SCÈNE II
CIRCÉ
Tu m'aimes, je le crois, je désire le croire. Autant que peut aimer ton cœur sans passion. Et pourtant, je ne sais quelle déception Le mien garde de cette inutile victoire. Je t'ai conquis, Ulysse, oui, mais pas tout entier. Je devine en ton âme abrupte et montagnarde Plus d'un repli caché, plus d'un obscur sentier. Où ton capricieux désir sans moi s'attarde. Et je vois dans tes \^eux passer à chaque instant, D'un vol rapide et fier, quelque rêve inconstant. Il semble que parfois tu cesses de m'entendre. A quoi penses-tu donc, toi qvie j'ai vu si tendre?
ULYSSE
Me voyant près de toi si triste et si distrait, Tu t'affliges, déesse, et cherches mon secret ! Pardonne à ma tristesse. Elle est involontaire. C'est que les dieux m'ont fait voyageur sur la terre, Sans permettre à mon cœur de fixer nulle part Cette fièvre d'attente et ce goût du départ Vers quoi, toujours, la vie orageuse m'incline, Depuis le jour où, tel un if qu'on déracine, J'ai quitté mon paj's, jusqu'à ce jour plus beau Où je jetterai l'ancre, enfin, sur mon tombeau !
CIRCÉ
Reste ici près de moi. Je puis te faire boire
Une liqueur qui va. détruire en ta mémoire
Le regret du passé dont tu restes hanté.
Tu te revêtiras de ma divinité.
Notre amour partagé sera comme un doux rêve
Oui toujours recommence et jamais ne s'achève!
Être un homme suffit à mon ambition.
Nul n'est grand qu'à sa place et dans sa fonction.
A quoi bon surcharger de la vaine souffrance
D'itne immortalité qui me pèse d'avance.
Un cœur que je sais bien ne pouvoir contenter
Et pour qui cette vie est si lourde à porter?
Et pourtant ce cœur triste est fait à ma mesure,
Et tout saignant qu'il soit, j'en aime la blessttre !
Tel qu'il est, c'est le mien, je n'y veux rien changer. Dans un cœur plus heureux, je serais étranger (i) !]
CIRCÉ
Tu veux partir?
ULYSSE
Les Vents me font signe, ô déesse '.
CIRCÉ
J'ai juré par le Styx, je tiendrai ma promesse. Ingrat ! Puisque l'Amour ne peut te retenir, Pars ! Je remets ma cause au dieu du souvenir. Sans cesse, devant toi, tu verras mon image, Elle te poursuivra de rivage en rivage, Te devenant piu^ chère avec l'éloignement ! Ithaque, quelque joiur, me reidra mon am; nt ! Je m'attendais à ta réponse. Sois tranquille, Dès ce soir, si tu veux, tu quitteras mon île. Quant à tes matelots, cesse de les pleurer ! Marsyas, par mon ordre, est allé délivrer Leurs âmes du réseau magique de mes charmes. Et grâce à certain baume, aux très puissants effets. Et dont il oint leurs fronts par mon art contrefaits. Il leur rend la pensée avec le don des larmes. Es-tu content de moi? Mais j'ai fait mieux encor : Pendant que tu dormais, ce matin, Elpénor Avec mes nymphes a transporté sur la plage Les caisses de présents que, comme il est d'usage, L'hôte offre aux voyageurs qu'il reçut sous son toit,
(i) Le passage entre crochets est coupé à la représentatioQ.
Puisque le souvenir que tu laisses de toi
Est celui du passant qu'une nuit on abrite
Et pour qui tout adieu n'est sans doute qu'un rite
Si souvent répété qu'il devient machinal.
Va, ne proteste pas, tu te défendrais mal !
Femme, j'aurais le droit de me plaindre ; déesse,
Je ne veux à tes yeux qu'être la bonne hôtesse
Dont le sourire laisse à peine un doux regret
Sur le rivage, dont la ligne disparaît.
Et puisque, dès ce soir, tu veux te mettre en route,
Sur la mer, et pour un long voyage, sans doute.
Il te faut emporter d'ici des aliments
Et pour les nuits d'hiver, quelques chauds vêtements.
C'est à moi d'y penser pour toi. Laisse-moi faire.
Tous ces préparatifs servent à me distraire
Et, pendant ce temps-là, t'épargnent l'embarras
De me dire des mots que tu ne penses pas.
ULYSSE
Je suis confus, déesse, et pourtant je te jurai
CIRCÉ
Pas de serments, Ulysse ! Ils sont vains, je t'assure I J'avais fait un beau rêve, ardent de passion. Faut-il te consoler de ma déception?
C'est assez de soupirs et de mélancolie ! J'entends sonner les clairs grelots de la Folie, Car Marsyas revient de l'étable en courant. Il a quelque nouvelle importante à nous dire. De mon baume as-tu fait bon usage, Satjnre? Quel est le résultat de tes soins?
MARSYAS
Effarant î Cette pommade est d'un effet si manifeste
Que, si tu le permets, j'en garderai le reste ■
Afin de l'essayer sur de vrais porcs, plus tard. Sans doute, on y perdrait quelque peu sur le lard. Mais je crois, je suis sûr que j'en ferais des hommes ! Enfin, pour revenir au cas où nous en sommes, A peine eus-je frotté, grand dieux ! quel remuement î Des nez se refaisaient dans un éternuement. Sous l'ombre que jetaient des oreilles énormes. C'était un grouillement incroyable de formes : Le bas d'un homme avec une tête de porc, Des membres qui n'avaient entre eux aucun rapport. Des gens qui s'étiraient sur des jarrets ingambes Et d'autres, dans un coin, à qui poussaient des jambes ! Avec cela, des cris sans nom qui faisaient mal Et qu'on sentait venir du fond de l'animal Disloqué, secoué par l'horrible torture De ne pouvoir en soi retenir sa nature !... Dès qu'on en voyait un d'à peu près retapé, Il allait dans la cour où, pour les occuper. Les Satyres leur font faire de l'exercice.
ULYSSE
Et leur esprit, crois-tu bientôt qu'il s'éclaircisse?
MARSYAS
Ça pourra revenir, mais petit à petit.
Pour l'instant, ils ont l'air encor très abruti.