‹ Circé; comédie en trois actes en versChapitre 12 sur 14 · UN SATYRE · texte numérisé non relu

UN SATYRE

Ça va mieux.

Et même j'ai cru voir des pleurs mouiller leurs yeux Lorsque j'ai dit ton nom.

Parle-leur donc, Ulysse.

Nul doute qu'à ta voix leur esprit ne frémisse.

ULYSSE

Mes amis, mes enfants, venez tous m'embreisser ! Venez, ne craignez point, car le temps est passé Oii du commandement les rudes exigences Me forçaient de punir vos moindres négligences. J'ai, pendant de longs jours, trop souvent médité Sur les destins de l'homme et sa fragihté, Sur cette vie inconsistante comme un rêve. Pour ne pas honorer celui qui se relève Et qui se rétablit, après être tombé.

Aux pièges de Circé, qui n'a pas succombé? Et quel cœur entraîné par le poids de sa cendre Dans le gouffre enchanté ne s'est laissé descendre? Pour moi, qui me voulus plus juste que hautain, Je n'ai senti jamais autant que ce matin, Où plane encor sur vous l'oiseau noir du Mystère, Que nous sommes tous fils de la petite terre Rocheuse, où croissent seuls les fins genévriers, Terre des vieux pasteurs et des vieux chevriers. Rivage qui nous fuit, suprême but, Ithaque ! Hélas ! de mers en mers errant depuis dix ans. Le sort qui, sans relâche, à nos vaisseaux s'attaque. En cœurs marins changea nos cœurs de paysans. Tant de courses sans but font de nous des fantômes Et vident la pensée au lieu de la remplir, Oue, dans le sol natal seul, pourra refleurir Le sentiment qui nous fit hommes !

PREMIER MATELOT

Il nous souvient, comme d'un rêve qu'on a fait, D'avoir été jadis des hommes, en effet, D'être, comme tu dis, partis d'Ithaque, une île. De nous être, pour toi, donné beaucoup de mal. Comment est-on passé dans le monde animal? Depuis quand? Je ne sais. Mais on était tranquille. On était bien. Pourquoi viens-tu nous déranger Et dans le vieil ennui viens-tu nous replonger? Tes anciens compagnons de guerre et de conquêtes. Malgré leur actuel visage, sont des bêtes. Un monde nous sépare, Ulysse, à tout jamais. Rien ne nous tente dans ce que tu nous promets.

Nos désirs et les tiens sont loin d'être les mêmes. Adien ! Ne pense plus à nous, si tu nous aimes ! Nous suivons, sans regret, des destins différents Et dans l'humanité n'avons plus de parents. N'insiste pas. Ce sont des choses décidées ; J'ai fait un grand effort pour unir mes idées Dont un épais brouillard vient noyer les contours. Me rendant impossible un plus ample discours.

ULYSSE

O désolation, ô misère, ô tristesse !

Tu vois dans quel état t\i les as mis, déesse !

CIRCÉ

Ils sont mal revenus de leur chute, c'est sûr ! Il flotte en leurs cerveaux quelque vestige impur Du songe ténébreux où s'enfonça leur âme. En eux l'humanité jette une faible flamme. Une lueur, où tout se mêle et se confond. Ils sont descendus si profond !

ULYSSE

Oui, si profond !

LE S.\TYRE

Leur regard se dérobe ; il est mauvais et trouble. On sent qu'il se replie et cache un être double.

Double? Et qui ne l'est pas? Va, si noble qu'il soit, Tout homme, plus ou moins, porte une brute en soi. Une sournoise, basse et malfaisante brute Qu'on ne domine pas aisément et sans lutte !

Par surprise, ils ont pu se laisser terrasser.

Mais d'un seul coup de reins ils vont se redresser !

PREMIER MATELOT

Tonnerre !

ELPÉNOR

Tu pâlis et tout ton corps tressaille ! Qu'as-tu?

LE ^L\TELOT

C'est cet affreux onguent qui me travaille I

ELPÉNOR, aux assistants.

Il perle de son front des gouttes de sueur ! Il traverse une crise évidente.

LE MATELOT

Ah ! malheur !

ELPÉNOR

Tu souffres?

LE MATELOT

Laissez-moi, laissez-moi me reprendre Et ne me forcez pas toujours à vous entendre ! Vos paroles, c'est ça qui cause tout le mal ! Sans la parole, tu serais un animal.

Sa,ns doute, mais alors?

LE MATELOT

Que la foudre t'assomme !

ELPÉNOR

Que ressens-tu?

LE MATELOT

Je crois que je redeviens homme !

Je ne veux pas, je me raidis, je tiendrai bon !

ELPÉNOR

Tu ne veux pas redevenir un homme?

LE MATELOT

Non!

ELPÉNOR

Tu préfères rester un pourceau?

LE MATELOT

Je préfère.

ELPÉNOR

Mais songe quel destin t'attend !

LE MATELOT

C'est mon affaire !

Veuille un peu réfléchir !

LE ]\L\TELOT

Non, c'est tout réfléchi.

ELPÉNOR

Que tu t'es dégradé !

LE MATELOT

Je me suis affranchi !

ELPÉNOR

Ne penses- tu jamais à ta femme?

LE MATELOT

Elle est vieille.

LE SATYRE

Ça, c'est judicieux ! Chez lui, l'esprit s'éveille.

ELPÉNOR

Mais elle a la beauté du cœur.

LE MATELOT

Chacun son goût.

ELPÉNOR

Malheureux! Tes enfants!...

LE MATELOT

On en trouve partout.

C'est à désespérer ! Rien, rien qui les émeuve !

MARSYAS

En comptant, par contrée, à chacun une veuve.

Ce qui ne semble pas vraiment exagéré,

Ils doivent, en effet, avoir proliféré

Pas mal ! Pour un pourceau, ce qu'il dit n'est pas bête

Et cet abruti-là me semble homme de tête !

ULYSSE

Il faut pourtant, il faut ce soir qu'ils soient guéris I Je ne puis me passer de leurs bras aguerris Devant qui s'enfuyaient les Troyens en désordre ! Car, s'il nous faut encor combattre...

LES MATELOTS

On pourra mordre !

ULYSSE

Ah ! le beau cri qu'ils ont poussé ! Vois dans leurs yeux Revivre et flamboyer les combats furieux ! En avant, compagnons ! Le devoir nous réclame, Le moment est venu de reprendre la rame !

DEUXIÈME ]\L\TELOT

La rame ! Il a dit « la rame »? J'ai les doigts gourds.

PREMIER :MATEL0T

On ne peut pas ramer. On a les bras trop courts !

Trop courts ! mais ils sont longs d'une aune !

PREMIER MATELOT

En apparence.

Mais, dans le fond, on sent très bien la différence.

ULYSSE

C'est affreux jusqu'où peut descendre un être humain !

ELPÉXOR

Uysse, rien ne presse. Attendons à demain.

ULYSSE

Avec l'espoir qu'un dieu favorable m'inspire, Allons, cher Elpénor, visiter mon navire. Voyons si rien ne s'est dérangé cette nuit Dans la coque ou dans les voilures, un ennui Ne venant guère sans un ennui qui l'escorte.

(Ulysse et Elpénor s'éloignent.)

EVADNÉ

Quoi ! Déesse, l'ingrat te quitte de la sorte Et ne tourne pas même un regard vers tes yeux, Dont un mélancolique amour fait sentir mieux Sous le léger brouillard des larmes toutes prêtes, La grandeur solitaire et les grâces secrètes !

CIRCÉ

Ne l'accuse pas, nymphe. Un prince a ses soucis Que mon amour, hélas ! n'a pas même adoucis !

:\IARSVAS

Je partage en tous points l'avis de la naïade !

Impossible de voir amoureux plus maussade

Que cet homme ! INIais moi, qui n'ai rien d'un lion,

Qui n'ai pas pris Hélène et conquis Ilion,

Enfin, moi, qui ne suis qu'un tout petit SatjTC,

Tu n'aurais pas besoin, Circé, de m'en tant dire

Pour que tout mon sang entre en ébullition !

Je ne lâcherais pas semblable occasion !

Même... mais ton regard moqueur me décourage!

Je ne peux pas penser, sans que cela m'enrage,

A tout ce bel amour que tu vas dédaigner !

LE MATELOT

Il faudra le tuer !

DEUXIÈME MATELOT

Le crever !

TROISIÈME MATELOT

Le saiiiner !

PREMIER MATELOT

Arracher son cœur cru, qui vit encor, qui bouge !

DEUXIÈME MATELOT

Boire comme du lait écumant et très rouge Du sang qui garde encor le goût acre du fer !

TROISIÈME ^lATELOT

Et lui faire souffrir plus que l'on n'a souffert.

MARSYAS, avec inquiétude.

Dites. Entendez-vous. Qu'est-ce que ça veut dire?

EVADXÉ

Mais ils sont effrayants et m'ont l'air en délire.

LE SATYRE

Est-ce Ulj^sse que vous voulez ainsi traiter? Pour quel motif?

PREMIER MATELOT

Il veut nous faire travailler.

DEUXIÈME MATELOT

C'est fini. Tu comprends. On n'a pas le courage.

TROISIÈME MATELOT

On ne peut plus. On ne veut plus. Lui veut, ô rage î

PREMIER MATELOT

Mais tout à l'heure on va l'assaillir en rampant.

Puis, comme pour les porcs qu'on entrave et qu'on pend.

Le saigner.

MARSYAS

Ce n'est plus la brute, c'est le fauve

Qui parle... Prévenez Ulysse. Je me sauve.

(Mouvement général de fuite qu'arrête Circé en fascinant de son regard les matelots furieux qui grognent, puis se taisent et se couchent.)

CIRCÉ

Restez jusqu'au retour d'Ulysse. Ils sont domptés.

MARSYAS

Tu penses qu'on peut sans trop de témérité Rester là? Mais, surtout, ne les perds pas de vue. A ma place me cloue une peur éperdue, A moins que je n'y sois par tes charmes vissé. Auquel cas il faudra me dégager, Circé.

Pourtant, de la peur qui m'oppresse Aujourd'hui, je serai vainqueur.

Et puisque l'amitié m'en presse Je veux obéir à mon cœur.

J'ai souvent médité sur l'homme Et, décidément, j'ai compris Que c'est le cœur et non l'esprit Qu'on célèbre quand on le nomme.

Et j'ai vu que l'intelligence

S'égare, si le sentiment

Ne l'éclairé et ne la devance.

On ne comprend bien qu'en aimant.

Toute raison est sans noblesse Où le cœur n'est pas de moitié.

Pour moi, je veux qu'à ma pitié On m'éprouve et me reconnaisse.

Quand je rencontre, sous le ciel, Un demi-savant qui raisonne.

J'entends un frelon qui bourdonne Et n'amasse jamais de miel.

Il ne faut pas que s'établisse Cependant de confusion.

Sentiment n'est point passion Et c'est pourquoi j'admire Ulysse,

Quand je le vois simple et loyal Du même mouvement conduire, Les yeux fixés sur l'Idéal, Son âme ainsi que son navire.

Lui si modeste qu'il fallut Le traîner de force à la gloire, Voici que les dieux l'ont élu Pour ouvrir une grande histoire !

Éducateur d'humanité, Qu'importe si ceux qu'il ramène Ne sont encore, en vérité, Qu'une grossière boue humaine !

Au fond de son puissant cerveau, L'a-venir meilleur s'élabore, S'il se lève un monde nouveau, L'Odyssée en sera l'aurore.

Ulysse, on te doit des autels, Car les nations sont fondées

Non pas sur des hommes mortels Mais sur d'immortelles idées.

Et c'est pourquoi je te suivrai, Pour toi je reprendrai la rame, Sûr d'être guidé par ton âme.

Aux champs du beau, du grand, du vrai.

(Ulysse a entendti les dernières strophes.)

Cher ami, cet élan de ton bon cœur me touche.

Je te savais espiègle et lorsque, de ta bouche,

Le mot sortait parfois un peu vif, un peu cru,

Tu te calomniais et je ne t'ai pas cru.

J'accepte avec plaisir tes services. Satyre.

La patrie a besoin de ton jeune sourire.

Ses murs s'élèveront aux sons de tes pipeaux.

Quant à ces malheureux, réclamant le repos,

Dans l'abjection qu'ils se vautrent à leur guise !

Qu'Elpénor avec vous au vaisseau les conduise !

Je réglerai leur sort en sortant de ces lieux.

(Elpénor, aidé de quelques satyres, emmène les matelots. Les attires satyres restent en scène.)

ULYSSE, se tournant vers Circé.

Déesse, le moment est venu des adieux, Car le vent qui du large enfle déjà mes voiles, Dans les flots fait trembler les premières étoiles. Moins douces à mon cœur que ne le sont tes yeux Et de son souffle frais caresse tes cheveux. Cependant que le soir, reculant le portique. Te détachant plus blanche et plus hiératique.

Rassemble autour de toi ses dernières clartés

Et te redresse seule en ces bois enchantés.

Je comptais sur la nuit pour y perdre mes rêves

Et voici qu'à travers ses ombres tu te lèves

Dans ton manteau qu'un bleu clair de lune a tissé,

Plus belle que jamais je ne te vis, Circé.

Et cependant, déesse, il faut que je t'oublie.

Il le faut ; le devoir impérieux me lie

A celle que l'hymen amena sous mon toit.

Pénélope n'est pas aussi belle que toi

Et ne peut opposer au pouvoir de tes charmes

Que ses antiques droits d'épouse et que ses larmes.

Elle est vieille, as-tu dit, et laide, je le crains.

Je l'aimerai pour sa vieillesse et ses chagrins.

Elle n'a contre moi que moi pour la défendre.

Je sais que tous ses jours coulèrent à m'attendre,

A garder en mon lit, fait de bois de cyprès,

La place de l'époux absent qu'elle pleurait.

Elle était jeune encor quand je partis pour Troie.

Dans ma maison déserte elle a vieilli sans joie.

Et c'est moi, maintenant, qui lui reprocherais

Des cheveux argentés trop tôt par ses regrets

Et dont chaque fil blanc raconte un sacrifice?

Et c'est moi qu'on appelle cncor le sage Ulysse,

Moi qui voudrais payer d'une infidélité

Si coupable le don d'une immortalité

Trop lourde, je le sais, à mon âme légère?

A tant de dévouement j'offrirais ce salaire?

Non, certes, non, Circé. Si j'ignore comment

L'existence apparaît à votre entendement,

A vous les dieux, pour moi, je crois toujours qu'en somme

Le meilleuT pour un liomme est de rester un homme

Et d'accepter la vie avec simplicité,

En accordant son rêve à la réalité.

S'il plaît un jour aux dieux que je revoie Ithaque,

Mon épouse, ma mère et mon fils Télémaque,

Puissé-je avec ce fils que je ne connais pas.

Dans l'enclos paternel fixer enfin mes pas

Et comme on fait d'un linge encor souillé de peste,

Au feu pur du foyer consumer ce qui reste

De mon rêve inutUe et de mon vieux désir.

MARSYAS

Entendre un orateur pareil, ça fait plaisir ! Vrai ! j'ai failli pleurer tant ce qu'il dit remue !

EVADNÉ

Que la déesse est pâle et comme elle est émue ! Il pleure dans son cœur goutte à goutte tout bas.

MARSYAS

Avant que de partir, tu ne l'embrasses pas,

Ulysse?

(Ulysse fait signe de la tête au satyre et s'approche de Circé avec une tendresse respectueuse.)

ULYSSE

Tu permets?

CIRCÉ, avec un grand cri.

Ulysse !

ULYSSE

Ma déesse !

ciRCÉ, se ressaisissant.

Héros ! pardonne-moi ce moment de faiblesse

Et pars, où les destins t'appellent, sans remords.

Il est vrai que, pour toi, j'ai vécu sur ces bords,

Et même tu dormis sur ma poitrine nue,

Pendant que l'air marin, la nuit, faisait plier

Le saule du rivage et le long peuplier.

En ma divinité, me voici revenue.

Et dans mon île en fleurs, visage évaporé,

Je vais, sitôt franchi l'horizon où tu plonges.

Rentrer en mon palais, élevé par tes songes.

C'est là que désormais, Ulysse, je vivrai.

Plus réelle en mon existence fabuleuse.

Que tant de morts sans nom qu'abattit la Faucheuse

Et qui sont comme s'ils n'avaient jamais été.

Merci, car je te dois l'immortelle Beauté.

ULYSSE

Adieu, déesse, adieu, fleur de mes longs voyages ! Adieu, le vent plus fort souffle dans mes cordages.

MARSYAS, agitant les mains en s' éloignant.

Reçois aussi l'adieu des satyres, Circé,

O jeunesse du monde, adieu, trop beau passé !

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