‹ Circé; comédie en trois actes en versChapitre 2 sur 14 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LE SATYRE IMARSYAS, descendant du rocher en tite des satyres.

O forêts de Nysa, collines d'Aracinthe, Jardins mystérieux de myrte et d'hyacinthe, N'irai-je plus jamais, de pampres couronné.

Au bord du fleuve où je suis né, Avec quelque naïade aux yeux de violette.

Conduire encor des chœurs de fête?

Si loin de toi, Dionysos, Jeune dieu parfumé, dont la grâce m'enivre.

Combien de temps devrai-je vivre Sur cette mer lointaine aux trop amères eaux.

N'ayant pour retenir mon rêve

Que le chant plaintif que j'achève

Avec ma flûte de roseaux?

SILENE

0 fils dénaturés, ô trop malheureux père ! Vous chantez cependant que je me désespère.

LE SATYRE

Que veux-tu?

SILÈNE

M'en aller.

LE SATYRE

OÙ cela?

SILÈNE

Chez Bacchus.

LE SATYRE

De ce très vif désir nous sommes convaincus, Mais encor faudrait-il un navire. Où le prendre?

SILÈNE

Où vous voudrez, mais moi je ne veux plus attendre. Ce lieu me fait horreur. D'abord, on y boit mal. Une ombre passe, on croit chasser un animal, Pas du tout, c'est un homme, à qui la Magicienne A retiré son air et sa figure ancienne. Tout le gibier de l'île est du gibier humain. Qui sait de quoi sont faits les arbres du chemin Et si le vent tout seul pleure dans leurs feuillages? Je vous le dis, Circé nous rend anthropophages.

LE SATYRE

Cette île, j'en conviens, est troublante, en effet.

Tout le décor en est magique, mais, au fait.

Si nous y sommes, c'est quelque peu de ta faute.

SILENE

De ma faute?

LE SATYRE

Mais oui.

SILÈNE

Mes fils, quel dieu vous ôte A ce point le respect que méritent mes ans?

LE SATYRE

Il s'agit cependant de faits assez récents.

Ta mémoire est donc une écumoire où tout glisse?

Nous venions de Sicile, à la suite d'Ulysse...

SILÈNE

Ne nommez plus cet homme : il a le mauvais œil, Il suftit qu'il soit là pour qu'on heurte un écueil.

LE SATYRE

L' écueil, cette fois-là, fut plutôt ce délire Oui te fait voir partout du vin.

SILÈNE

Oh ! qu'est-ce à dire?

LE SATYRE

Nous étions débarqués au royaume des Vents.

Eole, souverain de ces peuples mouvants,

Voulut dans sa pitié nous rendre un grand service.

Comme on sortait de table, il prit à part Ulysse,

Lui remit à la porte, au moment de partir.

Fermés et ficelés dans deux outres de cuir,

Les vents qui, prisonniers, nous laissèrent tranquilles,

Et déjà nous voyions apparaître les îles

De la patrie, avec leur sommet nuancé.

Les outres nous avaient sauvés, quand toi, poussé Par cette passion qui causera ta perte, Dans le fond du navire en fis la découverte Et les perças, croyant qu'elles tenaient du vin.

SILÈNE

J'avais soif, et qui donc, à moins d'être devin, Réjoui par l'aspect d'une si belle panse. N'eût été, comme moi, trompé par l'apparence? Pouvais-je supposer qu'un demi-dieu, qu'un roi Eût fait servir une outre à cet indigne emploi?

LE SATYRE

En attendant, tu fis de la belle besogne !

Toi qui n'aimes pas l'eau, tu dus en boire, ivrogne^

Vite, tout ton content, car ce ne fut pas long,

Et l'Auster et l'Autan, Borée et l'Aquilon,

Sans parler du troupeau des bises secondaires.

Au milieu du fracas de cent mille tonnerres,

Sur des chariots de feux à l'appel accourus.

Nous régalèrent d'un concert de grêlons drus.

A peine vîmes-nous surgir ta tête hilare.

Que le vaisseau sombra dans un grand tintamarre.

Et salés, marines, couverts d'algues, hideux,

Des coquillages plein la barbe et les cheveux,

Des écailles au flanc et presque des nageoires,

Collés aux mâts comme à de grandes balançoires,

Après trois jours au moins de ce travail forcé.

Nous abordâmes dans la terre de Circé.

Plus heureux cependant que tant d'autres, sans doute.

Où sont-ils maintenant, nos compagnons de route?

Ils descendent le Styx et les fleuves des morts Probablement, mais toi, n'as-tu point de remords D'avoir ainsi causé leur ruine?

SILÈNE

Silence !

Dans les eaux de la crique un vaisseau se balance. Des gens viennent ici. Ça ne peut être qu'eux I Je crois les reconnaître à cet air belliqueux De chiens battus, rongés de fringale et de vice.

LE SATYRE

De qui veux-tu parler?

SILÈNE

Des compagnons d'Ulysse, Parbleu ! Qui voudrais-tu d'assez maudit du sort Pour venir, après nous, débarquer dans ce port? Où Circé, de ses yeux que la magie étoile, Fait son guet d'araignée et tend déjà sa toile, Plus terrible pour eux que Charybde et Scylla !

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