-midi dans les tavernes, en les retenant au pied de leurs autels par des instructions que je tendais aussi intéressantes et aussi solides que possible. La seconde était de graver la vérité dans leur intelligence et dans leur cœur, en la présentant deux fois, sous différents aspects, le même jour. Mais quoique j’aie été souvent blâmé de tenir deux cultes chaque dimanche, j’ai persévéré pendant les quatre années que j’ai été curé de Beauport; car j’étais de plus en plus convaincu qu’il en résultait un grand bien sous tous les rapports.

Trois mois ne s’étaient pas écoulés que je me décidai à établir une société de Tempérance dans ma paroisse, y voyant le seul moyen de l’arracher à l’abîme de l’ivrognerie où elle était tombée. J’allai présenter mon projet à l’évêque, dans l’espoir qu’il l’approuverait et le bénirait, mais quelles ne furent pas ma surprise et ma tristesse, lorsqu’au lieu de m’encourager, il se moqua de moi de la manière la plus ironique, et me défendit absolument d’en parler au peuple. Ces sociétés de Tempérance, me dit-il, ne sont que des institutions protestantes pour séduire et tromper le monde, sous une fausse apparence de rigidité et de perfection pharisaïques. Prêchez contre l’ivrognerie, mais laissez -nous tranquilles lorsque nous buvons notre vin modérément. St-Paul n’a-t-il pas conseillé à son disciple Timothée de boire du vin? Est- ce que Notre Seigneur n’a pas fait du vin que les époux de Cana et les conviés ont bu avec lui? De grâce, ne cherchez pas à nous faire accroire que vous voulez être plus parfait que les apôtres et Jésus- Christ lui-même n’ont été.

Je quittai l’évêque, mais mon âme était dans un état de détresse inexprimable. Espérant, cependant, que les prêtres qui m’environnaient comprendraient plus aisément le bien incalculable que la société de Tempérance ferait à nos populations, je me décidai à leur en parler. Mais ils furent unanimes à m’accabler sous le poids des plus amères critiques, et à rire de moi comme d’un visionnaire: ils me demandèrent tous, au nom du sens commun, de ne plus jamais leur en parler. Non, jamais je ne pourrai exprimer ce que j’éprouvai de tristesse, lorsque je vis l’opposition formidable de l’évêque et de tout le clergé, à cette réforme que Dieu me montrait si clairement être la seule planche de salut de ma chère paroisse et de mon pays tout entier.

Ce Dieu bon seul, sait ce que j’ai versé de larmes, ce que j’ai passé de nuits sans sommeil, à quelles études je me suis livré, quelles ardentes prières j’ai fait monter vers le ciel, lorsque je sentais mon impuissance à lutter seul contre tant d’obstacles. J’adressais mes prières, tour à tour, à tous les saints et saintes du paradis, à tous les anges et séraphins qui sont autour du trône de Dieu, pour qu’ils vinssent à mon aide, en m’obtenant la grâce de détruire cette ivrognerie qui ruinait mon pays. A plusieurs reprises, je pris la résolution de commencer seul cette grande réforme, malgré les évêques et les prêtres, mais chaque fois que je voulais commencer mon travail, j’étais terrassé par le sentiment de mon isolement et de l’opposition du clergé. Mais en attendant de mettre la main à la charrue, et de lui faire tracer le premier sillon, que de jours et de mois j’ai passés à prier Dieu et tous les saints! que de livres j’ai lus! que d’études sérieuses et profondes j’ai faites ! que d’heures j’ai consacrées à méditer les meilleurs arguments en faveur des sociétés de Tempérance !

Je me sentis enfin parfaitement maître de mon sujet. Je savais ce que j’aurais à dire pour enrôler tous les enfants de mon cher Canada sous les bannières glorieuses que le ciel me montrait d’avance, dans mes pensées de jour comme dans mes visions de nuit, et pour sécher tant de larmes et arracher tant d’àmes à l’enfer. Je connaissais parfaitement l’ennemi que j’allais combattre; je connaissais aussi la force des armes que le ciel avait mises dans mes mains pour le frapper à mort. Il ne me manquait plus qu’une chose, la force pour mettre ces armes en activité.

Un jour, il me vint à la pensée d’écrire au Père Mathieu, ce grand apôtre de la Tempérance en Irlande, pour lui demander le secours de ses conseils et de ses prières, afin que je pusse introduire dans mon cher Canada quelques-uns des bienfaits dont if avait couvert sa patrie.

Sa réponse m’arriva bientôt. Elle me parut plutôt écrite par la main d’un ange que par celle d’un homme. Il me disait de me mettie à l’œuvre à l’instant ; de ne compter que sur le secours de Dieu, sans m’occuper des hommes. Il me promettait aussi de prier pour moi. Ses paroles descendirent dans mon àme comme venant du ciel même, tant elles me remplirent de lumière et de force. Je me dis à moi-même: Si c’est l'œuvre de Dieu, je réussirai quand même tous les évêques et les prêtres et tout l’univers seraient contre moi. J’élevai mon cœur vers Dieu pour qu’il soutienne mon bras et dirige lui-même le combat, et ce Dieu bon m’entendit et exauça ma prière. Que son saint nom en soit éternellement béni 1

XXXI I. Etablissement de la Société de Tempérance

à Beauport.

Les pensées et les œuvres de Dieu sont bien audessus des pensées et des œuvres de l’homme! Jamais cette vérité n’a été mieux démontrée que dans l'établissement de la Tempérance à Beauport, en face des formidables obstacles qui en rendaient l’existence presque impossible. Dans ce déploiement des miséricordes de Dieu envers cette paroisse, l’homme disparait tout entier. La main seule de Celui qui est le maître des cœurs y est visible. J’avais à peine fini de lire la lettre de l’apôtre de la Tempérance de l’Irlande, que je tombai à genoux pour dire : — Mon Dieu, vous savez que je ne suis qu’un pauvre pécheur, que je ne suis que faiblessei et ténèbres par moi-même. Plus qu’aucun de vos serviteurs, j'ai des raisons de m’appeler un serviteur inutile. Donnez-moi donc votre esprit de lumière, de sagesse et de force, pour que je puisse remplir la mission dont vous m’avez chargé. Sans vous, je ne puis rien, mais avec votre secours, rien ne me sera impossible.

Ceci se passait un samedi soir, le 2 mars 1839. Le lendemain dimanche, après mon sermon, je dis à mes auditeurs :

— Je vous ai souvent parlé de ma conviction que le Bon Dieu m’a choisi pour arrêter, parmi vous, les maux sans nombre engendrés par les boissons enivrantes. Je vous le répète aujourd’hui, l’alcool est le plus grand ennemi de vos âmes et de vos corps, celui de vos femmes et de vos enfants, celui de notre paroisse et de notre pays tout entier, celui de notre sainte religion. Je suis déterminé, avec le ■secours de Dieu, à lui livrer un combat à mort et à

le détruire. Mais je ne dois pas être seul dans Î& combat. Je veux lever au milieu de vous un étendard, et foi mer une armée composée de soldats de Jésus-Christ. Notre Sauveur sera lui-même le chef de cette armée et la conduira à la victoire. J’ai choisi les trois premiers jours de cette semaine pour former ses rangs. Que tous ceux qui désirent avoir part au glorieux combat que nous allons livrer, et partager les fruits de la victoire que nous allons remporter, viennent passer ces trois jours avec moi au pied des autels. J’invite même ceux d’entre vous qui no veulent pas s’enrôler, à venir par curiosité. Je vouo invite tous à venir, au nom de notre adorable et bon Sauveur, que les boissons enivrantes clouent chaque jour sur la croix; je vous conjure de venir tous, au nom de la Sainte Vierge, de tous les Saints et des Anges que les boissons fortes contristent constamment au ciel; je vous invite au nom de tant de femmes que je vois fondre en larmes ici au milieu do vous, parce qu’elles ont des maris ivrognes, au nom des pères de famille qui pleurent la perte de leurs enfants, au nom de vos âmes immortelles, qui seront assurément damnées, si vous ne détruisez parmi vous l’usage des boissons enivrantes. Oui! au nom de Dieu qui vous a créés à son image, et qui vous a sauvés par son fils Jésus-Christ, je vous conjure de venir m’aider à combattre et à chasser du milieu de vous le géant redoutable qui menace de vous détruire pour le temps et pour l’éternité.

Le lendemain matin, à huit heures, mon église était remplie comme elle ne l’avait jamais été. Je commençai mon premier discours à huit heures et demie, le second à dix heures et demie, le troisième à deux heures, et le quatrième à cinq. Les intervalles étaient remplis par de beaux cantiques que

favais préparés pour cette circonstance; souvent, pendant ces discours, j’étais interrompu par les larmes, les sanglots et les cris de douleur dont le bruit couvrait ma voix. Alors je mêlais mes larmes et mes sanglots à ceux de mon peuple.

Le premier jour, soixante-quinze de mes paroissiens, parmi lesquels figuraient plusieurs terribles buveurs, signèrent l’engagement de Tempérance. Le second jour, deux cents nouveaux soldats s’enrôlèrent dans l’armée que nous voulions former pour combattre le monstre de l’ivrognerie.

La scène que nous eûmes le troisième jour fut des plus émouvantes. Trois cents habitants s’avancèrent à leur tour pour entrer dans ses rangs, au milieu des larmes, des sanglots et des cris d’allégresse de cette multitude. Plus des deux tiers de mes paroissiens étaient donc entrés dans ma société de tempérance; ils avaient déclaré, en présence de Dieu et de tout le peuple :

< Pour l’amour de Jésus-Christ et avec la grâce de Dieu, je promets de ne jamais faire usage de boissons enivrantes, si ce n’est comme remède. Je m’engage de plus, par mes paroles et par mon exemple, à inviter mes parents et mes amis à faire le même sacrifice ».

La plus grande partie de ces gens, parmi lesquels •on comptait les ivrognes les plus invétérés, avait donc entendu la voix de Dieu, et brisé à jamais les chaînes qui les rendaient esclaves du plus dégradant des vices. Et chacun comprenait, et disait hautement, que cet admirable changement était l’œuvre du Dieu miséricordieux et tout puissant qui, seul, peut changer le cœur de l’homme.

Comme un grand nombre de personnes des paroisses voisines, et même de la ville, étaient accou-

rues voir ce qui se passait parmi nous, le bruit des merveilles que le Seigneur opérait se répandit bientôt de te us côtés. La presse entière, française et ang aise n’eut qu’une voix pour approuver ce qui s’était passé parmi nous. Mais, pendant que les protestants de Québec bénissaient Dieu pour ce qu’il venait de faire, les romains catholiques, inspirés par leurs prêtres, tournaient cette œuvre en ridicule et la dénonçaient comme hérétique. L’indignation de l’évêque Sinaïe, surtout, ne connut point de bornes. Voyant que je n’étais pas pressé d’aller le voir, il m’écrivit de sa propre main une lettre pleine de dures paroles, pour me commander d’aller lui rendre compte de ce qu’il nommait mon étrange conduite. Lorsque je fus seul avec lui, il me dit d’un ton. de mauvaise humeur qu’il était incapable de contrôler :

— Est-il possible, Ghiniquy, que vous ayez sitôt oublié ma défense d’établir cette ridicule société de Tempérance? Si vous n’eussiez compromis que vous seul dans cette comédie protestante, (car ce n’est que cela) je garderais le silence et je me contenterais de vous regarder avec pitié. Mais vous avez compromis notre sainte religion, en introduisant une société dont l’origine est évidemment hérétique. Hier soir encore, le vénérable grand vicaire Demers me disait que tôt ou tard vous deviendriez protestant, et que votre société de Tempérance était le premier pas dans cette voie. Ne voyez-vous pas que les protestants seuls vous approuvent.? N’avez-vous pas honte de recevoir les applaudissements de ces hérétiques? Sans vous en douter, vous voilà sur le chemin de la perdition; vous vous êtes couvert de ridicule; vous êtes tellement perdu dans l’esprit public que je crains qu’il ne vous soit possible, à l’avenir, de faire aucun bien ni à Beauport, ni dans

aucune autre partie de mon diocèse. Je ne vous le cache pas, ma première pensée, lorsque j’ai appris hier, par un témoin oculaire, ce qui s’était passé dans votre église, a été de vous interdire sur le champ. J’en ai été empêché par l’espoir que vous verriez bientôt votre erreur, pour la réparer vousmême, en dissolvant cette société anti-alcoolique. (Jette association, comprenez-moi, sent trop le protestantisme pour que je la tolère dans mon diocèse.

Je répondis :

— Monseigneur, Votre Grandeur n’a pas oublié, j’espère, que j’ai été nommé curé de Beauport malgré moi. Et Dieu sait que je suis prêt à vous offrir ma démission, sans murmure, afin que vous donniez un meilleur curé à ce noble peuple.

Mais je vais mettre une condition à ma résignation : c’est qu’il me sera permis de publier partout que mon prédécesseur, M. Bégin, n’a jamais été inquiété par ses évêques, pour avoir laissé ses paroissiens, pendant vingt-trois ans, patauger dans la boue de la plus dégradante ivrognerie; et que j’ai été censuré et interdit par vous, pour avoir consenti à être l’humble instrument des miséricordes de Dieu pour la conversion de ce même peuple.

L’évêque sentit tout de suite qu’il était incapable de rester debout sur le terrain où il s’était placé pour m’attaquer. Ma réponse l’avait visiblement déconcerté. Il resta quelques moments sans répondre, cherchant probablement comment reprendre le glaive que je venais de lui arracher des mains. Il vit bien, aussi, que ses menaces d’interdit ne m’effrayaient guère, et que je n’étais pas tout à fait disposé à briser l’œuvre que le Bon Dieu avait si bien commencée à Beauport. Après un temps assez considérable du plus pénible silence, il reprit :

— Ne croyez-vous pas que vous avez commis une indiscrétion impardonnable, en forçant les pauvres ivrognes à faire des promesses d’abstinence, promesses qu’ils sont incapables de tenir? Ils retomberont bientôt dans leur première ivrognerie, et après ces quelques jours d’excitation ridicule, leur dernier état sera bien plus déplorable encore que le premier.

— Monseigneur, lui répondis-je, je partagerais vos craintes, si l’œuvre qui vient de se faire à Beauport était mon ouvrage. Mais comme c’est l’œuvre de Dieu, nous n’avons rien à craindre. Les œuvres des hommes sont sans force et sans durée; mais les œuvres de Dieu ont un caractère de puissance et de stabilité qui les rend immortelles comme leur auteur. Quant à la prophétie de M. le grand vicaire Demers, qui pense que j’ai fait mon premier pas vers le protestantisme, en créant cette société parmi ces ivrognes, je n’ai qu’une chose à dire : c’est que, si elle est vraie, nous devons en conclure que la religion protestante est plus propre que la nôtre à servir au salut des peuples et à la gloire de Dieu. Sachant que Votre Grandeur n’est pas disposée à accepter cette conclusion, j’espère qu’elle cessera de s’inquiéter de la prédiction qui l’impose. Le vénérable grand vicaire Demers, ainsi que tous les prêtres feraient bien mieux de venir voir les grandes choses que le Seigneur fait parmi nous, pour nous aider à l’en bénir, que de se faire faux prophètes pour nous calomnier.

A ce moment, le sous-secrétaire entra en toute hâte, et m’interrompit pour dire à l’évêque qu’un Monsieur venait d’arriver de loin, avec un message pressé. Sa Grandeur me congédia brusquement, à ma grande satisfaction. Je crus m’apercevoir qu’elle n’a-

vait pas moins de plaisir à se débarrasser de moi, que j’en avais à m’éloigner d’elle après une aussi désagréable entrevue.

A l’exception de M. le secrétaire Cazeault et de M. Baillargeon, curé de Québec, tous les prêtres de cette ville que je rencontrai ce jour-là, oublièrent à mon égard les règles de courtoisie et de politesse en usage entre nous. Un d’entre eux poussa même les choses jusqu’à vouloir faire le tour de ma paroisse pour prouver à mes gens que j’avais perdu la tête; qu’il vaudrait mieux pour eux de ne faire aucune attention à ce que je leur dirais à l’avenir sur les boissons. Il osa même leur conseiller de boire à ma santé lorsqu’ils seraient ensemble. Mais, à la troisième maison qu’il visita, la maîtresse du logis ayant écouté avec attention les preuves qu’il donnait de ma folie, et les conseils qu’il donnait à son mari de boire à ma santé, lui répondit :

— Je ne vois pas bien clairement que notre curé soit fou parce qu’il nous à tous rendus tempérants. Mais je vois bien une chose, c’est que vous êtes un suppôt du diable, lorsque vous conseillez à mon pauvre mari d’oublier les promesses qu’il a faites de ne jamais boire de rhum. Vous savez fort bien qu’il était un des plus grands ivrognes de la terre et combien de coups j’ai reçus de lui lorsqu’il revenait ivre à la maison. Vous savez aussi combien de fois j’aj failli mourir de faim, et comment mes pauvres enfants, couverts de haillons, étaient obligés d’aller de porte en porte demander l’aumône pour eux et pour moi. Voyez comme tout est changé dans ma maison depuis que mon mari a signé la tempérance. Mes enfants sont bien habillés, bien nourris, bien logés. Mon mari, qui était un vrai démon dans son ivresse, est comme un ange aujourd’hui. Il est bon

père, bon époux, bon chrétien. Et moi je suis heureuse. Pourquoi donc notre curé serait-il mis au rang des fous pour nous avoir fait tant de bien? Si vous ne sortez d’ici à l’instant, je vais vous en faire sortir avec ce manche à balai.

Le prêtre voyant que la femme était sérieuse dans sa menace, prit son chapeau et décampa sans demander son reste.

Pendant les douze mois qui suivirent, j’eus à subir bien des humiliations de la part des prêtres. Pour ne pas m’exposer à des scènes trop pénibles, j’évitais leur société autant que possible ; surtout, je me gardais bien de retourner à l’évêché. J’avais pris la résolution de ne plus y aller, sauf quand j’en recevrais l’ordre.

Mais Dieu me dédommageait bien de toutes ces misères par la joie dont il inondait mon cœur et mon âme, à la vue de l’admirable changement qu’il avait opéré parmi mon peuple. Sa fidélité héroïque à tenir ses engagements de tempérance devint bientôt le sujet de l’admiration publique. Les moqueurs, même sous le bonnet carré ou la mitre, furent forcés de rougir de leurs sombres prophéties, et finirent par se taire. Bientôt, tout fut changé dans la paroisse : les maisons étaient réparées ou rebâties, les clôtures relevées, les fermes mieux cultivées, les dettes payées, la paix, le bonheur, la prospérité, l’industrie tlorissaient partout. On n’entendait plus de jurements ni de blasphèmes, on ne voyait plus de rixes ni de batailles. Ces braves gens ne mettaient pas de bornes aux marques d’estime, d’amour et de respect qu’ils donnaient à leur curé, et je n’ai pas de paroles pour exprimer le bonheur que je ressentais parmi eux. Cependant, quoique l’immense majorité eût accepté le joug si léger, si béni de la tem-

pérance, il était resté un petit nombre de personnes respectables et sobres qui n’avaient pas encore eu le courage d’abandonner ce qu’elles appelaient l’usage modéré du vin et des liqueurs. Je priai mon savant ami, le Dr Douglas, de venir analyser les différentes boissons en usage parmi ces personnes, pour leur montrer qu’elles ne buvaient, après tout, que du poison, sous le nom des liqueurs auxquelles elles tenaient tant. Pendant près d’une semaine ce digne ami analysa, sous les yeux des gens, les vins, les bières, les rhums les plus recherchés parmi nos gourmets, il en extraya l’alcool, le donna à boire à des chats et à des chiens qui moururent là sous les yeux ébahis de la multitude. Ces savantes expériences, accompagnées de non moins savantes remarques eurent sur le peuple un effet réellement magique. Rien ne saurait donner une idée de l’horreur et du dégoût dont chacun se sentit pris pour ces détestables boissons qui leur avaient coûté si cher et leur avaient fait commettre tant de folies. Ces expériences du Docteur Douglas furent comme la clef de voûte du saint et noble édifice de tempérance que la miséricorde de Dieu avait élevé au milieu de nous. Peu de jours après, nous avions le bonheur de voir tous les habitants de Beauport unis pour montrer par leurs paroles et leur exemple que la société de Tempérance est une de ces gouttes d’eau qui sont tombées des fontaines de la vie éternelle pour éteindre les feux dévorants de l’alcoolisme.

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