XXXIII. Extension de l’œuvre; fin de l’opposition
du clergé.
A peine une année s’était-elle écoulée, depuis l’établissement de la société de Tempérance, à Beau-
port, que les sept auberges, naguère si prospères, étaient ruinées, et leurs propriétaires forcés de prendre un moyen plus honorable d’existence. Ce fait, proclamé par toute la presse de Québec, réduisit au silence les ennemis de cette œuvre, surtout les prêtres, sans pourtant changer leurs vues. Il devenait cependant plus évident d’un jour à l’autre, que le bien opéré à Beauport était incalculable sous tous les rapports.
De tous côtés, des gens respectables se demandèrent pourquoi ils ne tenteraient, pas d’établir, dans leurs différentes paroisses, une institution qui avait en si peu de temps, et d’une manière si complète, donné comme une nouvelle vie à Beauport. Partout on entendait les gens se demander pourquoi les curés ne cherchaient pas à établir dans leurs paroisses l’admirable réforme qui faisait tant de bien à côté d’eux.
Un jour, une dame étrangère et distinguée, dont le mari, par son intempérance avait dévoré un riche héritage, vint chez moi et me dit :
— J’ai été trouver mon curé, il n’y a pas longtemps, pour le prier d’établir une société de Tempérance parmi nous, comme celle de Beauport; mais il m’a brusquement mise à la porte, en me disant de me mêler de mes affaires. Une autre fois, je l’ai conjuré de vous inviter à venir faire chez nous ce que vous avez fait ici, pour le salut des pauvres ivrognes; mais la seule mention de votre nom a excité sa colère, et j’ai dû me taire. Cette femme fondait en larmes pendant qu’elle me parlait de ce qu’elle avait souffert de ce vice, et je me sentis profondément ému. Je lui répondis :
— Madame, si j’étais certain que vous ne dévoierez pas le secret que je vais vous confier, je vous
dirais un moyen aussi honnête qu’infaillible de faire consentir votre curé à établir, dans sa paroisse, la réforme que vous désirez.
— Pour l’amour de Dieu, reprit-elle, dites-moi ce qu’il faut faire; je jure de ne jamais trahir votre secret.
— Eh bien, Madame, n’oubliez pas de dire à votre curé, lorsque vous irez à confesse, que vous avez entièrement perdu confiance en lui. Il vous demandera aussitôt pour quelle raison, et vous lui direz poliment, mais franchement : ce Mon père, vous savez combien de larmes sont versées tous les jours, autour de vous, par les femmes dont les maris sont ivrognes. Vous connaissez ma ruine et celle de tant d’autres familles dont tous les biens ont été dissipés par l’intempérance; vous voyez la ruine temporelle et éternelle de nos enfants, qui marchent sur les traces de leurs pères, et qui deviennent à leur tour des ivrognes, dont la mauvaise conduite change nos maisons en véritables enfers. Que faites-vous pour sécher toutes' ces larmes? Rien! Que faites-vous pour arrêter tous ces maux? Rien! Absolument rien! Vous pourriez, avec la grâce de Dieu, au moyen des sociétés de Tempérance, sauver nos époux et nos enfants; vous pourriez ramener la paix, la prospérité et le bonheur dans nos familles. Mais vous ne le voulez pas; comment, après cela, avoir confiance en vous? »
Lorsque vous aurez ainsi parlé à votre confesseur, écoutez avec humilité ce qu’il vous dira, et acceptez la pénitence qu’il vous imposera; mais quand il vous demandera si vous regrettez le péché que vous venez de lui confesser, répondez bravement que vous ne le regretterez que lorsque lui-même regrettera son manque de zèle à convertir les ivrognes
et son manque de sympathie à l’égard de tant de malheureux qu’il pourrait soulager par la fondation d’une société de Tempérance.
Cette femme était très intelligente. Elle comprit à l’instant qu’elle avait en main un moyen infaillible de faire sortir le curé de son sommeil léthargique, surtout lorsque je lui eus recommandé d’engager d’autres femmes à aller se confesser du même péché.
Quinze jours plus tard, cette dame revenait me dire comment elle avait engagé un grand nombre de ses amies à se confesser de leur manque de confiance. Je ne fus pas peu intéressé par le récit qu’elle me fit de l’inquiétude mortelle qui s’était emparée de leur curé, depuis que les plus respectables de ses paroisiennes lui avaient confessé qu’elles n’avaient plus confiance en lui. Il était jour et nuit troublé par la peur de perdre sa belle cure, si près de Québec, pour être relégué dans un coin noir de la forêt, derrière les montagnes.
Trois semaines plus tard, ce curé frappait à ma porte, où il n’était pas venu depuis que j’avais établi la société de Tempérance; j’eus peine à le reconnaître, tant il était changé. Il était visible que ses pénitentes lui avaient donné plus d’un cauchemar, et troublé son sommeil. Je le reçus avec plaisir, car il avait toujours été un de mes meilleurs amis, sauf pendant les douze derniers mois. D’ailleurs, il avait la réputation bien méritée d’être un bon prêtre. Je l’invitai à dîner et le mit aussi à son aise que possible. Mais il m’était facile de voir qu’il venait à moi avec un message embarrassant. A la fin, il me dit ingénument :
— Père Ghiniquy, nous avons eu, vous le savez, de grands préjugés contre vous, à l’occasion de la
société de Tempérance. Mais la réforme admirable de votre paroisse les a dissipés. Je viens donc vous prier de prêcher une retraite de tempérance de trois jours, chez moi, comme vous l’avez fait ici. J’espère que le bon Dieu bénira cette œuvre parmi mes gens, comme il l’a bénie ici.
— Je me sentirai heureux, lui répondis-je, si je puis voir, chez vous, ce dont le ciel m’a rendu témoin ici, depuis un an. J’irai avec plaisir vous donner les trois jours de retraite. La seule condition que je mette à mon travail est que vous preniez vous-même l’engagement de tempérance, et que vous renonciez pour toujours, en présence de vos paroissiens, à l’usage de boissons enivrantes.
Le brave curé accepta ma condition avec joie.
Quelques semaines plus tard, toute la paroisse promettait solennellement, devant Dieu, de ne jamais faire usage d’alcool. Le curé ne savait comment m’exprimer sa reconnaissance pour mon humble travail. Mais sa joie ne fut pas oisive. Sans perdre de temps, il se rendit chez tous les curés de son voisinage pour leur raconter ce qui s’était passé chez lui. Il les engagea, eux aussi, à établir la réforme de tempérance.
Quelques mois plus tard, il ne restait pas une auberge depuis l’extrémité sud-ouest de Beauport à 1 extrémité nord-est de St-Joachim. Dans toutes ces paroisses si belles, si intéressantes, il eût été difficile de trouver un seul homme qui souillât ses lèvres avec les détestables boissons qui leur avaient autrefois coûté tant de larmes et d’argent.
G est ainsi que jour après jour, les prêtres de la campagne venaient avec leurs braves paroissiens se ranger sous les drapeaux glorieux et bénis de la Tempérance. Mais mon évêque, tout en manifestant
ostensiblement son mécontentement, profitait de toutes les occasions possibles pour m’humilier, et me montrer son déplaisir de ce qu’il appelait mon esprit de révolte contre les volontés supérieures.
Cependant, cette opposition même devait bientôt cesser, après la grande et terrible humiliation que Dieu réservait à ce haut dignitaire. Les journaux du mois d’août 1840 nous apprirent que le comte de Forbin Janson, primat de Lorraine et archevêque de Nancy, quittait New-York pour visiter Montréal. Cet illustre prélat était cousin de Charles X, roi de France, et avait été son confident et son ami. A la chute de ce roi, dans la révolution de 1830, l’évêque de Nancy avait été exilé par le peuple français. C’était un homme très éloquent, plein de zèle, qui employait son temps d’exil à parcourir le monde entier, faisant du bien partout. Le Père Matthieu m’avait écrit que ce noble prélat l’avait visité, et beaucoup encouragé dans ses travaux de tempérance, en Irlande. Il me dit même que c’était à l’évêque de Forbin Janson qu’il devait l’honneur insigne d’avoir reçu la bénédiction apostolique du pape, pour l’encourager dans son œuvre. Il était donc de la plus haute importance, pour l’avenir de nos sociétés de Tempérance, de m’assurer le puissant appui de cet homme illustre. Je compris que je ne devais rien négliger pour l’empêcher d’être prévenu contre cette grande réforme au Canada.
Sans dire à l’évêque de Québec l’objet de mon voyage, je demandai et j’obtins une semaine de repos pour aller à Montréal, où j’arrivai juste une heure après l’évêque de Nancy. Sans perdre un moment, j’allai lui présenter mes respectueux hommages. Je lui parlai de nos sociétés de Tempérance et lui dis le bien qu’elles faisaient partout. Puis, je le
conjurai, au nom du ciel, de me donner l’appui de sa piété, de son grand nom et de son éloquence pour en assurer le succès. Il me le promit, et me raconta son entrevue avec le Père Matthieu. Puis il ajouta :
— Il est évident que l’ivrognerie est le vice géant des peuples du Nord; cette dégradante passion ne perd pas seulement les laïques, mais elle dégrade et perd un nombre infini de prêtres, en Amérique comme en Irlande. Ce n’est que par la puissante organisation des sociétés de Tempérance que l’on pourra arrêter l’usage des boissons enivrantes qui coulent partout, comme un fleuve de feu qui déborde et détruit tout sur son passage. Je vous promets donc mon appui le plus sincère et le plus cordial dans votre œuvre de tempérance. Mais ne dites à personne que vous êtes venu me voir, et ne soufflez pas un mot de ce que nous nous sommes dit l’un à l’autre.
Quelques jours plus tard, l’évêque de Nancy était l’hôte du Séminaire de Québec, qui voulut l’honorer par un grand diner, où plus de cent prêtres furent invités. J’étais au nombre des heureux convives; et comme j’étais un des plus jeunes curés, j’allai prendre la dernière place, qui se trouvait juste en face des évêques, dont je n’étais séparé que par la largeur de la table, c’est-à-dire par un espace d’environ trois ou quatre pieds. L’archevêque de Québec, Monseigneur Sinaïe, avec son coadjuteur, Monseigneur Turgeon, et l’évêque coadjuteur de Montréal, Monseigneur Prince, étaient groupés autour du prélat français.
Lorsque chacun eut fait honneur aux mets succulents, dont les tables étaient chargées, on apporta un nombre incroyable de flacons des vins les plus
recherchés. Monsieur le grand vicaire Demers, qui présidait ce dîner en sa qualité de doyen du collège, se leva et frappant sur la table pour obtenir le silence, dit de toute la force de ses poumons :
— Messeigneurs et messieurs les curés, noua allons boire à la santé de Monseigneur le primat de Lorraine, archevêque de Nancy, comte de Forbin Janson, allié à la famille des rois de France.
Cette santé fut accueillie par de bruyants applaudissements. On passa rapidement les bouteilles de main en main; tous les verres se remplirent. Lorsque mon voisin me passa le flacon, je la donnai à mon voisin de gauche, sans toucher à son contenu, et je remplis mon verre d’eau. J’espérais que personne n’avait fait attention à cette action, mais je m’étais trompé : mon évêque avait tout vu. D’une voix tremblante de colère, il s’écria :
— Père Chiniquy que faites-vous là? Jetez l’eau qui est dans votre verre, et remplissez-te de vin, pour boire avec nous tous à la santé de Monseigneur de Nancy.
Ces paroles tombèrent sur moi comme un coup de tonnerre; je restai comme foudroyé, car je sentis approcher la plus effroyable tempête qui m’eût jamais assailli.
Que pouvais-je dire ou faire sans me compromettre à tout jamais? Il me semblait impossible de résister en face à mon évêque, devant une pareille assemblée. D’un autre côté, je ne pouvais lui obéir, et boire du vin, sans me déshonorer à mes propres yeux, et aux yeux de mon pays tout entier; car tout le monde connaissait la promesse solennelle que j’avais faite de n’en jamais prendre, lorsque j’avais jeté les fondements de la société de Tempérance de Beauport. Je crus un moment que je pourrais con-
jurer l’orage, et désarmer mon supérieur par mon humble silence. Je n’osais lever les yeux, car j’avais peur de tous ces regards que je sentais fixés sur moi, avec curiosité, dans l’attente de ce qui allait se passer. Je me trouvais là sans force et sans défense, comme le pauvre oiseau sous la griffe du vautour. Oh! comme je regrettai alors, de n’avoir pas suivi ma première pensée, qui avait été de ne point assister à ce dîner! J’aurais voulu être à cent pieds sous terre; le cœur me battait dans la poitrine comme s’il avait voulu la briser, une sueur froide couvrait mon front. C’est à peine si j’entendis mon voisin me souffler :
— N’entendez-vous pas ce que Monseigneur vient de vous dire? Pourquoi ne lui répondez-vous pas par un acte d’obéissance?
Je me sentis incapable de répondre un mot à cet ami, qui avait été un de mes professeurs au collège de Nicolet.
Enfin, après un silence d’une ou deux minutes qui me parurent autant de siècles, l’évêque m’apostropha avec indignation et d’une voix bien plus élevée que la première fois.
— Père Chiniquy, pourquoi ne mettez-vous pas de vin dans votre verre, comme je vous l’ai ordonné, pour boire à la santé de Monseigneur de Nancy?
Je sentis qu’il me fallait répondre. Je lui dis donc d’une voix émue et tremblante :
— Monseigneur, j’ai dans mon verre ce que je dois boire... Pour l’amour de Jésus-Christ et pour le bien de mes frères, comme pour mon propre avantage, j’ai promis à Dieu que je ne boirais jamais de vin!
A peine avais-je fini ces mots que l’évêque, incapable de contrôler sa colère, me lança ces mots à la face :
— Fanatique que vous êtes! prétendez-vous noua réformer?
Ces paroles eurent sur moi l’effet d’une batterie électrique; elles firent tressaillir tous mes nerfs et me réveillèrent comme d’un profond sommeil. Je devins un nouvel homme, elles avaient ajouté dix pieds à ma taille, et dix mille livres à mon poids. J’oubliai complètement que j’étais l’inférieur de cet évêque, et ne vis plus qu’un homme en face d’un autre homme. Je relevai la tête et me rnis debout. Puis m’adressant au grand vicaire Demers, qui m’avait invité à ce dîner :
— Monsieur le supérieur, lui dis-je, était-ce pour me laisser insulter à votre table, que vous m’avez invité ici? Je suis votre hôte; ce serait à vous de me protéger et de me défendre contre mon injuste agresseur, mais puisque vous n’en faites rien, je vais me défendre moi-même. Me tournant alors vers l’archevêque de Nancy :
— Monseigneur de Forbin Janson, j’en appelle à Votre Grandeur, de la sentence injuste que mon évêque vient de prononcer contre moi; au nom de Dieu, je vous demande si un prêtre de Jésus-Christ ne peut pas, pour des motifs chrétiens et honorables, promettre à son Dieu et à sa patrie, de ne jamais boire de vin, sans mériter d’être outragé comme je le suis ici.
Mes paroles firent une grande sensation sur cette assemblée de prêtres accoutumés depuis leur enfance, à trembler devant les évêques et à plier servilement. sous leur autorité. Ils durent trouver bien étrange de voir le plus jeune d’entre eux, lutter ainsi corps à corps avec son supérieur. Le silence de mort qui succéda à mes paroles fut interrompu par mon évêque, qui dit à Monseigneur de Nancy :
— Oui, Monseigneur, prononcez, prononcez.
Ceux qui n’ont pas assisté à cette scène étrange» ne pourront jamais se faire une idée de l’excitation qui régnait parmi ces prêtres, venus de tous les coins du Canada. L’évêque de Nancy refusa d’abord d’accéder à ma prière, me conjurant de m’asseoir et de me calmer. Il sentait parfaitement la difficulté de sa position; mais je refusai respectueusement de suivre son conseil, en lui montrant que c’était par respect pour mon caractère de prêtre, autant que par respect pour les droits de la justice et de la vérité, que je le suppliais de se prononcer. Gomme l’évêque Sinaïe le pressait de son côté, il se leva lentement; puis, se tournant tour à tour vers l’évêque de Québec et vers moi, il nous dit :
— Monseigneur de Québec, et vous, Père Chiniquy, je vous en prie, arrangez ce différend entre vous deux. Il ne me convient pas d’être juge ici, dans une affaire aussi solennelle, quand je ne suis parmi vous que depuis quelques jours.
A ce moment des voix partirent de tous les coins de l’immense salle, criant au prélat : « Prononcez! Prononcez! »
Levant alors les yeux et les mains vers le ciel, il offrit une fervente prière à Dieu pour lui demander sa sagesse, dans une affaire si importante et si délicate. Son visage et toute sa personne prirent alors un tel air de dignité, j’oserais dire de majesté, qu’il avait plutôt l’air d’un prophète des temps passés, que d’un homme ordinaire vivant parmi nous. Puis, portant les regards sur l’évêque de Québec, sur moi et sur la multitude des prêtres qui, au milieu du plus profond silence, attendaient sa décision, il parla en ces termes :
— Monseigneur l’évêque, nous avons devant noub le père Chiniquy, un de vos plus jeunes curés qui, un jour, à genoux, en la présence de Dieu et de ses anges, a promis, pour l’amour de Jésus-Christ et de ses frères, et pour le bien de son âme, de ne jamais boire de vin, ni d’aucune boisson enivrante. Nous sommes les témoins de sa fidélité à sa promesse. Il a refusé, devant nous, de briser les liens qui font de lui le serviteur et comme l’esclave d’une des plus belles vertus chrétiennes, la Tempérance, quoiqu’il soit vivement pressé de le faire par son propre évêque ! Et parce qu’il tient sa promesse avec un si grand courage, Votre Grandeur l’a flétri du nom de fanatique! Me voici condamné, par la volonté unanime de cette vénérable assemblée, à prononcer mon jugement sur le grave différend qui nous occupe et je vais le faire.
Le père Chiniquy ne boit pas de vin! voilà son crime! son seul crime! Mais si je jette mes regards vers ces temps reculés, où Dieu lui-même conduisait son peuple comme un berger conduit ses brebis, je vois Samson qui, pour obéir à la voix de ce grand Dieu, ne buvait pas de vin non plus! Et si je des» cends le cours des siècles, jusqu’à l’heure bénie où le Fils de Dieu s’incarna pour sauver le monde, je vois Jean-Baptiste, le plus grand, le plus saint des prophètes, qui lui aussi ne buvait pas de vin, pour obéir au Seigneur du ciel et de la terre ! Lorsque je vois le père Chiniquy avec Samson à sa droite pour le défendre, et Jean-Baptiste à sa gauche pour le bénir, je trouve sa position si belle, si forte, si inex pugnable, que je n’oserais l’attaquer!
Ces paroles prononcées avec une éloquence et un dignité admirables, furent écoutées avec l’attention la plus respectueuse, et l’archevêque de Nancy se
rassit au milieu du plus profond silence. Mettant ensuite son verre de vin de côté, il en remplit d’eau un autre qu’il vida d’un trait en me disant avec le plus aimable sourire : A votre santé, Père Chini-
quy !
Aucun des convives n’osa porter à ses lèvres le verre de vin qui venait d’être rempli; un grand nombre d’entr’eux mirent de l’eau dans leur verre, et la burent à ma santé, en me saluant en silence. On osait à peine parler, tant était vive l’impression faite par les paroles du noble prélat. Chacun se sentait mal à l’aise à la vue de la confusion si bien méritée de l’évêque.
Le reste du repas fut court; chacun avait hâte de pouvoir causer librement avec son ami de cette étrange scène. La société de Tempérance, traînée sur le champ de bataille où ses ennemis voulaient l’immoler, avait remporté la plus éclatante victoire! Et rien à l’avenir ne pouvait arrêter sa marche triomphante à travers notre cher Canada qu’elle était appelée à régénérer.