CLOÉ
Il est tard. Ta présence ici devient suspecte.
Une nymphe qui se respecte Ne cause pas avec avec un satyre, entends-tu? Partez ! Ciel ! la déesse ! Hélas ! elle t'a vu !
MARSYAS
C'est elle, son visage est pâle de colère. Que s'est -il donc passé?
CIRCÉ
Cherchez-moi votre père...
EVADXÉ
Quel chagrin a chassé de tes yeux le sourire?
CIRCÉ Je ne vois, depuis hier, dans toute ma maison. Que désordre, incurie et trouble et trahison !
EVADXÉ
Déesse, un tel soupçon nous fait beaucoup de peine. Qui te trahit ici?
CIRCÉ
Les Satj'res, Silène, Vous, les premières...
EVADNÉ
Nous ! Quel mal avons-nous fait?
Nous avons reçu les Satyres, en effet.
Que veux-tu? Cette nuit tentante et nuptiale, Les parfums que le vent jette par intervalle. Ton union probable avec ce beau héros Ont sufïï pour troubler ces pauvres satyreaux Dont le cœur inflammable est rarement tranquille. Un grand frisson d'amour enfiévrant toute l'île. Comment auraient-ils pu. Déesse, fermer l'œil?
CIRCÉ
Mais vous ne deviez pas, du moins, leur faire accueil.
EVADNÉ
Le moyen d'éloigner tous ces museaux espiègles. Tous ces petits sabots, turbulents et sans règles ! Mais tu ne nous dis pas toute la vérité. La tristesse se cache en ton cœur irrité.
— JD ~
[Il s'est passé des faits que tu ne veux pas dire, Sur la piste desquels nous a mis le Satyre.
CIRCÉ
Ou'a-t-il dit?
EVADNÉ
Que l'Amour se serait égaré Dans les bois, cette nuit, loin de vous... Est-ce vrai? (i)]
CIRCÉ
Le vrai, c'est que Silène, oubliant son service, A laissé sans manger les compagnons d'Ulysse. Leurs grognements nous ont empêchés de dormir. Aussi bien le héros n'a-t-il fait que gémir [Et que me supplier, pour que je les lui rende !
EVADXÉ
11 s'imagine donc cette maison bien grande ! Nombreux comme ils le sont, où les logerions-nous? Nous n'avons certes pas des lits ici pour tous. Ce que demande Ulysse est très peu raisonnable. Car enfin, comme porcs, ils sont bien à l'étable. Tandis qu'à l'état d'homme, ils me paraissent gens A se montrer peut-être un peu plus exigeants (2).] (Entrent les Satyres, amenant Silène.)
LE SATYRE
Circé, nous t'amenons, saoul comme une baleine, Mon père vénéré, le rubicond Silène.
(1-2) Les passages entre crochets sont coupés à la représentation.
Demande-lui ce qu'il faisait dans ton cellier. En tout cas, il n'avait pas l'air de s'ennuyer !
SILÈNE
J'ai compris qu'on allait avoir un nouveau maître.
Déesse, et me suis dit que je devrais peut-être
Dans mon propre intérêt, dans le sien, dans le tien,
M'occuper de détails auxquels un homme tient.
Dont la femme, fût-elle, ainsi que toi, déesse,
Fatalement s'abstrait et se désintéresse.
Et pour n'en citer qu'un, les vins sont dans ce cas.
La plupart à soigner sont assez délicats.
J'ai voulu, m'y sachant certaine compétence.
Te faire profiter de mon expérience
Et, de peur d'en laisser de durcis, d'éventés.
De passés ou d'aigris, je les ai tous goûtés,
L'un après l'autre, avec un zèle méritoire.
Et, pour n'en point jeter, j'ai pris sur moi de boire.
Parmi les vins trop vieux, ceux qui ne valaient rien.
Comme, à ma place, eût fait tout autre homme de bien.
J'ai consumé ma nuit entière à cet ofhce.
CIRCÉ
Et pendant ce temps-là, les compagnons d'Ulj^se, Dans leurs auges n'ayant ni petit-lait, ni son, De leurs voix de pourceaux grognaient à l'unisson ! Enfin, la question se posant par ta faute, Dis-moi, que penses-tu, Silène, de mon hôte?
SILÈNE
Ul57sse?... Eh bien ! Ulysse est un homme un peu froid.
CIRCÉ
Je viens de concevoir un doute à son endroit. Puisque depuis longtemps tu semblés le connaître. Je veux savoir de toi s'il est ce qu'il dit être.
SILÈNE
S'il n'est pas ce qu'il dit, au moins le paraît-il.
C'est un homme, en tout cas, très rusé, très subtil.
Qui n'a pas son pareil dans l'art des reparties.
Menteur, voilà déjà pas mal de garanties
[Qui peuvent te prouver son authenticité.
Lorsqu'il ment, on est sûr qu'il dit la vérité.
Car le mensonge, en quoi le personnage brille.
Tu ne l'ignores pas, est un trait de famille.
Donc, ne crois pas un mot de ce qu'il dit, il ment.
filais s'il ne mentait pas, serait-il donc vraiment
Utysse? Il mentirait, ce qui serait la marque
Qu'il pourrait tout de même être bien ce monarque.
Alors, il eût dit vrai, ce qui fait que plus tard,
La question revient à son point de départ.
Je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre.
CIRCÉ
S'il est fort embrouillé, ton discours n'est pas tendre (i) !] Mais quel est son passé, quelle est sa nation? Lorsque tu l'as connu, venait-il d'Ilion?
SILÈXE
Tous les aventuriers, tous les hommes de proie Prétendent revenir de la guerre de Troie.
(i) Le passage entre crochets est coupé à la représentation.
Il en sera pendant longtemps encore ainsi ! Mais pourquoi de cela te faire du souci? Pourvu que, comme époux, il soit apte à te plaire, Le reste, à mon avis, Circé, n'importe guère.
CIRCÉ
C'est ton avis. Silène, et ce n'est pas le mien ;
Menteur, aventurier, peut-être homme de rien.
C'est moi qui lui fais fête et lui qui me dédaigne !
Car enfin, ô douleur, ô honte dont je saigne.
Je me suis presque offerte à cet homme, mais lui.
Détournant ses regards chargés d'ombre et d'ennui.
Louait, pendant ce temps, les vertus de sa femme.
Sa Pénélope, à qui je vais le renvoyer
Et qui le chassera de son propre foyer,
Ne retrouvant en lui qu'un animal infâme !
Je rendrai la raison, comme je l'ai promis,
A ses chers compagnons, à ses dignes amis,
Et je les chargerai de le lui reconduire.
Ait milieu des clameurs et des éclats de rire !
J'en eusse fait un dieu, pourtant, s'il l'eût voulu !
Je l'accueillis d'un cœur si joyeux et si tendre !
Mais lui, dans sa bassesse, il n'a pas su comprendre
Quel insolent bonheur c'était de m'avoir plu !
Nymphes, nous avons fait ensemble un méchant rêve.
Mais on entend des pas, le condamné se lève.
Et, puisque tout devait se terminer si mal.
Veillez à ce qu'il goûte à ce gâteau fatal.
Mol, je lui donnerai le breuvage magique.
(Les nymphes sortent.)
SILÈNE
C'est prendre l'aventure un peu trop au tragique ! Réfléchis bien !
CIRCÉ
Tais-toi, . triste grelot fêlé !
SILÈNE
Je crois bien qu'en effet, j'ai beaucoup trop parlé ! Pauvre Ulysse ! Penser, lui si fier et si brave. Qu'on pourrait, après tant d'aventures, le voir Finir obscurément bientôt dans un saloir ! Pour oublier tout ça, je retourne à la cave !
(Silène sort.)
LE SATYRE
Alors, c'est décidé, tu le changes en porc.
Ce malheureux? Tu l'as aimé, pourtant, déesse!
(Ulysse entre, distrait.)
CIRCÉ
Au moment où je peux lui pardonner encor. Vois comme sa froideur insulte à ma tendresse !
ULYSSE, toîijoiirs perdu dans un rêve.
Heures de cauchemar véritable et d'ennui, Que vous m'avez paru longues, heures de Nuit i
ELPÉNOR
Il a mangé le miel vénéneux ; l'œil est triste,
La marche est raide, on voit que si le corps résiste
L'âme est près de pUer aussi bien que le front.
CIRCE
Quelques gouttes de vin magique achèveront De préparer le changement expiatoire.
De ce vin généreux, Ulysse, veux-tu boire?
ELPÉNOR
11 accepte la coupe et, d'un geste distrait. L'infortuné ! voilà qu'il l'avale d'un trait !
CIRCÉ
Maintenant, il dépend d'un coup de ma baguette Que, hors l'humanité, pour toujours, je le jette.
(Se tournant vers Ulysse.)
Je suis déesse, Ulysse, et fille du Soleil ! Le cœur gonflé de force, ivre d'un sang vermeil, J'ai la fière impudeur de mes instincts sauvages ! Aussi je parlerai sans feinte et sans ambages. Je t'aimais, je l'ai dit, tu l'as fort bien compris. Et toi, d'un faux respect, tu cachas ton mépris ! Réponds ! N'ai-je pas lu clairement dans ton âme?
Je t'aurais méprisée, ô déesse, dis-tu?
Je suis un homme faible et de peu de vertu.
Certes, plus d'une fois, sous les murs de Pergame,
Ma lance s'est heurtée aux armures des dieux.
Mais je n'ai point subi, pourtant, d'assaut plus rude
Que celui que l'Amour me livra par tes yeux !
Si j'avais succombé, c'était la servitude.
Il fallait près de toi que je fixe mes pas.
Mais, pour agir ainsi, je ne m'appartiens pas !
[Les dieux, en m'imposant une si grande tâche, Ont voulu que j'y donne et mes nuits et mes jours ! Un cœur voluptueux est toujours un cœur lâche Et l'honneur ne suit point les sentiers des Amours !
CIRCÉ
Et quel honneur plus grand fut fait à ta bassesse Que celui d'être aimé, mortel, d'une déesse?
ULYSSE
Si, cédant au penchant qi:i m'entraîne vers toi.
Je m'étais, comme amant, endormi sous ton toit,
Aurais-tu supporté qu'aussitôt je te quitte?
De quel nom aurais-tu qualifié ma fuite (i)]? *
J'eusse perdu le droit, après tant de combats.
Et par cette action que tous auraient flétrie.
D'aller revoir encor ma petite patrie,
Ma femme, mon enfant, ([ui m'attendent là-bas.
CIRCÉ
De quel air assuré l'insensé me défie !
Mais cette femme à qui ton cœur me sacrifie.
Es-tu sûr seulement de sa fidélité?
ULYSSE
Plus que de ton esprit, plus que de ta beauté.
CIRCÉ
Et ton unique rêve est d'aller la rejoindre?
(i)JLe passage entre crochets est coupé à la représentation. Raccord :
J'aurais perdu le droit de revoir ma patrie...
ULYSSE
Puissé-je du retour voir bientôt l'ombre poindre.
CIRCÉ
Toi qu'on dit si rusé, dissimule un peu mieux. Surveille mieux tes mots, fais taire au moins tes yeux.
ULYSSE
Peut-être ma parole a-t-elle été trop prompte. Excuse-moi, déesse. Il me fallait venger L'honneiTr de mon foyer que tu viens d'outrager.
CIKCÉ
L'honneur de ton foyer, est-ce que cela compte?
Penses- tu que je vais m'attendrir sur le tien.
Alors que tu fais, toi, si bon marché du mien?
Tu m'oses préférer, ingra.t, mie mortelle
Et sans égard pour moi, tu ne parles que d'elle !
Sans doute tti pensais, en t'en allant d'ici,
De mes bontés pour toi lui faire le récit.
A tes propres vertus opposant ma faiblesse,
L'amuser aux dépens du cœur d'une déesse !
Ton orgueil s'est bercé d'un rêve un peu trop beau.
Ce que je puis t'offrir est moindre : le tombeau
Ou l'Amour, car Circé ne lâche point sa proie.
Volontaire ou captif, je te garde, entends-tu?
Je veux ployer à mon service ta vertu
Et te faire oublier Ithaque ainsi que Troie !
ULYSSE
Je ne puis.
CIRCÉ
Il le faut. Je le veux, moi, Circé.
ULYSSE
Je ne cède jamais quand je suis menacé.
CTRCÉ
Tu persistes !... A quatre pattes, misérable.
Et va rejoindre tes compagnons à l'étable !
(Un silence. Tons les traits de Circé expriment une stupeur grandissante.)
Mais que vois-je? 0 prodige, il est resté debout ! Eh ! quoi ! n'a-t-il pas bu la coupe jusqu'au bout? Et n'ai-je pas frappé son front de ma baguette? Rien encor cependant ne dénonce la bête ! C'est mon tour à présent de trembler devant lui. Comme en ses yeux profonds l'intelligence luit ! De son calme regard il m'observe sans fièvre. Un dédaigneux sourire apparaît sur sa lèvre... O toi sur qui mon art magique est sans vertu. Être mystérieux et fier, qui donc es-tu? De quel terrible nom faut-il que je te nomme, Qui dois-je appréhender sous ton visage?
ULYSSE
Un homme Qui puise en son esprit et dans sa volonté La force et l'anxieux espoir de le rester.
CIRCÉ
Nul hom.me n'aurait pu résister à ce philtre.
LE SATYRE
Nul de ceux que tu vis n'en méritait le titre. Et tous ceux qu'en pourceaux ta baguette changea Plus qu'à moitié l'étaient déjà.
CIRCÉ
Dieu dédaigneux ou bien mortel au cœur de roche. Venge-toi, frappe-moi.
Te frapper. Non, approche Seulement. Laisse-moi prendre par les cheveux Cette tête, pour voir jiisqu'au fond de tes yeux Ce qui s'y peut cacher, sous tant de grâce frêle, D'implacabilité froide et surnaturelle.
Tourne vers moi tes yeux. Ah ! Circé, qu'ils sont beaux ! La Mort, à la lueur de leurs sombres flambeaux, Entre ses doigts osseux fait courir sa navette. Ainsi tu voulais donc me convertir en bête?
CIRCÉ
Pardonne-moi.
ULYSSE
Te pardonner! Regarde-moi.
De l'échec de ton art, montre un peu moins d'émoi. Fût-ce même un échec aussi grand qu'il te semble. J'ai tenu tête, tant que tu m'as menacé. Je te vois à genoux et voici que je tremble ! O trop ingénieuse et terrible Circé !
Ton philtre le plus fort est dans ta beauté même. A se pencher sur toi que le péril est grand !
A l'aspect de tes yeux un vertige me prend, Malgré ma volonté, peu s'en faut que je t'aime.
CIRCÉ
Ciel, qu'entends-je?
ULYSSE
Comme un pauvre oiseau fasciné.
Du terrible filet magique, environné.
Pour l'impossible essor en vain je bats de l'aile, Je ne retrouve plus ma force habituelle.
Ah ! tu m'aimes !
ULYSSE
Pourquoi, fol et présomptueux, Ai-je approché ton corps et touché tes cheveux? Ai-je senti si près la chaleur de ta joue? De l'orgueilleux qui se croit fort un dieu se joue. La raison me dit : Fuis le serpent aux yeux d'or ! Et mes yeux éblouis répondent : Pas encor !
CIRCÉ
Je t'ai conquis enfin !
ULYSSE
Je sens que ma faiblesse Au rang de tes pourceaux en effet me rabaisse. Mais si je dois céder à ton enchantement, A rétable fais-moi conduire promptement.
CIRCÉ
Viens dans mes bras.
ULYSSE
Non, non ! A l'étable, à l'étable, Te dis-je, car c'est là ma place véritable.
(Ulysse se dégage brusquement et s'enfuit.)
CIRCÉ, interdiie.
De ce brusque départ, dites, que pensez-vous?
LE SATYRE
Que les hommes sensés deviennent les plus fous Quand ils font tant que de s'y mettre Et que l'Amour est un grand maître Avec lequel il faut compter.
Croire qu'on lui peut résister
C'est se flatter De vertus, que nul ne possède.
Pour moi, j'en ai pris mon parti, Qu'il soit bien ou mal assorti, Sein robuste ou sein décati.
Sans plus de façon je lui cède, Le reconnaissant pour mon roi.
J'en donne avis à qui de droit.
Ceci dit, je passe et je glisse.
Quant à ce malheureux Ulysse, Qu'il coure aussi loin qu'il voudra, L'Amour le tient, il reviendra.
(Circé s'éloigne silencieuse et pensive.) ^lais cependant que je bavarde, \'oici qu'a disparu Circé Et que le jour s'est avancé.
Une lueur faible et blafarde
A fait entrer dans la maison
Comme une lueur de raison.
Sur les confins du ciel le char nocturne penche Et, dans le grand filet que jette l'aube blanche, Se laissent prendre les étoiles en retard. Déjà, je vois sous son cache-nez de brouillard Le ]\Iatin aux yeux gris qui vient dans la rosée En hâte descendant la montagne boisée.
Il faut nous retirer. Voici le petit Jour Avec son échelle à l'épaule. Il fait le tour De la maison et puis, sautant par la fenêtre, Dans cet appartement le voici qui pénètre. Riant de la fraîcheur qui vient des gouttes d'eaux De la nuit qui s'en va, décrochant les rideaux. Et partout, sur les murs, époussetant les ombres Qui, retombant sur nous, y paraissent plus sombres Et nous dessinent plus malingres et plus laids. Cependant le silence envahit le palais. Les nymphes qui, toujours, jasent comme des pies, Nonchalantes, sur leurs bancs se sont assoupies.
Tout ceci fut très insensé.
Si bien que je me persuade
Que rien du tout ne s'est passé.
Sinon dans ma tête malade.
Sans doute Uh^sse avec Circé,
Lui très tendre, elle point cruelle.
Ont passé la nuit sans querelle.
Je crois que tout cela ne fut, en vérité.
Qu'un songe d'une nuit d'été.
(Rideau.)