‹ Circé; comédie en trois actes en versChapitre 13 sur 14 · OPINION DE LA PRESSE SUR <' C I R C É · texte numérisé non relu

OPINION DE LA PRESSE SUR <' C I R C É

La maison de la Comédie-Française ressemble à un feu d'artifice. Après les fusées volantes et les chandelles romaines, elle se termine par un bouquet délicieux, et les trois tableaux de la comédie en vers de M. Alfred Poizat resteront parmi les plus charmantes fantaisies cjue l'on ait écrites sur l'antiquité.

Quel que soit l'âge des jeunes auteurs de la Comédie- Française, nous ne sommes jamais très sûrs, en elTet. que les dramaturges aient vu réellement les faits qu'ils nous racontent lorsqu'ils abordent les légendes homériques. Nous préférons donc, très franchement, la fantaisie qui met l'antiquité en idées modernes à l'angoisse tragicjue qui prétend nous associer, un peu artificiellement, aux refus de sépulture, aux égorgements d'enfants destinés à provoquer du vent, voire même aux nécessités d'être son propre père qui furent spéciales à des familles aujourd'hui disparues.

La pièce de M. Alfred Poizat est humaine et son humanisme est de tous les temps. C'est par cela qu'elle se hausse à la véritable comédie. Ce n'est donc point à la guerrière Iliade et à son Achille d'opérette cju'elle fait appel, mais à la douce Odyssée, premier poème de la civilisation, à une époque où l'on croyait déjà que la guerre était finie.

Ulysse, dont la démobilisation fut. comme on le sait infiniment lente puisqu'il appartenait à l'armée d'Orient.

aborde dans 1 île de renchanteresse Circé. Ses compagnons, militaires dans l'âme, se sont précipités chez l'habitant pour faire ripaille, et Circé, un peu écœurée, leur a donné un billet de logement pour la porcherie en leur attribuant la forme de l'animal qui sommeillait en eux. Ulysse, étant donné son haut grade, séduit au contraire la magicienne, il la séduit d'autant mieux que, connaissant le cœur des déesses, il se refuse et parle, les larmes aux yeux, de sa pauvre Pénélope. Comme il va succomber, il se voue lui-même à la porcherie, ce <\m alTirme magnifiquement la sujiériorité de son intelligence. Cela lui permettra ensuite de passer une nuit charmante chez son hôtesse, avec le droit, car c'est un intellectuel, de partir le lendemain matin par le premier vent.

Circé, amoureuse et domptée, ira même jusqu'à faire enduire l'escouade de cochons avec une pommade infaillible pour faire repousser les hommes ! ÎNIais, hélas ! les porcs conscients et organisés, revenus à leur triste métier d'hommes, ne cachent point leur déception : faire la guerre, cela serait encore à la rigueur dans leur nature, mais ramer lorsque l'on est si bien dans la porcherie, cette idée leur est insupportable, mieux vaut le saloir c|ue l'immortalité. Ils iraient même jusqu'à tuer le patron Ulysse, si on ne les embarquait pas à fond de cale sans ménagements, et si les satyres, plus décents, ne s'engageaient dans la marine au service d'Ulysse.

M. Albert Lambert fut un merveilleux Ulysse achilléen, plus apte au commandement peut-être qu'à la ruse, mais plein de noblesse nulitairo envers les dames. Mme Colonna Romano avait toute la grâce et le charme de l'enchanteresse fameuse pour qui la vie chère était inconnue, puisf(u'elle transformait tous les passants en animaux ou en plantes alimentaires. Dorival présidait le cheptel des matelots avec une bestialité d'un haut comique ; mais il faut faire une place toute particulière à Silène (Lafon) et à ses fils peu respectueux : les satyres dont Mlle Berlhe Bovy conduisait la troupe avec une^espièglerie ravissante. Bien cpie personnage accessoire, c'est ce petit faune en effet cfui dirige toute la pièce, l'expliquant et la commentant avec humour, comme le faisait le chœur antique.

Il y a des danses de satyres réglées d'une façon fort originale, une musique de scène agréable de M. Letorey. Il y a surtout l"esjirit aigu et indulgent de M. Alfi'od Poizat

qui l'ait de cette œuvre une fantaisie poétique de premier ordre dont les audaces ne compromettent jamais la belle tenue littéraire.

Le Journal. G. de Pawlowski.

La Comédie-Française ne chôme point et si, trop souvent, la besogne y semble hâtive, il faut reconnaître que, malgré les congés de l'été et ces fâcheuses tournées qui entraînent pre>que tout le personnel à travers la France, l'activité de la maison ne se ralentit point. C'est ainsi que, cette semaine encore, nous eûmes une œuvre inédite de M. Alfred Poizat, et que ce spectacle, un peu sacrrfié en ime pareille saison, a. malgré une température saharienne, remporté un joli succès vraiment fort mérité; Circé. en des soirées plus clémentes, fournira sûrement une agréable carrière.

Après tant d'autres, M. Alfred Poizat a puisé, dans la plus belle histoire qui fût jamais contée aux hommes, un épisode qui, traité avec une hberté piquante et imprévue, fournit l'une des plus amusantes comédies antiques que nous ayons vues depuis longtemps. Le poète nous a redit l'aventure d'Ulysse jeté par les vents contraires sur l'île de Circé et les périls qu'il affronte avec ses compagnons. Mais si la troupe de ses matelots est tout de suite victime des enchantements de la magicienne, le héros, jirudent et subtil, sait déjouer les philtres préparés : il oblige Circé à délivrer ses compagnons et repart vers d'autres aventures après des adieux déchirants de la déesse qui n'est plus qu'une femme amoureuse ayant trouvé son maître. L'histoire est si complète dans VOdyssée qu'elle ne laissait guère place à l'imagination, et M. Poizat ne l'a point chargée d'inventions nouvelles. Mais il sut reprendre la légende pour la commenter en psychologue moderne ; en supprimant de l'action Mercure, divin protecteur d'Llysse, il a développé le côté humain du héros et dégagé la puissance de la raison et de la volonté contre les fantasmagories et les tentations du mystère. Il a montré surtout la femme dans la déesse, et, ce qui est une trouvaille bien personnelle, il nous a divertis d'une savoureuse peinture des compagnons d'Llysse, dans l'amusante scène où les victimes de Cirçé remontent à regret des abîmes de Fr-nimalité. Cela suffirait à classer l'œuvre, mais, par sur-

croît, M. Poizat a déroulé autour des ligures centrales une fresque dansante de satyres et de nymphes, toute parée des grâces du génie grec. Ce n'est guère que par la forme que les poètes peuvent renouveler ces divines histoires et les vers de M. Poizat sont tout à fait agréables. Le personnage de Marsyas est délicieux d'espièglerie légère ; la belle Circé, elle-même, exerce sur nous les enchantements autrement sûrs d'une souriante fantaisie et d'une ironie malicieuse ; et, pour achever notre plaisir, ces jolis motifs antiques qui font songer aux vieilles mosaïques païennes, déterrées à Pompéi et à Herculanum, s'ennoblissaient souvent, tels certains récits d'Ulysse et de ses matelots, d'un peu de grandeur homérique. On a beaucoup applaudi et le public goûtera encore davantage cet ouvrage de bon poète et de grand lettré, doublement le bienvenu, par sa qualité, et aussi parce cju'il nous ramène, de nos ordinaires et assez basses amusettes, vers des visions d'immortelle beauté.

L'interprétation est plaisante : Mlle Colonna Romano porte avec noblesse cette redoutable figure de légende, elle a tiré un merveilleux parti de sa voix fluide et chantante, peut-être devrait-elle s'abandonner davantage dans les parties légères ; au reste, à la première, à laquelle j'assistais, elle était déjà en notables progrès sur la générale de l'après-midi. Mlle Bovy, toujours fêtée par un public définitivement conquis, est charmante, alerte et preste dans le petit satyre ; ce n'est point sa faute si le singulier costume dont on l'a aflublée la gêne plus qu'il ne l'aide. M. Lafon est excellent dans Silène, et, encore une fois, il faut bien constater que Dorival, qui a modelé une impressionnante figure de brute, est l'un des serviteurs les plus précieux de la Comédie. M. Albert Lambert, tout en s'efforçant avec bonheur vers la finesse et la subtilité d'Ulysse, a surtout traduit la grandeur du héros.

Voici donc une pièce assez dillicile à jouer, avec ses rythmes ondoyants, ses multiples et délicates' transitions de la farce à l'épopée, qui a été fort joliment présentée par la Comédie.

L'Information. Antoine.

La Comédie-Française n'a pas craint de jouer, à la fin de juillet, une pièce nouvelle. Elle obéit ainsi à la tradi-

lion : dans la Maison de Molière, il ne doit y avoir aucune distinction entre la morte et la vivante saison. Donc, malgré la chaleur, nous avons écouté une pièce en vers : Circé. Il est vrai qu'elle est rapide et qu'elle est due à l'ironique et fin talent de M. Alfred Poizat. Cette fantaisie prend parfois l'aspect d'un ballet. Mlle Bovy, preste et légère, conduit le chœur bondissant des petits satyres. Des jeunes filles, qui appartiennent aux classes du Conservatoire, y portent des costumes qui nous montrent leur fragile nudité. Le décor fait songer au music-hall — au nmsic-hall pauvre et sans originalité.

M. Alfred Poizat méritait d'être mieux servi ; car sa pièce est charmante. Elle a la grâce des pages que Jules Lemaître écrivit En marge des vieux livres ou qu'un disciple tel que M. Constant imagine Quand le livre est fermé. En ce dernier recueil, vous pourrez lire précisément la tristesse d'Ulysse quand il reprend avec Pénélope la vie commune, se querelle avec Télémaque et se rappelle, dans le lit nuptial, l'affolante Circé.

M. Poizat nous montre Circé qui transforme en cochons les matelots d' Ulysse. Voici comment elle procède : elle les prie à souper ; puis ses nymphes les engagent à se dévêtir. Ils y consentent avec allégresse. Quand ils sont nus, ils mangent un gâteau de miel et deviennent des pures que les belles chassent vers l'étable. Vous vous demandez comment la Comédie-Française peut nous offrir ce spectacle orgiaque et cette métamorphose. Rassurezvous ! Tout ceci se passe en coulisse et nous apprenons les péripéties du festin par les paroles de Silène, qui a soulevé un rideau pour contempler cette scène. Autour de lui se pressent les jeunes satyres et le sage Elpénor, qui fut moins imprudent que les matelots.

Ulysse apprend de sa bouche ce qu'il advint de ses compagnons. Il en est plus ennuyé cju'indigné. Comment, sans matelots, pourra-t-il faire voile vers Ithaque? Il faut qu'il obtienne de Circé la grâce de ces misérables, dont il a grand besoin. Précisément, la magicienne s'avance et la voici en présence du Grec subtil. Elle prononce des paroles captieuses, et nous tremblerions pour Ulysse si nous ne connaissions à l'avance la légende. Elle lui explique, non sans ironie, qu'en transformant les matelots en porcs elle les a rendus à leur véritable destinée. Ces êtres, aux grossiers désirs, n'usurpaient-ils pas la forme humaine? Mais

le noble Ulysse, l'ami de l'intelligence, le favori de Pallas Athéné, ne saurait redouter une telle aventure. Ulysse franchit le seuil de la demeure, tandis que les petits satyres se réjouissent des ébats amoureux qui vont troubler la sérénité de la blonde Hécate.

Mais l'espoir des petits satyres est trompé. IJlysse a résisté aux charmes de Circé ; il l'a entretenue de sa fidèle Pénélope et de son fils Télémaque, ce dont la magicienne se sent blessée, outragée. Elle ofîre au héros le vin magique et le frappe de sa baguette en lui ordonnant de marcher à quatre pattes. Elle est sans force contre l'homme à l'esprit pur. Elle s'en irrite ; mais elle admire cette volonté toute-puissante ; elle s'intéresse à celui qu'elle ne peut conquérir : elle l'aime. C'est alors qu'elle devient dangereuse. Sa faiblesse est sa véritable force : Ulysse est vaincu par la détresse de ses regards. Il succomb.erait si, s'indignant contre lui-même, il ne se jugeait digne de l'ctable où grognent ses compagnons et ne s'arrachait aux bras de Circé pour les rejoindre.

Mais lamour a désarmé Circé. Elle se contentera d'une ivresse si nouvelle et laissera Ulysse voguer vers Ithaque. Elle lui rend ses matelots qui renoncent difficilement aux béatitudes de l'animalité. Le sort des porcs, qui vivent en paix juscju'à l'heure où on les saigne, leur paraît préférable à l'existence du guerrier. Résignés à mourir, ils souhaitent du moins le calme et l'oisiveté. Ils sont désenchantés et narquois, tout comme dans la fable de La Fontaine. Les petits satyres les portent vers les vaisseaux et prerment leur place aux rames, aux voiles, au gouvernail. Pour revoir sa patrie, Ulysse renonce à l'immortalité que lui offre Circé — et Circé rend grâce au héros qui lui révèle cette beauté : la sincérité de l'amour.

Telle est cette fantaisie d'une intelligence audacieuse et narquoise. M. Alfred Poizat ne ressent pas pour l'humanité une estime très vive: nnais sa lucidité ne l'attriste pas. Il conserve le sourire. Il s'amuse de l'histoire qu'il nous conte et ne cherche pas à nous imposer des conclusions morales. Il n'insiste pas : il effleure. Il ne s'attarde pas non plus à tirer d'une scène le maximum d'effet. Sa manière est nonchalante, comme son vers est facile. Et c'est très agréable !

J'ai dit que Mlle Colonna Romano nous a présenté Circé avec un art exquis. Sa voix est harmonieuse. Elle s'est

bien ganlée de pieiuhe les altitudes de la gramle !<éductrice. Mais la profondeur de ses regards, la caressse de ses mains, l'ardeur dune étreinte nous font sentir le pouvoir de la magicienne. C'est une volupté discrète et profonde.

M. Albert Lambert représente avec chaleur le plus intelligent des Grecs^ le plus subtil des hommes.

M. Dorival, qui conduit le chœur des matelots, revient, avec un rare talent, de l'animalité à la nature hvmiaine. Son aspect porcin est à la fois bouffon et presque tragique.

M. Lafon est un Silène assez truculent, et M. Gerbault un Grec correct et sage.

On a acclamé Mlle Berthe Bovy, qui mène le chœur des petits satyres. Elle est fine, malicieuse, tendre aussi. Elle danse, elle court. Elle semble ne pas toucher les planches. Elle explique que cette fantaisie, cest uti songe d'une nuit d'été. Et voici qu'elle nous semble moins une créature mythologique qu'un personnage joyeux et aérien de Shakespeare — Puck - — ou le divin Ariel dont Silène serait le Caliban.

C"est de la fa'rce, et c'est de la grâce, et c'est de la pof's'e 1 C'est Berthe Bovy !

L'Avenir. - Nozière.

In spite of the beat, the Comédie-Française — noblesse oblige — bas given a new play in verse, Circé, by M. Alfred Poizat. It" is based on the classic situation in the " Odyssey "". where Ulysses' mariners are transformed into swine. Dramatic and comic situations are cleverly intermingled. and the play had nmch success on the occasion of the performance. '^

Xew York Herald. 1" août.

Dans leur passion de l'unité, les Grecs, ces maîtres de l'équilibre, avaient bien senti qu'il n'y avait pas dans la vie que l'héroïque et qu'il était difficile de maintenir constamment les hommes au sommet d'eux-mêmes. Aussi imaginèrent-ils à côté, en exorde ou en épilogue, le drame satyrique.

Dans cette courte pièce où le ton de l'ode se mêlait aux railleries, aux plaisanteries — même lourdes — pa-

raissaient les figures instincti\es de l'homme, les appétits matériels. Les satyres aux pieds fourchus, diables en herbe, les satyres aux sens impétueux et sommaires menaient le jeu, donnaient son nom au drame satyrique.

C'est une façon de drame satyrique que M. Alfred Poizat vient d'écrire avec cette Circé que la Comédie-Française nous a tardivement donnée pour clore une assez pauvre saison. Jadis Péladan rêvait d'écrire des trilogies au seuil desquelles il aurait placé ces fantaisies où le badinage d'opérette voisine avec la sentence dorée. L'ouvrage de M. Alfred Poizat, composé avec le goût que cet excellent poète cultive, ne nous a paru ni long, ni fastidieux, mais agréable et facile. Sa Circé, au nom cependant aussi évocateur pour l'imagination que celui de Cléopâtre, ne nous a pas, comme le précédent drame de ce nom, déçu. M. Alfred Poizat a même su, par d'habiles gradations, glisser dans des alexandrins fort lyriques des vocables aux acceptions fort grivoises. Alfred Poizat, tout comme s'il était au music-hall, ne craint pas de badiner avec le mot « cochon » ni d'en faire miroiter, si j'ose dire, les sens divers. C)n se retrouve enfin chez Molière!...

Mais venons au sujet. Les compagnons d'Ulysse, batailleurs ardents et marins madrés, débarqués dans l'île de Circé, aperçoivent l'enchanteresse. Et tout comme s'ils étaient dans quelque rue chaude d'un port méditerranéen, ils entrent pour apaiser leur chair congestionnée par l'attente. Ils entrent carrément chez Circé comme au lupanar. La magicienne, un discours un peu long débité par Silène nous l'apprend, n'assouvit pas leur faim trop forte : elle profite de leur égarement pour les changer en pourceaux. On nous les montre — avec des mots!... — se vautrant complaisamment dans leur fange et leur honte. Les satyreaux, dont le chœur est mené par l'impétueuse et inventive Mlle Berthe Bovy, les satyreaux se réjouissent fort de l'aventure et dansent, d'harmonieuse façon, leur joie.

Ulysse paraît et apprend la lamentable... odyssée de sa troupe. Il ne fléchira pas, lui, le sage, l'homme à la modeste, mais forte doctrine, l'homme qui préfère aux ivresses de la chimère les joies paisibles de son foyer d'Ithaque. Circé paraît et son charme, qu'il ne mécormaît point, ne le dompte pas. En vain, elle épuisera ses philtres, son « gâteau de miel au suc magique )>. le prcs-

lige de sa baguclle, le héros calme, le cei \ eau équilibré, ne sera pas entraîné vers l'aveugle passion. 11 ne sera pas métamorphosé en pourceau. La scène est forte où Circé et Ulysse s'affrontent. L'enchantement est vaincu par cet homme, le premier qui nous fasse songer aux vers de Baudelaire sur don Juan :

Mais le cahne héros courbé sur sa rapière Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Vaincue, elle deviendra bien vite amoureuse et Ulysse acceptera de l'aimer « autant que peut aimer un cœur sans passion ». Il lui donne une nuit de plaisirs contre le serment qu'au lever du soleil les compagnons du grand nautonnier seront rendus à leur humanité originelle.

Sur cette péripétie, l'intérêt, au 3^ tableau, rebondit de façon amusante : ces porcs sont contents d'être porcs. Cette vie-là leur paraît charmante. Le satyreau en chef (Mlle Berthe Bovy qui fut longuement applaudie) nous explique ça congrûment. Et voici que ces messieurs, encore à demi-cochons, roulent sur la scène, groupe en boule, aux gestes de pourceaux, aux mines roses de bons cochons, avec les petits yeux que vous savez, avec des têtes stupides devant les exhortations d'Ulysse... La scène esl piquante ; le matérialisme bas, mais béat de ces bons humains de porcs, m'a paru plaire infiniment au public. Il faut bien dire aussi que M. Dorival, qui mène le chœur, en tant que cochon est fameux ; il contribue sérieusement à l'eiïet de cet épisode.

Ulysse, sitôt que ses compagnons ont revêtu leur humanité, part. Il fait — tel Enée à Didon — de tendres adieux à Circé la* magicienne de la chair. Circé le laisse partir, aimante et admirative, car elle a subi l'emprise de l'homme maître de ses sens, maître de sa barque. Ulysse, au reste, prend soin de bien nous exposer son idéal assurément sage, mais un peu bourgeois. Il préfère Pénélope à Circé, l'amour conjugal et sijr à la passion lyrique et périlleuse. Il n'est pas romantique pour un sou. Il est classique, encore qu'il y ait de grands amants qui aient su rester classiques !... Mais il est bien l'éponyme de la vie sereine :

Le meilleur pour un homme est de rester un homme F.t d "accorder son rêve à la réalité...

Ulysse est la première incarnation d'Horace, Sans doute est-ce pourquoi les grands Grecs, tout en l'appréciant, en l'utilisant même, le méprisent un brin?...

Cette double image.de l'amour : celui du loyer qui n'a trop souvent de l'amour que le nom, et l'autre, celui qui représente l'inquiète et perpétuelle recherche de l'absolu, combien de fois l'avons-nous déjà vue?

Ici M. Poizat est parvenu, qui tout d'abord n'apparaîtpas à nous rendre le premier état, contrairement à Thabitude, sympathique et séduisant. N'est-ce pas tout simplement parce quil n'oppose pas son timide idéal au grand amour lyrique, à la chimère mystique, mais bien à l'appétit strictement sensuel des compagnons dUlysse? Entre les deux nous n'hésitons pas, mais quel serait notre sentiment si le deuxième terme du contraste était Juliette ou Roméo, ou Monime, ou Elvire, ou Mme de Reynal. ou la comtesse Martin-Bellême, ou tant de balzaciennes?

Ce matérialisme du chœur des compegnons fournit en même temps à Alfred Poizat l'élément comique de sa pièce, l'élément le plus vivant. Que des hommes devenus pourceaux trouvent dans cette condition, comme le dit Circé; « une délivrance»; que celle-ci. « en changeant tels hommes en porcs, les réintègre en eux-mêmes », il y a là une vérité désagréable mais si vraisemblable et si grotestesque !...

'( Des hommes, cela... Non! Des cochons, et qui pis est, des cochons tristes! ... », voilà presque textuellement ce que nous crie, non sans audace, la chatoyante Circé.

Par ces différences de fond et de forme l'auteur de Circé a évité la monotonie. A l'archaïsme du mythe et d'un certain lyrisme philosophique succède le sarcasme plaisant des épisodes ou bien le modernisme cru de quelques passages. 11 en résulte quelques disparates dans l'ensemble» mais point telles que le goût soit gêné.

Comœdia, 28 juillet. Gabriel Boissy.

Le mythe que présente M. Alfred Poizat, au Théâtre- Français, est plus transparent, et le public de ce juillet torride, où la pensée est lasse, l'a mieux saisi. Toute linconséquence humaine est exposée avec ironie et logique,. Je me demande si, parmi tous ceux qui applaudirent, chacun en comprit exactement la fantaisie. « Dans tout

hoiiilue, un cochon sommeille >. dit le proverbe. Le poète^ ici. a joué de cette corde que lui prêtait admirablement la légende du vieil Homère. 11 a niême accentué légèrement la note. Et parmi tous les « cochons » qui applaudirent la farce, si près de la bête, si peu humains, bien peu semblaient admettre qu'ils célébraient dans le rire leurs attaches porcines.

Donc Circé!...

Je renvoie au dictionnaire de la fable, de Chompré à Decharme, ou plus simplement à la dixième rapsodie de V Odyssée.

« Nous avons marché à travers la forêt, comme tu l'avais ordonné, illustre Odysseus, et nous avons rencontré dans vme vallée, en un lieu découvert, de belles demeures construites en pierres polies. Là, une déesse, ou une mortelle, chantait harmonieusement en tissant une grande toile. Et mes compagnons l'appelèrent en criant. Aussitôt elle sortit et, ouvrant la belle porte, elle les invita, et tous la suivirent imprudemment et, moi seul, je restai. Et tous les autres disparurent à la fois, et aucun n'a reparu, bien que je les aie longtemps épiés et attendus. «

Le poète a, presque mot à mot, suivi le vieil aède antique. Ses marins burent du breuvage enchanteur, et les voici transformés en pourceaux.

Mais Circé, ne l'oublions pas. sœur de Pasiphae, est tante de Phèdre, et, naturellement, comme sa nièce, s'éprendra de M. Albert Lambert, quand il paraît en Ulysse redoutable et rusé.

Homère nous raconte que les marins avaient la tête, la voix, le corps et les soies du porc, mais que leur esprit était le même cpi'auparavant. M. Alfred Poizat est trop habile pour nier l'avantage de cette situation. Il prête aussi l'âme animale à ces hommes et, quand Ulysse prie la magicienne de rendre à ses compagnons la défrocjue humaine, les voici qui se regardent de la plus amusante façon.

Il faut donc qu"on violente leur nature.

Dans Homère, la chose était aisée. « Kirké sortit de ses demeures tenant une baguette à la main et elle ouvrit les portes de l'étable à porcs. Elle en chassa ,mes compagnons semblables à des porcs de neuf ans. Ils se tenaient devant nous, et se penchant, elle frotta chacun d'eux, d'un autre baume, et de leurs membres tombèrent aus-

sitôt les poils qu'avait fait pousser le poison funeste que leur avait donné la vénérable Kirké. »

Au Théâtre-Français, c'est dans la coulisse ({ue se passe la métamorphose. C'est une troupe de faunes heureux qui la pratique. Mais l'arrivée du troupeau des hommes, dont l'âme est encore embuée de ses attaches porcines, est extraordinaire de fantaisie et d'ironie. Les marins sont heureux d'être porcs et rien d'humain ne les émeut : ni la perspective de la verte Ithaque où les attendent leurs épouses, ni celle des combats sur la mer. Pourceaux sontils, et pourceaux veulent rester.

La satire est infiniment drôle, posée avec goût, et écrite dans la mesure qu'il fallait à telle production. Les passages pathétiques sont fort beaux. Ceux plus grivois et plus terre-à-terre qui les commentent, très plaisants.

I LUGXÉ PoÉ.

La personnalité de M. Alfred Poizat inspire du respect. L'auteur de Sophonishe, cVAntigone, d'Electre, du Cyclope, s'est spécialisé dans un genre redoutable et . redouté. Il s'est appliqué à ressusciter la tragédie. Il sy est appliqué avec succès. Chacvme de ses œuvres, longuement mûrie, scrupuleusement écrite, provoque non seulement l'estime, mais cette sorte d'admiration qu'impose un labeur difficile, ingrat et désintéressé. Le talent sévère du poète ne va pas, cependant, sans rebuter certaines fois l'attention, sans inspirer (oserai-je le dire?) quelque crainte. La canicule aidant, cette crainte devenait effroi, lorsqu'on s'apprêtait, par un après-midi torride. à goûter les- beautés savantes et ardues d'alexandrins pompeux.

La surprise a été charmante. M. Poizat nous a ravis par une grâce d'esprit, par une ironie malicieuse, que nous n'attendions point. Philosophe frivole et sceptique, il s'est délassé et nous a divertis en contant, sous une forme facétieuse et nouvelle, le célèbre épisode de Circé.

Rien n'est plus malaisé que de porter sur la scène, en les raillant, les héros légendaires, — j'entends sans tomber dans ce comique d'opérette vulgaire et plat dont le public, blasé, ne goûte plus aujourd'hui la saveur grossière. Il faut à l'auteur, pour réussir, un ensemble rare de qualités : du goût, de la prudence, une connaissance scuijde e\ profonde de l'antiquité : un sentiment vif de son esprit.

de sa grâce païenne, de sa poésie agreste et sensuelle ; de l'harmonie, de la subtilité : enfin, une irrévérence légère sous laquelle se trahit une tendre affection..., celle d'un lettré poiir les personnages cju'un commerce quotidien lui a rendus familiers et chers. C'est ainsi que nous connaissons M. Poizat. C'est ainsi qu'il a écrit sa comédie tra-

Peu de péripéties ont été changées dans l'aventure telle qu'Homère l'immortalisa. Voici, pourtant, ce que l'auteur imagine :

Les compagnons qu'Ulysse, abordant à la rive enchantée, envoie à la découverte ne sont plus de fiers et vaillants guerriers, mais des rustres épais, lourds d'esprit, avides de jouissances matérielles. L'instinct bestial les domine et les guide. Ils offrent à la déesse une proie facile. L'appât de copieuses victuailles les précipite dans le palais ensorcelé. En présence des nymphes accortes, leur regard s'allume et devient lubrique. Ils dévorent le gâteau magique qu'on leur offre. Touchés par la baguette, ils se muent aussitôt en pourceaux. Ils ne font ainsi que prendre l'apparence qvii leur convient. Pourceaux, ils l'étaient déjà avant c[ue d'affronter la fille du Soleil. Circé, en effet, ne transforme point, elle révèle, elle donne aux humains l'aspect qui traduit leur nature secrète. Son charme opère ainsi avec succès sur presque tous. Mais si la magicienne se trouve en présence d'un homme, d'un homme véritable et digne de ce nom, chez c[ui la volonté saine et forte domine les sens, sa puissance, alors, reste inefficace. C'est ce qui se passe en présence d'Ulysse. Pour le châtier de sa froideur outrageante, elle exerce en vain sur ce héros des pratiques maléfiques. Le roi d'Ithaque conserve sa figure noble et altière. L'ensorceleuse, frappée de stupeur, d'épouvante, abdique son orgueil, se soumet. Elle rend aux compagnons leur forme première. Mais voici que ceux-ci se révoltent, se refiisent à suivre leur chef téméraire dans de périlleuses aventures, déplorent leur état d'êtres humains soumis à la misère, aux soucis, aux fatigues, réclament une nouvelle métamorphose. Et Ulysse, consterné, doit les abandonner. Il s'enfuit, escorté par des divinités svlvestres et consolantes, qui s'offrent à lui comme luiutoniers...

Un groupe de satyres, vifs, légers, spirituels, sous la conduite (]p Silèpp. leur père trucident, traverse l'action.

l'accompagne, la souligne. Les vers, tour à tour tendres, comiques, brillants, coulent harmonieusement, s'assemblent avec bonheur... Le spectacle est plaisant au possible.

Les Annales. Pierre Brisson.

Et puis, voici des vers. Et puis, voici un sujet antique ! Les trois derniers spectacles de la maison de Molière nous en avaient déjà servi ample mesure. La vie moderne n'inspire donc plus et il faut aller trouver des inspirations jusque chez le vieil Homère ! /

Mais, cette fois, l'auteur, M. Alfred Poizat, ne nous apporte pas du tout la tragédie coutumière. On est tout surpris et tout enchanté d'entendre une comédie légère, espiègle même, qui serait un délicieux sujet d'opérette si un compositeur y avait songé. Mais les compositeurs se laissent accaparer par une douzaine de librettistes, aux livrets vraiment trop faciles ou trop libertins. Quel dommage qu'au lieu de Phi-Phi, pourtant millénaire, nous n'ayons pas eu Circé.

Laissons-la dans le plus noble cadre de la Comédie-Française. Malgré sa légèreté, elle y fait figure et figure charmante. On y sent le souci d'être symbolique et même philosophique, quelquefois non sans gravité. La virtuosité des mots dont M. Poizat joue habilement sait éviter la grivoiserie dans des situations cependant risquées.

Journal de Liège. Henry de Forge.

A la fin des trilogies tragiques, les auteurs grecs faisaient jouer une courte comédie où paraissaient des satvres gouailleurs et des dryades folâtres. On appelait cela un drame satyrique. Les Athéniens en raffolaient. M. Poizat vient d'écrire un charmant drame satyrique qui s'intitule Circé. Les Parisiennes et les Parisiens en raffoleront.

Les spectatrices ont un faible pour la magicienne qui transforme les hommes en porcs. Elles ont toutes f(uelquc parenté avec cette, enchanteresse. Aussi regardent-elles Kime Colonna Romano avec des yeux de com|ilices. Mais elles regrettent de n'avoir pas vu les cochons.

La fable représentée à la Comédie-Française évoque le souvenir des légères féeries de Shakespeare. Il y passe de

capiteux effluves. M. Lafon-Silène y titulie avec truculence. Mme Bovy. petit faune sautillant, y mène la ronde enfiévrée des amours et des désirs.

M. Albert Lambert — Ulysse — a du mérite de résister. Seulement il ne résiste guère. Il ne va point jusqu'à changer sa nature contre celle de Tanimal cher aux charcutiers. Mais il trahit Pénélope avec Circé. S'il songe au devoir, il y songe après le plaisir.

Le cri de Paris.

Il n"est pas besoin, sans doute, de raconter longuement 1" épisode bien connu — le conte de fée — qui pare le dixième livre de Y Odyssée.

M. Alfred Poizat a orné le conte allégorique d'une philosophie discrète et d'une poésie ailée qui l' éclairent d'une vive lumière. Il nous montre les perfides sortilèges de la magicienne, l'obstination des compagnons à rester couverts de soies plutôt que de retourner au travail, la dignité de l'homme sacrifiant les plaisirs au devoir : un jeune satvre commente le drame et la comédie, à la façon du chœur antique. Les vers sont gracieux ou éloquents ; ils restent dans la bonne tradition française. C'est l'œuvre d'un véritable artiste.

Le Temps. Aderer.

C'est en parant sa philosophie des grâces de la poésie que M. Alfred Poizat, esprit moderne nourri de l'antiquité grecque, a tiré tout le suc de l'épisode du dixième chant de VÙdvssée, où les compagnons d'Llysse, abordant à l'île d'Eo, sont changés en pourceaux par la déesse Circé, fertile en prodiges.

La forme poétique de M. Poizat est souple. Son œuvre mêle au lyrisme la vivacité et resi)rit dans une partie en quelque sorte décorative, où un charmant petit faune, à la fois ingénu et pervers, commente l'action qui se déroule et en dégage, à sa façon, la morale. Le rôle de cet aimable faune a été délicieusement joué par Mlle Bovy.

Le Petit Parisien. Paul Gimsty.

Xe quittons pas la Comédie-Française, pour le moment, sans menîionner la représentation en plein été de deux actes

nouveaux et en vers, Circc. qui ont pour auteur M. Alfred Poizat.

Le public n'est pas encore revenu de son étonnement : une pièce en vers ne l'a pas ennuyé ! Que dis-je? Elle l'eût franchement diverti si elle avait été jouée aux Variétés, sur de la musique de Terrasse, par Max Dearly dans le rôle d'Ulysse et par de bonnes chanteuses d'opérette sous les traits de Circé et du petit satyre que joue délicieusement, d'ailleurs, Mlle Bovy. En voilà une qui manque aux scènes du boulevard, cmme elle man(|uerait à la Comédie- Française s'il lui prenait fantaisie de la quitter !

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