CLOÉ
D'une flûte on entend le murmure enchanté
Et tout secrètement frémit de volupté.
C'est l'Amour qui répand ce doux vent de folie.
Agités par sa grâce et sa mélancolie,
Les Satyres n'ont pas dii dormir : c'est l'un d'eux.
Ses sabots font craquer les pommes de résine.
(i) Le passage entre crochets est coupé à la représentation.
Aux durs fûts des cyprès cogne son front noueux. Sa double corne au seuil des halliers s'illumine. Il vient vers nous, c'est sûr, Car malgré l'angle qui le masque.
Regarde sur le mur Courir sa petite ombre ébréchée et fantasque.
LE SATYRE, avançant SOU vîsage par la fenêtre. Eh bien, n^Tnphes, ils sont couchés, les amoureux?
EVADNÉ
Quels amoureux?
LE SATYRE
Circé. Le Grec. lis sont heureux !
Ça ne te tente pas de suivre leur exemple?
EVADNÉ
Pas avec toi. Je rêve un amoureux plus ample.
LE SATYRE
Un Cyclope, un Titan?
EVADNÉ
Un homme seulement.
Mais un homme bâti plus convenablement Et non pas comme toi monté sur pieds de chèvre. Ta figure capricieuse sent la fièvre.
Tu n'as pas l'air réel ; j'éprouve un vague effroi A voir tes pieds fourchus, tes cornes devant moi.
LE SATYRE
Je ne m'étonne pas de l'effroi que je sème.
Les cornes de mon front me font peur à moi-même.
Crois-moi, si tu le veux, mais, je te l'avouerai, Lorsque je pense à moi, je suis peu rassuré !
EVADNÉ
[Alors, c'est donc la Peur, non l'Amour qui t'amène.
LE SATYRE
Ne t'en déplaise, c'est l'Amour, nymphe inhumame. Ce que je te dis là n'est que trop sérieux. Lorsque tu sauras tout, tu me comprendras mieux Et prendras en pitié ma cruelle blessure.
EVADNÉ
Sur ton mal prétendu ta mine me rassure.
LE SATYRE
Sais-tu ce qu'est l'Anioar? L'as-tu jamais connu? Eh bien ! moi, je l'ai vu tout à l'heure, tout nu. Dans ma cabane, avec son carquois, oui, ma chère !
EVADNÉ
L'Amour avait alors bien autre chose à faire.
LE SATYRE
Tu crois qu'il s'occupait d'Ulysse et de Circé. Mais après ce qui s'est passé, Je te déclare que j'en doute.
EVADNÉ
Qu'est-il donc arrivé de si troublant?
LE SATYRE
Ecoute.
Je m'étais mis au lit, seul, assez tristement
Et couché dans ma hutte, Je laissais sur ma flûte S'endormir mon tourment.
L'Amour survient et frappe à ma porte
Dont il ébranle les verrous.
« Ah ! çà, criai-je avec courroux
D'une voix que la peur rend forte.
Qui frappe ainsi? Qui vient et si mal à propos, A cette heure de nuit déranger mon repos, Mettre en fuite l'essaim enchanté de mes s(»nges? »
Mais Eros, aux divins mensonges :
« Ouvre, me répond-il, ouvre, sois rassuré. Je suis petit, je suis tout mouillé par l'orage. La lune a disparu. Je me suis égaré
Dans la nuit, sous quelque nuage. •>
Entendant ces mots, j'eus pitié.
Je sors de mon lit à moitié.
Et comme l'heure était indue.
Je décroche la lampe à mon mur suspendue.
Je la rallume, j'ouvre et vois Un jeune enfant, portant des ailes, un carquois
Avec un arc minuscule.
Je le fais approcher du feu dont je recule. Je prends pour les chauffer ses deux mains dans ma main Et de l'autre, j'essuie
Ses cheveux inondés de pluie.
Dès qu'il est ranimé : « Voyons, dit-il, malin.
Si la corde de l'arc est sèche ;
Pour cela, mettons une flèche
Et voyons si l'humidité
Ne l'aurait pas un peu gâté? »
Il tend l'arc et me lance une flèche vermeille Qui s'en va me percer le cœur, Comme un dard acéré d'abeille.
Puis il saute de joie et dit d'un air moqueur : i< Hôte, réjouis-toi, j'ai vraiment du bonheur. L'arc est en bon état, mais ton cœur est malade ! » Et c'est bien vrai qu'il est fort malade, naïade.
EVADNÉ
Que viens-tu me parler de ton amour mouillé, De nuages, de pluie et de ton cœur malade ! C'est ton cerveau qui, tout brouillé, Du rêve et du réel fait pareille salade. On n'a pas encor vu si pure nuit d'été.
LE S.A.TyRE
S'il ne pleut pas, il neige, il neige, en vérité. Le clair de lune à gros flocons tombe des branches, On en voit sur le sol d'épaisses couches blanches Et ce n'est pas un temps, n5miphe, à laisser dehors Un pauvre amoureux se morfondre !
EVADNÉ
Eh bien ! retourne dans ta hutte et t'y rendors.
LE SATYRE
Voilà tout ce que tu trouves à me répondre Et tu veux m'envoyer chez moi coucher tout seul. C'est très bien, mais alors prépare mon linceul. Car il est très certain que si tu me repousses. L'inexorable Mort, ô nymphe, est à mes trousses,
Rejeté de vos bras je tombe dans les siens. Et je ne suis plus bon même à jeter aux chiens.
EVADXE
Tu parles de nos bras maintenant ; la tendresse Dont tu me flattais seule hésite sur l'adresse? A laquelle en as-tu de nous?
LE SATYRE
A toutes deux.
Le choix, en vérité, serait trop hasardeux.
Si l'une est blonde, l'autre est brune, Mais vous avez vos qualités chacune.
Qui? Moi? Que je sois condamné A l'amour d'une seule femme !
Ah ! ma pauvre Evadné, Que tu juges mal de ma flamme !
M'as-tu seulement regardé?
Dans ce cœur d'amour débordé, Soupçonnes-tu ce qui se passe?
Mais il est grand comme l'Espace, Et les cieux s'y perdraient dedans S'ils étaient assez imprudents Pour exciter sa convoitise !
J'endure mille feux que le moindre œil attise ! Ah ! que ne suis-je comme toi, Aimable hirondelle,
Que le regret du nid que tu fis sous ce toit
Chaque nouveau printemps ramène ici, fidèle. Car, pendant l'hiver, tu t'enfuis Vers Babylone ou vers Memphis,
Tandis que, dans mon cœur, tout le long de l'année,
L'Amour ne cesse de nicher.
Ce n'est plus un cœur, c'est un colombier Que j'abrite dans ma poitrine surmenée ! Un nouveau-né, déjà, s'est de plume habillé.
Un autre est dans l'œuf, un troisième
Brise sa coquille à moitié.
Tandis qu'on voit pointer la tête du quatrième. Et c'est pitié
De voir tous ces gosiers qui s'ouvrent
Et tous ces becs où se découvrent
D'inextinguibles appétits !
Les plus grands donnent la becquée aux plus petits. La génération est à peine élevée.
C'est une nouvelle couvée.
Tout ça gazouille à rendre sourds !
Que faire? Je ne puis suffire à tant d'amours !
(Tous les satyres enjambent mm à un la jenétre et courent après les nymphes.)
KVADXÉ
Bon ! Voilà maintenant qu'ils entrent par douzaines !
LES SATYRES
Un baiser, un baiser, ô nymphes des fontaines !
EVADNÉ
Mais qu'est-ce qui vous prend de faire tout ce bruit Et d'éveiller les gens, à cette heure de nuit?