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Circé

L’un des grands bonheurs de la vie hu^maine, aussitôt qu’on a passé l’âge, hélas !

des meilleures passions, c’eft de se hasarder le soir, par un temps pluvieux, dans l’antie horrible et charmant où se font les ventes de vieux livres, pour peu que la vente échappe au choix vulgaire, à l’amateur content de peu. Etroite eft la salle, et sombre, à l'avenant. Quelques vieux libraires des deux sexes, assis à leur place accoutumée, attendent en grand silence un initant favorable; une douzaine d'amateurs, moins patients, jettent un coup d’œil d’envie aux livres qui vont venir.

Un grand nombre de bouquinittes , les Techner du quai Voltaire, et les Potier du i Pont-Neuf, attirés par le rebut qui leur convient, et dont ils feront demain la gloire et l’ornement des parapets de la Seine, entourent la table aux enchères, et plus d’une fois se font rappeler à l’ordre par l’aboyeur, pendant que le commissaire-priseur, en cravate blanche de la veille, armé du marteau d’ivoire, et profondément dédaigneux de ces livres dont le titre apporte à * peine à son cerveau fêlé un vague souvenir, adjuge, impatient d’en finir, ces rares et précieux fragments dont la réunion a souvent demandé toute une vie, un goût rare, une science profonde, et les plus cruelles privations. Mais quoi! de ces sacrifices glorieux, les seuls bibliophiles ont gardé le charme et le secret !

Voilà pourtant ce qui s’appelle une grande fête : arriver dans cette mêlée avec un peu de crédit, un siège autour de la table, et pousser d’une ardeur généreuse le prix des plus beaux livres, l’un après l’autre, uniquement par justice et pour leur faire honneur, avec l’espérance assez lointaine qu'un de ces rares

■Brjit gggfat Cüogi e

échantillons de l’esprit humain traversera légèrement le feu des enchères, et que vous l’emporterez en grand triomphe... Il n’y a pas de comédie ou de drame en plein théâtre, il n’y a pas de comédienne ou de danseuse, ou de bal masqué, rien au monde, en comptant toutes les joies innocentes, qui se puisse comparer à cette fête-là.

J’étais donc, par un soir d’automne, un des premiers arrivés à la salle Sylveftre, et j’assiftais, assez mélancolique, à la vente d’une médiocre colleélion, quand soudain je fus réveillé par l’annonce de certains livres en bloc, que M. le commissaire-priseur, de sa main grotesque, avait entassés au hasard. Ce commissaire était un nouveau venu du Capharnaüm des ventes, et naturellement il ne savait pas le prix des livres, disons mieux, il les méprisait encore plus profondément que ses prédécesseurs. Ajoutez que c’était un jeune homme à marier, et que, le soir même, on lui devait montrer, dans une maison tierce, une douzaine de demoiselles riches , dont tout le rêve était d’appartenir à quelque avoué, notaire ou commissaire-priseur, ou à tout autre

officier miniftériel ayant encore sa charge à payer. Voilà pourquoi M. le commissairepriseur faisait en toute hâte un petit tas de toutes sortes de livres, qui certes auraient mérité, pour la plupart, l’honneur du catalogue et de la vente en détail.

Or, dans toutes ces épaves de la librairie ancienne et moderne, s’étaient glissés, par mégarde, plusieurs tomes respedables de Claude Barbin , de Henri Eftienne et des grands imprimeurs d’Italie ou d’Amfterdam, dont la rencontre elt si rare, et qui deviennent pour les bibliophiles le sujet des hiftoires les plus intéressantes. Il y avait, entre autres, l’édition originale du Don Juan de Molière et du Venceslas de Rotrou; la Lettre à M. le cardinal de Beaumont, et même le mandement de Mgr l’archevêque de Paris. Tout cela, certes, taché, maculé, racorni, sous la double adion de la pluie et du soleil, mais nous n’y regardons pas de si près, nous autres; nous savons comme on répare et comme on sauve une épave. Quelle heureuse conquête à faire sur le néant !

J'avais guigné du coin de l'œil cette masse,

et j’affe&ais la plus grande indifférence, quand M. le prisent' nous demanda si quelqu’un de nous en voulait pour un petit écu. Mais au frémissement de l’assemblée, à certains regards sans courtoisie, au mépris universel pour ce crâne épais, j J eus compris bien vite que la feinte était une insulte, et démasquant mes batteries avec une hardiesse qui m’a quelquefois réussi :

— A quarante francs!... m’écriai-je

— A cinquante !...

— A cent francs!...

Le commissaire, ébahi, avait peine à nous suivre, et balbutiait nos offres... On eût dit qu’il en était offensé... Cent francs, ce qu’il eftimait un écu !

Nous arrivâmes ainsi jusqu’aux environs solennels de cent quarante francs, et déjà je ine félicitais in petto de n’avoir pas rencontré d’opposition sérieuse; à cent quarante francs! la masse était à moi, je la couvais du regard, j’y portais déjà mes mains triomphantes...

Mais, o misère! à l’inftant même où le priseur allait dire : Adjugé! un nouveau venu surgit dans l’arène. Il était assis près de moi,

très-calme en apparence, et jusqu’alors il n’avait pas donné signe de vie.

— A cent cinquante francs ! dit-il, au grand désespoir du commissaire, qui pensa que, grâce à ces maudits bouquins , son mariage et le prix de sa charge étaient à vau-l’eau.

Pour le coup, je regardai mon rival, mais j’en conviens, avec peu de bienveillance. Il était pâle et fatigué par les veilles, vêtu simplement, et plus semblable à yn échappé du séminaire qu’à un fils de Voltaire. Il avait posé sur la table un sac en velours noir dont j’aurais dû me méfier tout d’abord; ce saç annonçait un amateur d’élite et qui payera comptant toutes ses acquisitions.

— A cent cinquante francs! répétait le priseur.

En ce moment, l’assiftance entière était attentive, et la vente recommença, moi seul tenant tête à l’inconnu, beaucoup par envie, un peu par vengeance et par orgueil. Au prix qu’ils allaientbientôt dépasser ces livres étaient beaucoup trop chers, non pas certes pour leur propre mérite, mais pour ma condition présente. Un meilleur homme et plus simple que

moi' se fût rendu compte à l’inftant de son injuftice, et qu’il y avait méchanceté à dépasser toutes les bornes de ses économies, uniquement pour le plaisir de chagriner un sincère acheteur, épris d’une si belle passion.

J’eus compris bien vite, heureusement, toute ma faute, et soudain, m’arrêtant, les livres furent adjugés à mon voisin. Il amena jusqu’à lui toute la masse, et pendant que la vente suivait son cours, il fit son triage et son choix dans tous ces fragments, sans un moment de doute ou d’hésitation. Cet homme était un vrai connaisseur, un vrai lettré; il savait la suite exaéte de nos anciennes poésies ; il possédait tout son seizième siècle et les commencements du quinzième, si fertiles en livres rares et curieux ; il savait la date et le format ; il connaissait les armoiries; il eût dit facilement, à certains signes, le nom du propriétaire ancien. Que j’eus donc regret de ma mauvaise pensée, et que je fus honteux d’avoir surenchéri, par méchanceté, contre un de nos maîtres ! Bientôt, son choix étant fait et ses livres enfouis dans son sac, il se leva de sa place, en laissant à qui les voulait prendre

une vingtaine de brochures sans nom ; puis, se tournant vers moi , avec un accent étranger :

— Nous avons, dit-il, en Espagne, une coutume qui conviendrait assez à messieurs les fol-enchérisseurs. Quiconque eft arrivé l’avant-dernier à l’adjudication a droit à des réaux de consolation. Acceptez, s’il vous plaît, monsieur, la consolation que voici.

En même temps, il m’offrait un carnet sur lequel une âme en peine de l’idéal avait écrit, tantôt jour par jour, tantôt à des intervalles irréguliers, les triftesses, les émotiofis, les espérances de toute une vie. Il y avait un peu de tout dans cet Album amicorum ; la joie et les larmes! tant d’espérances! tant de cruelles déceptions ! On reconnaissait, à chaque ligne, une femme, une artifte, une beauté célèbre un inftant, vite oubliée! Hélas! le héros de ces confidences d’outre-tombe était un jeune homme, un poète, un vrai poète, ou, pour mieux dire, un amoureux, mort à la peine de ses amours. Une immense confusion se faisait sentir dans ces lignes éloquentes. Partout le myftère et le nuage ! une foule de

rêves, de relations, de notes brusquement interrompues par le brouillard , comme autrefois le télégraphe. Et plus s’avançait ce terrible agenda , plus la triftesse était profonde !

O malheureux poëte! Il avait, me disait la femme ici présente et cachée, écrit une tragédie admirable! Une analyse, faite avec beaucoup d’art et de passion, donnait une idée approchante de cette composition, qui n’avait laissé que ces faibles traces. Les souvenirs consignés dans ce livret étaient faits pour soulever la curiosité des lettrés et des oisifs tels que moi. Pas un de ces fragments précieux qui n’indiquât un chef-d’œuvre. Rien qu’au récit de la première scène, on voyait que le leèteur serait payé de sa peine. A ce point je fus occupé de ces préliminaires, que le bibliophile étranger avait disparu avant qu’il n’eût reçu mes actions de grâces. Pas un ne le connaissait dans l’assemblée; il y venait pour la première et sans doute aussi, pour la dernière fois.

TO

. Rentré dans mon logis, tout rempli de la douce senteur du vieux maroquin, mon premier soin fut de lire, avec un intérêt toujours croissant, ces pages, confidentes d’un esprit malade, et remplies çà et là des inspirations, de la fantaisie et des excès de la littérature nouvelle, à l’heure ou la révolution de i83o affranchissait tous ces conquérants du sien (c’cft le nom que se donnait le roi Henri), qui devaient produire à la fois tant de chefsd’œuvre et tant d’avortements. Il y avait, dans ce récit très-diffus, un enfant perdu, fils de la pauvreté, qui vivait, solitaire et caché, de son travail de chaque jour.

Il était poète à son insu, et chacun, dans sa petite ville, encourageait de son mieux, les élégies de ce jeune homme. Alors le voilà qui raconte aux étoiles, à la nue errante, une suite de passions, de délires, de fantaisies, trop heureux, cet abandonné, s’il n’eût rencontré en ses sentiers la Circé , le fantôme oisif et sans cœur. Circé-l'abîme a fait, pendant huit jours, son jouet de ce jeune homme; elle lui a permis de lui donner sa vie et son âme, et quand elle le voit bien amoureux, bien malheureux, elle le chasse, haut la main, de sa présence. Et maintenant, infortuné, il faut mourir. Tel était ce drame. Il était nouveau en i83o; il était devenu vulgaire au bout de dix ans, tant les inventeurs l’avaient fait et refait à leur usage. Enfin, que vous dirai-je? Il y avait dans ces pages, mêlée à un vrai génie, une inexpérience enfantine ; on eût dit Victor Hugo collaborant avec un écolier de quatrième : éclairs, nuages, lamentations, rêve enchanté, pêle-mêle, écho, fantaisie, essai d’un esprit tout rempli de nuage.

Après un grand succès de quelques heures, ce monceau de pitié, de terreurs si j’en

croyais le Carnet de la dame inconnue, avait disparu dans l’oubli. En vain elle l’avait cherché partout et demandé au néant... la tragédie était perdue, ou si bien cachée, que le hasard seul la pouvait découvrir. Un morceau de ce poëme, enseveli avec le jeune amoureux qui s’adressait aux rires de sa cruelle ennemie, c’était la dédicacé ! Elle était reproduite in extenso dans les pages que j’avais sous les yeux. — Elle était écrite en traits de leu, avec des sanglots et des larmes. .. Hélas ! le malheureux, que cette femme était cruelle !

Il lui disait en si beaux vers : « Ceci eft ma dernière heure -, hélas ! regardez-moi bien, Circé de ma vie, en ce moment suprême, et voyez si je saurai mourir. Vous m’avez perdu. J’en aimais une autre et ne voulais pas vous aimer. J’ai manqué de jufticc et vous avez manqué de bonté; mais j’aurai sur vous l’avantage de vous avoir amusée un inftant par ma mort. » Voilà comme il parlait. J’avais donc sous les yeux une atteftation authentique de la vérité de ce drame; il m’était impossible de ne pas m’en inquiéter.

D’abord, je voulus savoir quelle était la provenance de ce manuscrit, et j’appris, non sans peine, qu’il avait été ramassé, avec les autres volumes vendus en bloc, dans un grenier qu’avait habité une comédienne ambulante, une certaine Stéphanie, une malheureuse atteinte de consomption. La mort l’avait prise; on avait vendu son grabat et les comédies dans lesquelles elle apprenait ses rôles. D’où elle venait? Pas un ne savait le dire.

Heureusement que ce nom de Stéphanie eft peu usité parmi messieurs les comédiens, et qu’un vieux Bartholo de province, à qui je confiais ma peine, un jour de la semaine oisive, dans le jardin du Palais- Royal, où le bonhomme attendait quelque diredeur de théâtre qui le voulût engager au pair, c’eft-à-dirc pour la nourriture et pour l’habit, tout ce que saint Paul promet à ses disciples :

— Stéphanie!... attendez donc, reprit le vieux comédien, je l’ai connue; elle ne manquait pas de talent, mais c’était si pauvre et si trifte ! et pas de voix ! ça mangeait si peu ! Nous avons parcouru la province ensemble, et la dernière fois que nous avons joué le Bar-

bier de Séville , c’était en 1 83 1 , il y a vingt ans, dans la ville de **'. Là elle disparut, et je ne la revis plus.

Cette hiftoire assez vulgaire d’une infortunée en proie à l’art dramatique, et mourant dans un taudis, seule, abandonnée et priant Dieu, n’avait guère, au premier abord, de quoi intéresser un collectionneur de tragédies, de comédies et de mélodrames. L’esprit humain s’use assez vite à contempler cette aétion sans cesse et sans fin renaissante, qui représente, en fin de compte, une œuvre monotone. Ici, là-bas, partout, ce sont toujours la même hiftoire et les mêmes amours. Passions, traverses, douleurs, contentements.

Tantôt les deux amants se marient à la fin de l’œuvre, et voilà la comédie, ou bien ils meurent désespérés, voilà la tragédie!... Il n’y a rien au-dessous.

Après mes premières informations, je résolus d’oublier le présent manuscrit et mademoiselle Stéphanie... Hélas! j’y revenais toujours! C’eft le propre et le caractère du vrai talent de s’imposer même aux esprits les plus rebelles. En vain, vous voulez échapper à ce

poème : il vous obsède, et, malgré vous, vous le savez par cœur. Cet air de chauvin qui vous importune, inévitablement vous le fredonnez à vos moments de loisir.

Ce tableau violent sur lequel Eugène Delacroix a laissé sa rude empreinte; ces morts et ces mourants dans une bataille à l'infini, vous ne voulez plus les voir. — Loin d’ici, loin de moi, dites-vous, ces ‘doux enfants qui cherchent encore de leur lèvre ingénue et charmante la mamelle de leur mère expirée!... Au bout de six mois d’oubli, un graveur maladroit va jeter sur une planche impitoyable cette bataille de Missolonghi. Bonté divine ! malgré vous, vous achetez la gravure, vous y mettez un cadre, et vous la placez dans votre chambre à coucher; si bien que chaque matin, à votre réveil, au premier rayon du soleil levant, la tête encore pleine de songes et les yeux pleins de sommeil, voici à ton chevet le meurtre et le sang, la ruine et la mort, les larmes, les cris, les enfants, tout un peuple au désespoir.

C’eft le génie! Il commande, obéissons!

Vous avez beau faire et beau dire, et résider

à l’éloquence : elle vous persuade ; à la beauté (la plus grande de tous les beaux-arts], elle vous attire à sa suite. Oh ! mes amis, ne parlons plus de la Pologne, elle eft morte!

On l'a tuée! elle eft un débris, n’y pensons plus! C’eft bientôt dit; mais, sitôt qu’on en parle, allons, nous sommes attentifs, nos yeux sont pleins de larmes, notre âme eft pleine de pitié. Prenez parmi nous le plus vaillant, le plus jeune et le plus amoureux; qu'il soit comblé de tous les bonheurs de la vie humaine, et se promène au milieu des fraîches campagnes couvertes des fleurs du mois de mai; soudain, s’il rencontre en son chemin la porte auftère du cimetière, avec ces mots pleins de terreur : — Mon tour eft venu ce matin , lé tien viendra demain , peut-être! — ici s’arrête, au pied levé, mon amoureux de vingt ans, attendu sous les saules par Galathée; il s’arrête, il hésite, il se consulte; il entre enfin dans le trifte enclos des morts... 11 n’y connaît personne; aucun intérêt ne l’attire, et pas même la curiosité, la mort accomplissant toujours la même oeuvre : un homme, une femme,

un vieillard, une jeune fille, un enfant ; de fraîches couronnes, des couronnes desséchées; l’honneur sur les tombes les plus fraîches, l’oubli sur les autres; la même élégie et la même chanson.

— « Que viens-tu faire ici, jeune homme, où tu n’as pas un seul parent, pas un ami, pas un souvenir? Galathée attend là-bas sous les saules. — Je veux voir ce qui se passe ici, répond le jeune homme, et Galathée attendra. »

Eh bien ! cette irrésiftible curiosité de voir, de savoir, de comprendre un myftère, et l’attrait tout-puissant qui vous pousse à la belle œuvre, au beau paysage, à l’horreur sublime, à l’océan qui gronde, à l’incendie, ou tout simplement, à la plainte ineffable d’un cœur blessé, il n’en faut pas tant pour surexciter le plus violent désir de savoir ce qui se passe enfin dans le cimetière ou dans la caverne, dans la chaumière ou dans le palais, dans .tout l’univers ou dans le coin de quelque humble cité, dont le nom même eft effacé par l’oubli, par la diftance et par le caprice. Aujourd’hui plus que jamais, en France, on ren

contrerait de ces villes perdues, en deçà du mouvement immense. Autrefois heureuses et florissantes, elles ont vu peu à peu disparaître le mouvement, le travail, l’association, la foule, et c'efl à peine si quelques vieillards ou quelques rentiers peu riches, des employés sans emploi, des enfants sans avenir, se chauffent encore aux rayons de ce pâle soleil qui semble éclipsé comme tout le refte. Le plus simple accident a suffi, plus d’une fois, pour faire un désert, d’une cité populeuse. Un fleuve obitrué par les sables, une route abandonnée pour un sentier plus court; un chemin de fer à l’extrémité de la province, et laissant de côté l’ancienne capitale; une induftrie oubliée, ou tuée par la concurrence, aussitôt la ville eft morte ; l’herbe éternelle va croître au milieu de ces rues ou rien ne passe, et dans ces carrefours silencieux.

Ainsi était faite l’humble cité que le vieux comédien m’avait indiquée, et lorsqu’enfin, poussé par cet invincible attrait dont je vous parlais tout à l’heure, je me rendis malgré moi dans cette ville des fantômes, mon manuscrit à la main, j’eus quelque peine à re-

trouver les lieux perdus, et le nom du poëte enfoui que j’étais venu chercher de si loin.

Pourtant ce jeune homme avait été, de son vivant, la grâce et l’honneur, le charme et l’intérêt, disons mieux, le palladium de ces murailles croulantes sur ce tombeau renversé !

Tel eft le prologue un peu long de l’humble hiltoire que je vais raconter. Ce livre est dédié au rare et charmant esprit, l’honneur de sa province, à M. de Laprade, un vrai poëte, un modèle, un exemple, un enseignement.

Mon hiftoire appartient au siècle passé, c’eft-à-dire aux années d’avant i83o, quand le mot révolution semblait effacé du dictionnaire politique, à l’heure où tout semblait dormir dans une paix profonde. En ce tempslà, plus d’une cité se félicitait de son loisir, et se vantait volontiers de ne pas forger, de ne pas tisser, de ne pas travailler. Les lis de Salomon n’étaient ni plus candides ni plus oisifs. Notez bien que ces villes où tout dormait semblaient avoir été bâties par des géants, pour des géants : belles maisons en pierres de belle taille entourées de grilles de fer que l’on eût dit forgées par les cyclopes; vaftes prome-

Circc

noirs tracés au temps des vaftes paniers et des chaises à porteurs; une église immense, un tribunal où le parlement siégeait autrefois; une halle à nourrir cent mille citoyens.

La solitude habitait ces déserts; cependant ils avaient conservé, comme une épave après les grands orages, toutes les autorités de la province... disons mieux, du département : le préfet, le général, le receveur général, le directeur des contributions, la cour d’appel, l'évêché, autant d’obitacles à la ruine imminente de cette ville abandonnée. Aussitôt que l’enfant, né par hasard, dans cette capitale de l’oisiveté et du silence, était devenu un jeune homme, il quittait, pour n’y plus revenir, le toit de son père, et s’en allait, d’un pas joyeux, chercher tout au loin l’amour, le travail, l’espérance et la fortune. En ce temps-là déjà, qui se fût promené, même un dimanche, à travers les quatre ou cinq grandes artères de la ville oisive qui venaient aboutir au palais de la préfeèture, eût à peine rencontré un homme appelé hors de chez lui par les passions ou l’intérêt : le médecin par son malade et l’avocat par son client.

Tout sommeillait ; à peine, autour de la fontaine, une indolente causerie entre les servantes attendant que leur tour fût venu de remplir leur cruche au mince filet d’eau que laissaient tomber deux lions de leur gueule béante. — L’eau dormait; les lions dormaient ; les boutiques de la grande place reliaient entr’ouvertes; le premier venu pouvait entrer chez M. Bonnefoy le marchand de draps, M. Jolivet l’apothicaire, ou l’épicier M. Bienvenu; tant la confiance était grande, et si rares étaient les acheteurs. On eût dit, au premier aspeét, un rendez-vous des hommes de l’autre monde ; ils se tenaient, les moins malades, patients sur le seuil de leur porte, attendant un spectacle, un intérêt qui ne devait jamais venir. Les autres, par leur fenêtre ouverte, contemplaient les arbres et le ciel; à peine on entendait chanter l’oiseau, japper le chien. La grande aventure était un gendarme à cheval porteur d’une ordonnance; au café Français, le lieu le plus bruyant de la ville, une douzaine d’habitués lisaient le journal , et causaient à Voix basse des affaires du village voisin.

Circc

Pour l’étranger qui passait par hasard, pas une curiosité, pas un coin de musée, et pas une de ces vieilles pierres que vous montrent les cicérones des curieux du passé. C’était pourtant, nous le répétons, la ville capitale d’un département plein d’activité, de mouvement, d’entreprises hardies, de rivalités, de marchands, d’ouvriers, de forgerons, de tout ce qui fait vivre, alimente et grandit l’industrie. Eh bien ! les autorités de la ville, enserrées dans ces blanches murailles, se demandaient chaque matin par quelles exigences des anciennes habitudes elles se trouvaient réunies en ce lieu, assez semblable aux villes mortes d’Herculanum ou de Pompéi.

Ce fut pourtant dans ce trifte asile de tant d’autorités inutiles que vint au monde un enfant (notre héros) qui eût compté, sans nul doute, si les deftins l’avaient permis, parmi les hommes illuftres de sa patrie et de son siècle. A sa naissance, les Muses étaient accourues, agitant leurs couronnes au-dessus de ce frêle berceau; jeune enfant, il parlait déjà une langue choisie et presque divine. Il entendait à son oreille enchantée une suite de

mélodies ineffables. Sa mère était si tendre, et son père était si bon ! A cinq ou six ans, il était le plus joli du monde, et la ville, oublieuse enfin de ses ennuis, s’enchantait elle-même à l’aspect du chérubin dont elle aimait le rire ingénu.

Il allait et venait d’un seuil à l’autre, apportant à ces endormis ses fraîches gaietés ; il savait les noms de ce vieux monde, et se laissait embrasser volontiers par ces lèvres inertes. Que vous dirai-je? il était l’innocence et le dernier espoir de ces braves gens, l’unique objet de leur causerie, et chaque matin c’était, parmi ces habitants ressuscités, à qui s'informerait de leur cher petit Benjamin !

Que de contentement, quand il était joyeux et faisait rouler son cerceau sur la grande place! Et si par malheur il avait la fièvre, ah ! quelle inquiétude et quelle agitation !

L’empereur Napoléon, revenant de l'île d’Elbe, avait causé moins d’insomnies, parmi ces bourgeois, qu’une chute du petit Benjamin. Voilà donc comme il grandit, au milieu de ces tendresses qu’il avait réveillées.

Désormais, grâce à son fils adoptif, la ville

oisive eut une passion, une sujet de causeries, une activité. Benjamin, toujours Benjamin!

Le jour où son père et sa mère l’envoyèrent à l’école, la ville entière eut l’honneur de le voir passer, tenant son livre sous le bras, et portant à la main le panier de son goûter.

Dieu sait de combien de friandises ce panier fut bourré par les bonnes ménagères ! « Tiens, mon fils, prends ce fruit, prends ce gâteau... » A peine à l’école, il répandait sur ses jeunes camarades les trésors de sa corbeille. Ainsi les enfants l’aimèrent bientôt, non moins que les vieillards, comprenant confusément, les uns et les autres, l’activité de cette belle âme et la tendresse agissante de ce paisible cœur.

Son intelligence égalait déjà sa bonté. A dix ans, il avait l’inftinél du livre; à quinze ans, il en avait la passion. Le livre est un de ces amours insatiables que l’homme apporte en venant au monde. On l'aime, on l’admire; à son tour, il vous protège et vous défend.

Rien qu'à voir un enfant tenir un livre, on peut prédire à l’avance la suite de ses travaux et de ses jours. Celui-ci méprise et dédaigne la chose imprimée, au contraire, celui-là l’en-

toure de respect et de tendresse. Le petit Benjamin, si calme et si patient d’ordinaire, était comme un furieux, si quelque impie ou quelque maladroit touchait d'une main négligente à sa grammaire de Port- Royal, à son Jardin des racines grecques , à son dictionnaire de Henri Efüenne. Il n’en savait pas d’autres ; son vieux maître, un ancien bénédictin, dom Martinus, qui l'avait adopté avec une tendresse toute paternelle, avait traité ce jeune esprit d'une façon royale; il lui avait enseigné, dans les vieux Traités des anciens inltitüteurs de la jeunesse au grand siècle, les meilleures façons d’étudier et d’apprendre.

Il s’éleva donc vite et bien; chaque année, à la diftribution des prix, sous les yeux de la ville entière, il entassait coyronnc sur couronne. Dans ces jours de la grande fête, c’était, parmi les mères de famille, un empressement unanime à ^saluer ce jeune exemple des enfants Itudieux. Les mères le proposaient à leurs fils pour modèle, et les citoyens moins lettrés battaient des mains au brillant lauréat, disant : « C’eft. notre enfant, c’cft l’enfant de la cité ! *

Or, pendant dix ans, l’attente publique ne fut pas trompée. Une seule fois, pour le grand prix de rhétorique, à l’étonnement universel, au désespoir du vieux bénédictin, dont le jeune Benjamin était le julte orgueil, le premier nom qui fut proclamé fut le nom du jeune baron de Terre-Noire.

Il y avait dix ans que le jeune Terre - Noire, un grand nom de cette province, aspirait aux honneurs du concours et n’arrivait guère que le second. Mais cette fois, plein triomphe : il fut proclamé le premier, Benjamin fut nommé le troisième. Ah! quel contentement parmi les nobles! comme ils relevaient la tête en criant : « Victoire ! » En même temps, quelle déception pour les bourgeois, voyant leur enfant vaincu, lorsqu’il touche à la dernière borne du ftade! Ils en auraient volontiers versé des larmes. Seul, parmi les rhétoriciens qui partageaient la ftupeur universelle, Benjamin applaudissait de toutes ses forces à la gloire naissante de son condisciple. On vit alors un speétacle inattendu, et dont le souvenir ira d’âge en âge. Au moment où le jeune baron de Terre-

Noire rentrait dans les rangs, tenant sa cou-* ronne à la main, il la posa sur le front de Benjamin en se jetant dans ses bras. Puis, d’une voix entrecoupée par les sanglots, il proclama que son ami Benjamin lui avait donné sa composition toute faite, en échange de son propre dev'oir. Si bien que la louange, au même inflant, passa du vainqueur au vaincu. Mais les honnêtes gens tinrent compte au jeune baron de ce moment de juftice et de vérité, beaucoup plus, même, qu’ils n’avaient fait du discours latin prononcé par Annibal pour arracher ses soldats aux délices de Capoue. Ainsi le jeune Benjamin acheva ses études : il avait à peine dix-sept ans.

Vous ne savez pas encore, et ceci eft la faute des mépris injuftes de notre langue pour les plus utiles professions, quel métier exerçait de ses mains infatigables l’heureux père du petit Benjamin : il était cordonnier (ma foi, voilà le grand mot lâché), mais avec cette nuance : il était cordonnier pour dames , et se glorifiait de ces chefs-d’œuvre exquis dont il avait la renommée, et, pour ainsi dire, le monopole. Il n’avait pas son pareil dans

toute la contrée, et les dames les plus élégantes venaient souvent de bien loin pour avoir l’honneur d’être chaussées à l’enseigne du Soulier galant. L’enseigne aurait pu dire : les deux Souliers galants. On voyait, en effet, exposés sous le même globe, un soulier de bal en satin jauni par le temps, un soulier de prunelle agencé et cousu d’une exquise façon. De ce double chef-d’œuvre il était aussi fier que les savetiers de Tours lorsqu’ils carrelaient les bottes catalanes du roi Louis XI, ou les savetiers de Troyes, qui se vantaient d’avoir raccommodé les chausses de Charles le Chauve.

La première de ces deux galantes chaussures avait appartenu à madame Tallien; elle dansait dans les grands salons du Directoire, ainsi chaussée, avec un tout jeune homme appelé le général Bonaparte. Le soulier de prunelle gardait encore la svelte empreinte du pied charmant de madame Récamier, lorsqu’elle promenait dans la grande allée des Tuileries sa rare et triomphante beauté. Ces frêles monuments d’un temps déjà si loin de nous représentaient

toute une hiftoire, et M. Benjamin le père n’eût pas manqué d’acheteurs s’il eût voulu raconter par quelle fortune il avait chaussé la dame hardie et vaillante qui, d’un coup d’éventail, avait renversé Robespierre, ouvert les prisons pleines de victimes, et brisé les échafauds sanglants.

L’inftant d’après, quand madame Tallicn eut accompli son chef-d’œuvre, était venue, aétive et charmante, madame Récamier, qui relevait de sa belle main lyonnaise les débris de cette société perdue, éperdue au milieu des ruines du passé. Contemplez, s’il vous plaît, ces deux chaussures : le pied de madame Tallien échappe au satin brodé et l’effleure à peine *, celui de madame Récamier se pose hardiment sur la semelle brillante; on voit que la première a dansé, que la seconde a marché. Pas un physiologifte, ici-bas, qui ne dise au premier coup d'œil : « Voici la belle amoureuse entourée à plaisir de toutes les fêtes de la vie; elle s’abandonne à la valse, à la fête, oublieuse du temps qui s’en va...

ou bien : voici la coquette et l’ambitieuse, auftère à sa façon, vivant plus au dehors

qu’au dedans de sa maison, allant et venant pour tout voir et tout entendre en çes temps de résurredion sociale. »

Mais quoi ! le père du jeune Benjamin ne disait son secret à personne, et les flâneurs qui s'arrêtaient à sa vitrine, éblouis par ce simulacre de talon et de cou-de-pied, se demandaient si vraiment ces deux chaussures de féerie avaient appartenu à quelque mortelle. Les plus savants se disaient tout bas : « Le soulier blanc appartenait sans doute à la reine de France; et le soulier de prunelle à la seconde duchesse de Choiseul. »

Cette admiration d’une ville entière pour le fils d’un humble artisan ne s’expliquerait guère par la grâce et par la beauté de l’enfant, voire par les premiers succès du jeune écolier : on n’eft point populaire à si bon compte; il y faut des conditions plus sérieuses. L’infant, certes, avait dignement conquis tous ses grades dans les respects de .son peuple. A l’heure où les Prussiens étaient entrés dans ces murs si paisibles, et chacun de ces habitants, amis de la paix, les regardant passer en silence, et disons mieux, avec une certaine allégeance, explicable après tant de guerres et de misères, les pauvres mères tremblantes

encore pour le fruit de leurs entrailles... seul Y infant , indigné de sa ville envahie, avait fait entendre un sanglot si profond et si cruel, que le général ennemi avait tourné la tête et salué ce jeune citoyen de son épée.

Au même inflant, ces bourgeois indifférents à cette honte avaient senti comme un remords, et s’étaient pris à pleurer. Plus tard, ces larmes et ces sanglots tournèrent à l’honneur de la cité tout entière., et le général Foy, du haut de cette tribune éloquente où sa parole était écoutée avec tant de respeét, proclamait, avec toutes sortes de louanges, la douleur de cette ville en larmes... « Et c’eft ainsi, s'écriait-il, que l’amour de la patrie, au plus fort de l’invasion, trouvait des accents dont l’ennemi luimême était touché. Honte aux spectateurs de sang-froid qui assiftent sans pâlir au triomphe insolent des armées coalisées! Honneur à ces larmes pieuses, qui proteflent contre l’invasion!... » A ces discours du général Foy, la ville entière toute glorieuse et reconnaissante songeait que cette gloire lui venait des larmes du petit Benjamin !

Elle se rappelait aussi qu’en ces jours misérables, où la famine et la perte arrivaient, inévitables, à la suite de l’invasion, le typhus ravageait l’hôpital : Français et Prussiens, tout succombait. La mort, en ce lieu de désolation, accomplissait chaque jour son chef-d'œuvre : les larges fosses, profondément creusées, ne suffisaient pas à tapt de de morts. Plus de courage, et, partant, plus d'espérance ! Il y avait alors, pour veiller sur toutes ces misères, un vieil et saint évêque appelé M. de Mauléon. L’évêque, au plus terrible inftant de cette horrible perte, avait déclaré qu’il irait lui-même, en personne, visiter l’hôpital et porter la consolation suprême à ces malheureux abandonnés et voués à la mort.

A la seule annonce des dangers que monseigneur allait courir, chacun, autour de lui, se prit à trembler; mais il répondit à ces trembleurs qu’il irait seul à la contagion, ne demandant qu’un serviteur dévoué qui portât devant lui la croix épiscopale. Hélas! (tel est le malheur de ces temps sans courage!) à l’heure dite, il ne se présenta personne pour

porter la croix devant l’évêque allant visiter les mourants de l’hôpital.

— Allons, dit-il, j’irai bien seul.

Mais quel fut son étonnement lorsque, au sortir de sa chapelle, il vit resplendir la croix d’argent dans les mains d’un jeune enfant de chœur de la plus belle taille et de la plus belle figure? Il avait les yeux pleins de feu, le plus beau front du monde, et des che^ veux bouclés comme on en voit aux chérubins dans les tableaux du maître-autel. L’évêque, ébloui et charmé de cette apparition, recula de deux pas pour la mieux voir; il se demanda si c’était un ange, en effet, qui venait pour l’accompagner? Mais quand il eut reconnu le tendre enfant sous cette robe blanche, il se sentit touché jusqu’aux larmes.

— Certes, disait-il, mon jeune héros, si j’étais vraiment paternel, je n’accepterais pas ton sacrifice; et pourtant, le moyen de reprendre à tes jeunes mains ce signe de notre . rédemption, quelles sont si dignes de porter? Comment donc ferais-je obflacle à ton dévouement, noble et cher enfant, le dernier compagnon du vieil évêque? Allons, tu le

veux, j'obéis; marche en avant, je vais te suivre, et par la grâce et par la volonté de Notre Seigneur Jésus-Chrift, mort sur la croix, qu’il nous sauve tous les deux, ou que nous soyons glorieusement ensevelis dans le même tombeau !

Disant ces mots, il bénissait la tête bouclée, et l’enfant précédant le vieillard, d’un pas ferme, ils traversèrent toute la grande rue, au milieu d’une louange unanime. Il y avait des vieillards qui s’agenouillaient devant eux; il y avait des jeunes filles qui leur jetaient des fleurs; les Prussiens leur portèrent les armes. Au devant d’eux, quand ils montèrent le perron de l’hôpital, encombré des brancards chargés des mourants et des morts de ce matin, les sœurs de la charité attendaient l’évêque et son porte-croix en chantant des cantiques.

— Bénis, disaient-elles, bénis soient ces . deux-là qui viennent au nom du Seigneur!

Ainsi s’accomplit la visite pastorale : à chaque lit s’arrêtaient la croix et l’évêque, apportant la consolation et l’espérance. O miracle! à dater de ce jour, plusieurs furent

Cire c

guéris; la maladie alla décroissant, et le saint évêque appela depuis ce temps mon compagnon, mon héros, mon fis! le courageux enfant de la cité.

On disait encore, un peu plus tard, quand

la réaction commença contre les vieux défen- »

seurs de la patrie, et quand les brigands de la Loire (on appelait ainsi les soldats des dernières batailles) demandèrent au ciel irrité leur empereur emporté dans le vafte Océan, que Y infant, par son courage, avait empêché l’accomplissement d’un vrai crime. •

Un brave homme, appelé le capitaine Legros, le dernier né de ces longues batailles, était entré dans une innocente conspiration qui devait, lui disait-on, ressusciter la grande armée et son illuftre Empereur. Un conseil de guerre avait condamné le vieux capitaine à passer par les armes, et déjà quelques soldats attriftés (c’étaient pourtant des Prussiens) conduisaient le capitaine au lieu des exécutions militaires. Mais à l'infiant même où le cortège funèbre allait franchir le détour de l'Hôtel de Ville, un grand cri se fit entendre. Un jeune homme, agitant un papier

au-dessus de sa tête, arrivait en criant :

« Grâce ! Grâce ! » et remettait à l’officier ce pli libérateur^ La rue, en ce moment, avait peine à respirer...

M-ais, pendant que l’officier interrogeait la dépêche, un brusque mouvement de la foule sépara le condamné de son triüe cortège, et l’enfant criant : Grâce! profita de la confusion pour entraîner le capitaine dans une maison à double issue. Alors, chacun devenant le complice intelligent de cette honnête action, il*fut impossible à l’autorité militaire de retrouver le condamné. Qui donc avait écrit la dépêche et sauvé le capitaine? C’était l’infant, toujours l’infant. L’hiftoire a gardé le souvenir de ce beau trait d’un si jeune homme, et naturellement elle en a laissé la gloire et l’honneur à ce peuple indigné de voir ses murailles souillées du sang généreux d'un vieux capitaine de Waterloo.

C’elt ainsi que l’on écrit l’hiftoire en tous les temps.

Surtout (chose étrange à dire, après le récit de tant de belles aétions !) ce qui faisait l’attachement de la ville pour ce jeune homme

qu’elle avait adopté de si bonne heure, c’était une prédiétion que la sorcière avait faite, un jour d’été, comme il s’était endormi aux genoux de sa mère.

Or, vous saurez que la sorcière était célèbre à vingt lieues à la ronde*, elle était fïère et superbe, et pour toute sa science, elle ne demandait rien à personne ; elle n’eût rien accepté de personne. Elle avait prédit naguère, sans jamais se tromper, les grandes et terribles aventures de l’Empire; elle avait prédit, à la chute des étoiles filantes, que l’Empereur tomberait de son trône : il était tombé ! Elle avait prédit qu’il reviendrait de son exil; elle avait prédit qu’il tomberait écrasé sous l’avalanche des nations. Et quand on lui demandait s’il ne devait pas revenir une dernière fois? Elle avait répondu par des larmes silencieuses.

En un mot, cette femme était considérée comme une illuminée ; elle avait conquis, par l’énergie et la simplicité de sa parole, une grande autorité sur Les âmes qui l’écoutaient.

Donc, elle traversait la rue, et voyant l’enfant endormi, elle se prit à le contempler de

ce regard trille et profond que les moins timorés avaient peine à soutenir. Puis, de sa main pleine d’éclairs, elle avait dessiné dans l’air les traits de l’enfant endormi, et dans le silence universel :

— Voilà, dit -elle, une chose étrange : à l’exiflence heureuse ou malheureuse de ce bel enfant semble attaché le bonheur et le malheur de notre ville. Elle sera grande et puissante, si son enfant s’avance en âge, et meurt doucement après avoir accompli toutes sotres de bonnes œuvres; mais si le malheur le frappe en sa jouvence, ah ! malheur sur lui! malheur sur nous! le même orage emportera l’arbre et l’arbrisseau, la cité et le citoyen, brisant la fleur et le chêne qui lui servait de soutien !

A cds mots, elle disparut ; ses paroles relièrent gravées dans le souvenir de toutes les commères du voisinage; colportées de bouche en bouche avec toutes sortes de commentaires surnaturels, elles finirent par devenir un article de foi... L’infant, désormais, était le gardien de la cité.

Quand donc il fut bien avisé que le jeune

homme, en deçà de toute ambition, acceptait l’humble profession de son père, et qu’il était déjà un bon ouvrier, l’inquiétude publique allant des particuliers aux magiflrats, ceux-ci finirent par se réunir dans l’Hôtel de Ville, où ils entrèrent en délibération des moyens de trouver une position convenable au mérite, au talent, aux services déjà rendus, et surtout (mais sans le dire) à la prédeftination du jeune bachelier. Quand ils eurent délibéré, sans arriver à une conclusion, l'un de messieurs les conseillers municipaux proposa :

i° Qu’une bibliothèque publique serait inflituée et composée avec les dépôts de livres entassés depuis 1793 dans les greniers de la mairie... Il demandait, ensuite, que le jeune Benjamin fût nommé bibliothécaire de la ville, aux appointements de douze cents livres, et trois cents livres pour l’employé sous ses ordres. Un local convenable serait disposé pour la susdite bibliothèque, où les habitants de la ville auraient le droit de lire et de travailler. — Après quelque opposition (il en faut à toute chose), ce beau et bon projet fut adopté, qui le croirait? tout d’une voix.

M. le comte de Terre-Noire, lui-même, accorda sa boule blanche au jeune bibliothécaire, après avoir déclaré, cependant, qu’en principe, il était opposé à ces amas de livres qui apprennent au peuple des sciences au moins inutiles.

Toutefois, quand on lui eut répondu que ces livres provenaient des anciens couvents de la province, et qu’ils gardaient encore une suave odeur d’encens et de verveine; qu’ils avaient appartenu, dans les temps d’autrefois, aux oratoriens de Vienne, en Dauphiné, aux chanoines de Mâcon , aux bénédiétins de Bcaune, aux franciscains de Dijon, aux dominicains de Champagne, aux capucins de Riom, aux déchaussés de Lons-le-Saulnier, aux lazariltes de Romans, aux évêques de Châlons et de Bellay, à nosseigneurs les chanoines comtes de Lyon, à la bibliothèque des auguftins, des céleitins et des révérends pères de la Société de Jésus, que l’encyclopédie et ses démons n’avaient jamais pénétré dans ce rendez-vous des écrivains les plus aultères, et que nécessairement, l’hôte assidu de ces savantes merveilles n’irait pas plus

loin que le grand siècle, M. de Terre-Noire, ami d’un progrès modéré, n’eut rien à répondre et se déclara satisfait.

La date de ce grand jour eft encore aujourd’hui toute flamboyante, en lettres d’or. Le marbre est resté sur les murailles du monu-

ment renverse.

Notre heureux bachelier, quand il apprit cette étonnante nouvelle et ces grandeurs inattendues, en fut presque épouvanté. Mais le plus charmé, le plus ravi, le plus glorieux de tous les citoyens, à l’annonce de ce grand établissement, ce fut ce mêmedom Martinus, le bénédictin qui avait été le vrai précepteur de l’enfant. — A la fin donc il retrouverait, après une si longue et si cruelle persécution, remis en bel ordre et brillant de leur nouvelle splendeur, ces beaux livres, l’inépuisable objet de ses regrets, enfouis si longtemps dans les ombres sanglantes de la Terreur!

Le doux vieillard, dans sa joie, eût volontiers

entonné le cantique du vieux Simeon : Et maintenant , grand Dieu, tu peux rappeler à toi ton serviteur !

Vite et vite, on se met à l’œuvre. Il ne manquait pas, dans l’hôtel des anciens comtes de la province, de grandes salles inoccupées. On choisit la plus aérée et la plus vaste, et, sur de belles planches en vieux chêne, furent disposés en bel ordre, et de façon à contenter les regards les plus difficiles, les livres de théologie, à commencer par la Vulgate et les Commentaires de dom Cal met-, les Pères de l'Eglise, dans leur belle reliure en vélin cordé, aux armes des archevêques de Lyon ; YHiJloire des Conciles , où toute l’hiftoire moderne eft contenue; et les Traités , les Prières, les Sermons, tout ce qui fut rencontré de plus rare et de plus beau.

Tous les goûts sévères et charmants pouvaient se satisfaire en cette réunion de vieilles choses : le théologien n’avait rien à envier à l’archéologue, et le gentilhomme au villageois. 11 y avait des livres pour la bonne femme et pour le poëte, et l’enfance elle-même n’était pas oubliée. Nous nous croyons de grands

Cire c

inventeurs, nous n’avons pas fait mieux que VHiJloire des Conciles , la Cuisinière bourgeoise, la Maison rujlique et les Contes de Perrault.

— Mon jeune maître, ainsi parlait le père Martinus, de même que l’on se méfie assez souvent d’un homme en haillons, un livre en mauvais état repousse et déplaît, pendant que le vieux maroquin eft irrésiftible. Ainsi, moins les livres de théologie ont d’attrait, de nos jours, plus il nous faut choisir parmi ceux qui témoignent d’un grand zèle à les parer dignement. Patience! Un temps viendra, mon fils, où les hommes, rassérénés, s'apercevront que la théologie eft une science excellente; que saint Ambroise eft l’égal, pour le moins, de Cicéron, et que Jean Chrysoftome eft à côté de Démofthènes. Bon !

voilà qui eft fait; nos grands livres de théologie occupent la place d’honneur. Dans ce coin plus sombre et très-convenable encore, on mettra la jurisprudence; au dernier rayon, le droit romain; au-dessous, le droit français; bientôt, le droit de la nature et des gens;

puis, les lois, ordonnances , coutumes,

Uatuts, francs-alleux, arrêts, mémoires et plaidoyers , mémoires à consulter, procédures, opuscules, observations, capitulaires; et tout au bas, le droit canon...

Ce qui fut dit fut fait, et le droit, moins éclatant que la théologie, et moins bien relié, fit encore assez bonne figure aux rayons supérieurs. Nos bibliothécaires en vinrent ensuite aux philosophes, aux moralifies, au Platon de Dacier, à la Logique de Nicole, à Plutarque, à Montaigne, à Charron, à la Politique d’Ariftote, aux opuscules politiques de François Grimaudet. Ils reléguèrent dans les rayons que recouvrait la porte en s’ouvrant, la chimie , Yhijîoire naturelle et Y agriculture, à cause des progrès dont ces belles sciences se targuaient chaque jour, par la voix de leurs professeurs.

— Hélas! disait Benjamin à son vieux mentor; si nous avions les oeuvres de M. de Buffon !

— Mais nous ne les avons pas, reprenait dom Martinus, et nous les remplacerons par la Chimie de Lefébure , YHiJloire du chêne de Jean Duchoul , le Prœdium

rujlicum imprimé chez Henri Eilienne, en 1654, les Discours économiques de Choiselat, et le Livre de prouffits chant- pejlres et ruraulx , par Pierre Décressence.

Quand ils furent arrivés à la médecine :

— Ah! disait le père Martinus, les vilains livres! Ils exhalent une horrible odeur de casse et de séné; mais ils nous serviront pour meubler les derniers rangs, et nous les cacherons de notre mieux, avec nos livres de rhétorique signés de Henri Eftienne, de M. Ménage, du père Lamy, de M. Rollin, de Nicolas d’Hautevillej et des discours de réception à l'Académie française, imprimés à l’Imprimerie royale.

Il triomphait, le bon père, en prononçant ces noms chers à ses habitudes, à ses inflinds de rhétoricien, pendant que son élève, un peu moins enthousialle, posait d'ans leurs cases tous ces vieux livres. Mais lui aussi il eut sa journée; et quand, dans le plus bel emplacement, au beau milieu de la salle, sur la muraille au nord, il eut l’honneur d’exposer les poètes, on eût dit qu’il avait vingt coudées, la taille des héros d'Homère. Homère était là, non loin de Virgile; Pindare à côté de Sapho;

Horace accompagnait gaiement Catulle, Tibulle et Properce. O bonheur! le jeune homme avait retrouvé les Amours d’Ovide et scs Métamorphoses , et Y Art d'aimer.

— Peuh! disait le bénédiétin, si nous laissions ces Amours dans le caphamaüm?

— Grâce pour eux, mon père !

Et le bon père fermait les yeux. Ils enfermèrent dans la même armoire, à double tour, Phèdre et Juvénal, Perse et Martial.

— Etes-vous content, mon père? Voici votre ami, le père Vanière, un héritier de Virgile.

Et le savant père, en souriant, d'applaudir aux douces paroles de son élève. Les poètes français eurent leur tour. Sur le même rayon, voici : Charles d’Orléans, Villon, Jean Marot, de Caen, et son fils Clément Marot, de Cahors, et tous les autres jusqu’à Régnier. On eût cherché vainement le Parnasse satirique et les Contes de La Fontaine, mais Despréaux régnait en maître. Arrivaient en même temps les Italiens : Ariofte et Tasse, et Dante, et même un petit tome assez joli, contenant les sonnets de Pétrarque.

— On fermera cette armoire à clef, disait dom Martin en fronçant le sourcil.

— Attendez, reprenait Benjamin, que nous mettions, ici même, les poètes dramatiques :

Sophocle, Euripide, Eschyle, et Sénèque le Tragique; Plaute etTérence à côté de Molière, et Racine, et Corneille, et, s’il vous plaît, ces romans...

— Des romans ! s’écriait le savant père ; y pensez-vous, mon fils?

— Daphnis et Chloé, mon père, traduit par Amyot, grand aumônier du roi. Certes, nous ne renverrons pas aux carrières Jean-François Rabelais? Les Œuvres de Scarron, faisonsleur grâce, en souvenir de madame de Maintenon, qu’elles ont habillée et nourrie avant qu’elle fût reine de France. Et que dites-vous de Télémaque?

— Eh bien ! fais comme tu voudras, repartit le bon père en soupirant. Tu as réponse à toute chose. On voudrait t’arracher les Contes et Nouvelles de Marguerite de Valois, tu crierais : « A la garde! » et la force armée arriverait à ton aide. Ainsi, fais à ta guise; mais, pour Dieu! renferme avec soin

Circc

tous ces livrets de peftilence et ne les prête à personne. Moi qui te parle, hélas! je n’aurais pas le courage de déchirer ces blancs vélins, d’arracher ces belles images, de jeter au feu les beaux feuillets de ces vieux poètes, à qui le bon Dieu, sans doute, a pardonné.

C’eft ainsi que tout fut sauvé, dans ces épaves, par un vieillard, par un enfant. Et lorsque tous ces livres furent à leur place, en bel ordre, le jeune bibliothécaire, trouvant dans les greniers des images au rebut, les transporta dans la galerie hospitalière, et Louis XIV ne fut pas très-indigné de se trouver à côté du général Bonaparte; Louis XVI, à côté du général Jourdan. La reine Marie- Antoinette accepta volontiers pour vis-à-vis mademoiselle Charlotte de Corday, petitenièce du grand Corneille. Plusieurs belles tapisseries des Gobelins, représentant les batailles d’Alexandre, achevèrent de compléter cette intéressante décoration. Un vieux bureau de Boule, aux armes royales, relégué dans la chambre des huissiers, se pavana bientôt dans le cabinet de M. le directeur. On n’a jamais vu plus de zèle et plus d’ouvrage accompli par

si peu de travailleurs. En six mois, tout fut prêt, et les portes s’ouvrirent à deux battants à ces bourgeois émerveillés de posséder tant de belles choses, pour si peu d’argent.

Les huit premiers jours, la foule fut assez grande, et les curieux vinrent de toutes parts; mais bientôt, la curiosité étant satisfaite, la paisible cité rentra dans son calme. Admirer peu était sa devise. Seuls, quelques savants du dernier siècle, et deux ou trois jeunes professeurs, un vieux lieutenant qui traduisait Horace, un ancien président à mortier qui faisait un commentaire du Code Napoléon, de jeunes abbés en quête d’un sermon pour le jour de Pâques ou la Quasimodo , d’anciens abonnés au Mercure de France, heureux de retrouver la Clélie ou la Zaïde, et chaque jour quatre ou cinq oisifs, étonnés de la quantité de livres qu’une armoire peut contenir, tel fut le personnel autour du tapis vert dans le salon carré. Chacun sait le respect, même involontaire,- qu’une grande collection impose à tout le monde, et d’ailleurs le silence était une habitude parmi les citoyens qui peuplaient encore ces vaftes hôtels.

Ainsi, rien ne troubla le jeune Benjamin dans cette immense entreprise d’un catalogue général. Un catalogue! il n’eft pas d’œuvre entre toutes les œuvres humaines qui soit entourée de plus d’obftacles. A l’heure où nous sommes, les plus habiles cherchent encore un sentier qui les conduise à ce chefd’œuvre de l’esprit humain.

Dans ce magasin vafte, aéré, où le père et la mère étaient de bonne humeur, gagnant bien leur vie et contents de leur célébrité, le jeune bachelier menait une vie heureuse, et même il n’en rêvait pas d’autre. Il avait, pour dire en un seul mot ce qui faisait son charme et sa force, il avait l’innocence. On eût mis entre ses mains le discours sur Y inégalité des conditions , il ne l’eût pas compris. Il croyait, comme un enfant, à l’égalité de tous les hommes, s’étant vu, dès le plus jeune âge, ami et compagnon, disonsmieux, leprotecleur du dernier héritier des comtes de Terre-Noire.

A quel signe eût-il reconnu que son père exerçait une profession peu libérale? — Il n’avait entendu, dès le berceau, que des louanges; il était devenu, peu à peu, le fils adoptif de sa

ville natale; il était le bienvenu dans chaque maison : place au feu, place à la table; et déjà, qui le croirait? les fillettes de dix-huit à vingt ans lui confiaient tout bas, en rougissant, les secrets de leur cœur. Il lisait les billets doux adressés aux Agnès q-ui ne savaient pas lire; il écrivait pour les Célimènes qui ne savaient pas écrire; il enseignait la prudence à celle-ci, la patience à celle-là; il était rebelle aux mauvaises passions, doux et bienveillant pour tout le relie.

On l’écoutait, on l’admirait par toute la ville ; elle était obéissante à sa moindre parole, et les vieillards et les enfants tenaient à lui plaire.

Un jour, comme il revenait de sa promenade à travers les champs, il rencontra, battant le pavé, une enfant mal vêtue, affamée; elle était en proie aux cris,- aux insultes, aux projectiles des petits bohémiens de la rue.

Hélas! quelle misère et quel abandon! Au premier regard jeté sur cette malheureuse, Benjamin, appuyant sa main sur cette épaule frémissante, imposa silence à l'émeute; il conduisit la jeune fille dans le magasin de son père, et là, par les soins les plus empressés, il

s’eJlorça de lui faire oublier sa mésaventure.

— Ah ! qu’on effc bien ici ! disait la fillette en respirant à son aise; et si contente de cette hospitalité franche, elle racontait à ces braves gens qu’elle habitait là-haut, sur les sommets, la maison Maudite, et que sa mère avait nom : Y Excommuniée.

En vérité, cette mère étrange était née en cette province. A peine elle eut vingt ans, elle avait quitté le pays natal pour courir les hasards de la vie errante. Elle avait été fort jolie, et faute de mieux s’était faite comédienne. Elle appartenait à la race madrée et méchante des soubrettes; elle était Nérine, elle était Madelon. Elle avait donc traversé, non pas sans y laisser sa beauté, sa jeunesse et son bel esprit, tous les abîmes : battue des uns, adorée des autres, riche et pauvre, en grand habit, en piètre parure. Et tant et tant qu’à la fin, vaincue, elle était* revenue au bercail avec sa fille, unique heureusement. Mais les regrets du passé, les ennuis du temps présent, le mirage ancien et cette solitude entourée de haine et de mépris, avaient tourné l’âme et le cœur de cette femme.

Elle était née acariâtre; elle avait fini par être méchante, et s’était mise à torturer cette enfant, son espérance. — L’enfant, maltraitée au dedans et mal tenue au dehors, avait rencontré toutes sortes de petites colères ; elle était, sans le savoir, une façon de paria comme sa mère, et c’était, parmi les gens les plus sensibles,, à qui repousserait du. pied cette infortunée... Ilne fallut rien moins que l’intervention de Benjamin pour donner quelque trêve à ces coups d’épingle. A la bien prendre, elle avait des traits charmants, des yeux pleins de feu, la bouche grande et belle, une de ces bouches où le souffle arrive avec les inspirations, qui semblent faites pour le beau chant et la belle parole ; un front vafte, des sourcils noirs et bien arqués, des cheveux. . . plus qu’elle n’en voulait : tout cela troussé en chignon, relevé à la bonne franquette ; et puis, sitôt que vous aurez mis un doux rire à ces lèvres fines et fraîches, vous aurez un portrait digne du vieux Greuze, à l’heure où la jolie enfant va casser sa cruche un peu fêlée. On ne voit pas les larmes... encore un infiant, les larmes vont couler.

Oh bien ! moi, reprenait le père de Benjamin, je suis un philosophe, un voltairicn; j’aurais pu chausser M. Diderot, et tel que vous me voyez, j’ai travaillé chez mon ancien maître aux brodequins de mademoiselle Contât, aux cothurnes de M. Lekain. « Mon ami, me disait M. Lekain, tu exerces, sans t’en douter, une profession libérale, et tu trouverais dans Homère, plusieurs passages où ce grand poè'te, lorsqu’il veut faire l’éloge d'une déesse ou d’un dieu, les appelait les bien chaussés. » Si donc vous voulez, mignonne, entrer chez nous et goûter les douceurs de notre état, je vous l’apprendrai volontiers ; votre main lefte et vos doigts effilés ne sont pas indignes d’un si noble travail.

A dater de ce jour, la petite Lisette (c’était son nom de guerre, elle n’en savait pas d’autre) obtint les honneurs d’un tabouret dans un coin du Soulier galant , et son bon maître eut la charité de commencer par conftruire, à l’usage de sa jeune apprentie, une formidable paire de souliers à double semelle dont elle avait grand besoin. Meme il lui recommanda fort de ne dire à personne qu’il était l’archi-

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te&e de ce monument plus durable que l'airain ; en son par-dedans, il rougissait de cette double semelle, qui ressemblait un peu trop aux chaussures cloutées comme en portaient les hommes d’avant la Révolution. A cette magnificence inaccoutumée, Dieu sait si Lisette était contente, et si, dans les premiers jours, elle portait ses souliers plus souvent à sa main qu’à ses pieds !

— Patience, patience! ajoutait le brave homme, avant quatre ou cinq ans d’ici, tu en sauras, Lisette, autant que nous.

A l’abri de ce toit paisible, hospitalier, laborieux, la fillette eut bientôt retrouvé la confiance et la vivacité de son bel âge ; elle chantait comme un pinson, elle sautait comme une bergeronnette, et le magasin retentissait de ses roucoulements. Même, il y eut un jour où le père de Benjamin, très-glorieux et trèsétonné, s’arrêta en contemplation devant son fils, qui découpait, d’une gentille façon, la semelle en cuir léger d’un chausson de bal.

— Ma foi, dit-il, mon garçon, je ne l’aurais pas cru, mais, par saint Crépin et saint Crépinien, martyrs, tu as vraiment du bon sang de

Circc

cordonnier dans les veines, et, comme dit l’autre,

Ton premier coup d’aiguille égale tous les miens.

La mère arriva sur l’entrefaite, qui fit chorus avec le père, et Lisette, à son tour consultée :

— Oh! la belle œuvre de bachelier, disaitelle; et c’était bien la peine, en effet, de remporter toutes les couronnes que voilà suspendues à la muraille ! Et d'un beau gefle, elle désignait ces trophées innocents qui déjà tombaient en poussière.

— Apprenez, mademoiselle Lisette, disait le père Benjamin, que toutes ces couronnes si peu durables ne valent pas, pour bien vivre, une bonne alêne, et je vous défends de décourager mon fils.

Mais personne ici-bas ne saura jamais quel fut l’étonnement de la cité tout entière, et disons mieux, son épouvante, en apprenant que le «fils de la ville » (ils l’appelaient V infant ), touchait sérieusement aux outils de son père.

— O ciel ! eA-ce possible? Un si rare esprit et de si grandes études, pour finir par un sou-

Go

lier de satin! Tel était le discours unanime.

On s’arrêtait dans la rue afin de se communiquer la grande nouvelle. — On l’a vu, ma commère, il ne s’en cache pas, une alêne à la main !

— Et cela vous étonne? ajoutait le comte de Terre-Noire à son ami le chevalier des Bluets. Les petites gens seront toujours les petites gens, et, comme on disait sous notre Henri IV, la caque sent toujours le hareng.

Pendant que chacun s’ébattait sur sa destinée, étranger à tous ces bruits, l’infant s’oubliait près de Lisette. Il l’écoutait, la contemplait et l’admirait tout à son aise. La fillette était si charmante, à présent qu’elle avait retrouvé son doux rire, et cette heureuse relâche de dix heures par jour à la tyrannie maternelle ! Elle riait, elle chantait ; elle récitait à ces gens émerveillés les plus beaux passages du Dépit amoureux , les plus folles gaietés des Folies amoureuses. La Comédie, à son berceau, l’avait bercée; elle n’avait pas entendu d’autre antienne que les chansons de Regnard, de Lesage et de Dancourt. Sa mère en était imprégnée, et même, en scs colères, elle récitait des tirades qui lui revenaient en mémoire.

Quand elle battait sa fille innocente, elle eût volontiers cherché son excuse dans les coups de bâton que donne en plein sac Scapin à Géronte.

La comédie ancienne eft ainsi faite : obéissante aux jeunes gens, impitoyable aux vieillards. Pourvu qu’elle rie, elle eft contente; indulgente à l’amour, toutes les autres tendresses lui font peur.

De cette assiduité de l ’ infant dans le magasin de son père, on eut bientôt tiré cette conclusion, que déjà le Jîls de la ville avait mis en oubli Homère, Horace et Cicéron.

Cependant la jeune Lisette, en peu de mois, était devenue une grande artiÜe dans i’art de tailler, de broder, de coudre et de piquer un soulier.

— Sur la foi de mes pères, je ne ferais pas mieux, disait souvent le père Benjamin à ses pratiques.

Puis elle travaillait si gaiement, si gentiment! Elle était, avec le petit Benjamin, la joie et le bonheur de cette maison. A eux deux, ils s’en partageaient toutes les grâces ; Benjamin était le silence, et Lisette était la gaieté : il rêvait, elle chantait. Quand il revenait de sa bibliothèque, écrasé sous 1g

poids de tant de sciences confuses qu’il avait entrevues dans ces gros livres, et qu’il retrouvait ce doux regard posé sur lui , tendresse accorte et fraternelle, il se disait qu’il n’y avait rien de plus rare et de plus divin dans les idylles de l’Ancien Teftamcnt, rien de plus charmant dans Théocrite, et Dieu sait comme il embellissait, dans les fêtes de son imagination, cette fillette aux pieds légers!

Il l’appelait tour à tour : Daphné, Chloé, Néère , Amaryllis ; il lui récitait les plus beaux morceaux de Virgile et d’Anacréon dans leur langue. — Elle riait, mais elle n’était pas tant ignorante, en ces belles amours, qu’elle n’en comprît quelque chose. Ainsi se passèrent, entre elle et lui, deux belles années pleines d’innocence et de contentement; lui plongé dans sa tache, elle acceptant volontiers le travail de chaque jour. Elle était heureuse, et si parfois sa mère encore la voulait battre, elle faisait si bien, que les coups se perdaient dans le nuage. Enfin, on ne bat pas souvent une belle fille de bel air et de belle taille, élégante, et qui ne coûte plus rien à sa tendre mère.

Circc

Ajoutez que pas un mauvais discours de leur entourage n’avait troublé Lisette et Benjamin : travail, innocence et jeunesse, autant de remparts contre la médisance. On aimait la fillette, on respectait le garçon.

Brièveté de la vie heureuse! — Un matin, comme ils étaient sur le seuil de la porte, à causer de ces mille choses que le cœur garde et qu’emporte le vent, Benjamin piquant le satin, par courtoisie, et Lisette le laissant faire et s’amusant à l’appeler maladroit ! voici soudain la mère Rabat-Joie, aux lèvres pincées, à la démarche hardie (on voyait bien qu’elle avait joué dans ces derniers temps, quand le tablier de Dorineeut accusé sa taille épaisse, les Sémiramis, les Mérope et les Agrippine) :

— Il eft temps, dit-elle au père Benjamin, que nous mettions un terme à cette sotte plaisanterie. Avez-vous donc pensé, monsieur le faiseur de chaussures, que ma fille était faite uniquement pour piquer des bottines? La voilà grande et belle, et maintenant je l’emmène en pays civilisés.

— Emmener Lisette ! O ciel ! eft-ce possible ?

Circc

et qu'allons-nous devenir ? s’écriaient le père et la mère Benjamin.

Le petit Benjamin se taisait; il cherchait en vain à comprendre. Il se demandait s’il n’était pas le jouet d'un mauvais songe? On lui reprenait sa Lisette! il ne l'entendrait plus rire et chanter! De son côté la fillette était atterrée. Il eft vrai que souvent sa mère l’avait avertie; elle lui disait qu’elle s’en irait bientôt chercher fortune en quelque grande ville et sur quelque théâtre, où la jeunesse et la beauté de mademoiselle Lisette amèneraient la foule attentive. A ces discours, disons mieux, à ce s menaces de sa mère, Lisette avait répondu par son beau rire : elle n’y croyait pas. Mais à cette heure funefte, elle comprit que son arrêt était sans appel. Sans doute, elle riait et plaisantait volontiers, mais elle était naturellement obéissante. On trouverait sa pareille, Sélénie , dans une pièce latine intitulée la Cassette. On se ressemble de plus loin.

— Et quand partez-vous? demanda le père Benjamin quand il se fut un peu remis de sa vive émotion.

— Nous partons dans trois jours, reprit la mère : on vient nous prendre, et soyez en repos, monsieur Benjamin, sur nos deltinées; la demoiselle ici présente efl; réservée aux plus grands honneurs. Désormais, ses jours ne seront que fête et plaisir; son nom glorieux volera de bouche en bouche; et si nous avons, ma fille et moi, une prière à vous faire, c’ell de ne point révéler à quelles occupations vous l’avez dressée. Acceptez cependant nos remerciements, et croyez, quel que soit l’avenir qui t nous eft réservé, que la mère et la fille ne vous oublieront pas.

Elle sortit en reine Sémiramis, emmenant sa fille. Hélas ! la pauvre Lisette, elle avait la main sur ses yeux, et déjà de grosses larmes roulaient à travers ses jolis doigts.

Nous renonçons à dépeindre ici lasurprise et la douleur de ces bonnes gens. Ils aimaient cette enfant comme leur propre enfant; ils étaient charmés de sa chanson, de sa bonne humeur, de ce joli bruit qu elle faisait autour d’elle. Elle faisait tout l’ouvrage, et c’était la première fois qu’ils s’en apercevaient. Elle vivait de si peu; d’un rien elle était contente; elle avait

si bien le grand art de réjouir le petit Benjamin, ce beau ténébreux! Et déjà le père et la mère s’inquiétaient de leur héritier. Quoi donc ! le voilà tout seul désormais, sans Lisette? Ah ! le malheureux! il eft perdu. Il ne quittera plus ses gros livres; plus de promenades et de loisirs pour Benjamin. Lisette elle-même avait tant de peine à l’arracher à ses études, à ses rêves, à sa contemplation !

Présages funeftes et trop vite accomplis!

De même qu’il appartenait à sa ville natale, on eût dit qu’à sa chère Lisette, appartenaient l’âme et l’esprit du bachelier.

Le lendemain, il ne vint pas au déjeuner, il avait oublié l’heure. Il fallut que Lisette le vînt chercher dans sa retraite; elle le trouva qui regardait, sans la voir, la lettre ornée des soliloques de saint Auguftin. Qu’il était pâle et malheureux !

— Viens, Benjamin, lui dit-elle, on t’attend à déjeuner chez toi, je dîne avec vous.

A ces mots, il ferma le livre et la suivit. Ces trois derniers jours se passèrent triftement. Lisette arrivait sur le midi, elle refiait jusqu’à deux heures. Le soir venu, Benjamin l’allait

CS

rejoindre chez sa mère et s'étonnait de toutes ces malles que l’ancienne comédienne remplissait de mille oripeaux sans forme et sans nom.

Il se souvint alors que cette femme était une excommuniée, et il se disait : « C’eft bien fait. » Lisette obéissait à sa mère comme un corps sans âme, et parfois elle regardait son timide amoureux avec des yeux éblouis, des yeux de fantôme. Enfin, lorsque l’heure du départ eut sonné, quand les bagages de la comédienne furent entassés sur la diligence, cette femme impie eut une espèce de remords, et elle dit à ces deux enfants :

— Allez nous attendre au bout du parc de la préfecture; la diligence passera par là, dans une heure.

Aussitôt, voici Lisette et Benjamin qui partent en toute hâte. Ils s’arrêtèrent au Soulier galant , et la pauvre Lisette, entourant de ses deux bras la tête du père et de la mère Benjamin, se mit à les baiser chacun sur une joue avec des larmes silencieuses.

Toutes ces larmes se mêlaient et se confondaient; il fallut que le jeune homme, enfin

prenant sa part de toutes ces douleurs, commandât le courage et la résignation.

— Adieu, ma fille, adieu, ma chère Lisette!

Adieu, disaient ces braves gens en la bénissant.

Elle sortit pour ne pas éclater; Benjamin la suivit. Ils entrèrent, se tenant par la main, dans les jardins de la Préfecture, et par les grandes allées de ce vieux parc plein de soleil et d’ombre, ils allaient dans l’ombre. On eût dit Paolo et Francesca dans les ténèbres que Dante a chantées. Ainsi Lisette et Benjamin : ils ne se parlaient pas, ils ne se regardaient pas. En vain les oiseaux chantaient, le ciel brillait, le ruisseau jasait, rien ne pouvait les diitraire de leurs ennuis. Mais quelle épouvante, hélas ! quand ils se trouvèrent au bout du parc, hors des murs, à l’endroit même où la rivière fait un gué qui mène au grand chemin. Alors le frisson les prit, leur douleur fut au comble. Ils en comprenaient toute l’étendue... Elle avait dans le regard un certain : « Oui, je t’aime! » Il l’avait, lui, sur les lèvres. Ils n’osaient pas, ils ne surent pas les joindre, ou bien le temps leur manqua.

La route était en pente, et le lourd carrosse arrivait au trot de trois chevaux qui sortaient de l’écurie. Alors, comment faire? — Il était si timide! Elle était si peu hardie! Il ne lui fit aucun serment; elle ne lui fit aucune promesse. Ah ! promesse et serment : leur innocence était si grande que sans doute ils les auraient tenus. Il lui dit cependant :

— Vois-tu, Lisette, à cette place, ici, je viendrai chaque jour attendre le jour où tu reviendras.

— Non, non, dit-elle, Benjamin, pas chaque jour, mais le premier jour de chaque mois, tu peux m’attendre. Un de ces jours-là, je reviendrai.

. Et comme le lourd carrosse arrivait d’une horrible façon, tant il allait vite, elle prit la tète de Benjamin et la baisa. Sa mère était dans le coupé de la diligence. A côté de sa mère, un homme assez laid, les doigts en spatule et chargés de bagues, une chaîne d’or à son cou, des breloques, une cravate rouge, un gros rire, eussent fait reconnaître aux moins clairvoyants l’un de ces directeurs de théâtres forains, presque aussi malheureux que les

comédiens qu’ils traînent à leur suite. Il avait été le camarade et le compagnon de la duègne. Elle avait été Marinette pendant qu’il était Gros-René, et maintenant qu’ils n’étaient plus bons à grand’chose, ils comptaient sur la grâce, l’élégance et le bel esprit de cette fillette en son avril.

— Adieu, Benjamin, disait Lisette avec un gros soupir; puis, résignée, elle montait à la place qui lui était réservée.

Il était là, muet, debout, sans parole, et quand il voulut parler, la route avait tourné, la diligence était déjà loin !

Il ne fallut rien moins que les tendresses, le dévouement, la charité, la pitié d’une ville entière, les bontés, les encouragements de l’évêque, la douleur même de son père et de sa mère, enfin, le travail, le divin travail, allégeance et contentement des têtes bien faites et des honnêtes cœurs, pour rendre un peu de calme au petit Benjamin.

S’il ne fut pas tout à fait consolé, du moins il reprit les apparences de la résignation.

Il n’était pas trifte, il n’était pas gai: il répondait par de bonnes paroles à toutes les tendresses. Il avait grand soin de ne pas inquiéter son père et sa mère en les quittant trop sou-

vent. Il causait avec eux plus qu'il n’avait fait du temps de Lisette', il eft vrai qu’ils causaient de Lisette. Enfin, le catalogue avançait, et dom Martin se disait chaque matin : a Ça

va mieux: le voilà calme. Il sait bien toutes

ses dates, et ses descriptions sont dignes d'un maître. » En même temps, le jeune homme étudiait pour son propre compte. Il lisait les anciens; il les aimait, et nourri de la moelle des liohs, sans savoir qu’il était poëte, il composait de longs poëmes, voire des poëmes dramatiques, tant il avait fréquenté le vieil Eschyle, un pontife ; Euripide, un amoureux ; Sophocle, un hiftorien ! Il pensait toujours à Lisette, il n’en parlait à personne. Il cherchait, mais en vain, à retrouver ce grand nom dans la Galette de la Province... Il n’y avait point de Lisette. Elle n'avait pas promis d’écrire, elle écrivait cependant, — mais on ne reçut pas une seule de ses lettres. La seule nouveauté qui perçât au bout de deux ou trois mois, dans les feuilletons des Geoffroy de la province, fut une ingénue, une Agnès, qui s’appelait, en lettres moulées, mademoiselle Stéphanie.

Elle était, disait-on, l’idole du Grand Théâtre de Lyon, et promettait de détrôner mademoiselle Mars elle-même. Chaque semaine, avec une admiration croissante, le journal enregiftrait le nom glorieux de mademoiselle Stéphanie. Elle avait joué le rôle de Léonore dans Y Ecole des maris; plus tard, le rôle d’Armande des Femmes savantes.

Elle charmait la ville entière dans les Folies amoureuses de Regnard.

— Qu’elle eft heureuse !

Ainsi disait le petit Benjamin à chaque nouveau triomphe, et plus que jamais il songeait à Lisette. Il la sentait à ses côtés tout le jour; il lui semblait qu’elle était là présente ; il entendait le frou-frou de sa robe et le craquement de son soulier neuf. Il la revoyait, la nuit, dans ses songes; ses premiers vers, il les adressait à Lisette. Il en était venu, lui qui ne haïssait personne, à ne plus supporter le nom de sa rivale, mademoiselle Stéphanie; et c’eft pourquoi il cessa de lire le journal. Il allait presque tous les jours, par les mêmes sentiers, se promener jusque sur les bords de la petite rivière, et les yeux tout au loin sur

la grande route, il attendait la diligence. Elle arrivait... elle passait; pas de Lisette! Alors, il se promettait bien de ne pas revenir, et se tenait parole pendant vingt-quatre heures, mais jamais, au grand jamais, par le soleil, par le vent de bise et par la pluie et le brouillard, il n’eût manqué, le premier jour de chaque mois, de se retrouver, à la même heure, assis sur la même pierre où Lisette avait posé son pied charmant.

Le second jour du mois de mai, son père et sa mère, un bouquet à la main, célébrèrent sa bienvenue. Il avait vingt ans ce même jour. Il avait, la veille, achevé son catalogue et commencé sa première tragédie. On peut penser s’il fut tendre à ces bons parents, qui se réjouissaient d’avoir un an de plus. Quand il sortit de son logis, il se trouva que ses voisins et ses voisines, surtout ses voisines à marier, se tenaient sur le pas de leur porte, et souriaient à l’enfant de la cité. C’était un dimanche. Il entra dans la cathédrale, et l’on eût dit que l’évêque l’attendait, tant il. se trouva juftc à point pour le bénir.

Les cloches sonnaient, l’orgue emplissait

les voûtes sublimes de ses mélodies. Sur le parvis, les enfants chantaient le mois de mai. Ces tendresses, ces harmonies, la prière enfin, apaisèrent tout à fait les angoisses de ce jeune homme. Il se sentit tout renouvelé par le calme et la paix d’alentour. L’ardente image qui l’obsédait disparaissait peu à peu de son âme enfin rassérénée. Il n’avait pas tout oublié, il ne se souvenait guère que des plus douces émotions. Ces changements heureux sont le privilège des âmes honnêtes; l’innocence a ses beaux jours de récompense. A la fin donc, le voilà comme autrefois, marchant simplement dans la vie, et la laissant faire. Oublié, il oublie à son tour.

Comme il. rentrait dans leur maison, donnant le bras à sa mère, et, son père à son côté, il rencontra M. le comte de Terre-Noire, qui lui dit :

— Je vous cherchais, jeune homme. On a beaucoup parlé de vous, hier, dans le conseil municipal. Nous savons que votre catalogue eft achevé, et nous avons en récompense augmenté vos appointements de six cents livres par chaque année. Ainsi vous pourrez

songer à vous établir, avec la permission de M. et de M mc Benjamin.

Sur quoi, le père et la mère et le jeune homme ayant beaucoup remercié M. le comte, il ajouta :

— Vous savez que nous avons un nouveau préfet ?

— Je le sais, monsieur, reprit Benjamin.

— Vous savez aussi que vous êtes invité, ce soir même, en votre qualité de bibliothécaire, à la grande réception de M. le préfet? C’eft un grand honneur pour vous, jeune homme-, il n’y a que les magiftrats, les conseillers de préfecture, M . le proviseur, MM . d u conseil municipal, et vous enfin, qui soyez admis à présenter vos respeCts à M. le marquis de Persant, pair de France et commandeur de Saint-Louis. A neuf heures donc, soyez exaCt. Attendez-moi dans le premier salon, et je vous présenterai. Il n’y a pas huit jours encore, mon fils, sous-lieutenant des dragons du roi, me priait fort de lui donner des nouvelles de son camarade Benjamin et de le rappeler à son souvenir. A ces mots, M. le comte de Terre-Noire, d’un pas voisin

de la majefté, s’avança dans la rue Royale, qui menait à son château.

Un incident des plus légers vous donnera une idée approchante des grâces et des bontés dont ce jeune homme était entouré dans sa ville natale. On eût dit que chaque habitante était, pour lui seul, une fée, et lui voulait souffler du bonheur. Le soir dont je parle, après que le père et la mère eurent présidé à la toilette de monsieur leur fils, quand il eut mis son habit neuf et le ruban bleu qui lui servait de cravate, et qu’il fut parti de son pied bien chaussé, ses beaux cheveux blonds naturellement bouclés des deux côtés de sa tête ingénue, il se trouva qu’il avait perdu beaucoup de temps et que même il s'était fait attendre.

— Arrive donc, mon fils ! s’écria la grande Fanchon, qui, depuis quatre ou cinq ans, était la faCtotum de la préfecture. Il y a beau jeu que M. le comte de Terre-Noire a demandé pourquoi tu n’étais pas à l’attendre? et je lui ai dit que tu étais déjà venu, mais que tu te promenais dans le parc. Tiens, prends ce bouquet; René, le jardinier, qui voulait le présenter lui-même, a compris que ces belles

Heurs te feraient bien venir de notre marquise, et te cède la place. Allons, courage ! entre hardiment !

A la fin, son bouquet à la main, il entra, poussé par Fanchon, la joue aussi rouge qu’une pivoine, et fait à ravir. Juftement, ces messieurs de la préfecture achevaient leurs compliments à M. le préfet, à madame la marquise; M. le préfet semblait ravi. C’était un gros homme, au front déprimé, portant légèrement ses ailes de pigeon, et très-glorieux de son habit décoré d’une plaque aussi resplendissante que le soleil. Il avait passé dans l’émigration les plus beaux jours de sa jeunesse et n’était revenu qu’à la suite de ses princes légitimes. Cœur fidèle, âme étroite, une intelligence assez lente, une ardeur à bien faire, et peu de courage au travail, tel il était.

Il rêvait les clefs et les honneurs d’un gentilhomme de la Chambre, ou, tout au moins, d’un premier chambellan. On l’avait nommé préfet, faute de mieux, mais avec de grandes promesses pour l’avenir. Si ces honneurs, nouveaux pour lui, semblaient le satisfaire, il suffisait de jeter un coup d’œil sur madame

Circc

la marquise de Persant pour comprendre qu'elle était beaucoup moins heureuse de sa position présente. Ah! la Parisienne! Il n’y avait pas huit jours qu’elle était arrivée en ce palais désert, et déjà l'ennui l'avait prise, un ennui de toutes les heures. Que faire, ô ciel? que devenir, dans cette ville à demi morte? à qui parler dans cette société d’hommes faits et de vieillards? Vieux capitaines, vieux employés, vieux savants, vieux maris à côté de leurs vieilles femmes. Pas un bruit de la mode! OCircé! qui te rendra cette élégante et piquante causerie, où, tête à tête avec une amie, au coin du feu, on repasse, avec tant de joie et d’ironie, la fête de la veille et les espérances de ce soir? On se dit à voix basse, avec de si beaux rires, les ridicules, les habits, les petites nouvelles, les médisances, les on dit de la ville et de la cour! Sans compter l’heure où les beaux messieurs, les grands juges des Tuileries et du noble faubourg, arrivent au cercle de madame et lui racontent ce qui se disait de monseigneur l’archevêque au foyer du Théâtre-Français, ou de mademoiselle Mars chez madame la dauphine.

Perdue en ces regrets, la marquise se voyait, en même temps, la dépaysée, allant cà et là dans la grande ville , à travers les beaux magasins , chez les bonnes faiseuses, achetant, essayant, chiffonnant, dépensant, que c’était une bénédiction. Volontiers, en ce moment, elle eût pris pour sa devise :

Rien ne m'ejl plus, plus ne m'ejl rien... la devise de Valentine de Milan.

En sa désespérance, elle avait, mais en vain, espéré que dans cette présentation solennelle de toutes les intelligences qui avaient l’honneur de l’approcher, elle rencontrerait au moins un homme à qui parler, et qui sût répondre à qui l’interrogeait. Elle ne vit que des figures souriant du même sourire, et même, ô chose étonnante ! elle comprit, dans tous les regards de ces bourgeois, que pas un seul ne la trouvait belle! Ou bien celui-ci l’approchait, les yeux baissés, sans regarder sa beauté, ou bien celui-là, moins incliné, jugeait, au premier coup d’œil, que cette femme était étrange, et voilà tout, en songeant que sa propre épouse était bien plus charmante. Et puis, les uns et les autres s’in-

clinaient, balbutiant à peine un compliment banal.

Notez bien que cette femme était superbe; elle touchait à ses trente ans; ses cheveux d’or, relevés sur un front royal, avaient une teinte brune au sommet de la tête, qui semblait pleine de rayons. Le plus hardi, à son aspect, se sentait pris d’un vrai malaise, et plus d’un bourgeois de céans vécut longtemps près de cette beauté sans s’expliquer ce phénomène. Un phénomène, en effet : ces deux grands yeux d’un éclat surnaturel n'étaient pas de la même couleur. L’œil droit était noir, impérieux, insolent; l’œil gauche était d’un bleu tendre, éloquent, plein de grâce et de charme. Aussi, quand vous étiez frappé de ce double regard, vous ne saviez auquel entendre. Elle était semblable au sphinx, ou mieux encore aux armes d’Angleterre : une rose en peinture, un lion en action. Le petit Benjamin, parmi tous ces hommes, qui se croyaient bien habiles, fut le premier et le seul qui vit madame la marquise en son vrai jour. Ses vingt ans, sa poésie, et le peu qu’il avait appris des myftères du cœur humain, lui donnèrent

miraculeusement la crainte et l’admiration que cette femme imposait à tous les hommes, disons mieux, à tous les Parisiens, dignes de l’approcher. Il reliait devant elle ébloui, confondu, sans parole; il cherchait le mot de l’énigme et ne le trouvait pas.

Elle avait reçu tout ce monde en reine, assise dans son fauteuil; — mais, sitôt qu'elle vit apparaître à la porte du salon ce jeune homme au front charmant, et si peu semblable à ceux quelle avait entrevus, même dans ses rêves, elle se leva lentement, comme pour mieux l’envelopper de ce regard irrésiftible. Il lui présenta, non pas sans rougir, ces belles fleurs... Elle prit le bouquet à deux mains, et, fermant ses yeux de ses longs cils, elle sembla s’y plonger tout entière. Il y eut un momentde silence auquel les assistants ne comprirent pas grand’chose. Une ou deux femmes qui étaient en leur première jeunesse éprouvèrent, il est vrai, le frisson qui se fait sentir, inévitable, aux jeunes coeurs dans. une de ces rencontres solennelles qui contiennent toute unedeftinée. A la fin, la marquise ayant respiré une âme nouvelle, aux parfums enivrants de

Circc

ces jasmins et de ces roses, releva la tête; et, redevenue une grande dame, elle fit asseoir le jeune homme à ses côtés. — Elle lui demanda qui donc il était ; — son âge et la profession de son père, et son nom propre?

A cette queftion (la malice humaine eft partout la même), tout le cercle écouta ce que le jeune homme allait répondre. Il répondit trèssimplement qu’il était le fils du père Benjamin, le cordonnier des dames de la ville.

Ici, la marquise, avec un taèl suprême, oublia de sourire; pas un froncement du sourcil, pas un gefte, et dans toute l’assemblée une déconvenue immense. Il ajouta qu’il s’appelait Benjamin, et qu'il croyait être, en effet, le Benjamin de tout le voisinage, chacun lui étant affable et bon. La marquise, à ces mots, se prit à sourire en toute bienveillance; elle semblait dire : Oh! pour le coup, je comprends bien cela. Et lorsqu’elle apprit, non point par lui, mais par l’empressement de l’assiftance, honteuse d’un méchant mouvement, qu’à lui seul il avait fondé la bibliothèque et qu’il était le conservateur des livres sauvés par son zèle, et, pour comble d’honneur, M. le

Circc

comte de Terre-Noire ayant complété cette louange par cette annonce, qu’en moins de trois ans, le catalogue était achevé, la marquise, avec la plus vive admiration, proclama le catalogue une grande œuvre!... Elle savait à peine ce que c’était.

La voilà donc, soudain, revenue à la bonne humeur. Contente, elle trouva que tous ces hommes auxquels elle avait à peine accordé un seul regard, étaient des gens aimables.

Elle s'informa des projets de la cité, des espérances du conseil municipal, de la prochaine moisson; elle demandait au jeune maître en rhétorique s’il était content de ses élèves, et si lui-même, il faisait bien les vers?

— Oui, madame, répondit le docteur Petrus; il eft vrai que ce sont des vers latins. Mais voici le vrai poëte (en désignant Benjam : n), il parle en vers comme nous autres, simples mortels, nous parlons en prose. Il n’y a pas longtemps, je passais au bout de votre parc, longeant la rive, et j’entendis le blond Phœbus qui chantait, au ruisseau murmurant, une plainte, une chanson, une élégie.

Alors j’écoutai. Il n’y avait rien de plus rare

et de plus latin, encore était-ce en bon français.

— Monsieur Benjamin, dit alors la marquise avec un beau gefte impérieux et suppliant, si vous disiez à ces dames et à moi cette complainte, cette chanson! Nous sommes seules; ces messieurs causent politique et gouvernent, à leur gré, les affaires de ce bas monde; on joue au billard, on ne pense guère à nous; dites-nous quelque chose, enfin.

Et Benjamin, rougissant de plus belle :

— En vérité, madame , je ne sais que dire.

— Oh bien! s’écria mademoiselle Anaïs de Monteau, si tu nous lisais, Benjamin, la chanson à la fontaine :

Ecoute un peu, fontaine vive En qui j’ai rebu si souvent,

Couché tout plat de sur la rive,

Oisif à la fraîcheur du vent...

— Mais voilà des vers charmants, s’écria la marquise en posant le bout de son éventail diapré tout à côté d’un petit signe qu’elle avait jufte au pli du rire :

Écoute un peu, fontaine vive...

— Ou bien, si tu voulais, Benjamin, reprit la belle madame de Lescours, tu nous dirais la chanson que je sais par cœur :

Mon âme, il elt temps que tu rendes Aux dieux bons les juftes offrandes...

Elle disait cela d’une voix très-douce et charmante, la jeune madame de Lescours, et la marquise, un peu brusquement, coupant cette douce parole :

— Allons, Benjamin, courage ! il ne faut pas rougir de la poésie. Elle efl un don précieux, nous disait naguère Sa Majefté le roi Louis XVIII, et si vous le voulez, mesdames, je vous en ferai le conte, pendant que M. Benjamin cherchera dans sa mémoire une ode, une élégie, à sa convenance. Un jour que j’avais l’honneur d’assifter au repas de Sa Majefté, le roi, qui mangeait des haricots... oui, mesdames, des haricots, et qui les mangeait avec grand plaisir :

— Mon cousin, dit-il à son capitaine des gardes, aimez-vous les haricots?

— Ma foi, sire! à vous dire vrai, je ne fais jamais grande attention à ce que je mange.

— Eh bien! reprit Sa Majefté, tant pis pour vous, monsieur; il faut faire grande attention à tout ce qu’on mange, à tout ce qu’on dit.

L’inftant d’après, comme on parlait d’un certain Béranger qui avait écrit certaine chanson intitulée le Roi d' Yvetot, Sa Majefté me prenant à partie à mon tour :

— Marquise, aimez-vous la poésie?

— Ah ! sire, je l’adore !

— Eh bien ! si vous aimez tant les vers, dites-nous-en quelques-uns, à votre choix.

Qui fut bien penaude en ce moment, ce fut moi-même, et j’étais perdue à jamais si je n’eusse appris par cœur un quatrain de Sa Majefté. — Sire, lui dis-je après un moment de réflexion, écoutez, s’il vous plaît, ces vers charmants. Il y avait, sur les marches du trône, un grand prince, et ce prince, envoyant à la dame de ses pensées un adorable petit chien, fit graver ce quatrain sur son collier d’or :

On ne promet point de largesse A celui qui me trouvera;

Qu'il me rapporte à ma maîtresse :

Pour récompense il la verra.

Le roi daigna souriraà ce souvenir poétique de ses beaux jours.

— C’eft bien, me dit-il, c’eft très-bien, marquise, on voit que vous êtes une femme de goût, et soyez sûre que je ne vous laisserai pas languir dans les déserts où je vous envoie.

En même temps, la marquise, s’adressant directement à Benjamin qui dévorait des yeux le signe indiqué par l’éventail.

— Maintenant, lui dit-elle, que je vous ai dit tout ce que je savais, dites-nous au moins une chanson.

Alors le petit Benjamin, pris pour ainsi dire au trébuchet, récita ces anciens vers auxquels il donnait la grâce et le véritable accent :

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