‹ Cinquante jours au désertChapitre 9 sur 9 · Chant XXIII · texte numérisé non relu

Chant XXIII

jaunes et flottantes comme des épis avant la moisson, et si hautes, que les chameaux y disparaissaient en quelques endroits. Ces longues herbes sont pleines d'embûches : les serpents y abondent, et les bêtes féroces n'y sont pas moins nombreuses. M'étant écarté de la caravane et cheminant dans un épais fourré, mon dromadaire, qui s'y frayait un passage avec difficulté, fit en arriére un bond si violent, si brusque, que je faillis en être désarçonné ; au même instant j'entendis un long frôlement, dans les herbes et je les vis ondoyer avec force. Nous nous étions trouvés face & face avec un lion qui dormait là tranquillement, et qui, réveillé en sursaut par notre approche, eut aussi peur de mon dromadaire que mon dromadaire avait eu peur de lui. Je n'avais sous la main aucune arme pour me défendre contre ce terrible ennemi, s'il se fût élancé sur moi, et la caravane était trop foin pour me porter secours. Jamais position ne fut plus critique. Mais je ne tardai pas à me rassurer ; bien loin de m'attaquer, le lion ne songea qu'à la retraite, et, nonobstant sa dignité royale, il l'opéra avec tant de précipitation, que je le perdis de vue en un moment. Une large traînée d'herbes violemment agitées m'indiqua seule pendant quelque temps la route qu'il suivait dans sa fuite, et que je me donnai bien garde de suivre après lui.

On a d'énormes préjugés en Europe sur te lion,

comme en général sur tous les animaux du désert. Les voyageurs ont si bien menti, si bien soutenu, par esprit de corps sans doute, les fables les uns des autres, qu'elles ont fini par s'accréditer. Pour ne parler que du lion, il a été dès l'antiquité, témoin l'histoire d'Androclès, et il est encore aujourd'hui le sujet de légendes acceptées par la crédulité, consacrées par l'ignorance, et qui n'ont de réalité que dans l'imagination des inventeurs. Sa prétendue générosité est la plus niaise des impostures : le bon sens en fait justice non moins que l'expérience. Son courage n'est que l'aveugle impulsion de la faim, comme celui des autres carnassiers; à peine est-il repu qu'il tombe dans l'apathie, et des chasseurs compétents autant que véridiques, versés dans ses habitudes et dans ses mœurs, m'ont cité de ce potentat du désert des actes de lâcheté dont rougirait une hyène elle-même. Observez-le dans les ménageries : il est de tous les animaux de son espèce celui qu'on dompte avec le plus de facilité et qui se soumet le plus complètement. Les Carter, les Vanburg, tous les dompteurs de bêtes vous le diraient, si vous preniez la peine de les interroger et qu'il leur convint d'être sincères. Toute usurpation établie est si difficile à ébranler, que le lion n'en reste pas moins, de par Ésope et La Fontaine, le roi des animaux.

Puisque nous voici en train de faire la guerre aux

préjugés zoologiques répandus dans le monde, il en est un dont il faut également faire justice : il s'agit cette fois de l'hyène, dont le nom, revenu si souvent dans cette relation, est synonyme en Europe de férocité. On dit d'un homme de sang : c C'est une hyène, » et l'on croit avoir atteint les bornes de l'hyperbole; on n'a fait qu'atteindre celles de l'erreur. Rien n'est plus faux que cette comparaison. Dites :

c C'est un tigre! » à la bonne heure, vu que le tigre verse le sang pour l'amour du sang, et déchire indistinctement tout ce qui s'offre à sa fureur. Il n'en est pas ainsi de l'hyène. C'est un animal timide, voire pusillanime, qui n'attaque jamais l'homme, et qui, ainsi que le chacal, est réputé ignoble parce qu'il se repaît comme lui de chairs mortes et déterre les cadavres. Ainsi donc, traiter un homme d'hyène, c'est l'accuser de lâcheté plus que de cruauté ; c'est dire qu'il s'acharne aux proies faciles, aux proies immondes, et que ses appétits sont bas.

Je n'entends pas dire qu'il n'existe dans le genre humain aucun être de cette espèce ; il en existe au contraire beaucoup : le monde en est plein. Il n'est pas un animal dans la création qui ne s'incarne en quelque homme et n'y revive avec ses instincts ; trop heureux encore quand on n'en retrouve pas plusieurs à la fois dans un même individu. Diderot l'a remarqué avant moi et l'a exprimé

beaucoup mieux que je ne saurais le faire : « Il y a rhomme-loup, l'homme-tigre, l'homme-renard, l'homme-pourccau , l'homme-mouton , et celui-là est le plus commun ; il y a l'homme-anguille : serrez-le tant qu'il vous plaira , il vous échappera ; l'homme-brochet qui dévore tout ; l'homme-serpent qui se replie en façons diverses; l'hommeours qui ne me déplaît pas; l'homme-aigle qui plane au haut des deux; l'homme-corbeau, etc.... Rien de plus rare qu'un homme qui soit de toute pièce ; aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal. »

Pour en revenir à l'hyène, on a entrepris récemment sa réhabilitation par un jeu ou un abus 'de l'esprit contraire à la vérité, non en lui restituant , comme je viens de le faire, son caractère naturel, mais en faisant de sa poltronnerie le tvpe de la gentillesse.

Diderot eût dit que l'auteur de cette réhabilitation était l'homme-hyène dans la véritable acception du mot « Les facéties de ce genre sont aujourd'hui fort à la mode : un sculpteur connu a été plus loin : il a réhabilité, dans un groupe que vous pouvez aller voir dans son atelier, les amours de la truie, et, renchérissant sur l'artiste, bien des gens des deux sexes, qu'il serait trop facile de nommer, vont plus loin encore, ils les imitent.

Cette matinée fut signalée par un accident assez

commun dans ces grands herbages : en faisant le café pendant une halte, celui de nos domestiques dont c'était la spécialité, mit le feu par mégarde aux herbes sèches dont la plaine était couverte , et qui s'allumèrent avec la rapidité de l'éclair. L'incendie, gagnant de proche en proche, envahit en quelques minutes une immense étendue. Il brûla toute la journée, et, le soir, ayant campé sur un point élevé du désert, nous jouîmes d'un spectacle admirable. Une nappe de feu se déroulait sous nos pieds sans obstacle et sans limite. On ne saurait imaginer rien d'aussi' terrible, mais rien d'aussi sublime. Le ciel était presque aussi rouge que la terre : un jour sombre et sinistre éclatait au sein de la nuit. Le rugissement lointain des bêtes féroces chassées de leurs repaires par les flammes s'élevait par intervalles au milieu du silence, et si l'on n'entendait pas le sifflement des serpents épouvantés, c'est que la distance rem péchait d'arriver jusqu'à nous. Pour peu que le vent eût poussé la flamme de notre côté, il nous eût fallu, comme eux, la fuir au plus vite; mais le temps était calme; pas un souffle n'attisait l'incendie qui se propageait de luimême, parce qu'il rencontrait toujours devant lui quelque chose à dévorer. Il a dû marcher ainsi des nuits et des jours, jusqu'à ce qu!il n'ait plus trouvé d'aliments.

Ce grand spectacle, dont nous étions involontai-

rement les auteurs , m'en rappela un du même genre dont j'étais innocent, et auquel j'avais assisté bien des aimées auparavant dans les monts de la Sibylle, la région la plus sauvage des Marches romaines. En bivouaquant sur une montagne, des pâtres y avaient mis le feu, et cet incendie, alimenté, non par des herbes, mais par des forêts, brûlait déjà depuis trente jours quand le hasard du voyage m'en rendit témoin ; il brûla plusieurs semaines encore, et s'éteignit de lui-même lorsqu'il eut réduit en cendres tout ce qui était à sa portée. On eût dit un 'immense volcan allumé tout d'un coup par la nature, et dont les laves ardentes menaçaient le pays d'une conflagration universelle. Qu'on se figure les cris de détresse, de désolation, partis de ce vaste bûcher; les gémissements des oiseaux dont les nids brûlaient, ceux des animaux de toute espèce qui fuyaient pêle-mêle leurs forêts natales et dont les petits, trop faibles pour les suivre, expiraient au milieu des flammes. J'avais là comme un avant-goût, une représentation anticipée de la future destruction du globe, s'il est vrai, ainsi que le prétendent les volcaniens, qu'il doive un jour périr par le feu.

Mais revenons au Soudan.

Mon attention fut distraite de la mer incandescente sur laquelle erraient mes yeux, par un chant lointain venu du côté opposé, puis par un murmure

de voix d'abord vagues, confuses, mais de plus en plus rapprochées et plus distinctes. Tout bruit, quel qu'il soit, surtout un bruit humain, est toujours au désert, et pendant la nuit, quelque chose de si nouveau, de si imprévu, que mon oreille se tendit fortement pour saisir Ja cause de ceux qui l'avaient frappée. Tout me fut expliqué en voyant arriver une nombreuse caravane d'indigènes armés de lances, et qui, en passant, échangèrent avec nos chameliers, connus d'eux sans doute, des cris de reconnaissance, de bruyantes démonstrations d'amitié. Ils pouvaient être une cinquantaine, et chacun d'eux conduisait deux ou trois chameaux chargés de gomme, de doura et autres marchandises destinées au marché de Soukh-Aboussine, qui précisément se tenait le lendemain. A la vue de la plaine embrasée, les Soukria poussèrent un hourra général comme si c'eût été un feu de joie allumé pour une grande fantasia. Ils se mirent ensuite à chanter en choeur, quelques-uns même à danser comme . des sauvages pendant que leurs compagnons battaient la mesure dans leurs mains. Ils n'en furent pas moins obligés de faire un long détour afin d'aller chercher les parties de la plaine non encore envahies ou déjà abandonnées par l'incendie.

Je m'attendais pour cette nuit à la visite des serpents et autres animaux féroces pourchassés par le feu ; mais il paraît qu'ils s'étaient tous enfuis dans

une direction contraire à la nôtre, car il n'en vint aucun, nonobstant les transes du marchand Ismaïl et du soldat Hassan, qui, bien que tous deux du pays, étaient saisis d'une terreur panique, pour ne

pas dire burlesque.

Même plaine que la veille, mêmes herbes d'abord, puis nudité complète. Point de lion; point de caravane; pas un visage humain; mais en revanche beaucoup d'autres rencontres. Ce furent d'abord de grands vols d'oies sauvages qui fuyaient les régions atteintes déjà par les pluies pour chercher les pays secs ; elles nous saluaient à l'envi, en passant sur nos têtes, d'un cri rauque et discordant, qui, pour avoir sauvé le Capitole, n'en est pas plus harmonieux. Vinrent ensuite des troupeaux de gazelles qui sautaient, gambadaient dans le désert avec toute la grâce, toute l'ivresse de la liberté. Mais la prudence présidait à leurs joyeux ébats , et leur vigilance constamment éveillée n'était jamais en défaut. Faisions-nous un pas pour nous rapprocher d'elles , le troupeau tout entier prenait des ailes , et disparaissait comme une nuée de flèches dans les profondeurs du désert. Puis ce fut le tour des autruches, encore plus farouches que les gazelles , et dont la course littéralement ailée défie les chevaux les plus rapides. C'est pourtant à cheval qu'on les chasse ; mais il est bien rare qu'on

les atteigne , à moins qu'une extrême fatigue ne les ait réduites aux abois. Tantôt isolées, tantôt par troupes de cinq ou six, elles passaient devant nous avec vélocité, en allongeant encore leur cou déjà si long pour courir plus vite, mais jamais asses près pour qu'on pût les viser.

Ces diverses rencontres jetèrent 1 dans cette journée un vif intérêt et la firent couler si vite , quoiqu'elle fût très-chaude, que j'en fus moi-même étonné : le soir était venu que je me croyais à peine à midi. Il y avait bien longtemps que nous campions en rase campagne et que, sauf le massif isolé deKassala, je n'avais pas aperçu, même de loin, l'ombre d'une montagne, d'un rocher, le plus petit accident de terrain. Je fus agréablement surpris ce soir-là, en découvrant plusieurs pyramides de granit , pareilles à celles que nous avions rencontrées le mois précédent sur le territoire des Bicharis et des Adendoas. Quelques-unes étaient renversées, et leurs ruines entassées les unes sur les autres accusaient, à ne s'y pas méprendre, l'action d'un tremblement de terre. Les autres, plus solides sur leur base, ou secouées moins violemment, étaient restées debout, comme, dans une ville agitée par ces terribles oscillations du sol, un clocher résiste tandis qu'un autre s'écroule. On campa au pied d'une de ces pyramides abîmées sur elles-mêmes et dont les décombres, quoique bouleversés, sont restés amoncelés

les uns sur les autres sans qu'un seul bloc s'en soit détaché pour rouler même à quelques pas. De fortes ronces végètent dans les interstices du granit, et une demi-douzaine d'arbres assez maigres sont dispersés alentour.

Quand la nuit fut tout à fait venue, on aperçut à l'horizon une lueur d'abord assez pâle, mais de plus en plus vive, à mesure que les ténèbres devenaient plus profondes. En l'observant avec attention, on reconnut que c'était un feu pareil à celui que nous avions allumé la veille, le même peut-être, qui gagnait du pays et nous suivait ou nous tournait comme la marée montante pousse devant elle, de côté et d'autre , des courants avancés qui rejoignent ensuite leurs bras divergents, pour fermer la retraite aux fuyards.

Le 18.

Ma tente était des plus simples , faite en grosse toile blanche , doublée de la même étoffe et de forme circulaire. Son principal avantage était de se tendre très-facilement et de s'abattre encore plus vite. Je l'avais achetée à Djeddah, ainsi que je l'ai dit précédemment, et elle provenait d'un pèlerin à qui elle avait servi au dernier pèlerinage du mont Arafat. Son mobilier, lorsqu'elle était dressée , se bornait à un lit, c'est-à-dire un matelas, à quelques objets de toilette indispensables, à un coffre plein

d'effets de première nécessité. Un épais tapis de feutre couvrait le sol et en neutralisait au besoin l'humidité. Or, en me levant pour partir, je trouvai ce tapis percé» d'énormes trous, des trous à passer la tête. Les termites l'avaient attaqué pendant la nuit, et en quelques heures en avaient fait un lambeau.

Ces terribles névroptères, qui ne sont autres que des fourmis blanches , sont très-répandus dans le Soudan, où ils exercent de grands ravages. Bois, étoffes, provisions, tout ce qui est à leur portée est incontinent dévoré, et l'on est obligé de suspendre à des cordes les objets qu'on veut soustraire à leur voracité. Ces bêtes féroces en miniature expédieraient un homme comme un tapis, pour peu qu'il se laissât faire. Les Indes et l'Amérique du Sud sont infestées de ce fléau destructeur; le midi de l'Europe lui-même n'en est pas exempt, et partout il est encore plus redoutable qu'il n'est redouté, quoiqu'il le soit beaucoup. Mais quelle leçon pour l'humanité! que peut une fourmi seule ? Absolument rien ; mais en associant leurs efforts, une réunion de ces insectes, isolément si faibles , arrive à des résultats vraiment prodigieux. Il en est de même de l'homme au sein de la création : un individu, réduit à ses propres moyens , n'abattrait pas un arbuste ; une masse d'individus associés pour un but commun se joue de toutes les résistances de la nature ,

complit des miracles de force, de puissance, qui étonnent l'imagination.

Le hedjin dont Àbd^el-Kérim m'avait fait présent était loin d'être un animal de prix; c'était une bête forte, solide, dure à la fatigue, et avec cela d'une extrême docilité. On ne pouvait rien monter de plus sûr : je ne lui ai jamais vu faire un faux pas. Je devais sans nul doute à ma barbe blanche le choix qu'on avait fait de lui. Le premier jour je l'avais essayé, et ménagé le second à cause de l'excessive chaleur ; je comptais ce troisième jour le pousser un peu plus pour l'éprouver, voir enfin ce dont il était capable et quel fond on pouvait faire sur lui. Je le mis donc au grand trot en partant, et l'y maintins trois grandes heures sans le laisser respirer un instant. Il soutint parfaitement cette épreuve, quoiqu'il fît encore plus chaud que la veille, et nous fîmes ainsi d'une seule traite, sans qu'il en parût le moins du monde étonné, six grandes lieues de pays, que je peux bien, sans exagération, estimer à trentesix kilomètres. J'avais pris naturellement une énorme avance sur la caravane, au risque de m'égarer, car j'étais entièrement seul. On ne nous avait point donné de guide à Soukh-^boussine ; un des chameliers, qui connaissait bien le pays , devait nous en servir ; mais. comme il était à pied, il ne me servait à rien, à moins que je ne me résignasse à l'intolérable ennui de suivre pas à pas la caravane. Je la lais-

sais donc d'ordinaire prendre les devants, et ne partais que longtemps après elle , lorsqu'elle était au moment de disparaître à' l'horizon. Ce matin-là je m'étais risqué à la précéder seul, parce que la route était bien frayée, et que j'avais devant moi des points de repère, grâce auxquels je ne pouvais me perdre.

Ces points de reconnaissance étaient des pyramides de granit semblables aux précédentes. Une d'elles , écroulée sur elle-même et environnée d'arbres touffus, m'offrait un excellent abri pour attendre la caravane, et je passai là plusieurs heures enseveli dans une ombre épaisse , seul avec mon dromadaire couché et ruminant à côté de moi. Cespyramides si communes de la mer Rouge au Nil, et si arlistement taillées par la nature, ont donné, selon toute probabilité, aux anciens Éthiopiens , la première idée de leur architecture tumulaire , laquelle avait , comme chacun le sait , adopté cette forme dès l'antiquité la plus reculée ; et cette conjecture est si peu aventurée, que nous avons vu partout les Bédouins placer leurs cimetières à l'ombre de ces pyramides. De Méroë , où cette architecture a laissé des monuments encore nombreux, ainsi que nous le verrons plus tard, elle a passé en Nubie, puis en Egypte, où elle avait pris, surtout à Memphis, des proportions gigantesques. On retrouverait de même le sombre dôme des forôts du Nord dans la voûte élancée et mystérieuse des

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cathédrales gothiques. A y regarder de prés, toutes les branches de l'art humain ont leur type et leur source dans les œuvres primordiales du grand architecte de l'univers.

Les chameliers , et celui-là même destiné à nous servir de kabir, nous avaient parlé, mais vaguement et sans en préciser la place, suivant l'usage constant des Arabes , d'un château que nous trouverions sur notre route , et où des irréguliers tenaient garnison . Je l'avais cherché des yeux toute la matinée sans rien découvrir qui lui ressemblât , et je ne fus pas plus heureux dans l'après-midi. Point de château , partant point de soldats. La solitude de la journée ne fut troublée ni par un homme ni par une bête ; l'ombre d'une gazelle ou d'une autruche ne pointa pas même & l'horizon. Vers le soir, on atteignit une chaîne granitique d'une médiocre élévation, peu pittoresque, et dont on côtoya le pied jusqu'à la couchée, à travers un labyrinthe d'épines si serrées, hérissées de pointes si aiguës, qu'on ne s'y frayait qu'à grand'peine un passage dans l'obscurité naissante. Il semble que Dante ait vu ces formidables ronces du désert, lorsqu'il dit dans r Enfer :

' % Non frondi verdi, ma di color fosco, Non rami schietti, ma nodosi e*nvolti, Non pomi v'eran, ma stecchi con tosco, Non han si aspri sterpi, ne si folti

Quelle fiere selvaggie che in odio hanno Tra Ceciaa e Corneto i luoghi colti \

Tandis que je me débattais de mon mieux contre ces terribles dards qui me déchiraient les mains et la figure, Hassan marchait devant moi, en chantant, pour tromper les ennuis du voyage ou pour se donner du cœur , sinon pour se rassurer contre les ténèbres; car, tout soldat qu'il était, ou du moins avait été et devait être encore , le courage n'était pas sa vertu dominante. On vint enfin camper au bord de , plusieurs puits creusés au pied de la montagne , et qui ont cela de singulier , que chacun d'eux donne une eau différente : l'une est excellente à boire, une autre est saumâtre, une troisième est savonneuse et n'est bonne que pour les animaux. A quelque distance se trouve un village où nous envoyâmes aux provisions, vu que nos vivres étaient bas, et d'où l'on rapporta, après une longue attente, du doura pour nos dromadaires, du lait et un mouton pour nous. Le malheureux animal ne fit que paraître et disparaître : tout ce qu'en laissa Gasparo , et c'étaient les trois quarts , fut en un clin d'oeil dévoré cru et saignant par nos Bédouins.

J'allais oublier de dire que le nom de ce village (est Ralàah : or , ce mot signifie château , et voilà ce

}. Inferno, chant XIII,

château fantastique que les chameliers avaient fait toute la journée miroiter à nos yeux. Quant aux soldats, j'ignore s'il s'en trouvait dans ce lieu perdu ; tout ce que je puis dire , c'est qu'il n'en parut aucun:

Le 19.

Nous eûmes de grand matin la visite d'un cheik en voyage. Comme tous les Arabes de condition que nous avons eu l'occasion de rencontrer dans ces déserts, celui-là portait un turban blanc qui faisait ressortir la couleur sombre.de son visage , et une robe blanche , très-longue , très-ample et très-propre. H était parent du grand-cheik Aboussine , et par conséquent de son fils Àbd-el-Kérim : à ce titre il avait droit à nos égards, et nous eûmes pour lui toutes les attentions que le lieu comportait. Nous l'invitâmes, en attendant la pipe et le café , à prendre place sur notre tapis, ce qui est considéré comme une grande civilité et ne s'accorde qu'à des égaux. Il reçut nos politesses avec cette aisance , cette gentilhommerie , si j'ose ainsi dire , particulières à tous les Arabes , quel que soit leur état ; mais sa conversation m'intéressa peu. Nous lui dûmes cependant, chose rare, un renseignement précis : il nous dit qu'en marchant bien, nous pourrions être rendus à Aboukharah dès le lendemain ; mais qu'avec dès chameaux chargés nous n'y serions que le surlendemain vers le

mogreb ; et la chose advint comme il l'avait annoncée.

Cette journée m'offrit si peu d'intérêt que j'en fais grâce au lecteur. Coupée sur un seul point par un bois d'acacias , lequel est , comme tous ceux du désert, jonché de nombreux cadavres végétaux, la plaine se prolongea jusqu'au soir, et l'on n'y rencontra qu'une caravane pur sang chargée de calebasses et de garahs. On jouit par forme de compensation d'un couchant admirable. Une nuée de feu flottait sur le désert, et, avant de s'enfoncer sous terre, le soleil, d'un rouge mat et sans rayonnement, apparut longtemps à l'horizon, non comme l'astre même de la lumière , mais comme une planète incendiée. Les pourpres célestes pâlirent par degré , passèrent du violet le plus vif au plus sombre azur , et en quelques instants le crépuscule eut fait place à la nuit. Les tentes furent dressées en rase campagne ; et au hurlement lointain d'une hyène affamée qui rôdait à distance, Ismall et Hassan nous donnèrent, comme Ta van t- veille, le spectacle de leurs terreurs. Les malheureux étaient tous les matins si pâles , si défaits , qu'on devinait leur insomnie au premier coup d'œil.

Le 20.

Toujours la même plaine, à cette différence près, qu'elle est coupée transversalement, d'espace en

espace, par des zones de bois séparées les unes des autres par des zones de sable nu. Je cheminai toute la journée en avant de la caravane avec Saïd , un grand nègre à notre service, dont la vue était beaucoup plus perçante que la mienne, et qui m'accompagnait armé d'un long fusil. Nous traversâmes plusieurs troupeaux sans pouvoir nous procurer du lait, vu qu'à notre approche tous les bergers, petits et grands, se sauvaient au fond des bois de toute la vitesse de leurs jambes. Nous nous perdîmes quelquefois, ou déviâmes du moins delà ligne droite; mais les cris des chameliers, et au besoin un coup de feu tiré par nos gens, nous y faisaient bientôt rentrer. . Le soir, la caravane entière s'égara : le doura nous manquait pour les dromadaires, et l'on nous avait annoncé un village où nous en trouverions, et dont le nom n'est pas consigné dans mon journal. Mais en cherchant ce village dont la position n'était pas connue exactement du guide , on fit tant de tours et de détours qu'il ne fut plus possible de s'orienter. Quelle direction prendre au milieu de l'obscurité ? Personne n'en savait rien, et nos dromadaires risquaient fort de jeûner, lorsque les aboiements lointains des chiens, puis les vagissements des enfants, nous signalèrent , au moment où nous désespérions de l'atteindre , ce village si longtemps cherché. Nous allâmes camper auprès, et les dromadaires ne jeûnèrent pas. A quelque distance coulait le Rahat, ou

Ragat, un des affluents du Nil Bleu, au sein duquel il se perd en face de la ville d'Ouled-Médeny, appelée ainsi du nom d'un saint musulman qui y a son tombeau. Bien qu'on ne vît pas la rivière, nous en étions assez rapprochés pour qu'on y pût aller faire de l'eau , car nos outres et nos barils étaient vides.

Le 21.

Les mêmes alternatives de bois et de sable continuèrent tout le jour, et, comme nous l'avait prédit à Kalâah le parent d'Aboussine, nous étions rendus à Aboukarah [avant le mogreb. Nous établîmes notre camp à cent pas de la ville, au bord d'une falaise en terre qui tombait à pic dans le Nil Bleu. A la première vue, on comprend pourquoi une telle épithète a été donnée à ce fleuve, Bahr-el-Azrek, et il la mérite parfaitement : il est d'un aussi beau bleu que

le Rhône sous les ponts de Genève, mais il est loin d'être aussi limpide ; l'onde en est opaque et le fond tout à fait invisible. On était alors à l'époque des plus basses eaux : une partie de son lit était à sec et couvert d'une vase durcie par le soleil jusqu'à figurer la pierre. Des îles et des grèves blanches, que la crue devait bientôt envahir, s'étendaient au loin et tranchaient fortement sur l'azur foncé des flots. Leur cours est fort lent, du moins dans cette saison ; ils glissent plus qu'ils ne coulent, sans faire aucun bruit, et ce silence a quelque chose de morne.

Le Nil Bleu descend, comme on le sait, des mon-* tagnes centrales de l'Abyssinie. U passa longtemps pour le vrai Nil , et son origine était un mystère. Les Romains disaient, pour indiquer une entreprise impossible, qu'autant valait chercher la tète du Nil : Invertir* capvt Nili. Cette expression proverbiale prouve à quel point la chose leur semblait impraticable. Le monde moderne vécut tout entier sur cette idée jusqu'au xviu e siècle, où Bruce découvrit enfin, en 1771, cette source mystérieuse. Il est certain aujourd'hui qu'un missionnaire portugais l'avait trouvée avant lui ; mais la politique du Portugal, qui alors avait des comptoirs sur la côte d'Abyssinie, était d'ensevelir dans un silence absolu tout ce qui avait rapport à cette contrée , de peur d'éveiller l'attention et en même temps la concurrence des autres États commerçants de l'Europe. La découverte du missionnaire fut donc tenue secrète, et la gloire du succès resta tout entière à Bruce qui n'en jouit pas avec modestie, car il se décerne à luimême, dans les termes les plus dithyrambiques, un brevet d'immortalité.

Sa gloire est, à ce qu'il parait, fort menacée en ce moment. Des voyageurs avancent que ce qu'il a pris pour le fleuve principal n'en est qu'un affluent , et que la tète du Nil Bieu doit être cherchée plus haut, aux sources de l'Umo. U y a bien longtemps d'ailleurs que le Nil Bleu a cessé d'être le véri-

table Ni] , dont il n'est plus qu'un tributaire et qui, sous le nom de Nil Blanc, Bahr-el-Abiad, Tient de bien plus loin , c'est-à-dire du quatrième ou cinquième degré de latitude australe, si non de plus loin encore au sud. Peut-être aussi le Nil Blanc» dont la source est encore inconnue, n'est-il lui-, même qu'un affluent du Nil définitif qui, sous le

nom de Myslad , arrive de l'ouest, et naîtrait aux mêmes régions que le Niger. Hérodote disait déjà

de son temps que le Nil venait de l'occident. Il résulte de toutes ces obscurités que le proverbe latin a toute sa force encore aujourd'hui.

Pour en revenir au Nil Bleu, au bord duquel nous voilà enfin campés, son cours, depuis sa source jusqu'à Khartoum, où il se perd dans le Nil Blanc, est de quatre à cinq cents lieues , deux cent cinquante en Abyssinie et le reste dans le Soudan. Il entre dans ce dernier pays par le Berl&t, le traverse ainsi que le Fazogl et tout l'ancien royaume de Sennàr, devenus tous deux depuis une trentaine d'années provinces égyptiennes. Il est peuplé d'hippopotames, de crocodiles en grand nombre. Les éléphants, les girafes, les zèbres, les rhinocéros fréquentent ses deux rives , sans parler des lions , des léopards et des panthères, même des panthères noires, qu'on y rencontre quelquefois et qui , de tous les animaux du désert, sont les plus agiles, les plus indomptables et les plus terribles.

Le désert est toujours le même et toujours varié. J'avais joui , deux jours auparavant , d'un couchant d'or ; je jouis ce soir-là d'un couchant d'argent. Enveloppé d'une gaze transparente et vaporeuse, le soleil était blanc, sans rayons ; son disque rond , net . comme la lune , souffrait qu'on le regardât fixement avec impunité. Le fleuve perdait à distance sa couleur bleue, et brillait au loin comme une lame étincelante. Le soleil, qui se trouvait juste au-dessus de lui, s'abîma dans son sein, et la brume argentée qui couvrait la nature se dissipa presque immédiatement pour laisser paraître une à une toutes les étoiles. La ville, jusqu'alors plongée dans le silence, en sortit aux premières ombres et se réveilla au bruit des chants et des instruments , instruments barbares, chants de sauvages, mais qui n'en étaient que mieux appropriés au lieu, et de loin ne manquaient pas d'une certaine harmonie. Cela valait toujours bien le rugissement des hyènes, et le sommeil vint pour moi sur les ailes de ces fantasias du désert.

Le 22.

Les chiens errants rôdèrent autour du camp dès que la nuit fut venue, aboyant, hurlant, se battant comme des hommes , et je ne réussis à m'en débarrasser que par une ruse de guerre qui eut un plein succès : je leur fis voir le léopard, et sa vue suffit pour mettre en fuite la meute affamée qui

nous assiégeait, sans qu'il fût nécessaire de le lâcher contre elle. Le jour nous amena une autre visite, celle d'une autruche apprivoisée, mais très-méchante, qui se promenait librement aux environs de la ville, et qui venait faire connaissance avec nous, disposée à voler tout ce qui se trouvait à sa convenance , même de l'argent , car chacun vous dira qu'elle digère les métaux : encore une fable à reléguer avec tant d'autres. On n'en dira pas moins toujours un estomac d'autruche. On affirme, avec la môme vérité, que, pressée par le chasseur et réduite aux abois, l'autruche met la tête sous son aile et se croit invisible parce qu'elle ne voit rien. Cette facétie serait bien mieux applicable aux amoureux qui, ne voyant qu'eux dans le monde , s'imaginent n'être vus ni devinés par personne.

Ce fut ensuite le tour d'un derviche coiffé d'un bonnet rouge, lequel entra d'un air si délibéré dans la tente où nous déjeunions, s'assit sur notre tapis avec tant de familiarité, que, justement choqués de son impudence, nous ne le mimes pas précisément à la porte, cela ne se fait pas en pays musulman, mais ne lui adressâmes ni une parole ni un regard, et ne fîmes pas plus attention à lui que s'il n'eût pas été là. Vint après un vieil officier turc en retraite, nommé Ali-Aga comme notre ami de Soukh-Aboussiue, et comme lui kachef ou capitaine. C'était le plus naïf et le meilleur des hommes.

Sttfl JOURNAL DU DÉSERT.

Il nous engagea à le suivre dans sa maison, où nous serions plus au frais que sous nos tentes pendant la chaleur du jour, et nous nous rendîmes de grand coeur à son invitation. Chargé d'une femme et de deux enfanta, sa pension lui était si mal payée, qu'il vivait dans un dénùment à peu près complet, et telle était sa pauvreté, qu'avec la meilleure volonté possible il ne put nous offrir qu'une pastèque. Nous lui prouvâmes le prix que nous y attachions en n'en laissant que l'écorce. Il dtna avec nous, et, tout mahométan qu'il était , notre marsalla le scandalisa si peu, qu'il en but plus que nous ne l'aurions voulu , vu la pénurie de notre cave.

La ville d'Àboukharah, dont le nom vient d'une espèce de mimosa appelé Kharah, est bâtie si près du fleuve, qu'il doit y entrer a l'époque des grandes eaux. Pour donner le nom de ville a ce qu'on appelle ainsi dans cette partie du Soudan, je dois faire violence a toutes mes idées européennes , et le lecteur en doit faire autant -s'il veut se rendre un compte tant soit peu exact de la réalité des choses : les derniers villages des derniers pays de l'Europe sont des capitales, comparés à ces prétendues villes. Ici, comme ailleurs, les maisons, hors un très-petit «s eu terre, sont en nattes, sans rées par de grands espaces vides, 'une a l'autre, on enfonce dans le heville. Quelques arbres ça et là

dispersés jettent un peu d'ombre dans ces rues brûlantes, si ce sont là des rues. Un très~beau palmier doum s'élève devant la mosquée.

Non loin de là une natle carrée, soutenue aux quatre coins par de longues perches, abritait un troupeau d'enfants noirs et absolument nus, accroupis dans la poussière autour d'un vieux magister en turban sale, en robe délabrée, qui, à grands coups de férule, leur apprenait à lire et à écrire, sur de petites planchettes appropriées à cet usage, des versets du Koran. Ceci représentait l'école, et, si élémentaire qu'elle soit r il faut dire à sa louange que bon nombre de localités européennes n'en pourraient pas offrir autant. Le bazar, puisque bazar il y a, n'est pas moins primitif : du blé , du doura et au* très denrées de première nécessité , sont exposés en plein air sur de grossiers tréteaux. Quelque chose de jaune et de gras, qui tenait à la fois du suif et du beurre, attira mon attention, sans qu'il me fût possible de deviner ce que cela pouvait être : c'était la parfumerie de l'endroit, soit, en d'autres termes, de la graisse de chameau dont les élégants oignent leurs cheveux. Qu'auriez~vous dit, ô Gorgibus! si Gathos et Madelon , de précieuse mémoire, avaient joint un pareil cosmétique à toutes les pommades dont elles se pommadaient et se graissaient le «i*seau?

A deux heures en remontant le fleuve , juste à

l'embouchure du Bagat, est Ouled-Médeny , une ville moins rustique et plus considérable, de qui celle-ci dépend et dont le gouverneur est une manière de mudir. Nous n'y allâmes point nous- mêmes, mais nous y envoyâmes uu des nôtres : voici pourquoi. Notre intention était, on s'en souvient, de continuer par eau notre voyage jusqu'à Khartoum; mais il n'y avait pas une seule barque à Àboukharah. On nous dit, et vous allez voir l'exactitude de ce renseignement, que nous en trouverions à Ouled- Médeny autant que nous en voudrions. Nous y avions en conséquence dépêché dès le matin un de nos domestiques avec une lettre pour le gouverneur, le priant de nous en envoyer une pour Khartoum, Notre messager fit la route à baudet, et nous rapporta le soir une réponse fort peu satisfaisante. Le gouverneur nous répondait poliment qu'il n'avait pas une seule barque, et que d'ailleurs en eût-il , elles ne nous seraient d'aucune utilité, vu que les basses eaux suspendaient la navigation du fleuve, force était donc de nous retourner d'un autre côté.

Cette circonstance avait été prévue et m'étonna peu, car au premier regard jeté sur le fleuve, on tait pas navigable. Il avait été conboussine que, le cas échéant, les ious avaient amenés jusqu'ici nous on jusqu'à Khartoum , au moins à

JOURNAL BU DÉSERT, 26t)

Rifa'ah, ville ou village situé à quelques Heures seulement d'Aboukharah. Là nous devions trouver des chameaux en abondance, ce lieu étant la résidence du grand-cheik Aboussine, à qui son fils Abd-el- Kérim avait annoncé notre arrivée par un exprès. Il parait que cette combinaison n'était pas du goût de nos chameliers, car ils étaient repartis sans tambour ni trompette, c'est-à-dire, en bon français, qu'ils s'étaient sauvés. Les Bédouins ont tous une répugnance invincible à s'éloigner* de chez eux à de grandes distances. Malgré l'amour du gain dont on les dit possédés , l'amour de leur tente est encore plus puissant sur eux. Nos Soukria venaient bien de le prouver en préférant un retour immédiat dans leurs foyers au bénéfice d'un nouveau marché. Notre position n'en devenait pas moins critique, attendu que le gouvernement égyptien avait rais en réquisition tous les chameaux du pays pour la frontière abyssinienne, et qu'il n'y avait pas moyen , nous disait-on, de s'en procurer un seul.

Que faire en pareille conjoncture ? Nous tînmes conseil avec Ali-Aga, et nous invitâmes à y assister le cheik El-Beled, lequel arriva sur-le-champ, avec le kaïmakan , officier turc qui remplissait les fonctions de gouverneur militaire. Plusieurs soldats irréguliers les accompagnaient armés de falots, car il était nuit close. Il fut décidé, après mûre délibération, que deux de ces derniers seraient envoyés à

la poursuite des fuyards et qu'ils les ramèneraient, de gré ou de force, eux et leurs chameaux. Je ne comptais pas beaucoup sur le succès d'une mesure si tardivement prise; mais comme, après tout, elle ne compromettait rien et que d'ailleurs je n'avais dans le moment rien de mieux a proposer, je laissai, pour ce soir, les choses suivre leur cours, sauf à prendre le lendemain un parti plus efficace, fallût- . il même, à défaut de chameaux, se rabattre sur des Anes. Les soldats partirent sur l'heure , quoiqu'il ne fat pas loin de minuit, et le conseil se sépara après force salamalecs de la part des autorités.

Les soldats, qui avaient on étaient censés avoir

couru après nos chameliers, revinrent le matin sans

les avoir rejoints, cela par plusieurs raisons, dont la

première est qu'ils ne les avaient pas poursuivis.

En revanche ils ramenèrent sept chameaux qu'ils

avaient raccolès, Dieu sait par quels moyens, et dont

les propriétaires les avaient suivis de fort mauvaise

Grâce. Sent chameaux ne nous suffisaient pas;

eu toujours de dix à douze; on

<ur les charger un peu plus que

mi l'étaient fort peu, vn la Ion-

tes. La chose était d'autant plus

ïaît cette fois d'une traite de quel-

ques heures , et que nos provisions ayant beaucoup diminué , nos bagages se trouvaient allégés d'autant.

Nous allâmes remercier le kaïmakan à qui nous devions cette heureuse solution, puisque c'était par ses ordres que les soldats avaient exécuté la razzia dont nous profitions. Nous le trouvâmes dans une tente de paille élevée au milieu de la ville. Il s'en trouvait en face une autre qui servait de corps de garde aux irréguliers : toutes deux avaient une apparence très-misérable. Entouré de quelques officiers aussi mal équipés que les soldats, et revêtu de l'ancien costume, le kaïmakan, espèce de colonel ou lieutenant-colonel, était gravement accroupi sur un angareb, et fumait sa pipe avec cette dignité extérieure particulière aux Turcs. Ce qui me frappa tout d'abord fut un gros garçon de quatre à cinq ans qui trottinait dans la tente entièrement nu, et que le kaïmakan nous présenta comme son fils : or ce fils était d'un noir très-foncé, tandis que le père, Àrnaute ou Macédonien, était parfaitement blanc ; d'où l'on pouvait conclure que, tout Turc qu'il était, il n'avait aucun préjugé sur le croisement des couleurs; mais celle du produit était si foncée, si compromettante, qu'il était permis d'en tirer, quant à la mère, une conclusion absolument opposée. Je doute, malgré l'inviolabilité du harem, et sans vouloir médire du sexe africain, qu'une

seule goutte de sang blanc soit jamais entrée dans les veines de ce petit moricaud.

Les choses se passèrent suivant toutes les règles du cérémonial : on servit le café; on offrit des pipes, et la conversation s'engagea . Le kaîmakan ou quelqu'un des officiers présents (ma mémoire est infidèle sur ce point ) avait été en garnison à Sennâr, où j'aurais eu quelque velléité de pousser une pointe, si le Nil Bleu eût été navigable. Cette ville, ancienne capitale du royaume qu'elle avait baptisé et dont l'île de Méroë faisait partie tout entière sous les anciens Meks, est située à une trentaine de lieues au sud en remontant le fleuve, sous le

douzième degré de latitude , juste à moitié chemin de la frontière abyssinienne. Résidence autrefois de la dynastie indigène des Foundgis, elle n'est plus aujourd'hui qu'une insignifiante bourgade, sans commerce, sans intérêt, et réduite à un quart tout au plus de sa population première. Cette décadence qui date de la conquête de Méhémet-Ali, a été et est encore accélérée par la politique égyptienne , qui attire et concentre à Khartoum, ville toute moderne créée par le conquérant, la population, le commerce, l'activité, toute la vie en un mot du Soudan oriental. Sennâr, ainsi déchue , est tombée au-dessous même de Taka, et relève adminislrativement, comme elle, de la nouvelle métropole du i désert. Le temps et la politique aidant, on peut pr^-

voir qu'elle tombera plus bas encore, et disparaîtra à son tour dans les sables, comme a disparu Méroë. Je ne sais quel arrangement de ménage ne permettait pas à la caravane de partir avant le mogreb. Nous résolûmes, l'Anglais et moi, de prendre les devants sur elle et de l'abandonner aux soins d'un serviteur de confiance. Après avoir fait nos adieux au bonhomme Ali, qui pleurait d'attendrissement, nous partîmes donc, à l'Asr, seuls avec Hassan. Le drôle s'était procuré par son industrie ou fait prêter un dromadaire par un ancien camarade en garnison dans la ville. Partis à la légère et bien montés tous les trois, nous espérions atteindre Rifa'ah à la nuit tombante. Il est vrai que Hassaq ne connaissait pas mieux le chemin que nous, quoiqu'il se vantât du contraire. Aucun des nouveaux chameliers n'avait voulu nous servir de guide : tous étaient de si mauvaise humeur qu'ils avaient refusé formellement de se séparer de leurs chameaux. La route, du reste, était facile à trouver : Rifa'ah étant sur le fleuve comme Aboukharah, on n'avait qu'à ne le jamais perdre de vue pour ne pas s'égarer. Par malheur, Hassan, qui marchait devant en éclaireur, inclina trop sur la droite dès la sortie de la ville, et quand je m'aperçus de son erreur, nous étions déjà bien loin du fleuve et fort avant dans les terres. Un Bédouin, que nous rencontrâmes à la nuit tombante, ne fit que nous éloigner encore plus du but , en

bous donnant un faux renseignement, non qu'il eût l'intention de nous tromper, mais parce qu'il se trompa lui-même : voici comment. Non loin de Rifa'ah, dans l'intérieur du pays, se trouve un autre village nommé Maki. Nous voyant marcher dans la direction de ce dernier village, et prenant sans doute un nom pour l'autre à cause de leur ressemblance et de la manière incorrecte dont le véritable fut prononcé, le Bédouin nous envoya à eelui où nous n'avions que faire et que nous n'atteignîmes même pasu Bref, quand la nuit nous surprit, nous étions tout à fait égarés. Pour comble de disgrâce, j'avais perdu ma zemzimie, dont la courroie s'était rompue, et nous n'avions pas une goutte d'eau.

Nous voilà donc marchant au hasard tantôt d'un côté , tantôt de l'autre, craignant de nous perdre tout à fait en allant à droite, de nous perdre encore plus en allant à gauche, et privés de tout moyen de nous orienter. Enfin nous crûmes apercevoir et nous distinguâmes bientôt en effet une lueur lointaine qui ne pouvait manquer de partir d'un village, (Tan camp, d'un bivouac, d'un lieu habité quelconque, et tous trois de lancer incontinent nos montures dans cette direction aussi vite que le permettaient l'obscurité et les hautes herbes dont la plaine était jonchée. Quel mécompte ! Cette lueur vague, deve* nue en approchant une clarté vive, n'était qu'un feu de chaume semblable à eelui que non* avions allumé

nous-mêmes quelques jours auparavant, comme

tant d'autres en allument dans ces déserts. Il tei-

gnait l'horizon de reflets rougeâtres et lançait quel* quefois dans l'air des gerbes d'étincelles d'un effet magique. Sî le vent l'eût poussé de notre côté, il noué eût bientôt atteints ; heureusement il le poussait en sens contraire et nous fûmes préservés de ce danger. Assez d'autres nous environnaient, comme on va le yoir tout à l'heure.

Une nuit passée à la belle étoile n'avait rien de bien effrayant sous un si beau ciel, par une tempe* rature si douce, et ce n'eût pas été la première : il ne nous restait d'ailleurô à prendre aucun autre parti. Nous nous disposions donc à mettre pied h terre, lorsque le dromadaire de Hassan fit un bond si prodigieux, que son cavalier mordit là poussiers. Il venait d'aperceVoir au coin d'un buisson je ne sais quelle bête féroee, un lion peut-étre, peut-être un léopard ou seulement une hyène, qui 4'éfoigna lentement en faisant craquer les herbes sèche» sur son passage, telle était noire sécurité en partant d'Aboufeharah, que nous Savions pas môme eu l'idée de prendre un ftisil. L'inquiétude était assurément très-légitime ; mais l'épouvante de Hassan passait toutes les bornes. La révélation de ce nouveau péril, auquel il faut ajouter celui des reptiles venimeux, aggravait cruellement notre position. Gomment songer à dormir par terre ou du monte sur nos tapis de

voyage, avec la perspective d'être réveillés en sursaut par la dent d'un serpent ou la griffe d'une panthère? Comment, d'un autre côté, demeurer toute la nuit immobiles sur nos dromadaires, et comment nos dromadaires eux-mêmes résisteraientils au besoin de se coucher?

Tout en me posant, sans les résoudre, ces questions insolubles, je ne pouvais rester insensible à la grandeur du spectacle dont j'étais environné. Partout, autour de moi, le désert avec sa solitude et son silence inflexibles, sou mystère, les dangers qu'il recèle ; partout l'inconnu rendu plus redoutable encore par les ténèbres. Sur ma tête les nocturnes magnificences d'un firmament radieux, étinçelant de soleils sans nombre et dont l'inaltérable sérénité semblait prendre en pitié nos alarmes. Il n'est pas jusqu'à cet incendie allumé par des mains inconnues et brûlant en liberté dans l'espace, qui n'ajoutât un prestige de plus aux sombres beautés de cette nuit splendide et terrible.

La voix de Hassan interrompit brusquement la rêverie où j'étais tombé. Il venait d'entendre un aboiement dans le lointain. Était-ce un chacal? était-ce un chien ? On prête, on tend l'oreille ; l'aboiement se fait entendre de nouveau, et l'on reconnaît cette fois, à ne s'y pas méprendre, la voix d'un chien : or, un chien suppose un troupeau ; tout troupeau suppose un berger, et, si nous avions

le bonheur d'en rencontrer un qui nous guidât ou nous mît seulement dans la bonne voie, nous étions sauvés. Comme si nos dromadaires eussent partagé nos inquiétudes et nos espérances, ils se dirigèrent d'eux-mêmes avec une rapidité toute spontanée vers l'aboiement qui nous servait de but et que l'oreille distinguait à peine encore, loin, bien loin de nous. Nous nous arrêtions de temps en temps pour nous assurer que nous n'étions pas dupes d'une illusion, et que la voix libératrice retentissait encore. Mais à mesure qu'on avançait elle était plus distincte, et il ne fut bientôt plus possible de douter de sa réalité. A notre approche, les aboiements redoublèrent. Le vigilant gardien du troupeau signalait aux bergers l'arrivée d'étrangers, sinon d'ennemis. En avançant davantage, nous découvrîmes un feu qui, cette fois, était bien celui d'un bivouac, et que semblaient nous voiler à demi les herbes ou les broussailles. Enfin nous atteignîmes un enclos environné de hautes épines aussi impénétrables aux hommes qu'aux animaux. Le feu qui avait attiré nos regards brûlait au milieu. Nous fûmes reçus là, non plus seulement par les aboiements du chien, mais par le chien lui-même, qui ne se piquait assurément pas d'hospitalité. Mais de bergers, pas l'ombre, et pas davantage de troupeau. Ce lieu pourtant devait être habité. Nous appelons, pas de réponse. Nous appelons encore, même silence. IL était clair qu'on se

478 JIHIHNAJ- DU DÉSERT,

défiait de nous et qu'on nous examinait avant de . (aire acte de présence. Qui sait, après tout, si nous n'étions pas le ghoum ou voleurs du désert?

Une voix invisible partie de l'intérieur finit par se faire entendre et nous demanda qui nous étions. Hassan fit en deux mots notre histoire. A l'instant un massif d'épines, qui servait déporte, s'ouvrit comme de lui-même pour nous livrer passage, et se referma sur nous aussitôt- A la peur avait succédé l'hospitalité. Nous nous trouvions tout d'un coup et par enchantement au sein d'une famille nomade dont le chef prît mon dromadaire par la bride et me conduisit près du foyer, dès que j'en fus descendu. C'était un homme de petite taille, assez grêle, comme le sont beaucoup de Bédouins, et qui ressemblait singulièrement au vieux kabir qui nous avait conduits de Souakin à Kassala. Il se nommait comme lui Haajed, et portait une espèce de sarrau bleu sans manches. Ses fils et ses domestiques allaient et venaient en silence ; les femmes, dont on entendait «percevoir, étalent retirées dans une l'extrémité de l'enclos. Un grand neaux couchés ruminaient tranquilles épines. Les nôtres prirent place ; et reçurent avant leur tour une doura. Cette bucolique arabe n'était ■ la flamme ondoyante et pétillante

Dès que nous fûmes établis au coin du feu sur nop lapis, notre hôte fit traire ses chamelles, et l'on nous apporta plusieurs garahs de lait écumant. Nous y trempâmes quelques biscuits que nous avions avec nous, et peu de temps après on nous servit, dans un grand plat de bois, la bellila que les femmes avaient préparée pour nous. Ce mets primitif, en usage chez les Bédouins, est une pâte de maïs assez insipide et qui ressemble à la polenta des paysans piémontais. Hamed, en sa qualité de chef de famille, mangea seul avec nous ; ses fils mangèrent ensuite, après quoi le plat retourna dans la tente pour le souper des femmes. Aucune ne parut, mais on était si près d'elles qu'on pouvait entendre tout ce qu'elles disaient. Peu à peu leurs voix s'éteignirent et le silence se fit dans le harem. Les hommes se couchèrent autour du feu disposé pour toute la nuit; nous en fîmes autant l'Anglais et moi; Hassan, fort heureux d'être à l'abri des bêtes féroces, imita notre exemple , et l'on n'entendit bientôt plus que le sifflement du vent dans les grandes herbes du désert.

J'ai dit que la nuit était splendide. Eti attendant que le sommeil vînt me fermer les yeux, je les promenais avec ravissement sur l'espace étoile, et je me disais, en le contemplant, qu'à l'origine de l'humanité, les hoûimes encore enfants avaient dû le prendre pour ce qu'il paraît être, c'estrà-dire

pour un dôme bleu fixé dans l'air par des clous d'argent, ou, comme le dit un trouvère du moyen Age,

Pour un crible immense A travers lequel Brille la puissance Du Père Éternel.

Il a fallu et il faut encore, même aujourd'hui que le moindre écolier en sait plus en astronomie que les plus grands hommes de l'antiquité, un effort de l'esprit, un laborieux travail de l'intelligence pour s'élever des apparences aux réalités, pour se persuader que ces clous brillants sont des soleils, que ces soleils sont des mondes, que ces mondes sont habités comme le nôtre en vertu des lois de l'analogie, et que le mouvement aussi bien que la vie règne dans l'immensité.

Ce mouvement admis, et comment ne pas l'admettre quand tout le proclame d'une manière si victorieuse ? l'esprit tombe dans un étonnement encore plus profond. Quelle complication et pourtant quell» régularité! quelle harmonie! Chaque corps céleste a son mouvement propre , et de plus un mouvement général qui le lie à l'ensemble ; en sorte .qu'on peut dire mathématiquement qu'ils agissent les uns sur les autres, et que l'action de chacun en particulier se fait sentir de proche en

proche sur la masse entière. L'économie de notre système planétaire autorise à supposer, toujours en vertu des lois de l'analogie, que chaque soleil est le centre d'un système semblable, et il est probable que tous ces systèmes roulent et gravitent les uns autour des autres jusqu'aux bornes de l'infini.|

Supposez, si une telle hypothèse est possible, une machine humaine où se reproduisent en infiniment petit les combinaisons profondes de cet immense et sublime engrenage; supposez, de plus, que notre existence dépende de l'inaltérable régularité d'une machine si compliquée, nous vivrions dans une perpétuelle appréhension, tant les chances d'un dérangement seraient multipliées, tant, par conséquent, le danger d'une catastrophe serait imminent* Le même danger existe, et bien plus terrible encore, dans les gigantesques évolutions de la mécanique céleste : le moindre trouble dans l'ordre établi entraînerait une série de cataclysmes dont l'idée seule fait frémir. Mais cette idée ne nous vient pas; et de même qu'en voyant coucher le soleil nous sommes sûrs qu'il se lèvera le lendemain, nous contemplons le firmament avec une foi que rien n'ébranle. Je dis foi, car aucun autre mot n'est applicable au sentiment que la vue ou la notion de l'harmonie universelle fait naître en nous. Des chocs ont eu lieu cependant, et quel choc que celui d'un monde contre un monde ! J)fô soleils

2*<t JOURNAL DU DÉSERT.

Arrivés en ligne droite à Rifaki, un village en nattes comme tous les autres, nous nous reposâmes, pour laisser souffler nos montures, sous un vaste acacia, où l'habitant de la hutte la plus voisine nous apporta avec empressement du lait en abondance et un garah A! abri. L'abri est le gaspacho des Arabes, la première chose qu'à défaut de sorbet on offre au voyageur. C'est une espèce d'oublié faite de la .plus fine farine et mince comme du papier; on l'émiette dans l'eau qu'elle rafraîchit, et cela fait un excellent breuvage. On y mêle quelquefois du sucre, des épices, mais je la préfère dans son état naturel. De là à Rifa'ah, on compte deux grandes heures de marche, et ce vaste espace était couvert de troupeaux qui allaient boire au fleuve. En approchant du but, ce but si longtemps désiré et atteint si tardivement, nous rencontrâmes une troupe de gens à cheval et à dromadaire qui venaient au-devant de nous. Tous étaient bien vêtus, bien montés, témoignèrent à notre vue une joie extraordinaire et nous firent de grandes civilités. Qui donc étaient ces inconnus si polis? C'était un petit-fils du cheik Aboussine, accompagné de nombreux serviteurs, et que son grand-père envoyait à notre rencontre. Le cheik lui-même nous attendait à cheval à l'entrée du village, et la vive satisfaction que lui causa notre arri-

vée prouvait assez combien notre retard l'avait inquiété.

Partie au mogreb d'Aboukharah, notre petite caravane était arrivée à Rifa'ah pendant la nuit. Ne nous y trouvant pas, contre leur attente, nos domestiques avaient pris l'alarme et l'avaient communiquée au cheik. Qu'étîons-nous devenus, et à quoi donc attribuer un si long retard ? Peut-être avions-nous été dépouillés, assassinés par les voleurs du désert; or, comme le cheik est responsable de tous les crimes commis dans les tribus de sa domination, l'inquiétude d'Aboussine était extrême et bien légitime. Il était payé pour s'alarmer. Peu de temps auparavant, deux voyageurs français ayant été pillés sur son territoire, il avait été condamné personnellement, par le gouvernement égyptien, à une indemnité de cent mille francs, qu'il leur avait parfaitement payés, sauf à se les faire rembourser par les coupables , voire par les innocents. Aussi, à la première nouvelle de notre disparition, avait-il mis en campagne toute sa maison; ses fils eux-mêmes étaient partis pour nous chercher dans toutes les directions. Pendant ce temps, nous dormions tranquillement dans le clos hospitalier de Hamed.

Achmet-Aboussine était un grand vieillard de soixante à soixante-dix ans, vêtu de blanc de la tête aux pieds, moins noir que son fils Abd-el-Ké-. rim, dont nous lui dîmes naturellement et sincèrement tout le bien imaginable. Réservé dans son langage, distingué dans ses manières, toute sa personne

respirait la gravité, la noblesse, et cette dignité native particulière à la race arabe. Il nous conduisit dans une vaste tente verte qu'il avait fait dresser pour nous au «bord du Nil Bleu, et qui, pourvue d'angarebs, était bien plus commode que les nôtres pour passer la journée. Le sorbet fut apporté de sa maison par des esclaves, et Von nous servit bientôt après le kounafa, sorte de vermicelle préparé au sucre, et qui est le plat classique des Arabes aisés, comme la bellila est celui des pauvres. Est-il besoin d'ajouter que des provisions de toute nature* moutons, pain, œufs, et jusqu'à des sucreries, affluèrent à notre camp ?

Je n'ai rien à dire de Rifa'ah, sinon qu'étant la résidence d'un cheik important, ce village a use certaine tournure que n'ont pas les autres. Les maisons en pisé n'y sont pas rares, et de ce nombre sont naturellement celles d'Aboussine et de Ba famille. Elles forment un quartier à part* d'une physionomie aristocratique, une manière de faubourg Saint-Germain. Voilà pour le dehors. Quant au dedans, je n'en puis rien dire, par la raison que je n'y a pas pénétré* Le cheik passa presque toute la journée dans notre tente, sans nous engager à le suivre chez lui. Nous eûmes également la visite d'un ancien kachef turc, destitué je ne sais pourquoi, et qui nous fit, lui, les honneurs de sa maison, l'une des plus apparentes et des mieux bâties du quartier

noble. Les autres habitations sont en chaume, enceintes d'enclos épineux et plantés de beaux acacias, ce qui en fait, au point de vue pittoresque, de trèsjolis intérieurs. Le fleuve a ici le même aspect qu'à Aboukharah ; il est tout aussi bleu, tout aussi lent, tout aussi muet. Il y apeu de temps encore que les éléphants Tenaient s'y abreuver en grand nombre ; mais l'accroissement de la population les a peu à peu chassés, car cet animal, inoffensif autant qu'intelligent, affectionne les lieux solitaires, et l'on n'en voit plus du tout dans les environs.

Nous étions arrivés vers midi, et la journée fut très-chaude ; nous la passâmes tout entière sous la tente, tantôt seuls, tantôt dans la compagnie du kachef et du cheik. J'appris de ce dernier qu'il avait sous son autorité quinze tribus, dont les SoukriaS composent la plus nombreuse. Il est en relation quotidienne avec le pacha de Khartoum, un jour pour une affaire, un jour pour une autre, et ils ont constamment maille à partir ensemble: Abonssine était en ce moment particulièrement irrité, et, de plus, dans un extrême embarras. Le gouvernement égyptien exigeait de lui, dans un délai très-court, trois mille chameaux destinés à l'expédition projetée dès lors contre l'Àbyssinie, et qui ne s'est pas exécutée. Il lui semblait impossible de réunir dans ces tribus, pour le terme fixé, tin si grand nombre d'animaux; et cette affaire hii donnait un grand

souci. Il ne nous en fournit pas moins pour Khartoum , et gratuitement, comme cela sied & un vrai cheik arabe , tous les chameaux dont nous avions besoin, et notre dé( irt fut fixé au lendemain matin. La soirée fut aussi fraîche que la journée avait été brûlante; délivré des visites officielles et officieuses, même de l'Anglais, et rendu enfin à moimême, je la passai tout entière au bord de la rivière, couché sur un angareb et jouissant en liberté de la solitude, du silence dont j'avais été trop longtemps privé.

Le 25.

Cheik-Aboussine voulut nous faire la conduite et nous accompagna plusieurs milles, monté sur un beau dromadaire et suivi de ses fils, petits-fils et d'une douzaine d'hommes de sa maison, tous montés comme lui. Le kachef à cheval faisait partie du cortège. Quand Yint le moment de la séparation, tout le monde mit pied à terre, et, pour couronner les adieux qui furent longs, nous nous jetâmes, le cheik et moi , dans les bras l'un de l'autre comme des amis de vingt ans. Telles sont ces mœurs arabes, qu'on aime et qu'on respecte quand on les a connues. Depuis le Grand-Chérif de la Mekke jusqu'au cheik des Soukrias, tous deux Arabes de la vieille roche, je n'ai eu qu'à me louer de cette nation, qui a conservé jusqu'à nos jours,

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même sous la brutale domination des Turcs, es sentiments chevaleresques, les vertus simples et primitives, qui ont fait la gloire et la grandeur de ses ancêtres, ' r

Aboussine nous avait donné pour guide un grand beau jeune homme de vingt-deux à vingt-cinq ans, presque entièrement noir, tout à fait nu, et qui brandissait sa lance avec la vigueur, la fierté d'un athlète du désert. Les chameliers l'appelaient Soukri. Il devait se présenter partout au nom du cheik, et partout réclamer pour nous les services et les égards que cette haute protection nous assurait. Nous éprouvâmes, dès la première couchée, la puissance de ce talisman. Nous étant arrêtés de bonne heure, après* une journée insignifiante, au village de Berinko pour y passer la nuit, le cheik El-Beled s'empressa de nous envoyer des angarebs, du lait, des moutons, et il vint en personne se mettre à notre disposition. Ce village ressemble d'ailleurs à tous les autres, avec cette différence que les chaumières sont Mties au milieu d'un bois de mimosas, où nous passâmes la soirée la plus fraîche et la nuit la plus paisible.

Le 26.

Je fis une longue halte au milieu du jour sous un bouquet d'arbres isolés et entrelacés si étroitement

les uns dans les autres, qu'il était impossible au

moindre rayon de soleil d'en percer l'épais réseau. A cent pas coulait silencieusement le Nil, étincelant à cette heure comme une large bordure d'argent. A peine étais-je plongé dans l'ombre de cette oasis en miniature, qu'un immense troupeau de chameaux, presque tous bruns et à long poil, arriva de l'intérieur pour s'abreuver au fleuve. Soukri, qui était avec moi, alla droit aux bergers et revint peu d'instants après avec un énorme garah de lait de chamelle, qu'il déposa devant moi d'un air triomphant. Rien ne pouvait m'être plus agréable, et il lui resta, comme de juste, une bonne part de sa conquête. Le lait de chamelle, plus salé que celui de vache, a une vertu rafraîchissante parfaitement appropriée au climat, et nulle boisson n'est plus salutaire. Cest un nouveau service ajouté à tous ceux que rend dans le désert cet animal providentiel, qui nonseulement transporte à travers les sables l'homme et ses trésors, mais encore le nourrit de sa chair et l'abreuve de son lait.

Je m'intéressais pluâ à lui depuis que je montais un dromadaire à moi, et j'étudiais ses mœurs avec plus d'attention. Et d'abord je commence par protester contre l'opinion courante qui le déclare affreux; moi je le trouve superbe avec sa charpente solide, sa membrure puissante, son long cou de serpent, et même sa bosse qui sert à mieux fixer les fardeaux. Cest l'image de la force active en

même temps que de la résistance patiente. Il est beau de la beauté qui lui convient ; non comme une création de luxe destinée aux mollesses de l'oisiveté, mais comme un instrument de peine et de travail. Toutefois , le chameau est plus délicat, et il exige plus de ménagement qu'on ne pourrait le croire. L'excessive ardeur du soleil lui est contraire , et il est 6ujet à une maladie particulière, dont voici les symptômes : le bât ou la selle Tont41$ blessé gravement, sa bosse s'écoule et se fond au point de disparaître entièrement, et la mort s'ensuit inévitablement. Pris au début, le mal peut être arrêté par la cautérisation, que les Bédouins pratiquent au moyen d'un fer rouge. La douleur arrache au patient, pendant l'opération, des cris effroyables, et il est à remarquer que cet animal si doux, si inoffensif, pousse, à la moindre contrariété, des mugissements qu'on prendrait pour ceux d'une bête féroce.

On a tout dit sur sa sobriété et sur la façon héroïque dont il supporte la soif; mais voici deux faits d'observation assez curieux et tout à fait contradictoires. Il manifeste si peu de répugnance pour les eaux bourbeuses, qu'il semble les préférer aux plus limpides , tandis que d'un autre côté il faut lui servir le doura sur une natte, car il ne le mangerait point par terre. Bien différent du cheval, qui s'associe étroitement à l'homme, s'identifie avec lui, pour

ainsi dire, jusqu'à vivre de sa vie et ne faire qu'un avec lui, le chameau n'a pas l'air de reconnaître son maître, pas même celui qui lui donne à manger, et ne fait aucune différence entre eux et le premier venu. J'ai monté mon hedjin plusieurs semaines de suite sans qu'il se soit établi entre nous la moindre intimité, et s'il m'obéissait quand je voulais le faire abattre, puis relever, il eût obéi de même à n'importe qui. Chaque ordre de ce genre se formule par une façon particulière de faire claquer la langue ou de pousser la respiration, et l'animal exécute aussitôt le commandement avec la ponctualité d'une machine. On ne peut donc objecter qu'il manque de mémoire. Il en manque si peu, qu'il est rancunier, et se venge comme l'éléphant des mauvais traitements. On en a vu, après plusieurs jours, saisir avec les dents l'homme qui les avait violentés et le fouler aux pieds jusqu'à ce qu'il fût mort.

Il en est des chameaux comme des hommes : il existe parmi eux de bons et de mauvais caractères. Il y en à qui mordent, et leur morsure est très-mauvaise ; il y en a qui donnent des coups de pieds, soit par derrière, soit par devant et môme de côté ; il y en a enfin qui ne se laissent charger et décharger qu'après une lutte obstinée et recommençant tous les jours*

Un simple licou suffit ordinairement pour les conduire. On mate la résistance des récalcitrants en

leur passant dans le nez une boucle ou une simple ficelle ; ce procédé réduit les plus rebelles. Il est cependant des cas et des temps où ils sont tout à fait indomptables : c'est la saison du rut. Ils sont alors sujets à des accès de vertige que rien ne peut maîtriser, et ils emportent quelquefois leur cavalier au fond du désert, à des distances si énormes qu'il n'est plus possible de le rejoindre , et qu'il périt infailliblement ou de faim ou de soif. Ce danger n'est pas le moins redoutable de ceux que l'on court dans ces incommensurables solitudes.

Si les chameaux ne reconnaissent parleur maître, les Bédouins ont, en revanche, la prétention de reconnaître leurs chameaux entre mille autres, seulement à la trace de leurs pas. On cite à cet égard des traits de perspicacité vraiment merveilleux et qui passeraient toute croyance, si l'on n'en était témoin tous les jours. L'habitant du désert égale en sagacité l'habitant des savanes. A force de fixer leurs sens et toutes les facultés de leur esprit sur un point unique , ils arrivent l'un et l'autre à des résultats qui tiennent du prodige. L'homme civilisé leur est incontestablement inférieur dans l'observation des phénomènes naturels , et s'il peut plus à l'aide de ses instruments, il peut beaucoup moins, réduit à lui-même. Jetez tout nus dans le désert le premier savant de l'Institut et le dernier Bédouin du Soudan, vous verrez celui des deux

le mieux d'affaire; à quoi Ton peut ajouter que, tombé seul au milieu d'une ville européenne, le Bédouin, soyez-en sûr, n'y sera pas longtemps embarrassé. D'où l'on doit conclure que, dans l'état de civilisation, l'homme intrinsèque s'amoindrit au profit de l'homme relatif, c'est-à-dire, en d'autres termes, que la puissance passe de l'individu naturel à l'individu social , et que , toutes choses allant du simple au composé , l'être isolé s'absorbe et disparaît dans l'être collectif.

La- caravane avait pris sur moi une avance considérable ; deux heures d'un trot soutenu me la firent rejoindre près du village d'Ouad-Raouah , près duquel on campa. Les choses s'y passèrent comme la veille à Berinko : angarebs, lait et moutons arrivèrent immédiatement ; seulement le cheik El-Beled ne vint pas lui-même et fut remplacé par un soldat turc irrégulier, qui ne cherchait évidemment qu'à souper, et dont toutes les allures étaient celles d'un écornifleur ; il y en a partout , au Soudan comme à Paris. Monsieur le maire , je veux dire le cheik El- Beled, était retenu chez lui par un accident arrivé le matin dans son village, je crois même dans sa famille : une jeune fille, piquée au pied par un scorpion , était morte quelques heures après. On peut juger par ce fait combien ce hideux reptile est venimeux sous les tropiques. Nouveau danger à ajouter à tant d'autres, et tout le monde allant

pieds nus , je m'étonne que les catastrophes de ce genre tfe soient pas plus fréquentes. Le scorpion est encore un de ces animaux sur lesquels s'est exercée l'imagination des voyageurs , voire des naturalistes : son prétendu suicide a sa place marquée parmi les fables soologiques qui défrayent les conversations, les livres et les académies.

Le 27.

La première étape de ce jour fut a répétition de la précédente , à cela près que je n'étais pas seul et que nous étions, l'Anglais et moi, tout à fait rapprochés du Nil Bleu, dont l'eau silencieuse , plus que jamais digne de son nom, coulait à nos pieds comme un fleuve d'outre-mer. Moins touffus que la veille , les arbres étaient plus nombreux, et le site était par* faite'ment solitaire , bien qu'on fût dans le voisinage d'un village nommé Ghagré : pas un habitant ne parut; pas un troupeau, pas un seul chameau ne vint à la rivière. Nous avions avec nous le domestique chargé du café, celui-là même qui, en le préparant, avait mis le feu au désert douze jours auparavant. Il commit ici la même maladresse ; mais cette fois l'incendie, concentré entre le fleuve et une dune de sable qui suit son cours, ne s'étendit pas plus loin. Quand nous partîmes, il décroissait déjà sensiblement.

A une heure de là, toujours au bogfl flu Nil, est

le village de Katrané : la chaleur était excessive, nous étions mal en train , et nous fîmes, dans ce Village , une nouvelle étape chez un vieil officier turc établi là avec une poignée d'irréguliers en qualité de gouverneur. Sa tente n'était, comme toutes les autres , qu'une hutte en paille, et le sol en était couvert d'un sable très-fin , très-blanc , qui donnait à cet intérieur militaire un air de propreté agréable à l'œil. Je m'y reposai volontiers pendant quelques heures. A défaut de la pipe et du café, qui ne se trouvaient là ni l'un ni l'autre, on nous servit l'abri et du lait à profusion. Il n'y a pas grand'chose à tirer de tous ces Turcs ; mais ce sont d'assez bonnes gens ; ils se montraient tels du moins avec nous. Vis-à-vis des indigènes, c'est autre chose; ils vivent chez eux en pays conquis : or, on sait ce que cela suppose de la part des soldats de tous les pays , à plus forte raison quand ce sont des Ottomans.

On marcha fort avant dans la soirée, et les tentes furent dressées qu'il était nuit close, à quelque distance d'un nouveau village appelé Seïlad. Je ne voulus pas , vu l'heure avancée , que Soukri allât cette fois déranger le cheik Ei-Beled, dont nous n'avions que faire, ayant en abondance toutes les provisions qu'il aurait pu nous apporter; et, quant aux angarebs , c'était un luxe que nos tapis rendaient mutile. Nous fûmes en revanche, et par forme de L dédommagement, régalés d'une bruyante fantasia

qui semblait partir de tous les points du village à la fois, et à laquelle se joignirent , une bonne partie de la nuit, les aboiements des chiens , le braiment des ânes, et jusqu'au mugissement des chameaux.

Le 28.

Depuis trois jours que nous avions quitté Rifa'ah, le pays n'avait pas changé d'aspect. C'était toujours la même plaine, tantôt sablonneuse, tantôt solide; ici couverte d'herbes desséchées , là tout à fait nue , sauf un arbre isolé de loin en loin. D'un côté on

aperçoit le fleuve par échappées ; de l'autre la vue s'élend à l'infini sans être limitée par le moindre accident de terrain ; et ce paysage uniforme se prolonge ainsi jusqu'à Khartoum. Quoique les villages soient assez rapprochés les uns des autres, ainsi qu'on a pu le voir, on ne s'en douterait pas à la solitude dont on est constamment environné. A l'exception du troupeau de chamelles dont j'ai parlé plus haut, je ne fis pas en trois jours une seule rencontre d'un village à l'autre, et dans les villages même la population était presque toujours invisible. De Seïlad, nous ne fîmes qu'un saut jusqu'à Ëlifouh, un très-grand village bâti en terre et où le chaume est l'exception. Nous descendîmes à la porte du cheik El-Beled, dont la maison ceinte d'un mur et précédée d'une vaste cour avait un certain aire

Nous entrâmes tout droit sans nous faire annoncer, suivant l'usage du pays, dans une pièce élevée de quelques marches au-dessus du sol , obscure pour être plus fraîche , et qui servait de divan au maître de la maison. Il nous y eut bientôt rejoints, et nous voilà établis chez lui coiprae si nous étions d'anciennes connaissances. L'hospitalité Ait complète, je dirai même qu'elle le fut trop, car il nous fallut subir un copieux déjeuner suivi de près par un dîner plus copieux encore. Si sobres qu'ils soient pour leur compte personnel, les Arabes n'admettent pas cette vertu chez leurs hôtes : on les blesse beaucoup en la pratiquant à leur table. Le cheik, dont j'ai l'indignité d'avoir oublié le nom , ce qui est de ma part un acte d'ingratitude, était lié d'amitié avec Ali-Kachef, notre ami de Soukh-Aboussine. Or, en vertu du principe qui veut que les amis de nos amis soient nos amis, nous fûmes intimes dès la première heure. Je me hâte d'ajouter, à la louange du cheik, que ce ricochet d'amitié ne fut pas la cause déterminante de son hospitalité; il avait déjà fait ses preuves à cet égard avant même que le nom de notre ami commun eût été prononcé.

Le muezzin chantait Y Asr du haut de son minaret champêtre quand nous repartîmes d'Élifoun , avec l'espoir d'aller coucher à Khartoum. La chaleur était encore extrême, et, sur les indications du cheik Ël-Beled, nous devions faire un détour pour visiter,

en passant, les ruines de Soba. Cette ville, Tune des plus anciennes de l'empire de Méroé, existait encore plusieurs siècles après l'établissement du christianisme dans ces contrées; un évéque, si je ne me trompe, portait son nom. Nous en retrouvâmes le site , non les ruines, car il n'en reste absolument rien que de grands tas de briques rouges brisées en mille pièces et ensevelies sous les sables. On y avait récemment déterré un sphynx et quelques statues de pierre dans le mauvais style égyptien.

Cette reconnaissance archéologique, d'ailleurs peu intéressante, eut un résultat fâcheui. Notre guide Soukri , dérangé par cette expédition de la route qu'il connaissait, ne put jamais la retrouver, et quand vint la nuit, une nuit très-noire, il nous égara complètement dans une plaine où l'on erra pendant plusieurs heures sans qu'il fût possible de s'orienter. Nous y fussions restés jusqu'au matin à tourner et retourner sur nous-mêmes, si des fusées n'eussent éclaté tout d'un coup à l'horizon. Un feu d'artifice au désert ! Voilà certes un spectacle inattendu. Ces feux ne pouvaient partir que de Khartoum, dont nous ne devions pas être loin, et qui célébrait sans doute quelque grande fantasia. On se dirigea droit sur le point signalé par ces fusées providentielles, et pour cela il nous fallut revenir sur nos pas, car, grâce à nos tours et détours, nous avions de beaucoup dépassé le but.

Nous étions seuls, l'Anglais et moi, avec Soukri ; il s'agissait de rejoindre la caravane qui, ayant sur nous l'avance de plusieurs heures, et ne s'étant pas égarée, devait être arrivée depuis longtemps à Khartoum. En allant droit devant nous, nous devions trouver le fleuve, dont la ville occupe la rive opposée. Nous trouvâmes d'abord un village plongé dans l'obscurité et dans un profond silence.Tout le monde dormait, et personne ne se dérangea pour nous renseigner. Soukri eut beau appeler, crier, tempêter, toutes les buttes restèrent closes , et d'autant plus closes, que ses cris n'étaient propres qu'à effrayer les habitants. Une jeune fille cependant , « étrange rencontre à pareille heure ! répondit à notre appel. Venant je ne sais d'où, elle nous aborda sans peur, et, j'aime à le croire, sans reproche. Mais elle ne put nous donner aucun des renseignements que nous réclamions d'elle, et se contenta de nous offrir un garah d'eau fraîche qu'elle tenait à la main. Quant à vous en dire davantage sur cette apparition nocturne , la chose ne m'est pas possible : les ténèbres étaient si profondes que, si je l'entendais, je ne la voyais pas. La voix seule disait que c'était ie femme jeune , même une jeune te était voilé pour moi, quoiqu'elle lement pas du tout, nuit m'avait saisi, et j'étais très-fa- ■à à terre pour me reposer quelque

peu, : avant de continuer nos recherches, et je fis allumer par Soukri un grand feu d'herbes sèches, faute de bois. La flamme de ce bivouac improvisé lit ce que n'avaient pu faire les cris redoublés du kabir : elle nous attira la visite d'un soldat turc en garnison dans ce village , et de qui nous apprîmes tout ce que nous voulions savoir. Nous n'étions qu'à une très-faible distance du Nil Bleu , qui seul nous séparait de Khartoum, et les fusées qui nous avaient guidés partaient bien en effet de cette ville , où l'on célébrait de grandes fantasias officielles , en l'honneur des fiançailles ou accordailles du fils aine d'Abbas-Pacha avec une fille du Sultan , âgée alors de quatre à cinq ans. Quant à la caravane, elle était campée au bord du fleuve, à un mille au plus audessus du village. Nous l'eûmes bientôt rejointe. Arrivée là au mogreb, elle nous avait attendus pour passer la rivière et faire son entrée à Khartoum. Gomme il était près de minuit, force était de remettre la chose au lendemain. Nous trouvâmes les tentes dressées, mais la marmite renversée. Persuadé qu'on devait dîner et coucher à Khartoum, Gasparo ne s'était pourvu de rien , pas même de bois ou de charbon pour faire du feu, et il était assis mélancoliquement sur ses fourneaux éteints, comme Marius sur les ruines de Cartilage. Une pastèque nous tint lieu de souper.

La rive opposée est bordée de» sakies, roues à cha-

pelets destinées à l'arrosement des jardins de Khartoum ; l'obscurité ne permettait pas de les aperce* voir , mais on les entendait tourner en exhalant dans l'espace des gémissements plaintifs; car telle est, pour parler le langage d'un poète allemand, telle est la misère étendue aujourd'hui sur l'antique terre des Pharaons, que tout y gémit, tout jusqu'aux sakies. Un bruit plus alarmant était celui des crocodiles qui prenaient leurs ébats pendant la nuit, et faisaient rejaillir l'onde autour d'eux. Nous touchions presque au fleuve, et, retiré dans ma tente, je me demandais , non sans une sourde appréhension, ce qui arriverait de nous si , changeant tout à coup d'élément en vertu de leur nature amphibie, ces terribles voisins venaient faire une promenade nocturne dans notre camp.

Ce n'est pas que sur terre le crocodile soit trèsagressif ni très-entreprenant : il évite l'homme plus qu'il ne l'attaque , et le bruit l'éloigné au lieu de l'attirer. Il est bien plus redoutable dans l'eau. Une scène émouvante et sanglante s'était passée dans ces parages, peu de jours auparavant. Un crocodile énorme ayant saisi par derrière un enfant qui se baignait, le père de la victime s'était jeté à la nage aussitôt et précipité sur le gigantesque reptile avec une résolution sidésespérée, qu'après une effroyable lutte tantôt à la surface, tantôt au fond de la rivière, il l'avait contraint à lâcher prise et avait ramené

son fils au rivage. Chose vraiment miraculeuse, après un pareil combat, les blessures du père étaient sans gravité; mais celles de l'enfant lais* salent peu d'espoir de sauver sa vie. Rien de semblable ne nous advint : le reste de la nuit s'écoula sans visite et sans accident, sinon sans une certaine inquiétude.

Le 29.

Réveillé de grand matin par des salves d'artillerie et des fanfares de musique militaire, en l'honneur des réjouissances officielles dont Khartoum était le théâtre, je vis passer et repasser devant moi, en sortant de ma tente, plusieurs crocodiles qui élevaient au-dessus des flots leur horrible gueule :

monstrum horrendum, informe, ingens on ne

peut ajouter qu'ils étaient privés de la lumière, oui lumen ademptum, car ils me voyaient parfaite* ment; mais, au lieu de nager de mon côté, ils plongeaient le plus souvent au fond de l'eau comme pour éviter ma vue. Une balle envoyée à l'un d'eux s'aplatit et rebondit sur sa carapace comme sur une plaque d'acier, sans que le monstre s'eri fût seulement aperçu.

La grève où nous étions campés est nue, sablonneuse, d'une aridité complète, et, quoiqu'il fût encore de bonne heure, la chaleur était écrasante; impossible de tenir sous la tente : mais où trouver

un autre abri? Nous nous hâtâmes, l'Anglais et moi, d'en aller chercher un sur l'autre rive du fleuve, couverte en face d'arbres magnifiques. Un bateau plat nous y conduisit en quelques minutes, et, tandis que nos dromadaires allaient passer plus bas la rivière, moitié à la nage, moitié à gué, nous les attendîmes sous les (rais ombrages d'un jardin arrosé d'eaux courantes et impénétrables aux feux du soleil, Éden sans prix, comparé surtout à la zone torride du bord opposé. En l'absence du propriétaire, un certain Iousef-Effendi , son jardinier nous fit l'accueil le moins empressé, pour ne pas dire le plus disgracieux, et nous mit presque à la porte de ce paradis de verdure ; ce qui nous prouva que nous étions à deux pas d'une ville, et ne nous donna pas une haute idée de l'hospitalité du maître : tel maître, tel valet. Nos montures se faisaut démesurément attendre, l'impatience nous gagna et nous partîmes à pied pour Khartoum, nonobstant la chaleur et la poussière. Heureusement que le voyage ne fut pas long : en moins d'un quart d'heure nous y étions rendus, et ce fut pour moi une surprise agréable ; je pensais en être beaucoup plus loin.

Il y avait vingt-trois jours que j'étais parti de Kassala. Il y en avait cinquante que je m'étais embarqué à Djeddah et n'avais pas quitté le désert. J'en avais déjà précédemment passé vingt dans les déserts d'A-

rabie ; j'en devais passer encore autant dans ceux de Nubie, et ces quatre-vingts jours à dromadaire ou sous la lente comptent parmi les plus calmes, les mieux remplis, les plus heureux de toute ma vie. On pourrait croire, quand on ne l'a pas vu , que le désert est monotone et que les heures s'y traînent lentement. C'est le contraire qui a lieu. Tous ceux qui y ont séjourné, ou seulement voyagé, savent quelle variété infinie offre son apparente uniformité, et avec quelle rapidité surprenante le temps y fuit. Jamais, quant & moi, il ne m'a paru si court, et ce volume est là tout entier pour rendre témoignage des impressions de toute nature et toujours nouvelles que sa fréquentation prolongée a produites sur moi. Et cependant j'ai fait ce voyage dans des conditions peu favorables : d'abord, dans l'âge mûr et à-dire quan moi la vivac dans la jeui blasés, si j'o:

bien despay:

déjà obscure à fait, et cet crêpe autoui rais-je pas, .

sortais alors apens que j va

bassesse unie à la cupidité, et où, liguées, acharnées contre moi, toutes les furies de l'ingratitude, de la haine, de la calomnie, du mensonge, avaient conspiré ma ruine , et , après l'avoir consommée, m'auraient détruit moi-même entièrement, si Dieu ne m'eût donné la force qui résiste, la patience qui attend, qui supporte, le courage et le calme qui, à la longue, triomphent de tout. J'allais donc, en ce temps-là, comme Pétrarque,

Gridando pace, pace, pace:

or, cette paix du cœur si ardemment désirée et cherchée si loin, je l'avais trouvée au désert.

Ce qu'en effet on éprouve tout d'abord au désert, c'est un grand apaisement : les passions s'y éteignent comme par enchantement, le souvenir même s'en efface, et, dégagée de cet alliage étranger, l'âme s'élève par degrés à une sérénité inconnue partout ailleurs. Le désert est le véritable Léthé, le sanctuaire de l'oubli. Échappé avec joie à cette vie artificielle du monde où tout est factice, où tant de liens enchaînent les natures les plus fortes ; où la puérilité la plus inepte le dispute à l'égoïsme le plus féroce; où enfin le préjugé, la routine consacrent les usurpations les plus étranges, on se ressaisit soi-même, on se replie dans son for intime, et, face à face avec la nature, absorbé en die pour

ainsi dire, en présence de Dieu, on se sent plus homme en se sentant plus libre ; on se sent plus fort parce qu'on est seul ; on se retrempe , on se régénère dans cette mélancolie grave, austère, inséparable des grandes solitudes. Et quel silence comparé aux bruits grossiers des villes! En mettant pour la .première fois le pied dans le désert, on éprouve un saisissement involontaire ; mais on s'acclimate vite dans ce redoutahle empire des sables; on en prend possession comme d'une conquête, et à l'inquiétude vague dont on était d'abord agité» succède un sentiment d'orgueil, de domination, car on est roi de l'espace et l'on jouit pleinement, avec une entière sécurité, de cette royauté sans limites.

Un site vous plaît-il, vous y dressez votre tente, et vous restez là des jours, des mois, des années, toute votre vie, si cela vous convient, sans que personne vienne vous dire : « Ce sol est à moi. » Ce sol est à tout le monde ; il est à celui qui s'en empare, sans que nul songe à en disputer la possession au premipr occupant. Il résulte de là une liberté de droit et de fait, bien différente des mille entraves qui gênent dans tous ses mouvements l'homme de la civilisation. La société a tellement empiété partout sur l'individu, qu'elle l'a peu à peu dépouillé de tous ses droits en échange d'une protection qui dégénère en tyrannie , et l'a tellement absorbé,

broyé, qu'elle l'annihile entièrement, et qu'il n'y a plus d'hommes dans les États civilisés, mais de la poussière humaine. Rien de pareil au désert. L'individu y existe par lui-même et pour lui-même ; il se meut dans son cercle d'action avec indépendance, sans qu'il soit condamné aux sacrifices perpétuels de sa personnalité, et cela au profit de fictions sociales qui ne sont en réalité que la plus dure, la plus étroite des servitudes.

Aussi respire-t-on avec ivresse cet air libre, et s'y sent-on vivre d'une vie toute nouvelle. Cette vie a tant de charme,! qu'on ne s'en détache qu'à grand* peine une fois qu'on l'a connue, et qu'on la regrette toujours. Beaucoup d'Européens n'ont jamais pu y renoncer ni s'accommoder plus tard de l'état social. Je les comprends si bien que j'ai été plus d'une fois tenté d'imiter leur exemple et de terminer mes jours dans ces fières solitudes. Si je les avais visitées plus jeune et avant que ma vue fût éteinte, je ne les aurais jamais quittées. Heureux qui de bonne heure s'est fait homme du désert ! il s'est épargné par là bien des douleurs , bien des mécomptes!

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