‹ Cinquante ans dans l'église romaineChapitre 4 sur 20 · III. La confession des enfants · texte numérisé non relu

III. La confession des enfants

Aucune parole ne saurait faire comprendre à ceux qui n’en ont jamais fais l’expérience, l’inquiétude, le trouble, la consternation qui s’emparent du cœur d’un pauvre enfant catholique, lorsqu’il entend annoncer du haut de la chaire, par son prêtre, d’un ton grave et solennel: „ Cette semaine, vous enverrez vos enfants à confesse. Faites leur bien comprendre que cette action est une des plus importantes de leur vie ; qu’elle va décider, pour plusieurs d’entre eux, de leur bonheur ou de leur malheur éternel “.

„Si par sa faute ou la vôtre, père et mère, votre enfant fait une mauvaise confession, s’il cache ses péchés, s’il commence à mentir au prêtre, qui tient la place de Dieu même, sa faute sera irréparable. Le démon s’emparera de son cœur, il s’accoutumera à mentir à son confesseur, ou plutôt à Jésus-Christ, dont il est le représentant; sa vie sera une suite de sacrilèges; sa mort et son éternité seront celles des réprouvés! Apprenez-lui donc à bien s’examiner sur

ses pensées, ses désirs , ses paroles et ses actions, afin qu il se confesse sans déguisement.»

J’étais là, dans l’église de St.-Thomas, lorsque ces paroles tombèrent sur moi comme un coup de foudre m /’avais souvent entendu dire à ma mère, lorsque j étais auprès d elle, et à ma tante, depuis mon arrivée à St.-Thomas, qu une mauvaise confession, surtout

la première, pouvait causer la perte éternelle de celui qui la faisait.

Cette terrible semaine allait donc décider de mon éternité!... Je sortis de l’église pâle et consterné. De retour chez mes parents, je me mis à table, mais je ne pus prendre aucune nourriture, tant j’étais troublé ! Je montai à ma chambre, afin de commencer mon examen de conscience et tâcher de me rappeler toutes mes pensées, toutes mes paroles et toutes mes actions coupables .

Quoique je n’eusse guère plus de dix ans, c’était vraiment pour moi une tâche herculéenne. Je me mis à genoux pour prier la Sainte Vierge de venir à mon secours; mais j’étais tellement obsédé parla crainte d’oublier quelque chose et de faire une mauvaise confession, que je balbutiais mes prières sans la moindre attention à ce que je disais.

Ce fut bien pis encore lorsque j’entrepris de faire 1 énumération exacte de mes péchés. Ma mémoire se troublait... ma tête tournait... mon cœur battait avec une vitesse qui m’épuisait... les sueurs coulaient de mon front....

Après un temps considérable de ce désolant travail, je perdis presque tout espoir de pouvoir me rappeler toutes mes fautes.

La nuit suivante, je fus longtemps sans fermer l’œil; et lorsque le sommeil s’empara de moi, ce n’était pas un sommeil, c’était un effroyable cauchemar.

Dans un songe affreux, je me sentis précipité dans l’enfer pour n’avoir pas dit tous mes péchés au prêtre. Je m’éveillai, le matin, fatigué, consterné par les fantômes de cette terrible nuit.

Ainsi se passèrent dans un trouble inconcevable, les trois jours qui précédèrent ma première confession. J’avais constamment devant moi ce prêtre au visage sévère, qui ne m’avait jamais souri.... Il m’apparaissait dans mes pensées du jour et mes songes de la nuit, comme le ministre d’un Dieu inexorable, trop justement irrité contre moi à cause de mes péchés.

On m’avait bien promis le pardon, si je faisais une bonne confession, mais l’on m’avait aussi montré ma place en enfer, si ma confession n’était paS aussi parfaite que possible.

Or ma conscience troublée me disait qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances contre une que ma confession allait être mauvaise, soit que j’oubliasse quelques péchés par ma faute, soit que je vinsse à manquer de cette contrition dont on m’avait tant parlé, mais dont la nature et les effets étaient comme un chaos dans mon intelligence.

C’est ainsi, ô cruelle et perfide Église de Rome, que tu avais déjà ôté de devant mon jeune cœur ce Jésus si bon, si miséricordieux, dont l’amour et les compassions m’avaient fait verser de si douces larmes de bonheur quand j’étais auprès de ma mère !

Ce n’était pas ce Sauveur qui appelait à lui les enfants pour les embrasser et les bénir, que tu allais me faire adorer, craindre et aimer.

C’était aux pieds d’un homme, au visage pâle et sévère, digne représentant de ton impitoyable dieu, que ta main impie allait torturer et souiller mon cœur d’enfant!... Tu allais me faire pâlir d’horreur aux pieds de ton implacable divinité; tandis que l’incomparable

ami des pécheurs, le doux Jésus de l’Évangile, ne me demandait que des larmes de repentir, d’amour et de joie.

Enfin, le jour de la confession, ou plutôt du jugement et peut-être de la condamnation arriva... Je me rendis auprès du prêtre...

Ce n’était plus le Révérend Loranger, il avait été remplacé par M. Beaubien, qui n’aimait pas plus notre école que son prédécesseur. Il s’était même permis de faire contre l’école hérétique un sermon qui nous avait excessivement blessés. Mais, s’il ne nous aimait pas, je dois avouer que nous le lui rendions bien.

Il avait alors un léger défaut de prononciation: il parlait du bout de la langue et bégayait un peu. En sorte que nous le tournions souvent en ridicule, un de nos amusements favoris était de le contrefaire, en riant aux éclats.

J’avais dû m’examiner sur le nombre de fois que je m’étais moqué de ce prêtre, et cette circonstance n’était pas de nature à rendre ma confession plus aisée, ni plus agréable.

Enfin, le moment si redouté arriva... J’allai me jeter à genoux aux pieds de mon confesseur.

Je tremblais de tous mes membres... Je répétai la prière préliminaire à la confession, sans trop savoir ce que je disais, tant j’étais troublé par la crainte.

Dans l’instruction qui nous avait été donnée avant la confession, on avait réussi à nous faire accroire que le prêtre est le représentant, presque la personnification de Jésus Christ.... La conséquence de cette doctrine, dans mon esprit, fut de me porter à penser que mon plus grand péché était de m être moqué du prêtre.

Et, comme on nous avait dit qu’il valait toujours mieux commencer sa confession par les plus gros

péchés, mon premier aveu fut: «Mon père, je m’accuse de m’être moqué d’un prêtre.»

Autant il m’en avait coûté de faire cet aveu, autant je me sentis soulagé lorsqu’il fut fait.

Mais je ne devais pas en être quitte à si bon marché.

A peine avais-je prononcé ces derniers mots: « moqué d’un prêtre, » que ce prétendu représentant de l’humble Sauveur me répliqua brusquement, en se tournant de mon côté pour me regarder en face et mieux me connaître: «De quel prêtre vous êtes-vous donc moqué, mon petit garçon?»

Me couper la langue m’aurait assurément moins coûté que de lui dire: «C’est de vous.»

Je restai donc quelque temps silencieux...

Mais mon confesseur, devenant excessivement nerveux, et comme irrité de mon silence, repartit d’un ton impérieux : «De quel prêtre vous permettez-vous ainsi de vous moquer?»

Je vis qu’il fallait répondre.... Heureusement que son ton d’aigreur m’avait donné du nerf et de la hardiesse.

— C’est de vous, monsieur, que je me suis moqué.

— Mais combien de fois cela vous est-il arrivé, mon petit garçon, de vous moquer de moi?

— J’ai cherché à me rappeler le nombre de fois, mais je n’en jamais été capable.

— Il faut pourtant en dire le nombre, car c’est un grand péché que de se moquer de son curé.

— Je ne suis pas capable de vous donner ce nombre.

— Eh bien, je vais aider à votre mémoire, en vous interrogeant... Dites moi bien la vérité... Pouvez-vous vous être moqué de moi dix fois?

— Bien plus que cela, monsieur.

— Cinquante fois?

— Bien plus que cela encore.

— Cent fois ?

— Mettez cinq cents fois... et peut-être d’avantage.

— Mais, mon petit garçon, vous passez donc tout ■votre temps à vous moquer de moi?

— Je ne passe pas tout mon temps à cela, mais ça nous arrive bien souvent, par malheur.

— Oui, vous pouvez dire par malheur, car c’est un grand malheur et un grand péché pour vous que de vous moquer ainsi d’un prêtre qui tient la place de notre Seigneur Jésus Christ... Mais, dites-moi donc, pour quelle raison vous moquez-vous ainsi de moi?

Dans mon examen de conscience, je n’avais pas prévu qu’il faudrait dire pourquoi je m’étais moqué du prêtre, et je fus comme foudroyé par sa question... Je n’osais répondre... Et je restai longtemps muet par la honte qui m’accablait...

Mais mon interrogateur, avec une persévérance qui me désolait, insistait pour savoir en quoi je l’avais tourné en ridicule.

Il m’assura que je serais damné, si je ne lui disais toute la vérité.

Je me décidai donc à parler, et lui dis: «Je me suis moqué de vous pour plusieurs choses. »

— Quelle est la première chose pour laquelle vous vous êtes moqué de moi?

— J’ai ri de vous, parce que vous parlez du bout de la langue... Il nous arrive souvent, parmi les enfants de l’école, de prêcher comme vous, enfin de rire à vos dépens.

— Avez-vous fait cela souvent?

— Presque tous les jours, principalement dans nos

jours de congé, et surtout depuis que vous avez prêché contre notre école.

— Quelle autre raison avez-vous eue pour rire de moi, mon petit garçon?

J’hésitai longtemps à répondre.... Chaque fois que j’ouvrais la bouche, le cœur me manquait.. . Mais* à force d’être pressé par le prêtre, je lui dis:

— Le bruit court, dans le village, que vous aimez les filles, que vous allez voir les demoiselles Richard presque tous les soirs.... Et cela nous amuse joliment.

Le pauvre prêtre fut atterré par ma réponse.... il cessa de me questionner sur ce chapitre... Puis, changeant de propos, il me dit: «Quels sont vos autres péchés? »

Je me mis à les lui confesser, à mesure qu’ils se présentaient à ma mémoire... Mais le sentiment de la honte qui m’accablait en disant à cet homme tous mes péchés était mille fois plus grand que celui d’avoir offensé Dieu. En effet, ce sentiment de respect humain absorbait tellement ma pensée, qu’il ne laissait pas la moindre place aux sentiments religieux.

Mais, lorsque j’eus confessé tous les péchés dont je me souvenais, le prêtre commença à me faire les questions les plus étranges sur des matières que ma plume se refuse à décrire.

— Je lui répondis: «Mon père, je ne comprends pas ce que vous me demandez »

— C’est sur le sixième commandement (le septième dans la Bible) que je vous interroge. Confessez bien tout, car vous irez en enfer, si vous me cachez quelque chose

Et là-dessus, le voilà entraînant ma pensée et mon imagination dans un cloaque d’idées impures où, Dieu merci, je n’avais pas pénétré jusqu’alors.

Je lui répondais: «Je ne vous comprends pas,» ou: «Je n’ai jamais fait ces choses.»

Alors, faisant un habile détour, il entamait une autre matière, puis il revenait tout doucement sur son sujet favori, les pèches honteux.

Les questions qu’il me faisait étaient tellement sales et obscènes, que je rougissais et sentais mon cœur se soulever de honte et de dégoût.

J’avais été plus d’une fois avec des jeunes gens si pervertis, que je regrettais infiniment de les avoir fréquentés. Mais aucun d’eux ne m’avait scandalisé comme ce prêtre. Aucun d'eux ne m’avait dit la dixième des choses que cet homme mettait complètement à nu devant les yeux de mon âme.

J’avais beau lui dire que je n’étais point coupable de ces horreurs, que je ne comprenais pas même ce qu’il me disait, il ne voulait pas lâcher prise.

Comme un vautour s’acharne à déchirer le pauvre oiseau tombé sous sa griffe, ainsi ce prêtre semblait déterminé à souiller mon âme et à la torturer sans pitié.

A la fin, il me fit une question si dégoûtante, l’expression dont il se servit était tellement sale, que ce fut pour moi comme un choc électrique: je frémis d’horreur... Je me trouvai si plein d indignation, que je lui dis d’une voix assez forte pour être entendu de plusieurs: «Monsieur, je suis bien méchant, j ai vu, entendu et fait bien des choses que je regrette, mais je 11e suis pas coupable de ce dont vous me parlez, mes oreilles n’ont jamais rien entendu de si sale que ce qu’elles viennent d’entendre de votre bouche.... Veuillez cesser de me faire ces questions... Pour l’amour de Dieu, ne m instruisez pas plus que je 11e le suis dans le mal ! »

Le reste de ma confession fut court. Mon ton dé-

cidé avait porté coup et fait rougir le prêtre .. Il s’arrêta soudain... Il me donna ensuite quelques bons conseils, qui auraient pu m’être utiles si les profondes blessures qu’avaient reçues mon âme n’avaient tellement absorbé ma pensée, que je ne faisais presque aucune attention à ce qu’il me disait.

Il m’imposa une légère pénitence et me congédia.

Je sortis du confessionnal irrité et confus... J’avais tellement honte de ce que je venais d’entendre, que je n’osais lever les yeux... Je m’en allai dans un coin retiré de l’église pour faire ma pénitence, c’est-à-dire pour réciter les prières qu’il m’avait ordonnées.

Je restai longtemps dans l’église.... J’avais besoin de calme et de silence après la rude épreuve que je venais pour la première fois, de traverser.

Mais c’est en vain que je cherchai du repos. Les infâmes questions qui venaient de m’être faites, le nouveau monde d’iniquités et d’horreurs que le prêtre venait de me dévoiler, les fantômes impurs dont mon imagination d’enfant venait d’être souillée ; tout cela me bouleversait et me torturait d’une manière si étrange, que je me mis à pleurer à chaudes larmes.

O Dieu, qui sondez les cœurs et les reins, vous savez mieux que moi ce qui faisait couler ces larmes si abondantes et si amères.... Vous connaissez mieux le cœur et les pensées de l’homme qu’il ne les connaît lui-même.... Pourquoi donc ces larmes? Pourquoi cette désolation profonde ? Était-ce à cause de mes péchés que je pleurais....?

Hélas! je le confesserai à ma honte.... Non, ce n’étaient pas mes péchés qui m’arrachaient ces pleurs. J’avais pourtant déjà commis bien des péchés pour lesquels votre Fils a versé son sang et pour lesquels j’aurais pu avec raison verser des larmes....?

Cependant, je l’avoue à ma juste confusion, ce

n’étaient pas mes péchés qui me désolaient... Mais je pensais à ma mère qui avait pris tant de soin de son pauvre enfant, et qui avait si bien réussi à éloigner de lui les images impures dont on venait de souiller sa pensée et son cœur! Je me disais: «Ah! si ma mère avait entendu cet interrogatoire! Si elle voyait les sales pensées qui m’accablent en ce moment! Si elle savait à quelle école elle m’a envoyé, quand elle m’a conseillé dans sa dernière lettre d’aller à confesse ! Gomme elle pleurerait avec moi ! »

Il me semblait qu’elle ne pouvait plus m’aimer; qu’elle allait voir écrites sur mon front les souillures dont ce prêtre venait de profaner mon âme.

J’étais honteux, triste et désolé comme un enfant que sa bonne mère vient de revêtir d’un habit neuf, auquel elle a longtemps travaillé de ses propres mains. Puis, après lui avoir donné un baiser dont le ciel seul égale la sainteté et la douceur, elle laisse un instant sortir son enfant à quelque distance du seuil de la porte; là, il fait un faux pas, tombe par terre et couvre de poussière et de boue cet habit précieux, sous lequel il s’était trouvé si heureux ! Que de larmes il verse sur son malheur, lorsqu’il rentre au logis ! Que de regrets, lorsqu’il vient se montrer dans un état si humiliant!

Il me semblait de même que mes amis, mes parents, et surtout ma mère, allaient voir sur mon visage la trace des ordures dont on venait au confessionnal de salir mon imagination et mon cœur !

Etait-ce l’orgueil qui me faisait ainsi pleurer?

Alors, ô mon Dieu! je vous prie de me pardonner ces larmes !

Mais n’était-ce pas plutôt un reste de ce sentiment de dignité dont vous avez laissé des traces dans les

âmes créées à votre image, qui me faisait verser ces pleurs....? Je me sentais profondément humilié à la pensée que cette confession, qui devait me rapprocher de Dieu, m’en avait éloigné....

Je ne quittai l’église que lorsque les ténèbres de la nuit m’y forcèrent. J’arrivai chez mon oncle tout honteux, comme un enfant qui vient de commettre une mauvaise action et qui craint d’être découvert.

Cet oncle, quoique catholique-romain de nom, ainsi que la plupart des principaux du village de St.-Thomas, ne croyait aucunement à l’église de Rome. Il se moquait des prêtres, de leurs messes, de leur purgatoire, et surtout de leur confession. Il ne cachait pas que, dans sa jeunesse, il avait été scandalisé par les paroles et les actions d’un prêtre au confessionnal. Me voyant revenir de confesse tout triste et confus, il me lança quelques plaisanteries qui ne firent qu’augmenter mon trouble et ma peine. « Si tu n’es pas meilleur à l’avenir, me dit-il, tu seras toujours plus savant, si ton confesseur t’a fait les belles questions que le mien me fit la première fois que j’allai à confesse.»

Mais ma tante, qui était très dévote romaine, me dit: «Tu dois te sentir le cœur plus léger, depuis que tu as dit tous tes péchés?»

Je lui fis une réponse évasive, mais je ne pus lui cacher la confusion et la tristesse dont j’étais accablé....

Je croyais être le seul à qui le prêtre eût fait ces dégoûtantes questions.... Mais, quelle ne fut pas ma surprise lorsque le lendemain j’appris par les discours de mes compagnons d’école, qu’ils n’aient pas été plus édifiés que moi au «saint tribunal de la pénitence.»

Seulement, au lieu de s’en affliger, la plupart en riaient entre eux.

«Le prêtre t’a-t-il fait telle et telle question? me demandaient-ils, en riant aux éclats. Je refusais de leur répondre, et je leur disais: < N’avez-vous pas honte de parler de ces choses?» «Ah! ah! te voilà bien scrupuleux, me répondaient-ils; si ce n’est pas péché pour M. le curé de nous parler sur ces matières, comment serait-ce donc péché pour nous?»

Je restais confondu et ne savais que répondre.

Je m’aperçus bientôt que les jeunes filles de l’école n avaient pas été moins souillées et moins scandalisées que les jeunes garçons par les questions du prêtre. Quoiqu’elles s’éloignassent assez de nous pour nous empêcher d’entendre tout ce qu’elles disaient à ce sujet, j’en compris suffisamment pour me convaincre qu’elles avaient entendu à peu près les mêmes questions.

Les unes en paraissaient indignées, les autres en riaient à cœur joie.

Je serais bien coupable si j’induisais à penser que ce prêtre de Rome était plus pervers que les autres, ou qu’il ne remplît pas les devoirs de son ministère en faisant ces questions. C’était bien alors mon idée, et je détestai cet homme de tout mon cœur jusqu’à ce que je fusse mieux instruit. J’avais été injuste à son sujet. Car ce prêtre ne faisait que remplir son devoir, il ne faisait qu’obéir au pape et à ses théologiens... Je ne dirai donc pas que son crime, mais que son malheur était d’être prêtre de Rome : c’était d’être, comme je l'ai été moi-même, enchâiné aux pieds du plus grand ennemi que la sainteté, la vérité de Dieu ait jamais eu sur la terre.... le pape.

Le malheur de M. Beaubien, comme celui de tous

les prêtres de Rome, était de s’être obligé par d’affreux serments à croire qu’il n’avait pas le droit de penser par lui-même, de se conduire par les lumières de sa propre raison, de suivre, en un mot, la voix de sa conscience.

Beaucoup de catholiques, souvent même des protestants refusent de le croire ; c’est pourtant la vérité : le prêtre de Rome n’est qu’un automate, une machine, qui n’agit, ne pense, ne parle, en matière de morale et de foi, que d’après Yipse dixit, l’ordre, la volonté du pape et de ses théologiens !

Laissé à lui-même, M. Beaubien qui était naturellement honnête n’aurait pas fait de pareilles questions. Mais il avait lu Ligory, Dens, Debreyne, tous approuvés par les papes ; et il était ainsi obligé de prendre les ténèbres pour la lumière, le vice pour la vertu .

O Jésus ! Sauveur des hommes, ouvrez donc les yeux de tant de pauvres aveugles, comme vous avez ouverts les miens ! Montrez donc à ces multitudes que Rome trompe si indignement, que vous n’avez jamais dit aux pécheurs : « Allez à mes apôtres et à mes prêtres, et vous serez sauvés»; mais que vous leur avez dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et accablés sous le poids de vos péchés, et vous serez soulagés. Croyez en moi, invoquez mon nom, et vous serez sauvés. »

Brisez donc les fers de tant de pauvres esclaves que Rome tient asservis, en leur montrant que depuis que vous êtes au ciel, vous n’avez pas changé de langage : votre Parole est restée la même, votre Évangile est immuable. Aujourd’hui encore vous dites aux pécheurs : ce Venez à moi, et vous serez sauvés ».

C est à vous seul, et non aux hommes, qu’il faut

aller ; car seul vous avez les paroles de la vie éternelle.

Certains poètes ont réussi à parler du démon et de l’enfer d’une manière presque séduisante. A force d esprit et de sophismes, ils ont pu dire des choses

qui plaisent et que l’on aime à lire sur ces graves sujets.

Ainsi, à force de sophismes on a pu jeter un certain lustre sur la confession auriculaire, et la faire aimer de ceux qui sont toujours prêts à se laisser seduire par les fausses clartés de l’esprit des ténèbres et du mensonge.

Mais tous les beaux vers de Milton sur le diable et l’enfer n’empêcheront pas Lucifer d’être éternellement l’ennemi de Dieu.

Pareillement, tous les sophismes et toutes les séduisantes paroles de Rome, au sujet de la confession auriculaire , n’empêcheront point cette institution

être pour les âmes un piège comme il n’en fut jamais.

La confession auriculaire est une honte pour l’humanité, un insulte à Dieu : c’est un acte d’idolâtrie, un outrage public à la morale de l’Évangile, un révoltant attentat à la pudeur ; c’est la prostitution au grand jour,, et de la pire espèce, puisque, commençant par séduire l’âme et la pensée, elle les traîne dans la fange, sous les spécieux prétextes de glorifier Dieu et de sanctifier le monde.

Pendant les vingt-cinq ans que j’ai vécu comme prêtre de Rome, j’ai lu presque tous les livres des principaux théologiens ; j’ai confessé les prêtres, les évêques et les laïcs, les hommes et les femmes mariées; j’ai confessé les garçons et les filles; j’ai moimême été à confesse des centaines de fois ; j’ai con-

féré bien souvent avec des prêtres, savants et ignorants, et de tous les âges sur la confession auriculaire. Eh bien, éclairé de toutes les lumières que m’ont apportées ces années d’expérience et d’étude, je ne crains pas de le dire en présence de mon Dieu, et sur le bord du tombeau qui m’attend :

Jamais l’antiquité paypnne, malgré l’horrible corruption de ses mœurs, n’a eu d’institution plus propre à corrompre le cœur et l’esprit que la confession auriculaire.

La confession auriculaire est la plus merveilleuse invention de Satan pour chasser Dieu du monde des intelligences et des cœurs et pour le remplacer par des idoles de chair et de boue.

Si les nations chrétiennes connaissaient mieux ce qu’elles doivent de protection et de respect à l’enfant, à la fille et à la femme, elles feraient un crime capital à l’homme non marié qui les aurait invités à le constituer le confident de toutes leurs pensées les plus secrètes, de tous leurs désirs les plus cachés, de toutes leurs actions les plus intimes.

Les nations chrétiennes ont condamné et flétri la polygamie comme une chose infâme qui ne doit pas subsister à côté de l’Évangile. Il viendra un jour où elles prohiberont aussi la confession auriculaire ; car elle livre plus que le corps, elle livre l’àme, le cœur et la pensée des femmes et des filles entre les mains d’un homme.

Dira-t-on que cet homme est un prêtre? Mais, au nom du sens commun, comment trouvez-vous dans ce mot «. prêtre » une garantie contre les penchants les plus naturels et les plus irrésistibles du cœur humain ? Dira-t-on qu’il est tenu par les serments les plus sacrés d’observer la continence et la chasteté des plus parfaites ! Mais, peut-on se figurer que ces

terribles serments donnent à l’homme des forces contre Dieu ?

Car la lutte du prêtre n’est pas contre les hommes, elle n’est pas contre des lois humaines : il pourrait alors rester vainqueur , un homme pouvant toujours, sinon vaincre un autre homme, au moins, lui résister ; mais la lutte du prêtre est contre Dieu. Elle est contre les lois immuables que Dieu a mises en lui.

Aussi l’histoire, les faits sont là pour attester que sur cent prêtres qui s’engagent dans ce combat terrible contre les lois du Tout-Puissant, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se trouvent vaincus, terrassés, brisés dans des efforts qui, quoique souvent héroïques, n’en sont pas moins téméraires et impuissants.

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