AU DOCTEUR PAUL-LOUIS COUCHOUD
« // ne viendra pas », me disait M. Barthoii avec une assurance mêlée de pitié. « // ne viendra pas », me disaient les autres.
A la stupeur de tous, il est venu à l'Académie voter pour moi. L'immortel auteur des Noces corinthiennes, de la Rôtisserie et de Thaïs a été des trois qui ont mis mon nom dans l'urne. Les deux autres ont été Henri de Régnier et Frédéric Masson. Beau trio et dont j'ai le droit d'être fier.
Nulle illustre veuve ne me réclamait pour sien. Je n'étais pas, comme deux de mes heureux confrères, le candidat du souvenir. Je n'héritais de personne. Seule l'amitié m'a secoîiru, la virile et douce amitié, qui relie entre eux les grands cœurs et les sages.
Sans elle, sans vous, l'auteur de Sophonisbe et de Circé ne serait plus, pécaîre! que les trois septièmes et même le onzième de l'auteur d'il était une bergère et de Roger Bontemps, autant dire presque rien.
Vous avez dit à Anatole France : « Maître, il faut aller voter pour Poizat. » Et cela a suffi.
Vos penscrs sont toujours si conformes aux siens !
Entre France et vous, s'est nouée une de ces amitiés immortelles qui qualifient un homme.
Aussi bien, voyageur, philosophe, médecin, exégète, écrivain, n'avez-vous vécu que pour savoir et pour comprendre. Votre aventure a quelque chose d'antique et de merveilleux, dans sa simplicité. Et votre esprit est comme un beau livre vivant.
A ces signes, j'ai reconnu un enfant de ma race. Nous
sortons, vous directement et moi par mon père, d'un petit pays vert, ébouriffé de chênes, de châtaigniers et de poiriers sauvages, où les jeunes hommes aiment les provocations homériques et les luttes. Nous sommes les fils de cette mystérieuse Varèze, le long de laquelle remontèrent les marchands grecs et peut-être même les Phéniciens, avec leur pacotille, autour de laquelle s' assemblaient les filles éblouies. Sans doute, ils y laissèrent quelque semence. Vingt-cinq siècles, elle a coulé à travers les générations de nos familles et brusquement, un jour, elle s'est révélée en vos yeux pleins d'étoiles, avec une carte marine déployée sous la coupole de votre front et toute la sagesse des vieux maîtres ioniens.
Vous êtes né à Saint-Jidioinde-l'Herms, village ermite au fond des bois.
Sur les routes de Cour et Buis, sur les coteaux de Primarette, de Bellegarde ou de Poussieu, près de Mont-Severoiix, le mont Sévère, au nom, et au visage encore latins, jusqu'aux plaines de Beaurepaire, mes aïeux, fermiers au Gontard, rencontraient les vôtres et s'oubliaient avec eux, autour des tables dans les auberges, car en ce pays, ils ont toujours aimé les fiers propos, le cliquetis des mots et des pots et s'attardent volontiers aux joyeux devis de l'amitié.
Couchoud, Couchoud, c'est de Smyrne ou de l'antique Milet, qu'est venu le germe plus de deux fois millénaire gui suscita en vous un fils de Thaïes, en moi, tin humble homéride.
C'est pourquoi, me pardonne Albert Lambert, le bel et grand artiste de la Comédie-Française , le dernier qui incarne encore les dieux et qui en fit revivre autour de lui, pour ma pièce, tout un inoubliable essaim! — ce n'est pas à lui, c'est à vous et à l'exquise Grecque qu'est Mme Couchoud, que je dédie finalement cette Circé, en souvenir du divin périple, où, pour la première fois, comme un feu Saint-Elme aux inâts du navire odysséen, s'alluma la civilisation.
Alfred POIZAT.
Circé a été représentée pour la première fois, à la Comédie- Française, le 27 juillet 1921.