‹ Cinquante ans dans l'Eglise romaine [microforme]Chapitre 42 sur 52 · XXVIII. Conversion de protestants à l'Eglise catholique · texte numérisé non relu

XXVIII. Conversion de protestants à l'Eglise catholique

Une des principales croyances de l’Église de Rome est que hors de son sein il n’y a point de salut. J'avais accepté ce dogme impie et je me consacrai avec énergie à la conversion des protestants. Je me procurai à grands frais tout ce que les libraires de Québec avaient de livres. de controverse, et je me mis à étudier les Écritures saintes avec une ardeur incroyable. La conversion d’un protestant au catholicisme me paraissait une œuvre mille fois plus grande et plus glorieuse que la conquête d’un royaume.

Mon office de chapelain à l'Hôpital de Marine, comme mes rapports journaliers avec les habitants de Québec, me ‘donnaient de nombreuses occasions de me rencontrer avec les protestants; et je n'en laissais jamais échapper une sans chercher à ieur montrer ce que je croyais être les erreurs de leur

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religion. Mais, à mon grand chagrin, je m'’aperçus qu'à de rares exceptions près, ils évitaient de parler de ce sujet,

C'est alors que j'entendis dire que M. l'abbé Parent, supérieur du Séminaire de Québec, avait persuadé à plusieurs centaines de protestants de se faire catholiques. Je me rendis aussitôt chez lui et le priai respectueusement de me dire ce qui en était. Pour toute réponse, il alla me chercher la longue liste des convertis, et me la présenta en souriant avec fierté. Comment exprimer ma surprise et mon admiration lorsque j'eus compté deux cent cinquante noms, parmi lesquels figuraient ceux de plusieurs des plus respectables familles anglaises et écossaises de Qué bec? M. Parent me parut alors le prêtre le plus béni du Canada. Dans les cercles élevés de la société on ue le nommait jamais autrement que « M. le Supérieur du Séminaire de Québec », mais le commun du peuple ne le connaissait que sous le nom de « Père Cocassier », à cause de son goût pour les combats ‘de coqs. Cette passion bien connue ne lui avait rien fait perdre de l'estime publique, vu que dans ce temps-là, c'était la récréation favorite de la plupart des prêtres du Canada. Je suis cependant heureux de pouvoir dire que, depuis les terribles années où le choléra-morbus a ravagé le pays, cet amusement cruel et dégradant a complètement disparu parmi les prêtres canadiens : aujourd’hui, c’est avec les cartes qu’ils passent leurs longues heures de loisir.

Après que j’eus lu et admiré la longue liste des conversions de M. Parent, je lui dis :

— Comment pouvez-vous engager les protestants à causer religion avec vous? J'ai essayé mille fois de le faire, mais, à part quelques rares exceptions, cela a été sans succès. Il faut que vous ayez quel-

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que secret pour réussir si bien. Ayez donc la bonté de me le confier afin que je puisse, mai aussi, arra. cher à l'enfer quelques-unes de ces âmes précieuses,

— Il est vrai, répondit M. Parent, que c’est au moyen d’un secret que je parviens à dompter ces fiers Bretons, et à apprivoiser l'esprit hautain de ces hérétiques. Je ne l'ai que rarement révélé, cependant, je connais assez votre zèle pour la conversion des protestants, et j'ai assez de confiance dans votre discrétion, pour que je vous accorde volontiers la faveur que vous me demandez, si vous me promettez de n’en jamais causer à personne pendant ma vie,

Je le lui promis, et il continua :

— Presque tous les protestants de Québec ont des Irlandaises catholiques-romaines pour servantes; et jusqu’à ces dernières années, c’est à moi qu’elles venaient se confesser, car j'étais à peu près le seul prêtre canadien qui parlât aussi bien l'anglais que le français. Je ne manquais jamais de leur demander des nouvelles de la piété de leurs maîtres, et par leurs réponses, j'en savais aussi long sur tous ces hérétiques que si j'eusse vécu dans leurs maisons, C'est alors que j'ai appris que beaucoup d’entr’eux n'ont pas plus de religion que nos chiens. Beaucoup ne vont à l’église, le dimanche, que pour rire de leurs ministres, dont ils passent la semaine à critiquer les sermons. Ils ont souvent une meilleure opinion de nos maisons d'éducation que des leurs propres, et préfèrent nos couvents et nos collèges à leurs meilleures écoles. Je savais, d’ailleurs, depuis longtemps que bon nombre de riches protestants aiment mieux confier l'éducation de leurs filles à nos bonnes religieuses qu’à leurs propres institutrices, Éclairé par toutes ces révélations, je préparais mes

qui connait son terrain et qui est sûrde la victoire. le succès que j'ai eu vous montre que mes plans étaient bons.

La première chose que je faisais était d’aller trouver un protestant que je connaissais sans attache à sa religion. Je lui portais quelques louis en lui disant qu'ils lui appartenaient. Il regardait d’abord cet ar. gent avec surprise; puis, me toisant de la tête aux pieds, il m’examinait comme si je fusse tombé des nues. Alors la conversation suivante s’engageait presque infailliblement :

— Êtes-vous bien certain que cet argent m'appartienne ?

— Oui, monsieur, lui répondais-je, cet argent vous appartient.

— Mais, seriez-vous assez bon pour me dire comment vous savez cela? C’est la première fois que j'ai l'honneur de vous parler, et nous avons été étrangers l’un à l’autre jusqu’à ce moment.

— La seule chose que je puisse vous dire, monsieur, c’est que la personne qui m'a remis cet argent m'a assuré qu'il vous appartenait; et elle m’a donné votre nom et votre adresse si correctement, qu’il ne peut y avoir d'erreur dans ce que je vous dis.

— Ne m'est-il pas permis de savoir le nom de la personne qui vous à chargé de me remettre cette somme ?

— Non, monsieur, car le secret de la confession est inviolable. Nous ne pouvons, en aucune manière, nous servir de ce que nous savons par la confession, sauf lorsque le pénitent lui-même nous y autorise.

— Que cette confession auriculaire est une admirable institution! s’écriait mon interlocuteur.

— Oui, monsieur, lui répliquais-je, cela est vrai,

car c’est Jésus-Christ lui-même qui l’a établie. Mai:

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ayez la bonté de m'excuser, je ne puis avoir l'honneur de causer plus longtemps avec vous aujourd'hui: les devoirs de mon ministère m'appellent ailleurs.

— Je suis affligé de ce que nous ne puissions causer plus longtemps ensemble, me disait-il alors. Ne me feriez-vous pas l'honneur de revenir me voir? Je serais heureux de vous présenter à ma femme, et elle se trouverait très honorée de faire votre connaissance !

— J'accepte avec plaisir votre invitation, répondaisje. Je serai trop heureux de lier connaissance avec un citoyen de Québec dont les hautes qualités d’esprit et de cœur sont l'honneur de notre cité; et ce sera un grand plaisir pour moi de présenter mes respectueux hommages à Madame.

Deux ou trois jours plus lard, j'étais certain de recevoir à mon confessionnal mes pieuses pénitentes : elles venaient avec joie me dire que depuis ma visite, M. et Mme A. ne pouvaient se lasser de parler de moi; qu'ils m'exallaient au-dessus de tous leurs ministres; qu'avec leurs amis, ils déclaraient que la confession auriculare était une chose admirable, que les réformateurs n'auraient jamais dû abolir.

À présent, mon jeune et bien cher ami, vous voyez comment le sacrifice de ces quelques louis, avec la bénédiction de Dieu, détruisait de fond en comble tous les préjugés que ces hérétiques conservent contre là confession en particulier, et contre notre sainte religion en général. Ce peu d'argent m'ouvrait toutes les portes et préparait les esprits et les cœurs à re-

) cevoir, comme dans une bonne terre, la semence que

j'allais y déposer.

Je remerciai l'abbé des intéressants détails qu'il avait bien voulu me donner. Je lui dis combien je trouvais ses siratagèmes habiles et puissants; mais

je ne pus m'empêcher d'ajouter : Ne craignez-vous pas que tout cela ne soit de lle déception et de la fourberie ? Homment pouvons-nous ne pas être coupables de mensonge devant Dieu, lorsque nous faisons accroire

à ces protestants que cet argent est le fruit de resti. À

tutions faites au moyen de la confession, quand il vient de notre poche ?

— Je n'ai pas la moindre inquiétude à ce sujet reprit vivement le vieux prêtre, Car, si vous ave fait attention à ce que je vous ai dit, vous aurez re.

marqué que je n’ai pas une seule fois affirmé positi- À

vement que cet argent venait de la confession auriculaire. Les protestants l'ont ainsi compris, il est vrai; mais c’est leur faute : ils n’ont pas donné toute l'aitention nécessaire à mes paroles. Il est vrai que j'ai omis plusieurs détails qui auraient amené des conclusions bien différentes si je les eusse donnés, Mais le bienheureux Liguori, à la tête de nos théologiens les plus approuvés, nous dit que nous pouvons nous servir de ces «restrictions mentales», mentis reserr'ationes, lorsque c’est pour le bien des âmes ci la plus grande gloire de Dieu.

— Oui, lui répondis-je, je sais que c’est la doctrine de Liguori. Mais, quoique je fasse tout mon pos sible pour l’accepter, je vous avoue que j'ai peine à réconcilier cet art de mentir avec la sublime simpli cité que Jésus-Christ commande à ses disciples, lors qu’il leur dit: « Que votre parole soit ou, cu. : non!» Vous le dirai-je? il y a comme la voix d'une secrète protestation qui se fait entendre au fond de mon âme troublée.

Avec une mauvaise humeur qu'il ne sut pas ca- €, *, ‘{, Parent répondit à l'instant:

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saient, il n’y a que quelques jours. Ces deux vénérables prêtres vous estiment sincèrement, mais ils ne cachent pas qu'ils aperçoivent à votre horizon un nuage qui les inquiète. Vous passez trop de temps à lire la Bible, et pas assez à étudier les saintes doctrines et les traditions de l'Église, Vous êtes trop porté à ne suivre que votre raison individuelle et failible dans l'interprétation de la Parole de Dieu. N'est-ce pas l’écueil sur lequel Luther, Calvin et tant d'autres hérétiques ont fait naufrage? Suivez mon avis: ne cherchez pas à être plus sage que notre sainte Église ; obéissez avec docilité à sa voix lorsqu'elle vous parle par ses théologiens : c'est votre seule planche de salut,

Je sentis que je m'étais encore une fois compromis, et que le seul moyen de n'être pas dénoncé à l’évéque comme hérétique et protestant, était de me rétracter sur le champ. Et je le fis de mon mieux. L'abbé Parent reçut mes excuses d'assez bonne grâce, mais il me fut aisé de voir qu'il regrettait amèrement de m'avoir confié son secret, Je sortis de cette chambre l’âme profondément humiliée et le cœur désolé à la vue de mon imprudence.

Mais quoiqu'il me fût impossible d'approuver le modus operandi de l'abbé Parent, je ne pouvais m'empêcher d'admirer le succès avec lequel il travaillait à la conversion des protestants; et je pris la résolution de me vouer plus que jamais à cette œuvre, Cependant, je ne puis aujourd’hui que déplorer le résultat de mon travail, puisque je n’ai pas persuadé à moins de quatre-vingt-(reize protestants de se faire catholiques-romains.

Il m'est impossible d'entrer dans le détail de ces conversions ou plutôt perversions. Je dirai cependant que je ne fus pas longtemps sans être convaincu que

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‘a seule chance de réussite était parmi les épiscopaux. Je vis bientôt que Luther, Calvin et Knox avaient creusé un abime infranchissable entre les presbytériens, les méthodistes, les baptistes et mon Église. Mais j'aperçus, du premier coup d'œil, que l'espace parcouru par l'Église d'Angleterre après sa sortie de Rome, était bien moins grand que le commun du peuple ne le pense.

C'est un fait que l'épiscopalisme n’est qu’une demi-réforme. Je dirai plus : ce n’est sou: bien des rapports qu’une fausse réforme.

Il y a assurément dans l'Église épiscopale un grand nombre de chrétiens admirables' par la piété, la foi sincère et les bonnes œuvres. Mais c’est un phénomène inexplicable que de pareils hommes restent là, s'ils sont tant soit peu logiques.

Beaucoup de personnes sont surprises de ce qu’un si grand nombre d'hommes éminents par toutes les qualités de l'esprit et du cœur, en Angleterre et en Amérique, sortent de l'Église épiscopale pour entrer dans l’Église romaine : ce qui me surprend, c'est qu'il y ait si peu d'épiscopaux qui tombent dans l'abime du romanisme, lorsqu'ils se tiennent depuis si longtemps au bord du précipice.

Entassez un million d'hommes sur les rochers qui bordent et qui surplombent les chutes du Niagara, ou bien forcez ces hommes à passer continuellement d'une rive à l’autre dans de fréles embarcations, et vous verrez S'il n’y en aura pas constamment qui seront entrainés dans le gouffre.

Il y a trois siècles, le peuple anglais, dans un Sublime effort, s’élança hors de l'Église catholique. Mais, au lieu de marcher vers les hautes régions où la sublime simplicité et la pure vérité évangélique ont planté leurs bannières chéries, ce noble peuple

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a eu le malheur de ne faire que quelques pas : il s'arrêta si près des marais empestés de la moderne Sodome, que l'air qu'il respire engendre constamment dans son sein la contagion et la mort. Je ne citerai qu'un fait. Dans le livre de prières de l'Église épiscopale, on lit les instructions suivantes données aux ministres qui visitent les malades :

« Le malade sera exhorté à faire une confession détaillée de ses péchés, s’il sent sa conscience troublée par quelque faute. Après cette confession, le

P , prêtre lui donnera l’absolution, s’il la demande avec humilité, de cette manière :

« Que notre Seigneur Jésus-Christ, qui à laissé à son Église le pouvoir de pardonner les péchés à tous ceux qui croient et se repentent, te pardonne tous tes péchés, dans sa grande miséricorde. Et, par la puissance qu’il m'a donnée, je te pardonne tous tes péchés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ».

Losque l’Église d'Angleterre sortit de Rome, elle fit comme Rachel quittant la maison de son père : elle emporta en cachette les idoles qu’elle avait adorées jusque-là. Mais les voilà qui se découvrent partout : dans les confessionnaux qui reparaissent, dans les puériles cérémonies, les images, les crucifix qui amusent le peuple et remplissent les temples. Veuille le Dieu Tout-Puissant regarder dans sa miséricorde cette grande Église qui compte parmi ses enfants tant de nobles intelligences, d’âmes élevées et de cœurs chrétiens, pour lui aider à arracher de son sein l’ivraie que l’ennemi y a semée.

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