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nécessaire d'aller faire de l'eau à un puit# éloigné de plusieurs milles, et qui, par parenthèse, en donne d'excellente.
Le sable mouvant sur lequel on avait passé la nuit n'est qu'une zone étroite qu'on eut bientôt franchie ; après quoi le terrain redevient ferme et facile : de vastes bancs de granit à fleur de terre forment comme un pavé naturel et rappellent les larges dalles des anciennes voies romaines. La plaine a d'ailleurs la même physionomie que le jour précédent, si ce n'est que les montagnes latérales , s'écartant de plus en plus , sont à peine encore visibles , et la 'plaine n'en parait que plus
étendue.
D'abord clair-semés, les arbres se multiplient jusqu'à former, non plus des bosquets, mais desbois. Il doit y avoir en cet endroit beaucoup d'eau pour entretenir une verdure si luxuriante ; pourtant je n'en vis point, ce qui nous était indifférent pour- le quart d'heure, puisque nous nous en étions approvisionnés le matin même au puits de Gabab.
Nous avions traversé, depuis Souakin, plusieurs natures de déserts, qui chacun , y compris ceux des plateaux et ceux des marines, a son nom particulier parmi les Bédouins : le désert herbeux , le désert pierreux et montagneux , le désert buissonneux, le désert de terre enfin. Nous entrions main-
tenant dans le désert boisé , le plus agréable de tous, en attendant le désert épineux et le désert de sable, le seul que se représentent les imaginations européennes, et qui est le désert par excellence. Les Arabes de cette partie de l'Afrique le nomment Atmour.
Un nouveau camp d'Arabes était fixé là, au moins pour le moment, mais si bien caché sous ces épais ombrages , que je n'aperçus à travers les troncs qu'une seule butte construite en nattes; d'habitants , pas l'ombre. Il devait y en avoir, pourtant , puisqu'il y avait des habitations. En cherchant bien, je finis par découvrir des moutons et des chèvres gardés, comme ceux de là veille, par des enfants; toujours des enfants. Où donc se tenaient les hommes, et que faisaient-ils ?
Nous avions besoin de vivres frais; j'envoyai à la découverte Hamed, dans l'espoir qu'il nous rapporterait du pain, dont nous manquions, et l'un des moutons que j'avais aperçus. Mais il revint les mains vides ; personne n'avait rien voulu lui donner ni lui vendre, pas même du lait. On se méfiait de nous, nous prenant pour des Turcs, et Ton croyait notre argent faux.
La seule monnaie qui ait cours dans ces contrées est Vécu ou talari d'Autriche , à l'effigie de Marie- Thérèse , lequel vaut jusqu'à vingt-huit piastres. Le gouvernement autrichien en frappe à cet effet avec
le coin et le millésime du temps, sans le plus léger changement, et en conservant intacte aux pièces nouvelles l'apparence des anciennes , sous peine de les rendre suspectes aux Bédouins et de les discréditer à leurs yeux. Gela explique comment on voit en circulation tant de pièces neuves et brillantes qui portent la date d'un siècle. Nous eûmes beaucoup de peine à nous défaire, même à SouaJrîn, qui pourtant est une ville de commerce, des guinées que nous avions apportées de Djeddah, et nous n'en serions pas venus à bout si le trésorier de la douane n'eût consenti à nous les changer à perte.
Je m'étais établi, pour attendre le retour de Hamed, sous un magnifique mimosa, dont mon dromadaire broutait, comme l'herbe la plus tendre, les formidables épines. Le silence était aussi profond, la solitude aussi complète que si j'eusse été à cent milles de tout lieu habité, et cependant j'étais entouré d'êtres vivants qui me regardaient sans aucun doute, s'ils ne se montraient pas. Tout à coup, je crus entrevoir, et je vis en effet bientôt distinctement, une femme voilée qui se glissait furtivement entre les arbres, et que certainement la curiosité féminine attirait vers moi. Je feignis de ne la point voir, afin que, enhardie par mon immobilité comme elle l'était déjà par ma solitude, elle ne conçût aucune défiance et s'approchât de moi de plus en plus. Malheureusement, Hamed revint en ce moment-là
de sa mission manquée, et sa brusque présence fit évanouir la mystérieuse apparition :
Et fugit ad salices, et se cupit au te videri.
Admirez le prestige d'un voile et la puissance du mystère ! je ne doutais pas, et personne à ma place n'eût douté que cette femme ne fût jeune et jolie. Oui sait ? peut-être n'était-ce qu'une vieille Bédouine édentée qui me venait demander l'aumône.
Furieux de l'inhospitalité de ces sauvages, indignés de leurs soupçons, nos gens s'en fussent de grand cœur vengés , et se disposaient à prendre de force le mouton qu'on ne voulait nous vendre ni pour or ni pour argent. Je m'opposai à cet acte d'autorité qui sentait la rapine. D'abord , l'honneur européen parlait en moi; jaloux de le conserver intact, je ne voulais pas qu'on pût dire après moi et à cause de moi que les chrétiens étaient des forbans et ne valaient pas mieux que les Turcs. De plus, je craignais d'ameuter contre nous les naturels, qui, bien qu'invisibles, pouvaient être nombreux, et qui auraient eu pour eux le bon droit, peut-être aussi la force. Par tous ces motifs, on se passa, jusqu'à une meilleure occasion, des vivres frais qu'on avait espérés, et, poursuivant sa marche à vide, la caravane sortit trop tôt de la région boisée pour rentrer dans un pays sec et découvert.
J'avais marché douze heures dans celte plaine interminable sans y découvrir la moindre aspérité, le plus léger mouvement de terrain ; mais ici elle est coupée transversalement par une chaîne de collines pierreuses au milieu desquelles s'ouvre un défilé, visiblement pratiqué aux époques neptuniennes du globe par les eaux du déluge, d'un déluge quelconque, quand ces plateaux, aujourd'hui si secs, étaient des lacs encaissés entre les montagnes, comme ceux de la Suisse. La configuration du pays donne presque à cette hypothèse les caractères de la certitude, et nous trouverons sur notre route plus d'une preuve à l'appui.
Le défilé franchi , on pénètre dans une nouvelle plaine qui n'est, à proprement parler, que la continuation de la précédente, et lui ressemble en tout, sauf que les montagnes ne s'y voient plus et que l'horizon n'est fermé par rien. Cet espace sans bornes, véritable océan de terre, a l'aspect mélancolique de tout ce qui n'offrant à l'œil aucune limite, aucune prise, éveille invinciblement dans l'âme le sentiment toujours triste de l'infini.
Une rencontre que je fis au pied des collines n'était pas propre à dissiper ma tristesse : c'était une caravane déjeunes esclaves des deux sexes, qui, arrachés violemment, à peine au sortir du berceau, à leur patrie, à leur famille, allaient à travers le désert accomplir dans quelque ville d'Egypte ou d'A-
rabie leur lamentable destinée. Condamnés à une servitude éternelle, dépossédés, avant d'avoir vécu, des conditions , des motifs , des causes de la vie, trivendi causas , comme dit un grand poëte, ils n'ont devant eux que la souffrance et la dégradation.
Venus des profondeurs du Soudan et de l'Abyssinie, ils marchaient depuis bien longtemps, tantôt à pied jusqu'à l'épuisement de leurs forces, tantôt montés deux, trois , jusqu'à quatre ensemble sur un même chameau , et ne recevaient que la nourriture strictement indispensable à leur misérable existence.
Chacun d'eux représentait pour leur propriétaire un capital qu'il n'entendait pas assurément perdre, mais qu'il voulait rendre le plus gros possible en réduisant à leur extrême limite les frais d'entretien. Si quelqu'un de ces malheureux succombe à la fatigue, on creuse un trou dans le sable pour l'enterrer à la hâte , si même on prend ce soin , et l'on passe outré, sans s'embarrasser que les hyènes, ces goules du désert , viennent ou ne viennent pas exhumer et dévorer leurs tristes dépouilles.
Noirs et entièrement nus, c'étaient presque tous de jolis enfants, dont la physionomie respirait l'intelligence. Ils me regardaient passer avec de grands yeux étonnés, et une curiosité mêlée d'inquiétude se peignait sur tous leurs traits. Les jeunes filles étaient presque toutes jolies, et promettaient, pour
leur malheur, de le devenir bien plus encore: presque toutes avaient un profil régulier, de grands yeux noirs expressifs , des cheveux longs et soyeux, les extrémités fines et tous les membres gracieusement attachés. Aucune n'avait plus de huit à neuf ans, et, quoique dans un âge si tendre, elles approchaient, vu la douceur, la précocité du climat, de leur époque nubile. Les grossiers Jellabs ne se souciaient pas qu'elles l'eussent atteinte ou non ; tous, quoiqu'ils affirment le contraire pour donner à leur marchandise plus de relief et plus de valeur, abusent pendant le voyage de ces victimes infortunées, avant même que le permette la nature.
Lorsqu'on songe que cet horrible trafic d'êtres humains se perpétue de génération en génération , depuis six mille ans , dans les mêmes contrées, par les mêmes moyens , à travers tant de religions diverses, on se demande ce que viennent faire sur la terre ces créatures dévouées à toutes les misères, et en voyant le mal, que dis-je? le crime si profondément enraciné , invétéré parmi les hommes, on relègue tristement au rang des rêves irréalisables icibas le règne de l'amour et du droit.
Brumeux toute la matinée, le ciel avait peu à peu dépouillé ses voiles et repris sa sérénité, son éclat. Le soleil, au terme de sa course, brillait au bord de la plaine comme un volcan , et la sillonnait , l'inondait de longues traînées de lave ardente» Enfin il
parut s'abtmer sous terre, comme ailleurs il plonge au sein des flots , et sa disparition laissa après lui cet immense vide , cette indéfinissable tristesse dont les animaux eux-mêmes et jusqu'aux plantes ne peuvent se défendre, dans cet effrayant abandon ; je dis effrayant , car s'il arrivait qu'un matin le soleil ne reparût pas, que deviendraient les créatures? et qu'est-ce qui prouve, après tout, quand il se couche, qu'il se lèvera le lendemain? *
Au crépuscule, le désert devint épineux, au grand dommage de l'ample burnous dont la fraîcheur du soir m'avait forcé de m'envelopper, et qui , accroché au passage, éprouva plus d'une avarie. On fit halte à six heures , après six heures de marche , et l'on campa au milieu des épines.
Le 19.
Le soleil se leva derrière un grand cène isolé dont un des pans , coupé à pic , tombe brusquement à angle droit du faite à la base, tandis que l'autre, conservant sa forme primitive , en descend gracieusement par un plan incliné. Ce caprice, cet accident de la nature , n'est pas heureux et produit un effet déplaisant. L'inégalité de deux lignes dont l'essence est d'être égales est choquante à l'œil , viole et blesse toutes les proportions. J'éprouvais à cette vue un sentiment désagréable , presque pénible , un véri-
table malaise, et je me demandais : Qu'est-ce donc que la symétrie? Ne pourrait-on pas la définir en disant qu'elle est à l'œil ce que la mesure est à l'oreille? Mais le type, le principe en sont-ils en nous, ou n'est-elle que le résultat de l'habitude? Ne seraitelle pas plutôt une loi innée et comme le reflet icibas de l'ordre éternel ?
Montesquieu, dans Y Essai sur le Cfaût*, et saint Augustin, dans son livre De la véritable religion*, ont dit là-dessus des choses excellentes. Parlant de l'exemple d'un palais , d'un temple , d'un parterre, le premier remarque avec beaucoup de justesse que la symétrie facilite les vues d'ensemble , mais que si elle plaît dans un objet unique et vu isolément, elle devient fastidieuse et dégénère en monotonie, dès qu'on l'applique à plusieurs objets successifs. Il conclut spirituellement en comparant un bâtiment qui n'aurait qu'une aile ou deux ailes inégales à un homme qui n'aurait qu'un bras ou l'un des deux plus court que l'autre.
Mais Montesquieu s'arrête au fait sans remonter à la loi; l'évêque d'Hippone porte plus haut son vol et se livre à des considérations d'un ordre plus élevé ; ce qui ne l'empêche pas de faire des observations pratiques aussi ingénieuses que délicates sur ce qui
J. Chap. vi.