XXIX. Activité dans la prison et ce qui s’en suivit
Je reçus un jour la lettre suivante, signée par des bandits bien connus :
« Cher Père Chiniquy,
« Nous sommes condamnés à mort; veuillez venir nous aider à nous préparer à mourir en chrétiens ».
Je n’entreprendrai point de dire ici ce qui se passa duns mon âme, quand j’entrai dans les sombres cachots où les condamnés étaient enchaïnés, Aucune parole humaine ne peut exprimer les sentiments que j'éprouvai alors! Les pleurs et les sanglots des condamnés me brisaient le cœur. Un seul d’entr'eux ne pleurait point et gardait le silence : c'était Chambers, le chef de la bande. Cependant, après que les autres m’eurent prié de les entendre en confession et de les préparer à la mort, Chambers me dit :
— Monsieur, vous savez que je suis protestant et marié à une catholique-romaine, qui est l’une de vos pénitentes. Depuis que vous avez persuadé à mes deux sœurs de quitter le protestantisme pour embrasser le catholicisme, j'ai désiré plus d’une fois faire comme elles, mais mes aventures m'en ont toujours empêché. Aujourd’hui, je suis décidé à faire ce pas, et je veux que vous me disiez ce qu’il faut que je fasse.
J'étais alors catholique-romain sincère, prêtre fervent et dévoué. Je croyais que hors de mon Église il n’y avait point de salut. La conversion de ce grand pécheur me parut donc un miracle de la grâce de Dieu, et elle fut pour moi comme un baume consolateur. J'employai les huit jours suivants à entendre les confessions des condamnés, à lire la vie de quelques saints et plusieurs chapitres de la Bible, entre autres, les sept psaumes de la pénitence. Je méditai
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avec eux l'histoire des souffrances et de la mort de Jésus-Christ, la parabole de l'enfant prodigue, etc. J'instruisis enfin Chambers dans la doctrine catholique. Ordinairement j'entrais dans la prison à 9 h. du matin et je n’en ressortais que vers 9 h. du soir. Les faits que j'appris me convainquirent plus que jamais que l’homme sans religion est l’être le plus dangereux et le plus cruel de la création, que la base de la société, c’est la croyance en un Dieu rémunérateur du bien et vengeur du mal dans cette vie et dans l'autre. Il n’y a point de lois, de société possibles, s’il y a point de Dieu pour sanctionner ces lois, et pour protéger la société.
Plus nous approchions du jour fatal où il me faudrait monter sur l’échafaud avec mes pénitents, pour les voir lancer dans l'éternité, plus mon âme se sentait saisie d’épouvante et d'horreur. Mes relations intimes et constantes avec eux, leur confiance sans bornes en moi, leur reconnaissance, leur désolation avaient empli mon cœur d’une sympathie si forte qu’il me semblait que je ne faisais qu’un avec eux. Ils n'étaient plus pour moi des voleurs et des meurtriers, mais des amis intimes, des enfants chéris que j'aimais plus que ma propre vie. Le fait est que j'aurais volontiers souffert la mort pour leur conserver la vie.
Comme plusieurs de ces condamnés appartenaient à de bonnes familles de Québec et des environs, je crus qu’il me serait facile de faire signer par le clergé et par les principaux citoyens une pétition que je présenterais à Son Excellence, le gouverneur général, en le priant de changer la sentence de mort des prisonniers en une sentence d’exil perpétuel. Je me mis à l'œuvre. Bientôt la pétition fut signée par le clergé des différentes dénominations et par les
principaux citoyens. Plein d'espérance, je me rendis chez le gouverneur, qui m'avait donné plus d’une fois des marques non équivoques de son estime. Je
| présentai ma pétition. Il la lat, mais me la rendit «ec un refus catégorique.
Je retournai à la prison le cœur navré,
Déjà on entendait les ouvriers qui préparaient l'échafaud pour le lendemain. Ce bruit me rendit à moi-même. Je retournai en hâte au palais demander à voir le gouverneur et tombant à genoux, je parlai comme jamais je n'avais parlé. Il y avait dans mon Altitude et mes accents une puissance à laquelle Son Excellence ne put résister. Mélant ses larmes aux miennes, il me dit d’une voix émue :
— Père Chiniquy, vous me demandez une faveur que je devrais vous refuser. Mais je cède à vos supplications, je vous accorde la grâce que vous me demandez,
Lord Gosford était un homme extrêmement sensible, et il avait un excellent cœur. Portant avec moi la sentence de mort commuée en une sentence d'exil à Botany-bay, je retournai à la prison. Il était dix heures du soir, quand je frappai à la porte du geôlier :
— Je désire voir les prisonniers, lui dis-je, je leur apporte un message de grâce , ils ne mourront point : ils seront seulement déportés.
J'arrivai au cachot, la porte s’ouvrit.
— Réjouissez-vous et bénissez le Seigneur, criai-je aux prisonniers, vous ne mourrez point : je tiens à ta main le document qui vous rerd la vie.
Ah! comment décrire ce qui se passa alors dans cette cellule! Deux des prisonniers s'évanouirent, tant leur surprise et leur joie étaient grandes. Les
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pleuraient à la fois. Ils m’enlaçaient dans leurs bras, ils me pressaient sur leur cœur, ils m’embrassaient les mains, ils les arrosaient de leurs larmes.
— Mes amis, à genoux! dis-je enfin, remercions Dieu pour ses grandes miséricordes à votre égard : promettez-lui de réparer le passé par la sainteté de votre vie dès à présent.
Après une courte exhortation, je lus avec eux les Psaumes 100, 101, 102 et 103. Je les quittai ensuite, il était minuit. J'avais besoin de repos après le travail et les émotions de la journée.
Ce ne fut que deux mois plus tard que ies prisonniers partirent pour l'exil. Dans l'intervalle, je les visitai presque tous les jours dans la prison. Je les instruisais, je les exhortais, je tâchais de les préparer à mener une vie édifiante et exemplaire dans leur lieu d’exil. Le jour du départ arrivé, je donnai à chacun d’eux un Nouveau-Testament de la traduction de Sacy, en les conjurant au nom de Dieu d'en lire une partie tous les jours de leur vie. Je les recommandai à la grâce de Dieu, à la protection de Marie et des Saints. Je les embrassai et me séparai d'eux le cœur gros, l'œil humide, sachant bien que je ne les reverrais plus en cette vie.
Quelques mois plus tard, j'appris que Chambers avait été pendu à Liverpool, pour avoir brisé ses chaines dans la cale du vaisseau, et pour avoir déchaîiné un certain nombre de prisonniers, avec l’intention de s'emparer du navire et d'échapper à l'exil en gagnant quelque terre inconnue.
J'avais presque complètement oublié ces jours émouvants de mes premières années de prêétrise, quand je fus appelé, en 1879, à passer en Australie, pour y faire des conférences contre le romanisme Quelque temps après mon arrivée en ce pays, je me
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préparais à prêcher dans une de ses jeunes et florissantes cités lorsque je vis, de ma fenêtre, venir un magnifique équipage qui s'arrêta à la porte de la maison où je logeais. Un vieillard vénérable en descendit et frappa à la porte. Je Jui ouvris moi-même pour épargner de la peine à l'ami qui me logeait, L'étranger demanda le Père Chiniquy.
— C'est moi-même, Veuillez entrer.
— Je désire passer une demi-heure seul avec vous, mon Père, dit l'étranger. Je ne veux être ni vu ni entendu de personne.
— Eh bien, lui dis-je, montons dans ma chambre; là, nous serons seuls.
Une fois que la porte fut bien fermée :
— Père Chiniquy, me dit le vieillard, me reconnaissez-vous?
— Comment vous reconnaitre? lui dis-je; je ne vous ai jamais vu.
— Vous m'avez vu, reprit-il avec émotion, vous m'avez intimement connu. Vous rappelez-vous la
bande de meurtriers et de voleurs enfermée dans les cachots de Québec?
— Oui, certainement,
— Ebh bien, j'étais l’un d'eux et je vous dois de n'avoir pas été pendu. Vous avez été l'instrument béni dont Dieu s’est servi pour me convertir et je suis venu pour vous bénir, vous remercier, et vous témoigner la reconnaissance dont mon cœur est rempli à votre égard.
Tout surpris, tout étonné, pouvant à peine croire cé que mes Yeux voyaient, ce que mes oreilles entendaient, je priai mon ami de me raconter son histoire.
— Volontiers, me dit-il. Comme je vous l'avais promis, j'ai lu régulièrement le Nouveau-Testament
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que vous m'avez donné. Je commençai à lire le jour même de notre départ. Ces lectures ne me firent d’abord aucun bien, sans doute parce que je les faisais uniquement pour me distraire et satisfaire ma curiosité. J’y cherchais les dogmes dont l'Église catholique fait tant de cas: la messe, la confession, l’eau bénite, les indulgences, et ne les trouvais pas, aussi cette première lecture fit de moi un sceptique, et m'ôta le peu de religion que je croyais avoir. Je m'étonnai de ce que vous m'ayez mis entre les mains un livre qui détruisait l’Église dont vous étiez l’un des principaux défenseurs. Je vous avoue que je doutai même de votre bon jugement.
Cependant j'étais devenu d’un jour à l’autre plus sérieux et plus réfléchi. Je puis dire que cette première lecture du Nouveau-Testament m'empêcha d'entrer dans le complot de Chambers. Mais, si elle me fit peu de bien, il n’en fut pas ainsi de la seconde, que je commençai dans les circonstances suivantes. Après une nuit sans sommeil je me levai, brisé, fatigué, accablé. La vie me paraissait insupportable; je regrettais presque de ne pas avoir été pendu. Je pensais qu'il n’y avait plus de bonheur pour moi sur la terre! Alors je me ressouvins de ce texte des Ecritures, que vous nous aviez répété si souvent dans les cachots : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, chargés, accablés, et je vous soulagerai ». Je tombai à genoux. Je fis une courte, mais fervente prière: puis je me relevai et pris mon Evangile. Les premières paroles que mes yeux rencontrèrent furent celles-ci : « Voici l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde! » Ces paroles firent sur moi une impression extraordinaire. Toute la journée elles retentirent aux oreilles de mon âme avec une force indicible. O Agneau de Dieu, répé-
tais-je sans cesse, toi qui effaces les péchés du monde, aie pitié de moi! elface mes péchés, si nombreux et si grands! La journée n'était pas encore passée que déjà je me sentais délivré de mes péchés, je me sentais heureux aux pieds de l’Agneau de Dieu.
À dater de ce jour, j'ai lu l'Évangile avec beaucoup de profit. Il fut toujours dès lors une épée pour mon esprit, une lampe à mes pieds, un pain et un breuvage pour mon âme. J'avais trouvé la perle de grand prix, le glorieux salut en Jésus-Christ! Ma prison dans les flancs du navire était devenue une espèce de ciel.
Je me mis alors à prêcher Jésus et Jésus crucifié, aux malheureux enchainés autour de moi. Dieu bénit ma parole. J’eus le plaisir et la consolation d’en ramener plusieurs dans la bonne voie.
Quand j'arrivai à Botany-bay, j'étais donc un homme nouveau. J'étais uni à Jésus-Christ par la foi, l’espérance et l'amour. Je n’avais qu’un désir, celui de lui plair: en faisant sa sainte volonté. Aussi, mes maitres me trouvèrent-ils soumis et complaisant. Ils eurent bientôt confiance en moi et commencèrent même à m'aimer. Une année ne s'était pas encore écoulée depuis mon arrivée en Australie qu'un ministre de l'Évangile vint me trouver un jour et me dit :
— Mon ami, vous êtes libre. Prenez ce document, il vous donne votre grâce: acceptez aussi cette bourse et ce qu'elle contient, 100 piastres; elle vous aidera à recommencer la vie, à vous faire un avenir sur cette terre, qui va être sans doute la terre de votre adoption. Votre bonne conduite, que les autorités ont remarquée jour par jour, vous a mérité cela. Bon succès. Au revoir! A la grâce de Dieu!
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Et il me quitta. Resté seul, je me prosternai le visage en ærre, et j'adorai Dieu dans une prière fervente. Je le remerciai de ses nouvelles miséricordes et me relevai le plus heureux des hommes.
Peu de temps après, j’entendis raconter qu’on venait de découvrir plusieurs mines d’or en différents endroits de l'Australie. Sans tarder, je me mis en route et découvris un endroit littéralement couvert d'or. Bientôt les différents dépôts que je fis dans les banques représentèrent une grande fortune. Je songeai alors à m'instruire, à compiéter les études que j'avais commencées à Québec. Tout en étudiant, je spéculais, j'achetais des lots de terre, qui sont devenus le site d’une ville florissante. En un mot, je suis aujourd’hui un des hommes les plus riches de l’Australie. Venez diner demain avec roi et avec ma famille. Seulement veuillez ne pas faire voir que vous m'avez connu en Canada. On croit ici que je suis Européen.
— Mon ami, lui dis-je quand il eut fini de parler, je comprends maintenant pourquoi Dieu me donna tant d'influence sur le gouverneur. Ce Dieu bon voulait vous sauver. Et vous êtes sauvé! Bénissons le Seigneur !
Le lendemain je dinais chez lui. Sa femme était une personne accomplie. Je n’exagère rien en disant qu’elle était probablement la plus heureuse des épouses et des mères. Après le diner, mon ami me fit voir sa villa, ses jardins, quelques-unes de ses riches propriétés, en me disant :
— Cher Père Chiniquy, tout ceci est à vous, car je vous dois la vie.
Je lui répondis : — Mon ami, vous ne me devez rien, je n'ai été que l'instrument des miséricordes de Dieu envers vous. Au Seigneur seul donc la louange.
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