II AVANT-PROPOS
théâtre. L'auteur n'a rien inventé; il n'a fait, comme toujours, que raconter ce qu'il a vu.
On lui a reproché, à propos du premier volume, de l'avoir écrit avec un parti pris contre les Turcs. C'est tout le contraire. Il était, à son départ d'Europe, fort prévenu en leur faveur. Ce n'est pas sa faute si, en les voyant de près dans les trois parties du monde où s'étend leur empire, son opinion s'est modifiée, et si une longue fréquentation l'a conduit h cette conclusion, qu'il n'y a plus en eux la vitalité nécessaire h l'existence d'un peuple indépendant et, à plus forte raison , d'un peuple conquérant. Sans être parfaites, il s'en faut, les populations auxquelles ils s'imposent , chrétiens, Grecs, Arabes, leur sont toutes supérieures à des titres divers , et l'abus de la force peut seul maintenir une domination que rien aujourd'hui ne justifie et qui n'a plus sa raison d'être.
L'auteur ayant exposé dans le précédent volume les motifs de son jugement, il serait superflu de les répéter ici. Il ne peut qu'y renvoyer le lecteur. Son seul but, en écrivant ces lignes, est de protester contre l'accusation de partialité , d'hostilité systématique portée contre lui, et de témoigner une fois de plus de sa sympathie pour les nationalités sacrifiées.
Paris, 10 mai 1857.
Le sambouk frété par nous pour nous conduire de Djeddah à Souakin, sur la côte d'Afrique , leva l'ancre le 1 2 mars 1 854, à huit heures du matin, au lieu de quatre, comme la chose avait été convenue; la ponctualité n'étant pas la vertu des Arabes, un retard de quatre heures peut passer de leur part pour de l'exactitude. Le vent était favorable, mais violent, la mer menaçante, si menaçante même que le pacha, craignant, comme tous les Turcs de sa condition, jusqu'à l'apparence d'un danger, m'avait engagé avec insistance à différer mon départ; comme je ne partageais pas ses craintes et ne m'étais point
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rendu à son conseil, il avait déploré mon obstination et m'avait taxé de témérité. J'eus à la fois à me féliciter et à me repentir d'avoir persévéré dans ma résolution, car si d'un côté la traversée fut rapide , je souffris cruellement pendant les trente mortelles heurçs qu'elle dura.
Souakin, placé sous le 19° degré de latitude nord, est à une soixantaine de lieues de Djeddah, situé entre le 21° et le 22°. Toute la mer Rouge les sépare. Il ne s'agissait donc plus de longer la côte comme je l'avais fait précédemment de Suez à Djeddah , toujours à portée des mouillages, afin de s'y remiser à la première rafale ; il fallait se lancer résolument dans la haute mer, ce que les marins arabes ne font jamais sans appréhension : leurs bâtiments, mal gréés et non pontés, sont peu propres, il est vrai, à affronter la grande mer £t à inspirer de la confiance aux patients qui les montent, à ceux surtout arrivés d'Europe sur les vastes et solides paquebots de la Méditerranée.
Les hommes de l'équipage , le Reïs à leur tête, coiffé d'un gros turban de mousseline blanche , et que j'entendis appeler le Mahmouda, étaient tous Africains et d'un beau noir de palissandre, grands, forts, bien découplés , et ne portaient sur le visage aucun des traits qui caractérisent les races inférieures de la Nigritic : leur nez était droit, leurs lèvres minces, leur angle facial plus ouvert que celui de beaucoup
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de blancs. Tous étaient mahométans et stricte observateurs des pratiques de leur culte : à défaut du mueszin , le soleil leur indiquait les heures de la prière, et ils accomplissaient ce devoir avec une ponctualité tout à fait édifiante. Je n'en saurais dire autre chose, n'ayant eu ni pu avoir arec eux, comme on le verra bientôt, aucune relation. Toutes les manœuvres s'exécutaient en cadence , comme cela se pratique partout en Orient ; elles furent d'ailleurs fort peu compliquées, attendu que le vent, ainsi que je l'ai dit plus haut, était si favorable que, les voilos une fois déployées, on n'eut qu'à s'en remettre à lui de la conduite du navire.
U vola toute la journée dans la direction du sudouest avec une rapidité toujours croissante. La lame, dé plus en plus haute et par moments furieuse, imprimait à cette frêle machine des mouvements saccadés où le roulis se combinait avec le tangage, ou point que les matelots eux-mêmes, malgré leur pied marin, ne pouvaient se tenir nulle part debout. Couchés au fond du sambouk pêle-mêle avec leurs rames inutiles, ils fumaient ou dormaient, sauf uti seul, celui qui gouvernait la barque, j'ignore avec quelle aide, car il ne consultait jamais le grossier compas enfermé devant lui dans une boite. Pendant €6 temps trois vagues sur quatre passaient sur nous, et le vent sifflait dans les cordages.
Confiné dans la cabine ménagée à l'arrière, le
seul point du bord qui fût habitable, et encore quelle habitation! étendu piteusement sur un matelas qui, avec celui de mon compagnon de voyage, en composait tout le mobilier et en remplissait tout l'espace, j'eus beau conserver dès le départ la position horizontale, précaution qui jusqu'alors m'avait toujours préservé du mal de mer, je fus atteint cette fois par ce mal affreux, la plus insurmontable, la plus humiliante, la plus abrutissante des infirmités humaines, celle de toutes qui ôte le plus complètement à l'homme l'usage de ses facultés physiques et morales. Je passai la journée tout entière dans ces angoisses. Mon compagnon n'était pas dans un meilleur état que moi.
Cette journée fut horrible , et la nuit plus horrible encore ; c'eût été folie que de songer seulement à fermer l'œil. Loin de s'apaiser, l'impétuosité du vent avait pris par degrés les proportions d'une véritable tempête, et, ballotté en tous sens au milieu des ténèbres, le malheureux sambouk faisait, sur les flots bouleversés, des bonds prodigieux. Sa proue et sa poupe tour à tour en l'air, aux trois quarts incliné tantôt à droite, tantôt à gauche, il semblait à tout moment prêt à chavirer, et chaque coup de mer faisait craquer sa membrure, comme s'il allait s'ouvrir, s'abîmer et nous abîmer avec lui au fond des gouffres béants. La lame avait tout envahi et se précipitait dans la cabine par les
deux sabords pratiqués aux parois latérales, en sorte que nous étions littéralement couchés, mon compagnon et moi, dans une mare d'eau salée.
Je vous donne à deviner sur quel. dada mon esprit chevaucha toute la nuit. Par une association d'idées assez naturelle en pareil lieu, mais quelque peu étrange dans un tel moment , il me revint tout à coup en tête un hémistiche d'Homère qui dormait au fond de ma mémoire depuis plus de trente ans : 7toXucpXoLo6oio 6aXa<y<j7j<; , la mer aux grands mugissements. Dès que ce souvenir se fut réveillé , il s'empara de moi tout entier et me tyrannisa au point que je répétais mentalement ces deux mots des huit à dix fois de suite, les articulant même quelquefois à voix basse, comme on marmotte des oraisons. Jamais homme , il est vrai , ne fut mieux en situation pour admirer et pour sentir cet hémistiche retentissant.
Le lendemain fut un peu moins rude. Quoique toujours violent, le vent fléchit sur le matin, et la mer, moins courroucée , parut vouloir s'apaiser. J'aurais enfin respiré, si une nouvelle souffrance, la faim , n'était venue s'ajouter à toutes les autres. Nos provisions de première nécessité avaient été inondées et mises hors d'usage par l'eau de mer. Les autres avaient été chargées avec si peu de soin, qu'elles étaient ensevelies au fond de la barque sous une montagne de caisses et de ballots qu'il était impossible de déplacer dans une pareille conjoncture.
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Nos gens, d'ailleurs, étaient tous malades et hors d'état de nous rendre aucun service. Force était donc de jeûner, et nous jeûnâmes. Le premier jour nous n'avions rien pris , absolument rien ; le second jour, il fallut se contenter d'une pastèque sauvée du désastre, mets peu substantiel dans la circonstance, et d'un flacon de rhum tenu par nous en réserve pour les grandes occasions. Le ciel enfin mit un terme à tant de tortures, et, après une agonie de trente heures , on jeta l'ancre à deux heures après midi dans la port de Souakin, au pied même de la maison du gouverneur. Nous avions donc, par une juste compensation de nos misères , fait en un tour et quart de soleil une traversée qui exige quelquefois huit, dix et jusqu'à quinze jours.
Les Sawa de Djeddah m'avaient donné une lettre pour le représentant de leur maison à Souakin , un Grec comme eux , nommé Philippe ; je la lui envoyai sur-le-champ , afin qu'il fit honneur à la recommandation de ses associés en me venant ou faisant chercher à bord. Tout en l'attendant, j'assistais ^ la toilette de nos matelots, qui la faisaient en plein vent avant de descendre à terre. Ils se plongeaient dans la mer, y nageaient quelque temps comme des poissons* puis, remontés à bord, ils s'enveloppaient d'une pkYe de calicot nommée totm dans la région du Sud, et qui constitue Tunique vêtement des inrfi$taes* Ils en tiraient «Tailleurs un fort bon parti.
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et se drapaient dans ses plis avec un art qui n'était pas sans grâce. La blancheur de l'étoffe faisait paraître leur peau noire plus noire encore. Le signor Philippe me vint chercher en personne , et nous ne fîmes pour ainsi dire qu'une enjambée du sambouk à la maison du gouverneur Nourreddin-Pacha , pour lequel j'avais des lettres.
Je le trouvai dans un grand vestibule au rez-dechaussée, meublé d'une ottomane des moins confortables , de quelques chaises grossières, et qui n'avait pas mal l'air d'une grange ; mais il y régnait une fraîcheur qui sans doute le faisait préférer aux autres parties de la maison. Le pacha s'y tenait d'ordinaire, y faisait sa correspondance, y recevait tout le monde indistinctement, et avec tant de facilité, qu'il n'y avait pas même une garde à la porte. Beaucoup de domestiques , de jeunes et jolis esclaves noirs et blancs, en veste rouge, allaient et venaient avec curiosité. Après la pipe et le café, la conversation s'engagea, mais sur des sujets insignifiants, et dont aucun ne mérite une mention quelconque.
Nourreddin était un petit homme gros et trapu , plus vif et plus agile que son épaisse encolure et ses jambes courtes ne semblaient devoir le lui permettre. H passait pour honnête , quoique sorti des bureaux de la Sublime-Porte, et pour ne point, comme ses confrères, dévorer sa province; l'exception est assez rare en pays turc pour être signalée. Il avait
— chose non moins rare — quelques idées d'administration, expédiait promptement les affaires, et avait institué, pour l'assister dans ses fonctions, une sorte de conseil municipal , Medjlis, composé d'un chérif établi à Souakin, du cadi de la ville et de quelques notables. J'eus l'honneur de voir siéger ces messieurs : coiffés de turbans blancs, vêtus de robes rouges ou bleu de ciel , ils discutaient avec solennité les questions les plus futiles.
Contrairement à l'usage des Turcs qui n'ont guère aujourd'hui qu'une femme, Nourreddin en avait deux ; mais ces dames vivaient en si mauvaise intelligence, que pour avoir la paix il avait dû les séparer : l'une habitait avec lui ; l'autre occupait une maison louée pour elle dans l'intérieur de la ville, et l'époux conciliant se partageait également entre ses deux ménages. Ceci me rappelle la confession d'un pacha de Constantinople : « J'ai eu plusieurs épouses et beaucoup d'esclaves, disait-il à un de mes amis, et ma maison était un enfer : j'ai vendu les unes et répudié les autres ; depuis ce temps-là seulement j'ai connu le repos , et vivant seul , je suis le plus heureux des fils du Prophète. »
Nourreddin nous retint chez lui avec une si gracieuse hospitalité , qu'il fallut bien accepter. Une chambre ayant vue sur la mer fut disposée pour nous et couverte, en notre honneur, de cinq ou six tapis de Smyrne étendus les uns sur les autres. Ces pré-
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paratifs terminés, on nous y servit, et c'était l'important, un excellent dîner composé de plats turcs, et qu'une diète de quarante-huit heures me fit paraître encore meilleur. Une bonne nuit passée sur cette épaisse couche de tapis superposés acheva de dissiper les fatigues de la traversée.
Le pachalik de Souakin touche aux possessions égyptiennes du Soudan par des frontières mal déterminées, et le gouvernement égyptien accuse à tort ou à raison les gouverneurs turcs d'exciter contre lui les Bédouins limitrophes qui dépendent de son autorité. Ce pachalik relève directement de la Porte ; mais quoique envoyé de Gonstantinople, le pacha dépend en partie de celui du Hedjaz, avec lequel il correspond aussi régulièrement que les vents le permettent. Souakin est l'unique ville , et quelle ville ! de ce maigre pachalik, presque entièrement peuplé par les Bicharis, grande famille arabe répandue du
Nil à la mer Rouge, et qui, divisée en plusieurs tribus ayant chacune son nom et son cheik particuliers, vit dans ces déserts du produit des troupeaux. Ceux de ces Bédouins, et c'est le petit çombre , qui se sont fixés le long des côtes ou y séjournent momentanément, rançonnent parle droit de la force les barques qui s'en approchent à portée du mousquet, et leur vendent fort cher le droit de faire de l'eau sur leurs terres. On comprend que l'autorité turque est à peu près nominale sur ces enfants du
désert, que leur vie errante rend insaisissables au fond de leurs solitudes, et que leur pauvreté d'ailleurs met à l'abri des exactions. Aussi ne payent-ils à la Porte que selon leur bon plaisir le tribut qu'ils sont censés lui devoir; c'est-à-dire qu'ils ne le payent pas du tout. En revanche, ils en exigent un des caravanes trop faibles pour le refuser, et se font payer par elles plus exactement qu'ils ne payent eux-mêmes le Sultan. Une grande montagne bleue se dresse au seuil de leur territoire, comme pour en signaler au loin les dangers.
Quant à Souakin, c'est un mélange d'indigènes, d'Arabes, de Turcs, d'Indiens même, tous bons musulmans et parlant tous la langue du Prophète. La population est incertaine, cinq ou dix mille habitants; on va jusqu'à quinze, même plus: mais qui le sait ? Loin d'être en mesure d'en préciser le chiffre, le gouvernement turc lui-même ne peut avoir à cet égard que des données approximatives. Il n'y a point d'état civil en Orient : les harems étant impénétrables, les naissances ne sont ni déclarées ni même connues ; il est donc impossible de procéder à un recensement tant soit peu exact. On fait à la ville de Souakin l'honneur un peu gratuitement , à ce que je crois, de la regarder comme l'héritière de r*Op|A0<; tuîv ôeSv camfywv, Port des dieux sauveurs, de Ptolémée Philadelphe. Quoi qu'il en soit , elle faisait partie de l'ancienne Nubie. Elle est bâtie en
grande partie dans une tle et séparée par un bras de mer de ce qu'on pourrait appeler son faubourg. A l'exception de quelques maisons en pierre récemment construites, et de ce nombre est celle du gouverneur, ornée , pour le dire en passant , de jalousies vertes un peu bien champêtres , toutes les autres ne sont que des huttes en nattes défendues par des enclos bordés d'épines et qui ressemblent plus à des cages qu'à des habitations humaines. Hommes et bêtes , y compris les volatiles , vivent pêle-tnêle dans ces réduits sans nom , et ce sont, je le déclare, à en juger par quelques échappées saisies au passage, d'étranges intérieurs. Une grossière mosquée, surmontée d'un minaret encore plus grossier, s'élève au milieu d'une place raboteuse, poudreuse, et donne une pauvre idée de l'architecture sacrée des musulmans modernes.
L'idée fixe de Nourreddin-Pacha était d'attirer toute la ville dans l'île , et il y a fait Mtir dans ce but un vaste bazar en pierre alors peu fréquenté et encore plus mal approvisionné. Il ne règne un peu d'activité que sur le port, sous l'œil même du Divan qui le ferme d'un côté, tandis que la Douane le ferme de l'autre. Voilà, certes, un port bien gardé. Les principaux, ou, pour mieux dire, les seuls articles de commerce, sont la gomme et les esclaves , transportés jusque-là du fond du Soudan par les caravanes; à quoi il faut ajouter une immense
quantité de beurre fabriqué par les pasteurs nomades des environs, et qui va se consommer à Djeddah ; tout un quartier de cette ville est exclusivement consacré à cette marchandise, dont les musulmans se montrent très-friands, et n'est habile que par ceux qui la vendent. Tous les hommes occupés aux travaux du port sont noirs, sans aucun des ca- ; ractères qui distinguent les nègres des régions plus méridionales du continent africain, si ce n'est pourtant la chevelure, qui est crépue chez la plupart, et d'une épaisseur extraordinaire; ils en paraissent très-fiers, et la séparent au milieu de la tête en deux touffes énormes soigneusement enduites de graisse de chameau. Grands, forts, taillés en athlètes, souples et vigoureux, ils sont absolument nus , sauf la toba, cette pièce de toile qu'ils roulent autour des reins en manière de pagne, pour ne gêner la liberté ni de leurs bras ni de leurs jambes. Je ne me rappelle pas avoir aperçu dans toute la ville une seule femme.
J'ai négligé de dire que, le soir même de notre arrivée, le pacha avait fait tirer le canon pour célébrer je ne sais quelle nouvelle vraie ou fausse venue du théâtre de la guerre ; or, la population ignorant la nouvelle, mais voyant des étrangers logés chez le pacha, s'était imaginé que les coups de canon étaient en notre honneur; ce qui nous avait valu de la part de tout le monde une considération marquée. Les
passants se rangeaient devant moi et me saluaient avec déférence. Un surtout que j'avais rencontré plusieurs fois se distinguait de tous les autres par l'empressement de ses civilités et la profondeur de ses saluts. C'était un homme assez bien vêtu, d'une physionomie assez bonasse, et qui pour canne portait à la main un léger roseau. Il avait de tous points l'air d'un bon bourgeois, et je ne fus pas médiocrement étonné en apprenant que te particulier si poli avait rempli à Tunis les fonctions de bourreau.
La plus belle maison de la ville, sans en excepter celle du gouverneur, venait d'être bâtie par le premier écrivain de la douane , lequel avait fait assez bien ses affaires au détriment, j'en ai peur, du trésor public, pour se donner ce luxe monumental. Il en était si fier, que, s'il avait su le latin , il se fût volontiers écrié comme Horace : Exegi monument uml Il me fit prier par le signor Philippe de l'aller visiter, et me reçut avec de grandes cérémonies dans une salle immense , haute de trente pieds, mais assez pauvrement meublée ; les fenêtres donnaient sur la mer, et, à défaut de vitres, étaient défendues par des grilles en bois artistement découpées. Le demi-jour et la fraîcheur de ce salon gigantesque en faisaient, je dois le dire, une retraite fort agréable.
Après les salamalecs d'usage, je mis sur le tapis le sujet qui seul alors m'intéressât. Il s'agissait pour
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moi d'atteindre le Nil, afin de regagner le Caire par cette voie ; mais le fleuve est séparé de la mer Rouge par un désert de deux cents lieues , un peu plus, un peu moins , et j'avais besoin , pour fixer mon itinéraire, de renseignements que les gens du pays seuls pouvaient me donner. On appela au conseil l'émir Othman, le chef suprême de tous les chameliers de la contrée, lesquels ne reconnaissent d'autre autorité que la sienne. Toute personne , quelle qu'elle soit, et le pacha lui-même, qui veut se procurer des chameaux, doit s'adresser & lui pour en obtenir. Je connaissais l'émir pour l'avoir vu chez Nourreddin, où il m'avait rendu visite. Son âge avancé lui étant l'activité nécessaire 4 l'exercice de ses fonctions, son fils Grilany le suppléait, en attendant de lui succéder. Ce dernier vint donc» au nom de son père , pour traiter avec nous l'affaire des chameaux. C'était un jeune homme fort doux en apparence, quoiqu'il portât en bandoulière un long sabre qui lui battait les jambes , et n'avait, je le gage, jamais battu autre chose.
Il existe deux routes de Souakin au Nil. La plus courte et la plus directe aboutit à Berber ; mais elle est pénible , montagneuse , et passe à travers des tribus suspectes, toujours prêtes à détrousser les voyageurs : c'est du moins ce qu'affirmait Grilany ; aussi se refusa- 1- il formellement à nous laisser prendre cette route. Il se peut que les motifs allé-
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gués par lui fussent les véritables ; mais il est plus probable qu'il en avait de secrets, dont il ne jugeait pas à propos de nous faire confidence. Toutes les actions des Arabes, même les plus indifférentes, cachent toujours quelque mystère quand elles ne cachent pas des ambages, ce qui n'arrive que trop souvent dans leurs relations avec les Européens.
Restait la route par Khartoum, plus longue de moitié 1 , mais plus sûre, au dire de Grilany, laquelle traverse le désert de Taka, le pays de Gadarif, et qui exige vingt-cinq à trente jours, pour peu qu'on fasse diligence. Comme je n'étais point pressé, que d'ailleurs je n'étais pas fâché de m'enfoncer dans le Soudan et de visiter la ville de Khartoum , je me rendis sans discussion à l'avis de Grilany , qui nous promit pour le lendemain tous les chameaux et les dromadaires dont nous avions besoin jusqu'à Kassala, ville égyptienne située au cœur du désert, à quinze jours environ de Souakin.
Linant-Bey m'avait donné, à mon départ du Caire, des lettres pour trois cheiks bichari de sa connaissance, pour le cas où la suite de mon voyage me conduirait dans leur tribu. L'un d'eux était Mahumed, cheik des Amad-Gourab, établis autour du mont Elba; les deux autres, Souek et Nasr Abou-Goublé, celui-ci cheik des Amerab, l'autre des Mansour Mélicab , deux tribus campées aux environs de la même montagne, la
première à Nassri, la seconde vers l'ouadi Allague. Or, le mont Elba, situé à une journée environ dans l'intérieur , se trouve sous la même latitude que Djeddah , c'est-à-dire à une cinquantaine de lieue6 au nord de Souakin, et comme il nous fallait prendre la direction du sud pour nous rendre à Khartoum, les lettres que je devais à l'obligeance de Linant-Bey me devenaient inutiles , au moins pour le moment. L'affaire des chameaux une fois conclue, et fixés désormais sur notre itinéraire , nous quittâmes la maison du pacha, non sans avoir payé dix fois en bakschiche aux serviteurs l'hospitalité du maître, et nous passâmes sur la terre ferme, afin d'y être tout portés le lendemain à l'heure du départ. Le bras de mer qui sépare l'île du continent n'est qu'un étroit canal ayant l'apparence d'un fleuve ; on le traverse en quelques minutes sur des pirogues longues, effilées, pointues aux deux bouts, et gouvernées par un seul aviron terminé en forme de disque à celle de ses extrémités qui plonge dans l'eau. Les bateliers indigènes manient cette rame avec beaucoup de dextérité. Des chevaux du pacha, dont les écuries sont à cent pas du rivage, nous attendaient tout sellés au lieu du débarquement. J'en montai un fort beau, richement enharnaché, et m'acheminai au pas, pour ne rien perdre sur mon passage, vers la dcftneure de l'émir Othman, qui nous avait offert l'hospitalité pour la nuit.
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Étroitement serré entre les flots de la mer et par les sables du désert, ce quartier ou plutôt ce faubourg de la ville est entièrement formé d'enclosgarnis d'épines, et toutes les habitations sont en nattes. Des sentiers poudreux serpentent entre les clos , et sont censés représenter des rues. Tout cela sent furieusement son Tombouctou. Une espèce de place sablonneuse, sur laquelle se tient le souk ou marché, s'ouvre au milieu du faubourg et sert de rendez-vous à une population tout aussi noire et aussi peu vêtue que celle de l'île. Autant le bazar de la ville est désert, autant le marché du faubourg est populeux. On y vend quelques denrées de première nécessité, du pain, du beurre, du maïs, des dattes , de la mélokie et du réglé, deux légumes indigènes dont le dernier est une espèce de pourpier, et dont l'autre est fade comme nos épinards.
On y trouve aussi des outres à mettre l'eau, ghirbé, renommées pour leur bonne qualité et la solidité des coutures, ainsi que des nattes, des cordes, des paniers de diverses formes, le tout fait en feuilles de palmier. Les marchands m'intéressaient plus que la marchandise, car je voyais en eux plusieurs types distincts , depuis l'Arabe , fils des conquérants du pays, jusqu'au noir aborigène qui a conservé presque intacts les caractères primitifs de sa race. Conquérants et conquis font d'ailleurs fort bon ménage, et leur union est resserrée, cimentée
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par la haine commune qu'ils portent aux Turcs, ces conquérants d'une époque plus récente, qui ne signalent ici , comme partout, leur domination que par leurs violences et leurs rapines*
Le titre d'émir, c'est-à-dire prince, donné au vieil Othman, doit faire supposer que j'allais trouver dans sa maison, que dis-je ? dans son palais, le luxe oriental des Mille et une Nuits* Or, ce palais, situé à la lisière du désert, n'était qu'une cabane couverte de chaume, dont l'intérieur répondait parfaitement à l'extérieur; on entrait de plain-pied dans une pièce aux murailles brutes, ayant la terre nue pour tapis, pour meubles quelques bahuts rustiques, et qui ne recevait que par la porte l'air et la lumière. A côté de cette pièce s'en trouvait une autre absolument nue et qui avait dû servir de harem aux femmes,- lesquelles , avant notre arrivée , avaient déserté avec armes et bagages. Quelque chose qui ressemblait à une cuisine complétait cette résidence princière, et derrière était une étable découverte destinée aux troupeaux. Un auvent de nattes, placé devant la porte, formait un vestibule ombragé où Ton recevait les visites, et pourvu à cet effet de plusieurs angarebs. Ce mot exige une explication.
L'angareb est un meuble en usage dans toute la Nubie et jusqu'au fond du Soudan, où il sert de divan pendant le jour et de lit pour la nuit. Sa
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forme est un carré long , sa hauteur de huit à dix pouces. Il se compose d'un châssis de bois soutenu par quatre pieds tournés et couvert d'étroites lanières de cuir brut, tendues fortement, passées à jour les unes par-dessus les autres , comme dans nos sièges de canne, et fixées solidement aux quatre côtés du châssis. C'est un meuble commode, trèsfrais, puisque l'air circule par-dessous, et parfaitement approprié au pays. Tous ne sont pas aussi simples que celui que je viens de décrire : j'en ai vu en ébène incrusté de nacre ou d'ivoire, et rien ne saurait mieux donner l'idée des lits dont les Romains se servaient à table. C'est donc là que je m'installai, après avoir jeté, suivant l'usage, sur mon angareb un des tapis que nous portions avec nous. Après m'avoir souhaité la bienvenue, le maître du logis me vint offrir lui-môme le lait de l'hospitalité dans un grand gobelet de fer-blanc.
Quoique éloignés du centre, ces parages reculés étaient assez fréquentés. Beaucoup d'allants et venants passaient et repassaient devant moi, les uns vaquant à leurs affaires, le plus grand nombre attiré par la curiosité. De gros tas de doura, maïs du pays, qui sert à la nourriture des animaux et des hommes, étaient amoncelés devant la cabane, où des domestiques le mesuraient, puis le mettaient en sac. Des troupeaux de moutons et de chèvres, conduits par des bergers noirs et nus, revenaient du
pâturage, d'où les hyènes les chassent pendant la nuit. Les moutons ressemblent assez aux nôtres, mais les chèvres ont le poil si long, les oreilles et les cornes si exorbitantes , des formes si bizarres, qu'elles n'ont de commun que le lait avec celles de nos climats. Pendant ce temps, l'émir tenait conseil en plein vent : assis, les jambes en croix , sur une natte , il présidait gravement une troupe de chameliers rangés en cercle autour de lui et accroupis par respect sur leurs talons. J'ignore quels intérêts se débattaient dans ce champ de mai du désert ; peutêtre était-il question de nous, et l'émir nous recommandait-il à ceux de ses sujets destinés à nous accompagner. Quoi qu'il en soit, ils l'écoutaient tous avec une profonde attention et lui répondaient avec une déférence visible. La fin du jour s'écoula au milieu de ces scènes patriarcales, rendues plus pittoresques par le lieu où elles se passaient, et qui, éclairées des derniers feux du soleil, se prolongèrent longtemps à la fraîcheur du soir.
Le lendemain, j'étais debout à l'aube et je commençai la journée par une longue promenade solitaire autour des cases, d'où sortaient un à un, comme autant de sombres fantômes chassés de leurs antres nocturnes par les premiers rayons du jour, des hommes noirs et presque nus , des enfants non moins noirs et nus tout à fait, des femmes voilées, 'à des troupeaux, qui appelaient en bêlant
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les pâturages. J'étais là déjà en pleine Afrique/ quoique à peine au seuil de ce mystérieux continent. Une jeune fille, dont les grands yeux brillaient sous son bourko comme deux escarboucles , et qui était occupée à traire ses chèvres, me présenta une jatte de bois remplie de lait écumant , et ne voulut recevoir en échange qu'un simple merci : Kattar- Kherak ! littéralement : « Dieu augmente tes prospérités ! » ce qui est le remercîment ordinaire des Arabes. Nous voici bien loin des bergères de Mme Deshoulières, mais encore plus loin des laitières cupides et du lait frelaté de la banlieue parisienne.
J'avais espéré partir de bonne heure, mais j'avais compté sans mon hôte, non que l'émir Othman et son fils Grilany n'eussent mis tout le zèle et toute la diligence désirables pour satisfaire mon impatience; mais leur bonne volonté ne pouvait que le possible. On n'a point les chameaux sous la main : ils se tiennent naturellement dans les parties du désert qui offrent des pâturages et des puits, et c'est là qu'il faut les aller chercher, souvent très-loin des lieux habités. Lorsqu'on en veut beaucoup, il faut plusieurs jours pour réunir le nombre requis. Ce n'était point notre cas, attendu qu'une dizaine nous suffisait. Toujours estil que le messager, parti la veille, ne fut de retour le lendemain que fort avant dans la journée. Je profitai de ce retard forcé pour faire une visite d'adieu au pacha et une dernière excursion dans la ville, où
ma première rencontre fui l'inévitable bourreau de Tunis, toujours aussi obséquieux. A midi j'étais de retour sous la natte d'Othtnan.
L'hospitalité de Nourreddin nous avait suivis jus* que-là. Notre souper de la veille nous était venu de chez lui, et notre dîner, ce jour-là, en vint également. Il vint lui-même dans l'après-midi nous rendre visite in fiocehi, monté sur une mule grise, couverte d'une peau de léopard ; plusieurs de ses officiers et des employés du divan l'accompagnaient achevai. Toute une compagnie de bachi-bozouks lui servait d'escorte, et galopait à sa suite au son du petit tambour, tablé, sans lequel ils ne sauraient faire un pas. Le coup d'œil était des plus pittoresques : les armes étincelaient au soleil, les chevaux secouaient leurs longues crinières, en creusant le sable sous leurs pieds ; les vestes bariolées des cavaliers, leurs caleçons flottants, leurs larges ceintures chargées de pistolets et de yatagans, avaient un cachet singulièrement original et donnaient bien l'air de ce qu'ils étaient à ces farouches partisans, dignes en tout point de figurer dans les paysages de Salvator Rosa, qui, on le sait , affectionnait les bandits. Le pacha faisait, à côté de sa sauvage escorte, une assez piètre figure sous l'affreux tarbouche et l'étroite redingote imposés par le sultan Mahmoud à tous les fonctionnaires de l'empire.
Nous reçûmes l'illustre visiteur sous notre rusti-
que auvent, et lui offrîmes, à notre tour, la pipe et le cafié. Il venait, lui, nous offrir autant de soldats que nous en jugerions nécessaires à notre sûreté pour nous escorter jusqu'à Kassala, ou du moins jusqu'aux frontières de son pachalik, et il insistait fortement pour nous les faire accepter, disant que sa responsabilité y était engagée et qu'il ne voulait pas, s'il nous arrivait malheur, qu'on pût lui reprocher de nous avoir mal protégés. Considérant que ces soldats ne seraient autres que des bachi-bozouks, que ces aventuriers porteraient sans nul doute le trouble et le désordre dans notre petite caravane, sans compter qu'ils dévoreraient en vingt-quatre heures nos provisions d'un mois ; qu'ils étaient gens d'ailleurs à nous voler eux-mêmes, et qu'à la première rencontre suspecte ils seraient les premiers à tourner les talons ; qu'en un mot, nous aurions tous les inconvénients de leur présence sans aucune compensation, nous refusâmes poliment, mais d'une façon péremptoire, l'offre du pacha, qui s'en montra singulièrement contrarié, et nous accusa de témérité. Alors il nous demanda une décharge écrite, afin qu'il fût bien établi qu'il avait voulu nous faire escorter, mais que nous avions préféré partir à nos risques et périls , et qu'il était par conséquent dégagé, quoi qu'il pût nous arriver, de toute responsabilité. Sa requête était trop juste pour qu'on n'y fit pas droit. La décharge fut donc rédigée séance te-
nante en langue italienne, et lui fut remise aussitôt, dûment revêtue de nos deux signatures. Cette formalité terminée, et à vrai dire l'insistance du pacha ne laissait pas d'être inquiétante, il prit congé de nous pour aller visiter un jardin qu'il possédait dans les environs, et dont un bouquet d'arbres, les seuls visibles dans tout le pays, marquait la place au milieu des sables. La brillante cavalcade s'élança dans le désert au bruit du tambour et des coups de fusil. A peine avait-elle disparu, que nous fûmes honorés d'une seconde visite : c'était le cuisinier du pacha, un Turc de Constantinople, qui venait réclamer un bakschiche supplémentaire en raison des deux repas envoyés de la maison de son maître. Cette démarche était une inconvenance des plus choquantes, car en Orient, plus que partout ailleurs, on attend le cadeau d'un supérieur, on ne le sollicite point. Le drôle ne s'en tint pas là : il s'assit familièrement à côté de nous sans y $tre invité, et prit place effrontément sur le tapis que son maître venait de quitter. Jamais il n'eût agi de la sorte avec des musulmans, mais avec des chrétiens il avait cru pouvoir se permettre cette impudence. Elle lui coûta du reste le bakschiche qu'il venait chercher avec tant d'insolence, et qui était déjà préparé. Bien loin de le lui donner, nous le fîmes distribuer à ses marmitons, et lé signor Philippe lui fit observer en manière de consolation qu'il s'était payé
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lui-même par l'honneur de s'asseoir sur notre tapis.
Les chameaux n'arrivèrent qu'à l'Asr, c'est-à-dire vers trois heures. Je fus tout d'abord frappé de l'exiguïté de leur bosse, si petite chez quelquesuns, qu'elle paraissait à peine. Ils ne payaient pas de mine, malgré la réputation dont la race bichari jouit dans le Soudan. On chargea immédiatement. Pendant ce temps nous réglions nos comptes, en payant d'avance, comme c'est l'usage, entre les mains de Grilany, le prix convenu la veille chez l'écrivain de la douane, à savoir un talari et demi, environ 8 francs, par chameau. Un guide se paye comme un chameau, et son dromadaire en sus, savoir, pour les deux, trois talaris. Si l'on considère que le voyage de Souakin à Kassala, où nous devions trouver d'autres chameaux, est de quinze jours, et qu'on ne paye point le retour; que les chameliers ne reçoivent aucun salaire, et doivent, en outre, pourvoir à leur nourriture et à celle de leurs chameaux, on reconnaîtra que ce moyen de transport n'est pas bien coûteux, et qu'à peu de frais on peut mener grand train au désert. En comptant ses talaris, Grilany en trouva cinq de plus ; il comprit qu'ils étaient pour lui, et les mit dans sa poche sans mot dire. J'avoue que j'avais trouvé l'offrande un peu maigre; mais le signor Philippe m'avait rassuré, affirmant qu'Olhman et son fils, tout émirs
qu'ils étaient» s'en montreraient fort satisfaite. C'est en effet ce qui arriva, tant l'argent monnayé a de valeur dans ces contrées, primitives encore à beaucoup d'égards.
Les chameaux chargés, la caravane prit les devants, vu que nous attendions encore les deux dromadaires, ou prétendus tels, qui nous étaient destinés, et qui n'arrivèrent que deux heures après. C'étaient de tristes montures» comparées surtout aux magnifiques dromadaires du Grand-Ghérif de la Mekke; mais il n'y fallait plus songer, non plus qu'à ces belles selles du Hedjaz, si sûres, si commodes, auxquelles je m'étais si vite accoutumé de l'autre côté de la mer Rouge. En voyant la selle bichari que mon dromadaire portait sur sa bosse, elle me parut si haut perchée, si étroite, si peu solide, que je désespérai de m'y tenir jamais d'aplomb. Pourtant j'essayai , mais à peine l'avais-je enfourchée qu'elle se cassa sous moi, ou pour mieux dire acheva de se casser, vu qu'elle était déjà fortement endommagée. Comme il fut impossible de s'en procurer une autre, je dus me rabattre sur un misérable bat fort incommode et fort dur, malgré les deux ou trois tapis dont on l'avait couvert. Tous ces arrangements et dérangements avaient consumé la fin du jour.
Voici, pour en finir une bonne fois avec ces interminables préliminaires, comment notre caravane
était composée. Indépendamment des deux dromadaires montés par nous , nous avions dix chameaux pour transporter nos bagages, tentes, lits, eau, vin, provisions, et nos domestiques, au nombre de quatre, dont deux Européens, tous armés de fusils et de carabines. Un tromblon 9 arme fort redoutée des Arabes, un revolver américain à neuf coups et plusieurs paires de pistolets, complétaient cet arsenal ambulant.
Les chameaux étaient conduits par cinq chameliers bicharis, tous à pied, noirs, crépus et sans autre vêtement que la toba dont ils se ceignent les reins. Tous les cinq étaient jeunes , robustes , marcheurs infatigables, et tenaient à la main une lance et un bouclier rond en peau d'hippopotame, qu'une balle n'aurait pas percé. Us portaient de plus au bras, outre un petit couteau à gaine , des versets du Coran, écrits par quelque santon vénéré dans leur tribu, et religieusement enfermés dans d'énormes étuis de cuir suspendus à des courroies. Une amulette semblable se balançait à leur cou. Un guide ou kabir, monté sur son propre dromadaire et armé d'une lance, était chargé de la direction de la caravane ; choisi parmi les plus expérimentés, Hamed, c'était son nom, devait nous conduire jusqu'à Kassala, et nous lui avions été recommandés d'une façon toute particulière non-seulement par l'émir Othman, mais par le pacha lui-même. Cette petite armée de
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douze hommes valait tous les bachi-bozouks que ce dernier voulait nous donner. Nous et nos serviteurs étions décidés à faire bonne contenance en cas de mauvaise rencontre, et les chameliers eux-mêmes auraient sans nul doute fait leur partie, sinon pour nous, du moins pour leurs chameaux.
Enfin nous partîmes, mon compagnon et moi, vers le coucher du soleil, pour aller rejoindre, sous la conduite du guide Hamed, la caravane qui avait sur nous deux heures d'avance. Quoique mal monté, mal en selle, comme on Ta vu plus haut, commençant ainsi sous d'assez méchants auspices un voyage si long, et qui, d'après tout ce qu'on nous disait, paraissait n'être pas sans péril, je quittai Souakin avec une inexprimable satisfaction : j'avais soif de solitude, de mouvement, d'espace, et j'aspirais de toutes les forces de mon âme à la liberté du désert.
Ici je demande au lecteur la permission de publier tel quel, ou peu s'en faut , le journal que j'écrivais ou dictais chaque soir, suivant une habitude d'enfance à laquelle je n'ai pas manqué un seul jour depuis trente-cinq ans , ce qui ne laisse pas de faire uji total de douze mille sept cent quatre-vingts tours de soleil, y compris les années bissextiles. Un voyage du genre de celui-ci ne vit que par les détails, et ce serait, à mon sens , lui ôter tout l'intérêt qu'il comporte que de le borner à un coup d'œil général, à quelques tableaux d'ensemble. Un journal quotidien est un daguerréotype qui, prenant sur le fait les sites , les hommes , tous les objets qui se présentent, les reproduit avec une exactitude que la plus sûre mémoire livrée à elle-même ne saurait jamais atteindre.
Je sais bien qu'en relatant ainsi, jour par jour,
heure par heure, les lieux et les faits, on court deux dangers inévitables, la minutie et les répétitions. Mais lorsqu'il s'agit de pays si nouveaux, d'hommes si différents de nous, d'habitudes si contraires aux nôtres, la minutie est un avantage plutôt qu'un inconvénient; il en résulte des données plus précises, plus claires, des renseignements plus positifs, une connaissance plus approfondie et plus intime de toutes les choses que l'auteur prétend inculquer au lecteur. La vérité a tant de charmes, qu'elle se fait aimer jusque dans son excès.
Et quant aux redites, je passe condamnation; je me répète comme la nature se répète, comme l'homme se répète , comme tout se répète dans la création. Les astres passent par les mêmes phases et décrivent la même orbite depuis des myriades de siècles. Chaque mois la lune naît , grandit , atteint sa plénitude, puis décroît et disparaît, pour recommencer le mois suivant; cela depuis l'origine des choses et jusqu'à la consommation des âges. Tout les matins le soleil se lève, et tous les soirs il se couche ; ces alternatives de jour et de nuit se répètent par conséquent toujours les mêmes trois cent soixante-cinq fois par an. Comptez combien il y en a dans la vie d'un homme. Chaque année le printemps suit lliver, l'été suit le printemps, l'automne l'été, l'hiver l'automne, et chaque saison offre invariablement les mêmes phénomènes. Cha-
que année encore, arbres et plantes verdissent, fleurissent, puis donnent leur fruit, pour se dépouiller ensuite , se flétrir, et c'est chaque année la même répétition.
L'immense variété des créatures est soumise despotiquement à la même loi ; depuis l'animal gouverné par l'instinct et relégué au plus bas de l'échelle, jusqu'à l'être pensant monté stir le plus haut échelon de la civilisation, toutes indistinctement exécutent chaque jour les mêmes actes, mangent, boivent, dorment ; la vie est à ce prix ; et si l'homme a la liberté, la parole, l'intelligence, c'est pour faire, dire et penser tous les jours la même chose. Les nations elles-mêmes répètent sans cesse, sous des noms divers, les mêmes révolutions, et les générations ne se succèdent, ne passent un instant sur le globe que pour jouer, les unes après les autres et chacune à son tour, le même rôle dans une pièce et sur un théâtre toujours les mêmes : car l'humanité, l'homme, le règne animal et le règne végétal, la terre , les deux, l'univers tout entier, n'est qu'un rabâchage immense et sublime.
Gela dit, lecteur, monte en croupe sur mon dromadaire , non comme Y air a cura d'Horace , mais comme un compagnon passif et patient, prêt à partager mes aventures, mes fatigues, mes joies, mes ennuis, et, comme je me ferais un scrupule de te prendre en traître, je t'avertis dès le début que fa-
buserai souvent, très-souvent de ta complaisance; arme-toi donc de résignation , de courage, et maintenant partons.
Le 15 mars 1854.
On prit dès le départ la direction du sud , sans s'éloigner de la mer. À peine avais-je le dos tourné aux dernières huttes et aux derniers habitants de Souakin, que le soleil se coucha derrière le mont Ouaratab, que nous semons de près; une large bande de nuages noirs était comme suspendue audessus et ne laissait entre eux et lui qu'une étroite zone lumineuse d'où le soleil , avant de disparaître, pût faire ses adieux à la terre, déjà grisâtre, et à la mer embrasée en ce moment d'une longue traînée de feu. Le crépuscule est si court sous les tropiques, que bientôt la nuit eut tout envahi , et le firmament alluma un à un ses flambeaux radieux. Nous marchions, mon compagnon et moi, sans autre escorte que le vieux guide Hamed, armé de sa lance et dont la silhouette noire se dessinait devant nous.
On allait au pas, c'est-à-dire fort lentement ; mais je me sentais si peu solide sur mon bât rembourré de tapis , que , loin de presser la marche de mon dromadaire, je lui laissais la bride sur le cou, bonne fortune inespérée dont il profitait naturellement pour ne pas marcher du tout. J'avais un apprentissage à faire , et » en attendant que je fusse devenu
son maître, c'est lui qui était le mien. Le sol était tout hérissé d'herbes dures et résistantes qui craquaient sous les pas des chameaux et rendaient, en se brisant sous leur large sabot, un bruit semblable au pétillement clair du sarment enflammé.
Enfin , après quelques heures de cette marche de tortue, on rejoignit la caravane déjà campée pour la nuit dans une grande plaine ouverte et sans arbres. Nos tentes étaient dressées ; les chameliers, pendant que leurs chameaux erraient et paissaient à l'aventure, bivouaquaient autour d'un feu d'herbes sèches à défaut de bois, et, penché sur ses fourneaux improvisés à la belle étoile, notre cuisinier, l'honnête Florentin Gasparo Mazzanti , préparait notre dîner, notre souper, dois-je dire, attendu qu'il était dix heures. La lune s'était levée et jetait des clartés si vives que les bougies dont nous avions fait provision au Caire étaient inutiles : on put vaquer à tout et manger même sans autre lumière. Les moindres objets étaient visibles à une distance considérable. Les sombres rochers du mont Ouaratab fermaient d'un côté l'horizon ; la mer brillait de l'autre au bord de la plaine comme un ruban d'argent.
Une soirée si limpide et si paisible n'était faite que pour inspirer des idées calmes et rêveuses ; pourtant les chameliers parlaient de voleurs, peutêtre pour nous faire regretter l'escorte refusée au pacha, et sans doute aussi pour se donner de l'im-
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portance : dans tous les pays du monde, au désert comme ailleurs, on spécule sur la pusillanimité des voyageurs ; c'est un mode d'exploitation domme un autre; tant pis pour les polirons qui se laissent prendre au piège.
La tactique des chameliers avait une autre cause, et cette cause, la voici. Ils auraient voulu ne partir que le lendemain, qui était un jeudi, parce que ce jour est regardé comme le plus favorable de la semaine pour se mettre en voyage. Ce n'est pas que le mercredi soit mauvais; il est indifférent; mais enfin , s'il ne porte pas malheur, il ne porte pas bonheur. Or, en cherchant à nous inquiéter sur un danger probable, nos Bédouins voulaient nous faire entendre que, s'il nous arrivait ce soir-Iâ quelque aventure funeste, ce serait par notre faute, pour n'avoir pas attendu le lendemain , ce jour propice entre tous les jours , dont l'heureuse influence se fait sentir de la première â la dernière heure d'un voyage.
favoue , quant à moi, que je ne croyais point au danger ; mais comme , après tout , il n'était pas impossible que des maraudeurs rôdassent aux environs, on fit la garde autour des bagages pendant la nuit. Les sentinelles en furent pour leur peine ; pas un visage suspect ne se jnontra ; bagages et tentes furent parfaitement respectés ; mon sommeil ne fut pas même troublé par Faboiement d'un chacal.
Le 10 mars.
Je fus réveillé dès le point du jour par le roucoulement plaintif des tourterelles, nichées en grand nombre dans les grosses touffes d'herbes vivace* dont la plaine est jonchée dans toute son étendue. Comme je quittais ma tente, k soleil sortait dan» toute sa gloire du sein de la mer alors transformée en or liquide. Les rochers nos du mont Ouaratab prenaient, l'uft après Vautre, les plu» hauts d'abord, ks plus bas ensuite , des teintes volcaniques , et en quelques instants le mont tout entier fut embrasé. Bientôt la plaine le fut à son tour ; et, roucoulant de plus belle en battant des ailes, les tourterelles se baignaient avec joie dans les tiède» rayons dont l'air était inondé* On nous avait annoncé des voleurs : ce furent des bergers qui vinrent poliment et de fort loin nous offrir du lait dans des peau*, sans vouloir en accepter aucun prix. Voilà certes des voleurs comme il y en a peu. Ces bergers ressemblaient Mût pour trait à nos chameliers, et appartenaient visiblement à la même race : ils étaient noirs et crépus comme eux, tout aussi peu vêtus, et tenaient en guise de houlette une kmce à la main.
J'étais sur pied de grand matin ; mais on partit fort tard. Ce n'est pas une petite affaire que de rassembler douze à quinze chameaux, errant en
liberté dans la campagne ; quoique , en général , ils ne s'écartent pas beaucoup des tentes, quelques-uns cependant ont l'humeur voyageuse et font des excursions lointaines, si Ton néglige de leur lier les pieds de devant dans des entraves. Et puis ils ne sont pas tous de bonne composition : sachant bien qu'on ne les rappelle que pour leur remettre le collier de misère, ils ne se laissent pas tous reprendre sans difficulté et ne viennent pas tous bénévolement au-devant du bât. On ne réduit pas sans peine les récalcitrants, et tout cela exige du temps. Autre chose encore. Les chameaux ne mangent pas dans l'obscurité ; ils restent toute la nuit couchés dans le meilleur pâturage sans toucher une feuille , une herbe, jusqu'à ce que le jour leur permette de choisir leur nourriture. Lorsqu'on arrive le soir, il faut donc bien leur laisser le lendemain quelques heures pour pâturer. Il résulta de ces deux causes combinées qu'il était neuf heures quand partit la caravane.
J'avais pris les devants sur elle avec Hamed, qui trottait devant moi la lance au poing. Je le suivais de mon mieux , me familiarisant peu à peu avec le bât qui me servait de selle, et n'étant déjà plus autant que la veille à la merci de ma monture. Parvenu au bout de la plaine , qui est parfaitement unie et toujours couverte d'herbes épaisses, je fis mes adieux à la mer Rouge ; car, bien qu'on en fût encore près,
elle cessa d'être visible, et dès lors je ne l'ai plus aperçue.
Elle m'avait fait assez souffrir quelques jours auparavant pour que je fusse autorisé à lui garder rancune , sans compter qu'elle avait failli m'engloutir comme Pharaon dans ses abîmes. Mais je lui avais pardonné ses rigueurs en considération des jours sereins, des soirées divines dont elle m'avait favorisé, et des magnifiques paysages que ses bords avaient tant de fois offerts à mes yeux. Je la voyais depuis si longtemps tous les jours et sous tous ses aspects, qu'elle était devenue pour moi une habitude, et je sentis en me séparant d'elle combien elle m'allait manquer. L'horizon me parut tout d'un coup vide et morne dès que je cessai de l'y voir briller si multiple, si variée dans sa sublime uniformité , revêtue tour à tour des tons les plus divers , depuis le vert sombre, précurseur des tempêtes, jusqu'aux pourpres éclatantes du soleil levant.
Le désert > cet autre océan dont j'abordais alors l'immensité, me promettait-il d'aussi puissants effets, des sites aussi grandioses , des scènes aussi émouvantes dans leur inépuisable variété ? C'est ce que j'allais bientôt savoir.
La plaine aboutit à un défilé de granit qui marque la limite entre le mont Ouaratab, que j'avais à ma droite depuis Souakin , et le mont Atédob , dont je n'apercevais que les dernières pentes» La première
de ces montagne! court du nord au sud, parallèlement à la mer Rouge ; quant à l'autre, je n'en «aurais déterminer exactement la direction , ne l'ayant vue qu'en raccourci : je suppose qu'elle descend à la mer de l'ouest à Test. Toutes les deux, d'ailleurs, sont sœurs par l'aridité : l'œil y cherche en vain une apparence de végétation, il ne rencontre partout que le roc vif.
Le défilé s'ouvre et descend dans un petit vallon sablonneux, étroit, encaissé de toutes parts et encombré d'énormes blocs de granit , débris informes de quelque montagne écroulée en des temps inconnus. De vigoureux arbustes , des arbres épineux de la plus grande espèce, croissent parmi ces décombres antédiluviens, et toutes sortes d'animaux de proie , chacals, hyènes, vautours, y font élection de domicile. Malheur à l'imprudente gazelle qui vient se fourvoyer dans ces terribles ruines !
Je mis pied à terre en cet endroit pour attendre la caravane restée en arrière , et je m'établis sur mon tapis à l'ombre d'un arbre impénétrable aux rayons du soleil le plus ardent. Hamed se coucha sur le sable et s'endormit, car à peine un Arabe est-il couché qu'il dort aussitôt. Les dromadaires profitèrent de l'occasion pour brouter des épines dures et acérées comme des pointes d'acier ; j'ignore de quelle matière sont faits leurs palais pour n'être pas déchirés par ces aiguillons. Je réveillai Hamed pour
lui donner sa part d'une pastèque dont je m'étais prudemment pourvu et qui était bien de saison , attendu qu'il faisait déjà très-chaud, L'écorce échut aux chameaux , qui s'en montrent friands. Tout le monde ainsi fut content de son lot.
Au lieu de la caravane que j'attendais, il en parut une autre du côté opposé, laquelle arrivait des contrées où je me rendais moi-même , c'est-à-dire de Taka, Elle était fort peu nombreuse et assez mal équipée. Après les saliits d'usage, un marchand arabe qui en faisait partie se plaignit à moi , avec les gestes les plus expressifs, d'avoir été volé en route par un parti de Bédouins, et dépouillé par eux de tout ce qu'il possédait* Mais son récit, si pathétique qu'il fût, ne put ébranler mon incrédulité à l'endroit des voleurs, et son discours ne m'émut pas plus que .ceux dont nos Bicbaris avaient voulu m'efirayer la veille» En vertu de l'adage ; « A beau mentir qui vient de loin, » je me figurai que notre voyageur. voulait se rendre intéressant h mes yeux , et prélever un tribut sur ma sensibilité, peut-être aussi sur ma bourse. Je n'ai pas honte d'avouer qu'il manqua ce double but.
On avait marché toute la matinée sur un terrain plat et facile ; ici le sol s'accidente, et semble avoir été bouleversé profondément par l'action des tremblements de terre. A l'extrémité de cette nouvelle plaine, et comme pour en marquer la limite, se
dressent, Tune à côté de l'autre , deux pyramides en granit, d'un rouge sombre, et taillées si régulièrement parla nature, qu'on les dirait construites par un architecte consommé. Entre elles est un cimetière dont elles signalent seules la présence , car il est sans clôture , et les tombes sont couvertes de pierres brutes ou grossièrement équarries, peu différentes des débris de rochers semés alentour.
Loin de choisir, comme nous , pour leurs morts , des retraites éloignées du passage des hommes, les Bédouins , au contraire , les enterrent dans les lieux les plus fréquentés*, sur le chemin même des caravanes, comme s'ils craignaient que l'isolement ne pesât trop lourdement sur leurs sépulcres, et comme si les mânes des enfants du désert devaient se plaire encore après la mort aux scènes de la vie qu'ils ont à jamais quittées. On traversa dans toute son étendue ce champ mortuaire, sans que les chameliers y fissent la moindre attention ni saluassent d'aucune prière leurs frères couchés dans leur lit de sable , en attendant qu'eux-mêmes aillent s'y coucher à leur tour.
A quelques pas de là, on entre brusquement et sans transition dans l'ouadi Ouob , vallée riante , au moins relativement , si on la compare à la désolation de tout ce qui l'entoure. La première chose qui frappe l'œil en y pénétrant est un groupe de trois nouvelles pyramides, également en granit
rouge, isolées Tune de l'autre, quoique rapprochées à leur base, en tout semblables aux deux précédentes par la couleur, par la forme , mais beaucoup plus hautes et plus imposantes. Ce géant à trois têtes s'appelle Tamarin , et forme à l'horizon le plus étrange aspect. On se demande quelles révolutions géologiques, quel agent puissant et capricieux ont pu donner à une matière si dure des formes si régulières à la fois et si bizarres.
Sillonné d'eaux courantes qui y entretiennent une fraîcheur éternelle , le fond de la vallée est couvert d'une immense variété d'arbustes verts et touffus; mais les grands arbres y sont rares, du moins dans la partie que j'ai parcourue. Des nids ronds , trèsartistement construits, mais déjà vides dans cette saison , pendaient aux branches comme des fruits desséchés. Des troupeaux de vaches à bosse, noires et blanches pour la plupart, et pas beaucoup plus grandes que nos vaches bretonnes , paissaient pacifiquement le long des ruisseaux , sous la garde de quelques enfants noirs et nus des deux sexes, les seuls habitants que j'aie aperçus dans tout le pays; je n'y ai même pas découvert une tente , une hutte, rien, en un mot, qui ressemblât à une habitation.
On est encore ici sur le territoire des Bicharis ; niais je ne saurais parler par moi-même ni en bien ni en mal de ces Bédouins mal famés , n'ayant rencontré sur ma route, comme je viens de le dire,
kt JOURNAL DU DÉSERT.
que des troupeaux pacifiques et des enfante quelque peu sauvages.
L'occasion était belle pour faire de l'eau ; aussi en remplit-on toutes les outres , les seuls vases employés au désert pour la transporter. Mais en partant du Caire 9 nous nous étions pourvus de deux longs barils fortement cerclés en fer , et qui formaient une charge commode pour un chameau.
Cette innovation nous offrit plusieurs avantages : d'abord elle préserva l'eau destinée à notre usage du mauvais goût que lui communiquent trop souvent les peaux, surtout lorsqu'elles sont neuves; ensuite, comme ils étaient fermés par un cadenas dont nous avions la clef, précaution nécessaire contre les Bédouins , qui volent sans scrupule l'eau des voyageurs et en boivent sans prévoyance des quantités prodigieuses , sauf à n'en pas avoir une goutte le lendemain , il nous était possible de faire à nos gens des distributions régulières , proportionnées h la distance des puits et à la longueur des traites,
Ils nous rendirent des services plus signalés encore : il advient parfois que le simoun, en passant sur les caravanes , dessèche entièrement les outres par l'évaporation, et l'on risque alors de mourir de soif, si l'on se trouve loin de toute aiguade ; pareille chose nous arriva , comme on le verra plus tard , dans le vaste désert de Korosko, au centre de la Nu-
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bw ; de quarante-cinq outres d'eau que nous portions avec nous , trente-sept furent desséchées en une seule nuit de khamsin. Que l'on juge combien 001» dûmes bénir nos bienheureux barils , remplis alors de la meilleure eau du Nil et demeurée parfair tement intacts !
Nous étions restés en arrière, mon compagnon de voyage et moi , afin de jouir plus longtemps de cette verte et fraîche oasis; quand nous rejoignîmes la caravane , les chameaux étaient déjà déchargés et l'on était en devoir d* dresser les tentes dans un endroit , je dois en convenir, parfaitement choisi ; mais il était encore de fort bonne heure, quatre heures à peine : or, comme nous n'étions partis qu'à neuf, cela ne faisait que sept heures de marche, et, en allant de ce train, ce n'est pas un mois, mais deux, que nous fussions restés en route» De plus , c'étaient les chameliers qui avaient jugé à propos de clore la journée de leur propre autorité» initiative que nous ne devions pas leur laisser prendre , surtout au début , sous peine d'être & leur merci durant tout le reste du voyage. Par ces causes, et d'autres semblables , nous les obligeâmes à recharger les chameaux et à continuer la route ; ce qui ne s'exécuta pas sans résistance.
Mon compagnon avait sur moi , ainsi que je l'ai déjà dit, l'avantage de parler arabe, et , à ce titre» il était naturellement chargé du gouvernement maté-
rîel de la caravane; nous avions raison dans le fond, mais il eut tort dans la forme et, en véritable Anglais qu'il était, il souleva , par sa maladresse , son arrogance, un orage qui éclata le lendemain matin dans toute sa violence , comme on ne le verra que trop quelques lignes plus bas.
Ce soir donc, au grand mécontentement de nos Bicharis, on fit quelques lieues encore, en remontant l'ouadi qui va se rétrécissant jusqu'à n'être plus qu'une gorge étroitement serrée entre deux murailles de rochers escarpés et stériles. L'eau y devient très - abondante , s'échappe et ruisselle de partout, tantôt fuyant et se brisant à travers les cailloux, tantôt s'épanchant en larges nappes, au point d'envahir tout l'espace et d'intercepter le passage; obligés de marcher au milieu, les chameaux et les chameliers en avaient jusqu'à mijambe. On chemina ainsi jusqu'à sept heures; il était nuit close lorsqu'on s'arrêta, cette fois pour tout de bon.
Le camp fut dressé, non sans peine , sur un terrain inégal et peu approprié à la circonstance , tout hérissé de pierres pointues et de racines saillantes. Les montagnes latérales se rapprochaient tellement nnr teurs bases qu'elles semblaient prêtes à nous r entre elles , et leurs noirs sommets élevaient ni t sur nos têtes leur profil abrupt et menaçant, eille , on avait essayé de troubler mon repos
par la chimérique appréhension de voleurs imaginaires; j'eus ce soir-là une inquiétude plus sérieuse et mieux fondée : la rancune de nos Bédouins était si visible, que j'étais autorisé à redouter, pour la nuit , les effets de leur humeur vindicative ; on pouvait craindre en effet qu'ils ne profitassent de notre sommeil pour tenter un mauvais coup, soit en s* emparant de nos armes à feu afin de nous dicter la loi , soit en s'en retournant avec leurs chameaux , ce qui nous eût jetés dans un cruel embarras, et ce qu'ils pouvaient faire sans léser en rien leurs intérêts , puisque le prix en était payé d'avance. J'ordonnai donc qu'on fit bonne garde ; mais j'en fus quitte pour la peur : la nuit se passa sans événement.
Lelî.
Le matin, je profitai des premières lueurs du jour pour reconnaître les objets que l'obscurité m'avait dérobés, et pour me rendre compte du site où nous étions campés. Nous occupions une espèce d'Ilot sablonneux , baigné par les eaux du ruisseau , et si étroit , que nous et nos chameaux nous le couvrions tout entier; une seconde caravane, survenant par hasard , n'aurait passé qu'avec la plus grande difficulté, et non sans compromettre notre établissement nocturne. Tout autour gisaient d'énormes quartiers de rocs précipités des hauteurs par on ne
sait quelle convulsion du globe. D'épais arbustes, des boisson» impénétrables, couvraient le pied des montagnes ; le reste du paysage était non-seulement dénué de toute végétation, mais de toute apparence de terre végétale. Le soleil inondait depuis longtemps les hautes cimes, que nous, dans notre basfond ,• nous étions plongés encore dans les demiteintes du crépuscule, et il était déjà fort tard qaaad les premiers rayons nous atteignirent.
Cependant les chameliers n'avaient pas plus l'air de songer au départ que si nous eussions dû camper là toute la journée : tandis que leurs chameaux broutaient tout à leur aise les broussailles d'alentour, ils étaient tous les cinq accroupis sur le sable et* fumaient tranquillement leur pipe de corne ; la pipe est , en voyage , la compagne inséparable du Bédouin. Il est vrai qu'étant arrivés de nuit, il était juste de laisser faire aux animaux leur repas du matin ; mais ils avaient eu grandement le temps d'en toire deux plutôt qu'un , et nos hommes ne bougeaient pas. Il» avaient l'intention manifeste de prendre leur revanche en nous faisant perdre le lendemain le temps que nous avions gagné la veille. Nous eûmes beau donner et redonner l'ordre dn départ, ils n'en tinrent nul compte et firent semblant de n'avoir pas entendu.
Or, comme il n'y a pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, celui de nos serviteurs euro»
péens qui remplissait les fonctions de factotum ou d'intendant, comme on voudra l'appeler, perdit & la fin patience; ayant habité l'Egypte, où Ton mène â coups de bâton les misérables fellahs , il menaça les récalcitrants de la cravache qu'il tenait à la main. A ce mot la révolte éclata, car les Bédouins ne sont pas des fellahs, et, profondément imbus de la loi du talion , qui est le droit commun du désert, ils rendent cent coups pour un qu'ils reçoivent ; ce dont je les approuve, bien loin de les en blâmer.
L'exaspération fût bientôt à son comble. Le plus animé était un grand beau noir de vingt-cinq à vingtsix ans, fort et taillé comme un gladiateur, un véritable Hercule africain* Il exerçait sur ses camarades une autorité qu'aucun d'eux ne songeait à lui disputer, et marchait toujours en tête de la caravane en brandissant fièrement sa lance. Au mot de cravache, il s'élança sur ses pieds comme un tigre blessé, et, faisant trois pas vers l'imprudent qui l'avait menacé, il darda sur lui des regards si flamboyants , si terribles, que la cravache lui tomba des mains. Làdessus, il alla droit aux chameaux, suivi de ses quatre compagnons, et déclara résolument qu'ils retournaient chez eux à l'instant même , puisqu'on les traitait comme des esclaves, non connue des hommes libres.
La querelle s'était jusqu'alors concentrée entre eux et nos gens ; en ce moment mon compagnon
de voyage s'en mêla : s'armant d'un pistolet, il déclara qu'il casserait la tête au premier chameau qu'on tenterait d'enlever. Nos Bédouins étant nonseulement les conducteurs mais les propriétaires de ces animaux , une pareille menace les touchait au vif, et leur colère, déjà si violente, ne fit qu'augmenter encore. Il était évident que la querelle allait dégénérer en rixe , et que , des paroles passant aux actes, on allait en yenir aux mains.
J'intervins alors à mon tour, recommandant à mon compagnon et commandant à nos domestiques de suspendre les hostilités et de laisser faire le guide Hamed, lequel avait joué pendant toute cette scène le rôle de médiateur, et redoublait en ce moment d'efforts pour ramener au devoir le grand noir et ses compatriotes. Il leur parlait avec véhémence ; mais que leur disait-il? Je l'ignore, et mon compagnon, quoique parlant arabe, ne comprenait pas un mot , car ils parlaient l'idiome corrompu des tribus africaines. Quoi qu'il en soit, et quelque moyen que Hamed employât pour apaiser l'ennemi , il y réussit. Le grand noir fut le premier à se rendre à ses raisons ; son exemple entraîna le reste de l'armée, sans que, de notre côté, l'on eût fait aucune démonstration nouvelle. Les chameaux furent ramenés, chargés en silence, et l'on partit sur-lechamp.
Au plus fort de l'altercation , un vol de grues ,
disposées en triangle > était passé sur nos têtes et nous avait salués en passant d'un cri moqueur, comme si elles avaient voulu nous dire, en manière de défi : < Humains présomptueux, vous prétendez franchir l'immensité du désert ; mais avez-vous nos ailes ? Suivez-nous, si vous pouvez. »
Je me promis, pour ma part, de faire mon profit de la scène qui venait d'avoir lieu. La première cause du mal était l'Anglais , qui, par sa morgue et sa gaucherie , avait exaspéré les Bédouins , et nous aurait mis en guerre avec le monde entier ; j'étais donc bien résolu à ne pas souffrir qu'à l'avenir il nous compromit ainsi , et à laisser aux chameliers , dans notre propre intérêt , toute la liberté compatible avec les nécessités du voyage et notre propre dignité. Aussi ne s'éleva-t-il plus avec eux le moindre conflit, et la paix conclue ne fut troublée par aucun nuage. Mais le coup était porté , et les souvenirs de l'ouadi Ouob ne s'effacèrent point de leur mémoire ; ils restèrent froids avec nous durant tout le voyage , et remplirent leur devoir strictement, sans nous témoigner ni attentions ni prévenances.
Le grand noir, en particulier, se montra fort réservé : il continua de marcher, comme par le passé, en tète de la caravane avec son air fier et décidé > sans nous adresser jamais la parole, et, aux stations du soir, il se tenait à l'écart avec ses camarades, sans entrer en communication avec nous ni même avec
nos gens. Je lui savais gré de sa réserve ; son attitude me plaisait :. j'aime les hommes qui se tiennent et qui, pleins d'un juste sentiment d'eux-mêmes, ne laissent ni fouler ni entamer leur personnalité. J'en peux être quelquefois victime ; mais je préfère les inconvénients qui en doivent résulter pour moi au spectacle de la bassesse et de la servilité. Tels n'étaient ni les sentiments ni les idées de l'Anglais : il ne s'exprimait sur le compte du grand noir qu'en termes haineux ou méprisants, ne pouvant absolument comprendre qu'il eût conquis mon estime et que j'en parlasse avec considération.
Cet Anglais m'en rappelle un autre avec lequel je me rendais à cheval de Halaga à Grenade. Devant nous trottait lestement un jeune palefrenier, dont la mission était d'avoir soin de nos montures pendant le voyage et de les ramener ensuite de Grenade à Malaga, L'Anglais avait la prétention de l'appliquer & son service personnel et l'appelait à chaque instant, tantôt pour une chose , tantôt pour une autre. Mais notre Andalous faisait la sourde oreille, et ne détournait pas même la tête , quoiqu'il entendit parfaitement, et l'Anglais de pester contre l'Espagne et les Espagnols. Le jeune drôle en usait tout différemment à mon égard : toutes les fois que je réclamais de lui n'importe quel service , il tournait bride à l'instant et venait à moi au grand galop. Pourquoi cette différence ? Parce qu'au lieu de l'appeler im~
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périeusement : Mozo ! c'est-à-dire garçon ! comme faisait mon compagnon, je lai donnais du caballero y appellation éminemment nationale, qui chatouille agréablement l'oreille de tout Espagnol, quelle que soit sa condition. Les Anglais sont partout les mêmes : le mépris insultant qu'ils affichent pour les inférieurs les fait détester dans tous les pays du monde. Il semble qu'ils veuillent ainsi se dédommager d«s exigences populaires, pour ne pas dire populacières, de leurs élections parlementaires.
Quant au vieux cabir Hamed , dont l'esprit conciliant avait apaisé l'orage du matin, c'était mi bon homme dont je n'eus longtemps qu'à me louer. Son obligeance rivalisait avec son égalité d'humeur, et je trouvai en lui jusqu'au dernier, ou du moins jusqu'à l'avant-dernier jour, non-seulement un guide expérimenté , mais un cicérone complaisant autant qu'instruit. C'est à lui que je dois tous les renseignements géographiques consignés dans ce journal, et qui ne se trouvent, que je sache, nulle part ailleurs.
Il était donc tard quand nous partîmes, neuf heures au moins. Marchant comme la veille dans l'eau même du ruisseau, toujours aussi limpide, aussi abondant, je me plaisais à le voir bondir et scintiller au soleil. On atteignit ainsi, d'assez bonne heure encore, l'extrémité de la vallée, et l'on peut se croire là aux confins du monde, car le mont Atabayah, au pied duquel elle expire, n'est qu'une vaste
muraille à pic, où l'œil ne découvre aucun passage. D'énormes cactus à cinq et six jets , hauts de dix pieds , s'élancent à sa base entre les rochers et laissent échapper, lorsqu'on les blesse, une liqueur blanche qui ressemble à du lait. C'est là aussi que je vis pour la première fois un arbre singulier, dont les feuilles, roides et pointues comme celles de l'ai o es, s'épanouissent en étoiles le long des branches. Je l'ai entendu nommer dans le pays tombah, et je crois qu'il appartient à la famille africaine des euphorbiacées.
L'Atabayah est une montagne de première formation, comme toutes celles que nous avons rencontrées depuis Souakin, et dévouée, comme elles, à la stérilité, à la mort. Ne cherchez pas un arbre sur ses flancs décharnés , vous n'y trouverez pas même une herbe. Nulle semence n'y peut germer \ la vie ne mordit ni ne mordra jamais sur sa dure écorce. Squelette immuable de la création primitive, il est là comme au premier jour. Les siècles ont passé sans jeter aucun voile sur sa froide nudité; des siècles passeront encore sans y laisser plus de trace de leur passage. Les immenses décombres dispersés à ses pieds prouvent qu'il ne fut pas plus que les autres à l'abri des révolutions formidables qui, à d'immémoriales époques, ont bouleversé jusque dans leurs entrailles toutes les régions du globe.
Pourtant il fallait franchir cette infranchissable barrière. On aura l'idée des difficultés de cette entreprise, quand on saura que l'usage est de décharger les chameaux au pied de la montagne et de transporter à dos d'hommes leur chargement, de peur qu'il ne les entraîne au fond des précipices. Mais cette précaution nous fut interdite. On ne put trouver les Arabes qui font, moyennant salaire, ce métier de bêtes de somme ; on eut beau les chercher aux environs, les appeler à grands cris, aucun ne parut. Force donc fut de s'en remettre aux chameaux du transport des bagages , malgré les dangers que présentait ce terrible passage. On n'en vint fc bout qu'en décrivant, pour éviter la roideur des pentes et les corniches par trop étroites, des si-* nuosités infinies. Les animaux peinèrent beaucoup pendant cette montée en zigzag , et les conducteurs peinèrent davantage encore, constamment obligés qu'ils étaient de soutenir les caisses, toujours au moment de rouler, les chameaux avec elles, au fond des abîmes.
Essentiellement approprié par sa conformation aux terrains plats et sablonneux, le chameau se tire fort mal d'affaire sur un sol montagneux et rocailleux; il s'y montre très- maladroit : les moindres aspérités le déconcertent, et son large sabot, si ferme en plaine, si solide et si sûr au milieu des sables les plus mouvants, n'a aucune
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prise, glisse et butte à chaque pas sur les rochers.
Mon dromadaire n'était pas plus habile que les autres à se tirer des mauvais pas, et j'en suis encore à me demander comment j'ai pu, perché sur sa bosse, exécuter cette ascension périlleuse sans me casser vingt fois le cou. Bien m'en prit, certes, d'avoir eu deux jours pour m'accoutumér au bât incommode qui me servait de selle; si une pareille épreuve s'était offerte à moi au début de mon apprentissage, mes os, sans nul doute, blanchiraient à cette heure sous le ciel africain. Enfin, l'armée entière atteignit, saine et sauve, le sommet du col , et les bagages mêmes n'avaient subi, chose miraculeuse, chose incroyable, aucune avarie*
Cette rude, cette effroyable montée, aboutit à une arête supérieure assez unie, assez facile, mais si étroite qu'on y marche, pour ainsi dire, en équilibre entre deux précipices, deux abîmes, qui tombent à pic des deux côtés à des profondeurs vertigineuses. Au moindre faux pas, vous êtes un homme mort.
A gauche, la vue plonge au loin sur un immense chaos de montagnes de toutes hauteurs, de toutes formes, entassées les unes par-dessus les autres, comme Ossa sur Pélion, et de l'aspect le plus sauvage, le plus désolé. Pas un pouce de verdure n'adoucit l'aridité de ce panorama gigantesque, image
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de la désolation. A droite, l'horizon est fermé à une portée de carabine par une autre muraille à pic, en tout semblable à celle que nous Tenions d'escalader, et qui, séparée d'elle par un précipice, forme comme le second étage de cette redoutable montagne. Ainsi, à droite, à gauche, devant, derrière, de quelque côté que l'œil aborde ce paysage âpre et terrible, on ne découvre partout que granit, Dante Alighieri ! que n'as-tu pu contempler cette nature implacable! tu aurais ajouté à ton Enfer un cercle de plus, le cercle de pierre.
Après être monté, il fallait descendre ; or, la descente est plus rude, plus laborieuse encore que la montée, mais, grâce à Dieu, beaucoup plus courte. On passe d'abord à travers un défilé si resserré, que mes mains étendues en touchaient k la fois les deux parois, La pente devient ensuite tellement rapide, que mon dromadaire et moi nous faisions avec l'horizon un angle de quarante degrés, pour ne pas dire quarante-cinq. J'ignore par quel artifice musculaire, par quelle attraction providentielle le malheureux animal parvenait à se tenir sur ses pieds, dans une position si contraire à toutes les lois de la gravitation ; il s'y tenait cependant, malgré ses continuelles glissades et la maladresse de tous aps mouvements. Renversé en arrière, au point que le flot de mon tarbousch lui touchait la queue , je n'en craignais pas moins, & chaque pas, d'être lancé
par-dessus sa tête. S'il en était ainsi pour un dromadaire dont j'étais l'unique charge, qu'on juge ee que ce devait être pour les pauvres chameaux embarrassés de caisses et de barils.
Toutefois on sortit de cette seconde épreuve avec autant de bonheur qu'on était sorti de la première , et la caravane atteignit le fond du précipice en bon état, sinon en bon ordre. La satisfaction était générale, mais nul ne manifesta plus ouvertement et plus naïvement la sienne que le cabir Hamed. Nous lui étions si particulièrement recommandés par l'émir Othman et par Nourreddin-Pacha, qu'il n'avait pas suivi sans une vive inquiétude les phases de cet effrayant passage , sachant trop bien que , s'il nous arrivait quelque accident , la responsabilité en retomberait tout entière sur lui : aussi sa joie étaitçlle proportionnée aux terreurs par lesquelles il ayait passé. Il nous assura, par forme de compensation, que le plus fort était fait, et que, sauf une dernière montée fort bénigne qu'il nous indiquait du doigt, tout le reste du chemin jusqu'à Kassala était uni comme la main. Je pris acte de sa déclaration afin de la lui rappeler au besoin.
Pour prix de tant de fatigues, de tant de dangers, on se trouvait tout d'un coup et comme par enchantement dans un charmant petit vallon, ombragé de beaux arbres, rafraîchi par des sources limpides, et qui semblait nous sourire avec aménité. Quelques
familles arabes y étaient alors campées ; mais il me fut impossible d'apercevoir leurs tentes, cachées sans doute dans les fourrés, et je ne découvris d'au* très habitants que des enfants noirs et nus comme ceux de la veille, et occupés à garder des chèvres et des moutons.
Ce lieu était si frais, si inattendu, que je cédai à la tentation d'y faire une halte ; je m'établis commodément sous un de ces arbres-aloès dont j'ai parlé plus haut, et, tandis que mon dromadaire prenait un repas bien mérité, en tondant de sa large langue les arbres et les arbustes, je me permis la sensualité d'une collation pythagorique , dont je portais toujours avec moi le menu dans un sac de cuir pendu à ma selle. Une eau fraîche et savoureuse l'assaisonna mieux que n'aurait pu le faire, en ce moment, le vin le plus généreux,
A peine avais-je exhibé mes petites provisions , que je vis paraître un soldat arrivé du côté opposé, et qui descendit de dromadaire à quelques pas de moi. Il me salua fort poliment; sur quoi je l'invitai à partager mon frugal friïhstiick, offre qu'iLaccepta avec empressement. Il paya d'ailleurs son écot par une poignée de dattes et en allant traire sans façon une chèvre que son humeur aventureuse avait conduite à sa portée. La rencontre d'un soldat est presque toujours une bonne fortune en voyage, principalement au désert; ce sont des gens de res-
source, aussi fertiles en expédients que peu scrupuleux, il faut bien le reconnaître, dans le choix des moyens.
Mon convive improvisé était originaire de Tunis ; il venait de traverser seul le désert de Taka, porteur d'un message du mudir de Kassala pour le pacha de Souakin. Il me raconta tout cela par signes, langue universelle qui a cours dans tous les pays du monde , et dans laquelle on devient fort expert par l'habitude. La collation terminée, il remonta sur son dromadaire et me quitta pour aller à son tour exécuter en sens inverse la gymnastique dont j'ai raconté plus haut les détails.
J'aurais volontiers passé tout le reste du jour dans ce charmant réduit; mais il me fallut le quitter aussi : la caravane avait sur moi beaucoup d'avance ; j'étais resté seul en arrière , sans mémo garder Hamed auprès de moi. Je fis donc agenouiller mon dromadaire, que je gouvernais maintenant comme un véritable Bédouin , et, sautant sur son dos aussi lestement que le permettait le grossier engin qui figurait Ja selle, je fis mes adieux, non sans regret , à cette délicieuse oasis.
La nouvelle montée annoncée par Hamed était en effet fort douce, mais fort longue. Je la fis tranquillement sans songer même à presser le pas de ma monture ; je n'étais pas pressé d'arriver. Le ciel était pur, l'air léger; toute la nature était en paix ; et
puis j'étais seul, plongé, sans que tien vint m'en distraire, dans une de ces ineffables rêveries dû voyage, que les voyageurs seuls peuvent comprendre, parce qu'ils les ont seuls connues. Des débris granitiques étaient répandus de tous côtés, mais ne gênaient point le passage , et leur vue n'avait rien d'attristant , car la végétation s'est emparée d'eux ; de vigoureux arbustes en couvrent la nudité.
Parvenu au point culminant de la montée, une magnifique perspective s'offrit à moi tout d'un coup : c'était une «vaste enceinte de montagnes admirables de formes, imposantes par leur masse, et entre lesquelles s'étendait circulairement une plaine profonde, solitaire, silencieuse, à demi noyée dans la double brume du soir et du lointain. Ce paysage, on le voit, était bien peu compliqué; mais sa simplicité même faisait sa grandeur. Il respirait une majesté calme, une solennité mélancolique , ce je ne sais quoi de mystérieux qui ébranle l'imagination et captive la pensée. Désert comme au premier jour, dénué de toute végétation , sans autres habitants que les animaux sauvages qui ont précédé l'homme sur la terre , il réapparaissait comme un épisode, un monument encore intact de la création primitive , quand le globe à peine sorti du néant n'était foulé ni contemplé par aucun être humain.
J'ai vu certes des sites plus beaux ; mais, soit que
l'heure y prêtai, soit que celui-là fut en harmonie avec ma disposition du moment , aucun n'a fait sur moi une si forte impression. Ce ne fut qu'une échappée rapide, un tahleau disparu aussitôt qu'entrevu; cependant il est resté gravé dans ma mémoire en traits ineffaçables, et, par un phénomène psychologique difficile à expliquer, il est plus vivant encore au fond de mes souvenirs, plus présent toujours à mes yeux que maints sites admirés, étudiés , détaillés des jours entiers, des mois, des années. C'est un des points lumineux de tous mes voyages, un de ceux qui appellent le plus souvent mes regards dans les ténèbres du passé.
Le pays que nous venons de traverser se nomme Baramou, et il est bien nommé, puisque ce mot signifie en arabe chaos. Mais ici la nature change d'aspect ; on a devant soi une plaine immense , ou pour mieux dire un plateau, qui doit être fort élevé, à en juger par la longueur et la roideur des montées comparées à la brièveté des descentes. Ce plateau est environné d'une double chaîne de montagnes, dont les lignes tour à tour sévères et gracieuses se prolongent à perte de vue jusqu'aux dernières profondeurs de l'horizon. Le nom des principales, dans l'ordre de leur position, est Okom, ib. Un plan doucement incliné conduit :, où, grâce à un sol ferme et uni, mon e init de lui-même au trot. J'eus bien-
tôt rejoint la caravane, non sans en avoir rencontré plusieurs chargées de nattes de palmier qui se fabriquent au Soudan et vont approvisionner le marché de Souakin.
Si pressés, la veille, de s'arrêter, les chameliers , ce jour-là, prolongèrent d'eux-mêmes la marche bien avant dans la soirée, quoique la journée eût été certes fort rude et fort laborieuse. Après une traite de douze heures , on vint camper à l'abri de quelques bouquets d'arbres dans un lieu nommé Gabab, ou peut-être Ghaba, nom qu'on donne en Afrique au désert boisé. On ne dîna qu'à minuit. Une heure après je me retirais dans ma tente , encore tout ému , tout palpitant des événements , des sites, des mille impressions de ces douze heures si bien remplies.
Il était difficile, à coup sûr, qu'elles le fussent mieux ; et c'est précisément cette multiplicité, cette variété d'émotions de tous genres concentrées en un tour de soleil , qui m'ont fait dès ma première jeunesse aimer si passionnément la vie nomade, vie d'aventure et d'imprévu que j'ai préférée toujours à toute autre. L'existence sédentaire est contre nature : elle énerve tous les organes, amollit toutes les fibres, détend tous les ressorts. L'homme n'est pas fait pour prendre racine comme un végétal, ni pour s'engraisser à l'étable comme un animal. L'esprit s'éteint dans Fimmobilité, comme un flam-
beau privé d'air; le cœur s'y pétrifie sous répaisse rouille des habitudes.
Ah ! combien sont plus salutaires au corps comme à l'âme le mouvement, l'activité du voyage , ses incidents toujours renaissants, ses impressions toujours nouvelles, ses privations même , ses tristesses, car il en a, ses fatigues et jusqu'à ses dangers ! Où éprouve-t-on mieux ses forces physiques et ses forces morales? Où développe-t-on mieux par un exercice continuel toutes ses facultés? Où sent-on mieux, en un mot, la vie dans toute 6a plénitude ? Ausai le confessé-je avec sincérité, aujourd'hui que ma vue aux trois quarts éteinte , et qui le sera de* main tout à fait, me condamne au repos et me ferme tous les horizons , mon regret le plus poignant, dans les ténèbres qui me pressent, n'est pas de ne pouvoir plus lire, plus écrire, condition pourtant bien dure , c'est de ne pouvoir plus voyager, Que de fois , au coin du foyer monotone où je suis doué désormais, je me répète en soupirant ces beaux vers du Dante ;
Ne dolcewa di figlio , ne la pietà
Del vecchio padre, ne '1 debito amore
Lo quai dovea Pénélope far lieta 7 Vincer potèr dentro da me l'ardore
Gh' i' ebbi a divenir del monde esperto
E degli vfcii umani e del valore ; Ha misi me per l'alto mare aperto,
JOURNAL DU DÉSEft?, 63
SoJ con un legno, e con quella compagaa Picciola dalla quai non fui deserto'.
Childe-Harold, le sombre voyageur du xix* siècle, n'eût certes pas mieux ditque le fier proscrit du xiv.
Le 18.
Ce matin, pour ia seconde fois depuis mon départ du Caire, le ciel était nébuleux et le soleil voilé, Un vent impétueux agitait nos tentes et las arbre* semés alentour. C'étaient, pour la plupart , des mi* mpsas groupés et serrés étroitement les uns contre les autres, par bouquets de trois ou quatre, comme s'ils voulaient se prêter un appui mutuel contre des ouragans dont leurs troncs tordus et «tourmentés n'attestent que trop l'irrésistible violence. Le sol autour d'eux est sablonneux, et si mou qu'on y enfonce jusqu'à la cheville. Tout cela composait un ensemble assez morne, et je passai là, j'en dois con* venir, une matinée fort maussade, blotti contre un arbre qui me défendait mal du vent et du sable. Il
était décidé qu'on ne partirait qu'à, midi , d'abord pour laisser prendre aux chameaux un repos qu'ils avaient assurément bien gagné la veille au rude passage de l'Atabayah ; ensuite parce qu'il était