I. Le berger flagellé par ses brebis
Peu de temps après mon premier et malheureux essai de la confession auriculaire, mon jeune ami Louis Cazeault m’aborda, un beau matin, et me dit: «Sais-tu ce qui s’est passé cette nuit?
— Non, lui répondis-je. Qu’est-il donc arrivé de si étrange?
— Tu sais que le curé va veiller, presque tous les soirs, chez M. Richard. Tout le monde pense que c’est pour voir les deux filles de la maison. Eh bien, pour le guérir de cette maladie, le docteur Taché, mon oncle, et six autres hommes masqués l’ont fouetté de la plus belle manière, lorsqu’il s’en retournait chez lui à onze heures du soir. Tout le monde le sait déjà dans le village et en crève de. rire. »
J’étais bien méchant : mon premier sentiment fut de la joie. Depuis ma confession, j’éprouvais un vrai mouvement de colère chaque fois que je pensais à ce prêtre. Ses questions m’avaient tellement blessé, que je ne pouvais lui pardonner. Je me surmontai cependant assez pour cacher le plaisir que j’éprouvais, et je répondis à mon ami : « C’est une mauvaise plaisanterie que tu fais, jamais je ne croirai cela.
— Eh bien, répondit le jeune Cazeault, viens ce soir, à huit heures, chez mon oncle ; la réunion secrète doit y avoir lieu. Nul doute qu’on va y parler de la pilule donnée au curé, la nuit dernière. Nous nous placerons dans notre petite chambre ordinaire, et, sans que notre présence soit soupçonnée, nous entendrons tout. Tu peux être certain que ça va être intéressant.
— Je m’y rendrai certainement, mais je ne crois pas un mot de cette histoire ».
Je me rendis à l’école à l’heure ordinaire ; la plupart des élèves m’y avait précédé. Ils étaient par groupes de huit à dix, engagés dans des conversations plus animées que jamais. On n’entendait, de tout côté, que des éclats de rire convulsif. Je vis bien que quelque chose d’extraordinaire s’était passé dans le village.
Je m’approchai de plusieurs de ces groupes, qui m’accueillirent tous en me demandant : « Sais-tu que le curé a été fouetté, cette nuit, en revenant de chez les demoiselles Richard.
— C’est un conte inventé à plaisir, leur répondisje. Vous n’étiez pas là pour le voir, n’est-ce pas ? Vous n’en savez donc rren ; car si quelqu’un avait fouetté M. le curé, il ne s’en vanterait assurément pas.
Mais nous avons entendu ses cris, répondirent plusieurs voix à la fois.
Et qu est-ce qu’il criait donc, leur demandai-je?
Ah ! il criait, à pleine tête : « Au secours ! au secours ! au meurtre ! »
Mais, vous vous êtes mépris sur la voix, répliquai-je, ce n’était pas le curé qui criait, c’était une autre personne. Jamais je ne croirai qu’on batte ainsi un prêtre en plein village.
Mais nous sommes accourus au secours, me répondirent plusieurs, en riant aux éclats, et nous avons bien reconnu la voix du curé : il n’y a que lui, dans le village qui parle du bout de la langue.
Et puis, nous l’avons vu de nos yeux, disaient d’autres.
La cloche de l’école mit fin à ces discours. Aussitôt la classe terminée, je retournai à la maison sans vouloir en apprendre davantage sur cette affaire. Bien que je n’aimasse pas ce prêtre, plusieurs des plus anciens élèves avaient fait à son sujet des remarques qui m’avaient choqué.
Mais il n’était pas aisé de plus rien entendre sur cette question.
En arrivant à la maison, je trouvai l’oncle et la tante aux prises à ce sujet. Le premier s’efforçait de cacher qu’il était un de ceux qui avaient flagellé le prêtre ; mais il donnait des détails si précis, il était si joyeux de cette aventure, qu’on pouvait facilement deviner qu’il avait pris part à cette mauvaise action.
Son épouse était indignée, et elle se servait des termes les plus énergiques pour exprimer sa désapprobation.
Ce débat plein d’aigreur me fatiguait trop pour me tenter d’en être plus longtemps le témoin, je
me retirai précipitamment dans ma petite chambre d’étude.
Pendant le reste de la journée, je changeai dix fois de résolutions au sujet de l’assemblée du soir. Tantôt je me décidais fermement à ne pas y aller; ma conscience me disait que j’allais y entendre, comme toujours, des choses qu’il ne m’était pas bon de savoir. J’avais refusé d’assister aux deux dernières séances, et une voix secrète m approuvait. Puis, un instant après, j’étais tourmenté par le désir de savoir d’une manière précise ce qui s’était passé la veille. La flagellation d’un curé, au milieu d’un grand village, était un fait trop remarquable pour ne pas exciter la curiosité d’un enfant. D ailleurs, ma rancune à l’égard de ce prêtre, bien que je la cachasse de mon mieux, me faisait désirer de savoir que tout était vrai quant au châtiment qu’on prétendait lui avoir infligé.
Mais dans cette lutte du bien et du mal dont mon pauvre cœur d’enfant fut le théâtre, pendant cette longue journée, le mal devait à la fin triompher.
Un quart d’heure avant la réunion, mon jeune ami Cazeault vint me dire : <r Viens vite entendre les membres de la société qui arrivent. » Toutes mes bonnes résolutions s’évanouirent à cet appel. J’étouffai la voix de ma conscience, et quelques minutes plus tard j’étais installé dans l’angle de notre petite chambre d’où, pendant plus de deux heures, j’entendis les choses les plus étranges et les plus scandaleuses sur le compte des prêtres du Canada.
Le docteur Taché présidait. Il ouvrit la séance presque à voix basse ; j’eus de la peine, au commencement de son discours, à saisir ce qu’il disait : il parlait comme un homme qui craint d’être entendu lorsqu’il communique un secret à l’oreille d’un ami.
Mais après quelques phrases préliminaires, il oublia la règle de prudence qu’il s’était visiblement imposée en commençant, et il parla avec une énergie, une force vraiment foudroyante.
M. Étienne Taché était un homme naturellement éloquent, et il semblait ne traiter les questions que sous l’influence de la conviction la plus profonde. Sa parole était passionnée et entraînante. Le timbre de sa voix était net et gracieux. Ses phrases, brèves et tranchantes, ne s’arrêtaient pas à l’oreille, mais elles pénétraient jusqu’aux plus secrets replis de l’âme. Quoique je fusse bien jeune, son discours se grava profondément dans ma mémoire. Le voici tel que je m’en souviens encore :
« Messieurs, dit-il, je suis heureux de vous voir ici en plus grand nombre que jamais. Nul doute que les graves événements de la nuit dernière ne soient pour beaucoup dans les motifs qui ont décidé plusieurs à assister à ces débats, un peu moins suivis depuis quelque temps, mais dont l’importance me semble grandir d’un jour à l’autre.
« La question débattue dans notre dernière assemblée, « le prêtre », est une question de vie ou de mort, non-seulement pour notre jeune et beau Canada, mais aussi pour nos familles et pour chacun de nous en particulier.
« Il n’y a, parmi nous, qn’une seule opinion au sujet des prêtres. Je sais, et j’en suis fier, que cette opinion est non-seulement celle de tous les hommes instruits du Canada, mais encore celle de la France savante et du monde entier.
« Le règne du prêtre de Rome, c’est le règne de l’ignorance, de l’immoralité la plus effrontée sous le masque de l’hypocrisie et de la tartuferie la plus raffinée. Le règne du prêtre, c’est la mort de nos
écoles, la dégradation de nos femmes, la prostitution de nos filles, c’est le règne de la tyrannie, c’est la perte de la liberté. Nous n’avons qu’une bonne école, je ne dirai pas dans St-Thomas, mais dans tout le comté : c’est pour notre village un inappréciable honneur d’avoir cette école dans son sein. Eh bien ! voyez-vous avec quel acharnement tous les prêtres qui nous arrivent travaillent à la détruire. Tout est mis en œuvre par ces éteignoirs afin d éteindre ce foyer de lumière que nous avons allumé avec tant de peine, et que nous alimentons au prix de tant de sacrifices !
« Avec le prêtre de Rome vos enfants ne sont pas à vous, c’est lui qui en est le maître. Je m’explique. Le prêtre nous fait l’honneur de croire que le coips, la chair et les os de nos enfants nous appartiennent et que, par conséquent, notre devoir est de les couvrir et de les nourrir ; mais tout ce qu’il y a en eux de plus noble, de plus grand et de plus sacré : le cœur, l’âme, l’intelligence, il le revendique comme son patrimoine et sa propriété.
« Le prêtre a l’audace de nous dire que c’est à lui seul qu’il appartient d’éclairer ces intelligences, de former ces cœurs, de façonner ces âmes, comme bon lui semblera. Il a l’effronterie de nous dire que nous
sommes trop imbéciles ou trop pervers pour connaître nos devoirs à ce sujet ! Nous n avons pas même le droit de choisir nos maîtres d’école. Nous n’avons pas le droit de faire pénétrer un seul rayon de lumière dans ces intelligences, ni de donner à ces âmes qui ont tant faim et soif de vérité, une seule miette de la nourriture que les hommes éclairés de tous les siècles ont préparée pourtant avec tant de science et de succès.
« Avec leur confessionnal, les prêtres empoison-
nent dans nos enfants les sources de la vie : ils les initient à des mystères d’iniquité qui épouvanteraient de vieux galériens. Par leurs questions, ils leur apprennent les secrets d’une corruption qui porte ses germes de mort jusque dans la moelle de leurs os !
« Avant ma quinzième année, j’avais appris plus de polisonneries de la bouche de mon confesseur que je n’en ai jamais appris depuis vingt ans dans mes études et ma vie de médecin. J’interrogeai, il y a quelques jours, mon jeune neveu, le petit Louis Cazeault, sur ce qu’il avait appris dans sa dernière confession ; et , dans son ingénuité il m’a répété des choses que j’aurais honte de redire en votre présence, et que vous, pères de famille, ne pourriez écouter sans rougir.
« Et quand on pense que ces questions sont faites non seulement â nos petits garçons, mais encore à nos petites filles ! Est-ce que nous ne sommes pas les plus dégradés des hommes si nous ne mettons sur le champ la main à l’œuvre afin de briser le joug de fer et de boue sous lequel le prêtre courbe notre chère patrie, et avec lequel il nous tient, nous, nos enfants et nos femmes, enchaînés à ses pieds, comme de vils esclaves ?
« En vous parlant de l’effet délétère du confessionnal sur nos enfants, vais-je oublier le mal que ce même confessionnal fait à nos femmes et à nousmêmes ?
« Ai-je besoin de vous dire que pour la plupart de nos femmes le confessionnal est un rendez-vous de coquetterie et d’amour ?
« Ne sentez-vous pas comme moi, que par la con-
fession le prêtre est plus maître du cœur de nos épouses que nous-mêmes ? N’est-ce pas le prêtre qui en est le confident secret et public? N’est-ce pas aux pieds du prêtre que nos femmes vont, tous les jours, révéler tout ce qu’il y a de plus intime et de plus sacré dans le sanctuaire de nos vies d’époux et de pères ?
« Ce n’est plus le mari qui est donné à la femme pour la diriger à travers les sentiers difficiles et ténébreux de la vie... c’est le prêtre !
« Nous ne sommes plus les amis, les conseillers naturels de nos femmes : ce n’est pas à nous qu’elles confient leurs inquiétudes, leurs soucis ; ce n’est pas de nous qu’elles attendent le remède aux misères de cette vie, c’est vers le prêtre, au contraire, que se tournent leurs pensées et leur cœur ; c’est le prêtre qui possède leur confiance sans partage ; c’est le prêtre, en un mot, qui est le véritable époux de nos femmes !
« Toutefois, si le prêtre était un ange, un séraphin ; s’il n’était pas fait de chair et d’os comme nous, s’il n’avait pas un cœur soumis aux mêmes lois qui nous régissent ; s’il n’avait pas une organisation absolument comme la nôtre, nous pourrions être jusqu’à un certain point indifférents à ce qui se passe entre le prêtre et nos femmes, qui sont à ses pieds, dans ses mains, je dirai plus, dans son cœur.
« Mais, qu’est-ce que mon expérience de médecin et de citoyen de St-Thomas ne m’a pas appris sur ce sujet ? C’est que le prêtre, non-seulement n’est pas plus fort, mais qu’il est en général bien pins faible que nous à l’égard de la femme. Ses prétendus vœux de chasteté parfaite, loin de le rendre plus invulné-
rable aux flèches de Cupidon, ne font que le rendre plus vite la victime de ce dieu, si petit par la forme, mais si redoutable par la force irrésistible de ses armes et par la grandeur de ses conquêtes.
« N’est-ce pas un fait public que sur les quatre derniers prêtres que St-Thomas a possédés, trois ont séduit plusieurs des femmes et des filles de nos plus respectables familles ? Et quelle garantie avons-nous que celui que nous avons aujourd’hui ne marchera pas dans la même voie ? Est-ce qu’il n’y a pas qu’un cri d’indignation d’un bout de la paroisse à l’autre, à la vue des longues veillées de ce prêtre auprès de deux filles dont les mœurs dissolues ne sont un secret pour personne ?
« Et lorsque le prêtre ne se respecte pas, ne serions-nous pas des imbéciles de continuer à l’environner d’un respect qu’il sait mieux que personne ne pas mériter ?
« Dans notre dernière séance, au commencement de la discussion, les voix étaient partagées. Plusieurs opinaient de faire des représentations à l’évêque contre le scandale de ces visites nocturnes. Mais la majorité a été d’avis que ces représentations seraient inutiles, attendu que l’évêque ferait de deux choses l’une : ou il dédaignerait nos justes plaintes, comme c’est souvent le cas, ou il nous ôterait ce prêtre, pour nous en donner un qui ne vaudrait pas mieux.
« Cette majorité, qui a fini par être l’unanimité, s’est ralliée à ma pensée de nous faire justice nousmêmes. Le curé est notre serviteur : nous lui payons une belle dîme. Nous avons donc quelques droits sur lui. Il nous a outragés, il nous outrage impudemment tous les jours, par cet oubli des premières lois
de la morale. En allant tout les soirs dans cette maison dont le monde connaît la dépravation, il donne à la jeunesse un exemple de perversité dont on ne peut calculer les suites.
«Nous avions donc décidé, à l’unanimité, qu’il serait fouetté. Et sans vous dire par qui la chose a été faite, je puis vous assurer sur mon honneur que M. le curé Beaubien a été fustigé, la nuit dernière de manière à ne jamais l’oublier !
« Fasse le ciel que cette petite correction fraternelle rapelle à tous les prêtres du Canada que leur âge d’or est passé; que le peuple a les yeux ouverts, et que le commencement de la fin de leur empire est arrivé ».
Ce discours avait été écouté avec le plus profond silence et les applaudissements unanimes de l’auditoire témoignèrent au docteur Taché que ses paroles n’étaient que la pensée de l’expression de tous.
Lorsqu’il eut fini, un nommé Dubord se leva et parla à peu près en ces termes :
« M. le président, je n’étais pas parmi ceux qui ont donné au curé la trop juste expression de l’opinion publique avec la langue énergique du fouet... mais j’aurais voulu en être. Je me serais associé de bon cœur à la leçon qu’ils ont ainsi donnée à tous les prêtres du Canada. Je vais vous dire pourquoi.
« Ma petite fille de douze ans a été à confesse comme les autres, il y a quelques semaines, bien que malgré moi.
« Je sais par ma propre expérience que la confession est la plus dégradante de toutes les actions de la vie. Je ne conçois rien au monde de plus propre à
faire perdre pour toujours le respect que l’on se doit à soi-même, que cette abominable institution, toute moderne. Et qu’est-ce qu’une personne qui a perdu le respect qu’elle se doit à elle-même, surtout si cette personne est une fdle ou une femme ? Tout est à jamais perdu pour elle.
< Ai -je besoin de vous le dire? vous le savez aussi bien que moi, dans le confessionnal la langue, la pensée, le cœur de la fille se souillent pour toujours. Quoique vous ayez trop d’intelligence, aujourd’hui, pour vous dégrader aux pieds d’un prêtre, quoiqu’il y ait longtemps que vous ne vous soyez pas rendus coupables de cette bassesse : pas un seul parmi vous n'a oublié les leçons de corruption qu’il a reçu dans son enfance au confessionnal. Ces leçons se sont attachées à votre mémoire, à votre pensée, à votre cœur, à votre âme, comme la plaie du fer rouge, appliqué sur le front de l’esclave, reste à jamais le témoin de sa honte et de sa servitude.
:< C’est au confessionnal que l’on s’accoutume à dire et à entendre des choses qui feraient baisser les yeux à une prostituée.
< Pourquoi les nations romaines sont-elles, sans exception, descendues au dessous des nations protestantes? C’est dans le confessionnal qu’il faut chercher la solution de ce problème.
«Et pourquoi les nations catholiques- romaines sont-elles toutes plus ou moins dégradées, suivant qu’elles sont plus ou moins soumises au joug des prêtres ? C’est parce que plus les individus dans ces nations, hommes et femmes, vont souvent à confesse, plus ils descendent rapidement les degrés de l’intelligence et de la morale.
« Je viens d’en avoir un exemple dans ma propre famille. Comme je vous le disais, il n y a qu un moment, je ne voulais pas que ma petite fille allât à confesse. Mais sa pauvre mère, qui est sous le contrôle des prêtres, voulait absolument qu’elle y allât. Et, pour ne pas avoir une scène regrettable dans ma maison, j’ai dû céder aux larmes de ma femme. Eh bien! le lendemain de cette confession ma femme me croyait dans le village, tandis que j’étais dans mon bureau, dont la porte entr’ouverte me permettait d’entendre tout ce qui se disait dans le salon.
« Ma femme et ma fille se croyaient donc bien seules pendant la conversation que je vais vous rapporter :
a Pourquoi donc es-tu si triste et si rêveuse, depuis tu as été à confesse, ma chère Lucie ? Il me semble que tu devrais te sentir plus heureuse après avoir eu le bonheur de te débarrasser de tes péchés. »
Ma petite fille ne répondit rien à sa mère. Deux ou trois minutes plus tard, ma femme interrompit de nouveau le silence en disant :
« Mais pourquoi pleures-tu, chère enfant ? Es-tu malade ? »
« Point de réponse encore de la part de mon enfant à sa mère. Vous pouvez penser que j’avais l’oreille attentive ! Je soupçonnais l’affreux mystère qui allait bientôt se révéler. Le cœur me battait d’impatience et de colère. Une troisième fois, ma femme s’adressa à sa fille, mais d’un ton assez ferme, cette fois, pour la forcer à parler.
« En effet, mon enfant, d’une voix tremblante et entrecoupée par ses sanglots, répondit :
« Ah, maman ! si tu savais ce que le prêtre m’a
demandé et m’a dit au confessionnal, tu ne serai» pas moins triste que moi !
— Mais que t’a-t-il donc dit? C’est un saint homme! Tu ne l’as pas compris, si tu penses qu’il t’a dit quelque chose pour t’affliger.
— Chère petite maman ! répond mon enfant, en se jetant dans les bras de sa mère, ne me parle plus d’aller me confesser à ce prêtre: il m’a dit des choses si honteuses, que je ne puis les répéter. Mais ce qui me désole, c’est que les choses abominables qu’il m’a apprises ne peuvent plus sortir de ma pensée ! Ces paroles impures sont comme les sangsues qui, appliquées l’autre jour sur la poitrine de ma jeune amie Louise, n’ont pu être ôtées qu’en emportant le mor- * ceau. La chair était rongée par ces reptiles. Ainsi ces paroles sont sur mon cœur comme des sangsues qui le rongent et le dévorent. Elles ne me donnent de repos ni jour ni nuit. Quelle idée ce prêtre avait-il donc de moi pour me faire de pareilles questions ?
cc Mon enfant s’arrêta là, et se mit à sangloter.
« Après quelques minutes de silence, ma femme reprit : « Je m’en vais trouver M. le curé et lui faire la leçon ; je lui dirai d’être plus prudent au confessionnal. J’ai cru, en effet, m’apercevoir qu’il va un peu trop loin dans ses questions avec les personnes d’un âge mûr; mais je le croyais plus réservé avec les enfants. Après la leçon que je vais lui donner, sois certaine qu’à l’avenir tu n’auras plus qu’à lui dire tes péchés, et qu’il te laissera tranquille à proposées questions sans fin qu’il nous fait. Mais je te recommande de ne jamais parler de cela à personne ; surtout que ton père ne sache rien, car, déjà il n’a pas trop de religion, et cela pourrait bien lui ôter le peu qui lui en reste. »
Je ne pus me contenir plus longtemps : je me levai et entrai brusquement au salon. Ma petite fille se jeta dans mes bras en pleurant ; ma femme laissa échapper un cri de terreur, et faillit se trouver mal.
« Je dis à mon enfant : «c Si tu m’aimes, mets ta main sur mon cœur et promets-moi que tu n iras plus jamais te confesser ? Grains Dieu, mon enfant, marche en sa présence ; car son regard te suit partout ! Souviens toi qu’à tous les moments du jour et de la nuit il est prêt à nous pardonner.
« Mais ne va plus te faire souiller et dégrader aux
pieds du prêtre.
«; Mon enfant me le promit.
« Et lorsque ma femme fut revenue de sa surprise, je lui dis : « Madame, il y a longtemps que je sais que le prêtre est tout pour vous, et que votre époux n’est rien 1 II y a une puissance secrète et terrible qui gouverne vos pensées, votre cœur et vos affections, ainsi que vos actes : c’est la puissance du prêtre ! Vous me l’avez souvent nié. Mais la providence a voulu qu’aujourd’hui, ce pouvoir fût à jamais brisé pour vous et pour moi. Je veux être maître dans ma maison ; et, dès ce jour, l’empire du prêtre sur vous doit pour toujours être fini, à moins toutefois que vous ne préfériez sortir de ma maison pour n’y plus rentrer. Si jamais il vous arrive encore d’aller porter au pieds du prêtre votre cœur et vos secrets, ne revenez plus ici. Assez longtemps le prêtre a dominé dans ma famille, le jour où il a souillé et flétri l’àme de ma fille doit irrévocablement signaler la chute de son règne. »
Trois autres discours suivirent celui de M. Dubord, tous remplis de détails et de faits qui démontraient à l’évidence que le confessionnal, plus que tout autre chose était la cause de la déplorable démoralisation
de St-Thomas. Et certainement, si j’eusse pu parler et dire à cette assemblée ce que je savais déjà de l’influence corruptrice de cette institution dont les siècles de ténèbres ont doté le monde, j’aurais encore ajouté à la déterminai ion énergique, prise par tous les membres, de mettre tout en œuvre pour en abolir l’usage.
Mais, ô Dieu? qui connaissez tout ce qui se passe sur cette terre de misères et de péchés, que n’aurais-je pas à dire sur cette grande abomination qu^on appelle la confession, si je pouvais révéler ce que mes vingt-cinq années de prêtrise m’ont appris à ce sujet ; si je racontais, en détail, l’histoire de centaines de prêtres qui ont scandalisé les enfants, nonseulement par des questions infâmes, mais encore par des actions de la plus horrible dépravation 1 Je n’ai pas moins de cent dix noms de prêtres du Canada qui se sont servis du confessionnal pour commettre avec les petits garçons ou les petites filles qu’ils avaient à leurs pieds des actions de la plus diabolique immoralité ! Mais comment redire ces choses? Il n’y a pas de paroles humaines pour exprimer ces horreurs !
Je garderai donc le silence sur ce que j’ai connu au sujet de ces supérieurs du Séminaire de Quebec, ie Révérend M. P... et le Révérend A..., dont le premier est mort tranquille dans son lit, après avoir perdu des centaines de jeunes personnes et dont l’autre a été obligé de fuir, pendant la nuit, parce que le jeune***, une des victimes de la lubricité de ce haut dignitaire, ne pouvant plus le tolérer, alla le dénoncer. Ce malheureux eut donc à choisir entre la potence et la trappe. Il se hâta de faire son paquet, pendant la nuit, et partit à la pointe du jour pour sa nouvelle destination.
Le lendemain, tout Québec était en émoi, en apprenant que le Révérend Joseph A. avait furtivement quitté sa haute position au séminaire, et renoncé à toutes les espérances que ses grandes connaissances et sa haute piété (?) pouvaient lui donner, afin d’aller s’ensevelir dans le monastère des trappistes de l’Iowa.
C’est ainsi que depuis des siècles les catholiquesromains sont joués par les hommes habiles qui les exploitent. Ils ne veulent pas de la lumière de l’Évangile ; aussi, Dieu les enveloppe-t-il d épouvantables ténèbres. Ils ne veulent pas du joug de Jésus Christ, et voilà qu’ils se traînent aux pieds d’hommes qui les séduisent et les trompent de la manière la plus cruelle.
Ils ferment les oreilles à la parole de Dieu, ils préfèrent les traditions des hommes, la vérité leur fait peur, ils courent après l’erreur et le mensonge. Aussi, voyez comme Dieu permet que le mensonge, l’erreur et les traditions humaines les enlacent de leurs filets trompeurs.
Voyez comme toutes les nations catholiquesromaines s’affaiblissent et tombent rapidement les unes après les autres !
O Dieu de miséricorde, jetez un regard de compassion sur mon cher Canada. Brisez les chaînes ignominieuses qui meurtrissent ses épaules. Regardez avec pitié ces multitudes de mes chers compatriotes fuyant, avec dégoût, les lieux qui les ont vus naître !
Le prêtre de Rome les chasse de la patrie en les chargeant d’un joug qu’ils ne peuvent plus porter. Car, pourquoi nos braves Canadiens vont-ils au loin chercher l’espace, la lumière, la paix, la liberté ? C’est parce que le prêtre de Rome leur ôte, dans la
patrie, ces quatres éléments indispensables à la vie des nations comme des individus. Et c’est le confessionnal qui, plus que tout autre chose dans le système romain, prive l’homme de la liberté, de la paix, de la lumière, de la vie de l’àme et de la vie du corps. Car c’est au confessionnal que l’homme s’avilit et se ravale au niveau de la brute , en mettant tout son être moral aux pieds d’un autre homme 1