‹ Cinquante jours au désertChapitre 8 sur 9 · Redi. Bacco in Toscana · texte numérisé non relu

Redi. Bacco in Toscana

dont le vaillant baudet ne se laissait pas dépasser d'une semelle par mon dromadaire. Quoique cet honnête chrétien ne parlât qu'arabe, ainsi que je crois l'avoir dit, et que je ne sois pas fort dans cette langue, nous avions fini par composer pour notre usage particulierun langage incompréhensible pour tout le monde, mais à la faveur duquel nous faisions à nous deux la conversation sans le secours d'aucun truclieman. Je ne saurais assez dire combien cet excellent homme se montra, durant tout le voyage, attentif, soigneux, et quels bons offices il nous rendit. A son âge pourtant ( il avait soixante ans passés), c'était une rude corvée que de quitter ses habitudes, son intérieur, une fille qu'il chérissait, pour affronter pendant quinze jours, et par pure obligeance, les fatigues, les privations, les dangers du désert. Je ne connais pas beaucoup d'hommes en Europe qui fussent sortis comme lui de cette difficile épreuve. Sa complaisance ne se démentit pas un instant; j'admire encore, en y pensant, la douceur de son commerce et l'inaltérable égalité de son humeur. J'en dois dire autant des deux domestiques dTanni, qui, Gasparo excepté, nous furent beaucoup plus utiles que les noires, et firent preuve en toute occasion d'un dévouement absolu.

Nous sortîmes trop tôt du bois pour rentrer dans une plaine c

rencontres, sans parler d'un camp d'Arabes pasteurs qu'il nous fallut traverser. Les tentes, ou, pour mieux dire, les huttes étaient en paille. Des enfants nus jouaient dans la poussière. Des femmes tiraient de l'eau d'un puits et nous en offrirent au passage dans des garahs, calebasses du pays taillées en coupe. J'ignore où pouvaient être alors les hommes, mais je n'en vis pas un seul. De fort beaux troupeaux étaient répandus autour du camp et pâturaient au loin dans la campagne; nous ne pûmes cependant nous procurer du lait, soit que l'heure de les traire fût passée, soit que les bergers y missent de la mauvaise volonté. J'eus ainsi comme une représentation à mon dam du supplice de Tantale.

Après avoir gravi une côte assez douce, nous redescendîmes à un nouveau puits situé, celui-là, dans la solitude, et non loin duquel les tentes furent dressées pour la nuit, quoiqu'il fût de bonne heure encore. Le ciel avait été voilé pendant toute la journée, le soleil invisible, et la chaleur fort tempérée. Les pluies, sans aucun doute, avaient déjà dû commencer dans les régions équatoriales, peut-être même en Abyssinie, et leur influence rafraîchis* santé se faisait sentir jusqu'ici. Quelques semaines encore, tout le pays serait inondé. Vers le soir, le ciel se découvrit, et la lune, ce jour-là dans son plein, était si limpide, si lumineuse , qu'elle éteignait autour d'elle les étoiles les plus brillantes, et répan-

dait sur le désert des clartés vraiment radieuses. Les chameliers avaient allumé à cent pas des tentes un grand feu d'herbes sèches et d'épines, autour duquel ils bivouaquaient. Us avaient eu, comme les précédents» leur part dès moutons dont les cheiks nous avaient gratifiés, et, comme tous les habitants de ces contrées, ils en mangeaient la chair crue et toute saignante, sans sel, sans poivre, sans aucune espèce de condiment , et sans même la laver : la partie la plus délicate est pour eyx l'intérieur de l'animal, et ils en font disparaître en un instant les derniers viscères. C'est horrible & dire, plus horrible à voir, mais c'est ainsi.

On sait que les Abyssiniens en usent de même, et des voyageurs accoutumés à cette cuisine m'ont affirmé qu'elle est supérieure à toutes les autres. Il ne faut pas désespérer de l'atteindre un jour : les biftecks anglais s'en rapprochent déjà beaucoup. Nous sommes en général disposés dans notre orgueil européen à juger sévèrement les peuples dont les mœurs diffèrent des nôtres, et nous ne pouvons, à l'égard des Abyssiniens en particulier , nous défendre d'une prévention fâcheuse, quand nous nous les représentons dévorant des viandes crues à la façon des cannibales. Cette coutume un peu barbare, j'en conviens, n'exclut cependant chez eux ni des sentiments humains, généreux quelquefois, ni même des idées poétiques. Parlez par exemple des perles à

iîk JOURNAL DU DÉSERT.

un Abyssinien, il vous répondra qu'elles se trouvent au fond de lacs solitaires, et que ce sont les œufs du phénix fécondés par un rayon de soleil.

Pour en revenir à la chair crue, Bruce, qui fut le premier à faire mention de cet usage abyssin, ne trouva que des incrédules : * Comment peut-on manger de la viande crue? » disait-on en se récriant de dégoût; absolument comme cette marquise parisienne du même temps qui demandait avec naïveté : «.Comment peut-on être Persan? ■ Bruce, ayant appris qu'un gentilhomme de ses voisins s'était fort moqué de lui à ce sujet, lui rendit visite accompagné d'un domestique qui portait deux épées d'une main et dans l'autre une côtelette crue sur un plat d'argent. Le voyageur donna au railleur l'alternative ou de manger la côtelette telle quelle, ou de lut rendre raison de ses plaisanteries. L'histoire ajoute que le mauvais plaisant préféra la côtelette.

Autant les Bicharis m'avaient paru taciturnes et

peu communicatifs môme entre eux , autant les

Soukria étaient causeurs, pour ne pas dire bavards.

Tous les soirs ils se réunissaient autour du feu, non

pour dormir, ce à quoi pourtant les autorisait bien

io htim. j„ ajournée, mais pour se raconter des

e de vue. Le mot qui revenait le plus

dans leurs entretiens était moya, eau

:s récits roulaient presque tous sur

des aventures de voyage, sur les événements et les accidents du désert ; voilà pourquoi l'eau, qui est la grande affaire du désert et du voyage, jouait un si grand rôle dans leurs conversations. Ils étaient de l'avis de Pindare qui a chanté l'eau dans ses Olympiques, et auraient volontiers, après lui, s'ils avaient su le grec, entonné sa fameuse hymne aquatique : *Api<rrov fxlv ôSwp, l'eau est excellente. Sur quoi un helléniste de ma connaissance fit un jour ce savant jeu de mots : Oïvoç 8à h «pwTcp, mais c'est le vin dans un dtner.

Le 14.

Quelle fut ma surprise, en sortant de ma tente, de voirie camp envahi par une nombreuse et brillante société ! Qu'y venait-elle faire et d'où venait-elle? Voici le mot de l'énigme : Nous étions près de Soukh- Aboussine, un gros village, une ville si vous voulez, de construction toute récente et qui se trouvait sur notre route. Or, maître Georges y avait fait annoncer d'avance notre arrivée sans nous en rien dire, et le gouverneur de la ville, Ali-Aga, un kachef turc au service du pacha d'Egypte, nous venait chercher poliment avec Abd-el-Kerim, fils du grand cheik Achmed-Aboussine que j'ai déjà nommé et avec lequel nous ferons plus tard connaissance. Des soldats turcs, arnautes ou kurdes, les accompagnaient Tout ce monde était monté sur des dromadaires, et

Ton en avait amené pour nous deux fort beaux dont la selle était couverte d'un éclatant faroua, une peau de mouton teinte en rouge ou en bleu, qui ne se prépare ainsi qu'en Caramanie, coûte par conséquent fort cher et constitue la suprême élégance des cavaliers arabes.

Nous fîmes servir le café et nous offrîmes la pipe à nos deux hôtes, très-différents l'un de l'autre par la figure, la taille et le costume. Le Turc était blanc/ petit et revêtu de l'uniforme étroit et presque européen, au tarbousch près, des officiers égyptiens ; l'Arabe, au contraire, était quasi noir, très-grand, portait une ample robe blanche et un turban de même couleur. Il serait difficile d'imaginer un contraste plus complet et plus frappant. Leur humeur n'était pas moins dissemblable : Ali- Aga était réservé, sérieux, silencieux et d'une politesse cérémonieuse ; Abd-el-Kerim était familier, grand causeur, gros rieur, un bon vivant dans toute la force du mot. A peine en selle, on partit de toute la vitesse des dromadaires, et après une course au désert, j'allais dire au clocher, d'une heure environ, on atteignit la ville et l'on mit pied à terre à l'habitation du kachef. Un déjeuner copieux nous y attendait; mais avant d'y faire honneur, je veux en quelques traits vous esquisser cette habitation à la fois rustique et militaire.

Figurez-vous une enceinte irrégulière de trois à

quatre cents pas de tour, et défendue de tous les côtés par des massifs d'épines sèches absolument infranchissables. Plusieurs tentes rondes et coniques construites en chaume s'élevaient çà et là dans cette enceinte, séparées par des cours et affectées chacune à un usage spécial : celle-ci servait de cuisine, celle-là d'arsenal, une autre de poudrière , une autre encore de harem, je le supposai du moins d'après le mystère qui régnait alentour, et quoique le maître du logis, en bon musulman , ne dît pas un mot qui pût le faire soupçonner. Chacune des cours avait également ses habitants particuliers : des dromadaires étaient accroupis dans l'une, des chevaux et des ânes remplissaient l'autre, des moutons une troisième ; une quatrième, enfin, servait de basse-cour, et les coqs y chantaient tout le long du jour. Il régnait partout, je m'empresse de le reconnaître, un ordre relatif et une propreté irréprochable. Située à l'entrée du clos et meublée d'angarebs* une tente beaucoup plus vaste et beaucoup plus longue que les autres, mais en paille comme elles, formait le divan du kachef : c'est là qu'il se tenait, mangeait, recevait, expédiait ses affaires ; c'est là aussi que nous fûmes introduits et que le déjeuner était préparé.

Sur la terre nue était étendue, en guise de lapis, une peau de bœuf teinte en rouge et tannée en Abyssinie; le repas était servi dessus, etçjnonttnt

place autour du plateau de cuivre où sont posés les mets. On avait invité, pour nous faire honneur, le cheik de la ville et l'officier de la douane. Ce mot de douane vous étonne en plein désert ; sa présence en pareil lieu vous sera bientôt expliquée. Il existait entre ces deux derniers çonviveà la môme différence qu'entre Ali-Kachef et le fils d'Aboussine : l'agent du fisc était Turco-Égyptien comme le premier, c'est-à-dire aussi blanc que le Cheik-el-Beled était noir. Je fais grâce du menu, qui futexcellentetqui, naturellement, commença par le mouton classique ; mais je ne saurais passer sous silence une compote, vraiment exquise, de mischmisch, abricots secs fort goûtés des Turcs. Au pilau, qui termine toujours le repas, l'amphitryon nous donna une représentation de sa dextérité à pétrir le riz entre ses doigts avant de le porter à sa bouche. J'avais grand' peur qu'il ne m'offrît, selon la politesse orientale, cette affreuse bouillie : les dieux détournèrent de moi cette épreuve. J'ajoute, comme un trait de mœurs caractéristique et pittoresque, que le repas fut exclusivement servi et très-bien servi par des soldats avec le sabre au côté et les pistolets à la ceinture.

Si j'ai donné à Soukh-Aboussine le titre de ville, c'est par pure politesse , car ce n'est pas môme un village, c'est un camp. Les toulkouls ou tentes dont il est formé sont en paille comme celle du kachef , et toutes aussi sont de forme conique pour laisser.

couler l'eau dans la saison des pluies. C'est la même architecture que nous avons déjà vue à Milkenab, à Filih , et que nous retrouverons sur d'autres points du Soudan. Ces tentes sont disséminées au hasard , sans ordre, sans plan et sans même être , comme ailleurs, environnées d'enclos. Si l'on pénètre dans l'intérieur, on y trouve pour tout mobilier une natte, un escabeau à trois pieds et quelques grossiers ustensiles en bois. C'est le ménage réduit à sa plus simple expression. La population fixe de cet établissement de nouvelle création est peu considérable, si l'on en juge par le petit nombre des huttes qui lui servent d'habitation. Elle est exclusivement composée de Soukria qui ont une origine commune avec les tribus arabes que nous avons rencontrées à partir de la mer Rouge, et dont ils ne se distinguent en rien, si ce n'est qu'étant plus près de l'équateur, leur peau brune a une teinte encore plus foncée. Du reste, mêmes habitudes, mêmes armes, même nudité à la toba près, même religion ou plutôt même irréligion.

Le peu de femmes que nous avons aperçues jusqu'à présent étaient voilées et couvertes de larges robes de coton bleu ; ici nous les voyons dépouiller et leur voile et leur robe pour aller nueç comme les hommes. Leur unique vêtement , si c'en est un, est un pagne en cuir découpé en lanières minces, déliées comme des fils , très-flexibles par conséquent ,

très-épaisses, très-serrées, et qui, tombant de la taille au-dessus du genou, suivent toutes les ondulations du corps , sans en cacher les contours. Cette ceinture , nommée raat , est ornée de gros glands qui pendent jusqu'à terre, de verroteries de diverses couleurs et d'amulettes enfermées, comme celles des hommes , dans de gros étuis de cuir. Les filles y suspendent , en outre , des coquillages qui sont le symbole et le signe extérieur de leur virginité. Ces femmes sont très-bien faites et déploient dans tous leurs mouvements une souplesse , une liberté que rien n'a jamais gênées. Leurs formes sont irréprodiables, leurs membres parfaitement attachés, et leur tête repose fièrement sur un cou presque toujours gracieux. Les traits de leur visage n'ont pas moins d'harmonie : les yeux sont vifs et bien fendus, les dents blanches et bien rangées, les lèvres minces, le nez droit ; il n'y a dans tout cela, sauf la couleur, rien qui sente la négresse, et leurs cheveux même seraient doux au toucher sf elles n'avaient la mauvaise habitude de les gommer pour les faire tenir en trois grosses touffes de chaque côté et derrière la tête. Quant à leur nudité , elle ne produit pas l'effet que produirait en pareil cas celle des blanches : la sombre couleur de leur peau est un premier voile jeté sur elles par la nature ; et d'ailleurs l'habitude émousse tous les aiguillons.

Soukh, en arabe, veut dire marché, et ce point du

désert a été, en effet, choisi par le cheik Aboussine pour servir de marché aux tribus qui reconnaissent son autorité sous la suzeraineté de l'Egypte, bien entendu. Le régime politique des cheiks rappelle , à beaucoup d'égards, l'ancien système féodal. Le gouvernement central ne connaît qu'eux et les rend responsables soit des contributions établies par lui sur les tribus, soit des réquisitions dont il les frappe, soit enfin de tous les dommages et intérêts qu'elles peuvent avoir à supporter. C'est toujours aux cheiks qu'il s'en prend, et c'est aux cheiks à payer d'abord, sauf à s'indemniser ensuite et à se faire rembourser par qui de droit leurs avances forcées. Une tribu in* solvable mettrait son cheik en déconfiture.

Le marché de Soukh-Aboussine se tient tous las lundis et attire chaque semaine trois à quatre mille Arabes. Le principal article dont on y traite est la gomme, très-commune dans tout le Soudan, et qu'on recueille d'une espèce d'acacia par un procédé analogue à celui qu'emploient les résiniers des Landes pour extraire le suc résineux des pins. La gomme la plus pure et la plus estimée vient du Kordofan. L'Abyssinie en fournit également*. Yous comprenez maintenant que la douane ait ici des agents pour faire acquitter les droits auxquels sont soumises non-seulement les marchandises du dehors , mais encore celles de l'intérieur, lesquelles payent jusqu'à douze pour cent en passant d'un point £ l'autre

du territoire , absolument comme cela se pratiquait chez nous de province à province sous l'ancien ré* gime.

Le suppôt du fisc est également là pour présider à la perception du tribut exigé des populations et qui alors , ainsi que je l'ai déjà dit , se payait en esclaves immédiatement incorporés dans l'armée du Soudan. Le kachef et sa compagnie devaient, au besoin , prêter main-forte au pouvoir fiscal. Il était de plus , dans ce moment , chargé de rassembler et de diriger sur la frontière abyssinienne des hommes, des vivres , des munitions et jusqu'à des pièces de campagne susceptibles d'être transportées à dos de chameau. On s'obstinait à voir dans les Abvssins des agresseurs et à les traiter comme tels, tandis qu'au contraire leurs justes représailles avaient été provoquées par l'impudente razzia dont j'ai donné plus haut les détails 1 . Tous les mahométans de ces frontières m'ont paru d'ailleurs très-prévenus et trèsanimés contre les Abyssins ; d'abord parce que ce sont des voisins ; ensuite parce que ce sont des chrétiens, et enfin parce qu'ils sont sous le coup d'un ancien anathème fulminé contre eux par Mahomet.

1 . Cette guerre n'a pas eu de suite , Oubié ayant été détrôné quelque temps après par Cassa, qui l'a fait périr en 1 855, pour s'emparer de ses États. Je ne saurais mieux faire que de renvoyer ici le lecteur au savant travail de M. de Circourt, que j'ai déjà cité précédemment.

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Leur ayant envoyé des missionnaires pour leur annoncer la religion nouvelle, ces missionnaires revinrent sans avoir fait une seule conversion. Sur quoi le Prophète dit avec mépris qu'il aurait dû s'attendre à ce résultat, puisque, après tout, ce n'étaient que des Abesch , c'est-à-dire des sang-mêlé. Et c'est de ce mot insultant d'Abesch, ou plus correctement Habesch , qu'on fait dériver le nom d'Abyssinie.

Mais on sent bien que ce n'était ni le cas ni le lieu d'engager une polémique avec Ali-Aga au sujet des Abyssiniens et des griefs trop fondés qu'ils avaient en ce moment contre les autorités égyptiennes de Kassala. Militaire et officier subalterne (on sait déjà qu'un kachef n'est qu'un capitaine ), il ne lui appartenait pas de discuter les ordres qu'il avait reçus; son premier, son unique devoir était de les exécuter en vertu de l'obéissance passive qui fait de l'homme de guerre une machine sans volonté propre, et par conséquent sans initiative comme sans responsabilité.

Je partageai mon temps ce jour-là entre le village, que je parcourus dans tous les sens avec la minutieuse curiosité du voyageur, et le divan champêtre du kachef, où je passai plusieurs heures couché sur un angareb. Beaucoup de gens allaient et venaient, ceux-ci pour leurs affaires , ceux-là pour nous voir et dire qu'ils nous avaient vus. Le jovial Abd-el- Kérim me tenait volontiers compagnie, et, en ma-

nière de passe-temps, s'amusait à me faire répéter des mots arabes : quand je les estropiais, il riait à gorge déployée, et témoignait sa satisfaction d'une façon non moins bruyante quand j'avais réussi à lesbien prononcer. Il pouvait être un bon professeur d'arabe ; mais à coup sûr il n'était fort ni sur la géographie ni sur l'histoire : il n'avait jamais entendu parler de Paris, et ce nom, que nous croyons si grand dans tout l'univers , arrivait à ses oreilles pour la première fois. Or, notez que c'était un homme de trente ans ; que fils , héritier de l'un des plus grands chçiks du Soudan , c'était un personnage, presque un prince, et maintenant courez après la gloire si vous voulez.

Il fallut au mogreb faire honneur à un diner encore plus copieux que le déjeuner, et auquel assistaient les mêmes convives. La caravane était arrivée depuis longtemps, et nos tentes avaient été dressées à l'entrée du village ; je me retirai dans la mienne après dtner pour y passer la nuit, ayant besoin de solitude, de silence et de liberté.

Dès le matin , deux jeunes bohémiennes vinrent chercher fortune à notre camp. L'une portait une robe rouge, l'autre une robe bleue, et toutes les deux étaient chargées de bijoux d'argent ; elles en

avaient au cou , aux bras, aux chevilles et jusque dans les cheveux. Ni Tune ni l'autre n'étaient voilées, et l'on reconnaissait dans leur teint cuivré , dans leurs yeux brillants et mobiles , leur nez légèrement busqué, leurs lèvres rouges, leurs dents éblouissantes, mais trop pointues, en un mot, dans tous les traits de leur visage et dans toute leur personne, le type indélébile de leur race. Elles exerçaient dans le pays le métier de danseuses, sans compter plusieurs autres, et devaient faire, les jours de marché , des recettes de plus d'un genre. Elles restèrent accroupies près de nos tentes une grande partie de la matinée, plongées dans un silence et dans une immobilité complète. Tout près d'elles , et comme pour purifier, pour sanctifier l'air qu'elles respiraient, un derviche voyageur, couvert d'amulettes et de chapelets en sautoir, était venus'accroupir à son tour, attendant patiemment comme elles, et sans les solliciter , les effets de notre libéralité. Nous n'eûmes garde de tromper leur espoir : .en échange de nos largesses, les deux aventurières nous baisèrent la main, et le saint homme nous combla de bénédictions. Ainsi le poison et le contre-poison nous étaient servis à la fois.

Les chameaux qu'Ali -Aga nous avait procurés pour continuer notre voyage ne devaient être prêts que le lendemain. Force était donc de prendre encore un jour de repos. Deux routes conduisent de

Soukh-Aboussine à Khartoum : Tune , fort courte , se ferait en six jours, si le manque absolu d'eau ne la rendait impraticable aux chameaux chargés; on ne pourrait la faire qu'à la légère , sur des dromadaires assez bons marcheurs pour abréger le temps en allant nuit et jour. Il nous fallait donc faire le tour par Aboukharah , qui est beaucoup plus au sud que Khartoum, et ce circuit allonge le voyage de plus de moitié. Quant à Gadarif, qui se trouvait sur notre itinéraire primitif et dont nous n'étions qu'à deux ou trois lieues, nous le laissions de côté sans y passer. J'ai dit plusieurs fois combien il est difficile d'obtenir des Arabes et des Turcs un renseignement exact; j'en eus ici une nouvelle preuve. Il me fut impossible de savoir précisément si Gadarif est le nom général du pays ou le nom particulier d'un village. C'est probablement l'un et l'autre.

Cette journée de repos se passa comme la précédente, à causer, à muser, à manger. Je ne dus pas subir moins de trois repas complets, dont un seul aurait suffi pour deux jours. Le premier devoir de l'hospitalité , pour un Turc comme pour un Arabe , est de faire mourir ses hôtes d'indigestion. A l'exception de maître Georges, dont la sobriété ne se démentit pas, tous les convives avaient un appétit vorace, insatiable, et me dégoûtaient de l'intempérance en m'en offrant le spectacle. Cependant l'araki ne parut ni avant, ni pendant, ni après les

repas; abstinence assez rare sous la tente d'un Turc pour être signalée en passant. Tout Turc qu'il était et bien différent de son compatriote le mudir de Kassala , Ali-Aga fît bien les choses ; il les fit même trop bien, car nous apprîmes par maître Georges qu'il avait payé de ses deniers le loyer de nos chameaux jusqu'à Aboukharah. Nous ne souffrîmes point cet excès de munificence, et le remboursant de force, nous lui reprochâmes poliment d'avoir dépassé, à notre égard, les bornes de l'hospitalité : « Je n'ai fait que mon devoir, répondit-il avec humilité ; vous êtes grands , et je suis petit. » L'Orient est tout entier dans cette réponse.

Le 1C.

Ali-Aga avait voulu payer le loyer de nos chameaux ; Abd-el-Kérim fit mieux encore : il nous fit présent à chacun d'un dromadaire, et nous les trouvâmes tout sellés à la porte du divan au moment du départ. Notre premier mouvement fut de ne les point accepter ; mais alors il fallait renoncer à partir, vu qu'il ne s'en fût pas trouvé d'autres pour les remplacer. Et puis ils étaient offerts de si bonne grâce, qu'il n'y avait pas moyen de les refuser. Quel puritanisme n'eût été désarmé par la bonne humeur d'un si joyeux compagnon ? Ce n'en fut pas moins pour nous une contrariété. En Orient, tout cadeau

appelle entre égaux la réciprocité : or, nous n'avions rien avec nous qui pût être offert en échange au fils d'Àboussihe. Je lui en exprimai mes regrets par l'intermédiaire de maître Georges, me promettant bien d'acquitter ma dette envers lui à la première occasion. Par malheur, cette occasion ne se présenta. pas; je lui destinais un fusil de chasse qu'il me fut impossible de lui faire parvenir. Il en fut de même de deux petits souvenirs à l'adresse de maître Georges et de sa fille , qui ne les reçurent jamais.

Tous les deux , je le crains , comme aussi beaucoup d'autres, qui m'ont comblé comme eux de bons procédés, et auxquels l'éloignement, jpint à la difficulté des communications, ne m'a pas permis de donner de mes nouvelles, ont dû, et cette idée m'a souvent contristé, mal interpréter mon silence , me croire oublieux, ingrat. Dieu m'est témoin que je ne suis ni l'un ni l'autre. Non, certes, non : l'ingratitude est à mes yeux plus qu'un vice , c'est une bassesse. Quiconque m'a rendu quelque bon office, n'importe en quel pays, n'importe à quelle époque, a sa place dans mes souvenirs et des droits immortels à ma reconnaissance. Je voudrais que chacun d'eux pût lire ces lignes, afin qu'aucun ne doutât de moi, et que tous fussent bien convaincus que, si les apparences m'accusent quelquefois, je ne mérite en réalité de leur part ni reproche ni soupçon : leur

noip à tous est, en dépit du temps et de l'espace , gravé dans mon cœur en traits ineffaçables.

Abd-el-Kérim et le kachef nous accompagnèrent à cheval, et en leur faisant nos adieux nous primes aussi congé de l'excellent maître Georges dont la mission était terminée, puisque nous avions des chameaux jusqu'au Nil Bleu, et dont le paisible, le bienveillant visage me manqua longtemps. Il s'en retournait chez lui en compagnie de Saleh, l'un des deux domestiques nubiens dont Gozzika nous avait fait accompagner. L'autre nous avait quittés quelques jours auparavant à l'île des éléphants. Ils emportèrent tous les deux un témoignage effectif et bien mérité de notre satisfaction, Saleh surtout, demeuré avec nous plus longtemps et dont le dromadaire, déjà malade en partant de Kassala, était mort pendant la nuit. Heureusement qu'il en avait un de rechange. Ce n'en fut pas moins une perte sèche pour son maître, et notre dette envers lui s'en accrut d'autant. Si j'emploie ce mot pour la seconde fois, c'est qu'il est consacré par l'usage : toute dette suppose une libération ; mais celles-là ne s'acquit tent jamais; et fussent-elles payées au double, au triple, au centuple, elles restent encore intactes. Lorsque j'énumère tous les services que nous a rendus ce généreux Grec, tous les sacrifices qu'il s'est imposés pour nous, je trouve que ce que nous avons fait pour lui dans la suite est bien peu de

chose , comparé à une hospitalité si active, si efficace, si persévérante.

Le soldat parti avec nous de Kassala nous quitta également ici , soit qu'il appartint à la compagnie d'Ali-Aga, soit qu'il s'y fût enrôlé par occasion. Il ne resta donc avec nous que Hassan qui, l'on s'en souvient, allait chercher du service à Khartoum, et le marchand Ismaïl, à qui la sûreté de notre compagnie plaisait plus que notre compagnie elle-même, car il ne la cultiva ni ne la rechercha même pas. Tout ce qu'il voulait de nous , c'était de confondre son chameau avec les nôtres, et sa marchandise avec nos bagages, bien certain qu'il n'avait à craindre de cette manière aucun des dangers que son isolement lui aurait inévitablement fait courir. Il s'était d'ailleurs, dès le début, familiarisé avec nos gens, marchait, causait, mangeait, faisait vie commune avec eux. Il avait reconnu là tout de suite, à ce qu'il paraît, son milieu naturel. Nous n'avions eu donc avec lui jusqu'alors, et nous n'eûmes dans la suite aucune relation. Pour compléter l'énumération de la caravane ainsi réduite , je dois mentionner le léopard qui, monté sur son chameau, supportait à merveille et avec une louable égalité d'humeur les fatigues du voyage , et avait fait l'étonnement , l'admiration de Soukh-Aboussine , après y avoir jeté d'abord l'épouvante.

A quelque distance delà ville, on rencontra un

premier, puis un second puits, où les animaux burent tous abondamment. Pendant cette opération, qui dura longtemps, parce que le chameau boit fort lentement et prend pour cela ses aises en véritable sybarite , j'eus tout le loisir d'observer les femmes venues de la ville pour puiser de l'eau. Au pagne ou raat près, elles étaient pour la plupart dans l'état d'Eve sortant des mains du Créateur; mais aguerries par l'habitude, aussi étrangères à la pudeur qu'à la coquetterie , elles ne paraissaient nullement embarrassées devant nous de leur déshabillé, et ne supposaient même pas qu'il pût nous faire la moindre impression. Je dois avouer qu'elles n'en faisaient pas beaucoup sur moi, non qu'elles fussent laides, presque toutes, au contraire, étaient belles, et auraient pu dire, comme l'épouse du Cantique des Cantiques : Nigra sum, sed formosa; mais l'œil se blase vite au spectacle de cette exhibition banale, et l'on y devient bientôt tout à fait indifférent. Je comprends que les jeunes filles de Sparte se montrassent impunément nues dans les gymnases et les jeux publics. En introduisant cette coutume dans sa législation, Lycurgue eut sans doute une visée morale : il voulait par là éteindre à leur naissance les embrasements de la volupté. Il n'ignorait pas la puissance du mystère, et savait bien que ce qu'on ne fait qu'entrevoir ou seulement deviner agit plus fortenient sur l'imagination , cette terrible auxiliaire des

sens, que ce qu'on voit complètement. Le connu pâlit et s'efface devant l'inconnu ; si beau que soit ce qu'on voit, il y a quelque chose de bien plus beau, c'est ce qu'on ne voit pas, car l'invisible participe de l'infini, qui ouvre la porte à tous les rêves. La noire Africaine est chaste dans sa nudité comme Tétait la blanche fille de Lacédémone ; ce qui l'est beaucoup moins, ce sont ces réticences de toilette artificieusement calculées pour provoquer, guider, entraîner le regard en ayant l'air de l'arrêter; c'est un costume fort peu gracieux d'ailleurs, dont l'ampleur exorbitante et fallacieuse simule des formes démesurées, impossibles, et qui exige tant d'étoffe pour exagérer les hanches que , suivant l'heureuse expression d'un prélat français, il n'en reste pas pour le corsage. Dante adressait les mêmes reproches aux dames de son époque. Un temps viendra, s'écrie-t-il avec indignation dans le Purgatoire *,

Nel quai sarà in pergamo interdetto

Aile sfacciate donne florentine

L'andar mostrando con le poppe il petto. - Quai barbare fur mai, quai saracine,

Cui bisognasse. per farle ir coverte,

spiritali, o altre discipline ?

On passa toute la journée dans un désert d'herbes

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