‹ CircéChapitre 2 sur 2 · LES ROSES PLANTÉES PRÈS D’UN ÜLÉ · texte numérisé non relu

LES ROSES PLANTÉES PRÈS D’UN ÜLÉ

Dieu te garde honneur du printemps Qui étends

Tes beaux trésors sur la branche, ht découvres au soleil Le vermeil

De ta couleur vivement franche.

D’assez loin tu vois, redoublé Dans le blé,

Ta face de vermillon teinte,

Dans le blé qu’on voit s’éjouir De jouir

De ton image en son vert peinte.

Près de toi sentant ton odeur.

Plein d’ardeur

Je façonne un vers, dont la grâce,

Malgré mille siècles vivra,

Et suivra

Le long vol des ailes d’Horace.

[.es uns chanteront les œillés Vermeillés,

Ou du lis la fleur argentée,

Ou celle qui s’eft, par les prés Diaprés,

Du sang des princes enfantée.

Mais moi, tant que chanter pourrai,

Je louerai

Toujours en mes odes la rose,

D'autant qu’elle porte le nom De renom

De celle où ma vie eft enclose.

A son dernier vers, et comme on l’applaudissait par un doux murmure :

— Oh! la la! s’écriait M. le Préfet de sa , grosse voix, voilà M. Benjamin qui nous était présenté tout à l’heure, et qui va déjà chassant sur nos terres.

Puis, goguenardant , il chantait le nom de renom de la rose éclose; en effet, madame la marquise s’appelait Rose -Louise: Rose dans les jours amoureux et folâtres, Louise pour les jours solennels.

Il revint tout pensif... et radieux de cette heureuse soirée ; il remportait dans son cerveau doucement réjoui les grâces, le sourire, l’image errante, l’oeil bleu et l’œil noir de cette étrange femme. Il eut donc grand’peine, en rentrant au logis, à répondre auxqueftions de son père et de sa mère, oublieux de s’endormir avant le retour de leur fils.

Dieu merci, après les premiers battements, ce jeune cœur s’apaisa vite. — Il avait l’innocence, et l’innocence eft une gardienne. Après la première extase, il ne vit plus, sinon confusément, comme on les voit en songe, la formidable beauté de cette femme, et tout de

suite il revint à ses poèmes commencs. Il faut dire aussi que la grande Fanchon, en fille sage et prévoyante, avait coupé court aux visions du jeune inspiré.

— Ah ! par ma fi, lui disait-elle, on dirait que la dame en tient pour M. Benjamin; mais que tu seras bien avancé d’être le mignon de cette marquise, et le rival de son carlin! Morbleu ! si j’avais su ce que je sais, je t’aurais fermé la porte au nez dès le premier jour.

Cependant que savait-elle? Elle ne savait rien, elle se doutait de tout. Elle avait entendu, en chiffonnant dans la maison, les queftions de madame, et ses louanges pour la grâce et la beauté de M. le bibliothécaire.

Et tant elle fît bonne garde, et si facilement le jeune homme oublia ses premières impressions, que tout rentra dans le repos, des deux parts. La préfeélure et la bibliothèque étaient redevenues silencieuses, et la grande Fanchon se félicitait de ce calme trompeur.

Bien trompeur! Au bout de huit ou dix jours, sur le midi, Benjamin lisait Sophocle,

à cette page où Déjanire, heureuse, salue avec transport les beaux jours de la saison nouvelle: «O jeunesse! Elle se joue aux prairies pleines de fleurs, doucement éclairées, loin des orages!... hors des murs, dans les murs, poussant des cris de joie. » En ce moment, la belle marquise entra d’un pas léger dans cette valte salle qui touchait à ses appartements, par un long corridor. Madame avait mal. dormi; madame était languissante, et quelque rougeur se mêlait à la mate blancheur de son beau teint.- Elle portait une robe en mousseline, ouverte sur le devant de la jupe, ornée et brodée à ravir; un ruban bleu marquait sa taille et l’indiquait sans la serrer. Un ruban bleu relevait ses cheveux trèsblonds, d’un côté, du côté de l’œil noir; l'autre côté, le côté des cheveux noirs, prolongeait son doux reflet sur l’œil bleu de ciel. Un bras charmant se laissait voir à travers les mailles serrées de la mitaine, et la main était nue. Ah ! que la dame était belle en ce simple accoutrement ! Quel joli bruit faisait cette jolie étoffe ! et l'indicible parfum exhalé par ce frais vêtement!

La bibliothèque était en joie : les théologiens chantaient, les hiftoriens jasaient, on entendait le baiser des poésies fugitives, mêlé aux soupirs des élégies; Pindare et Sapho célébraient la dame aux grands yeux... On eût dit d’une immense apothéose à la beauté de cette femme. Hélas ! l’enfant, qui se croyait guéri, porta la main sur son cœur. — « Ce n’clt rien, mon fils; va toujours! »

La dame, avec son doux rire, et sans trop s’inquiéter des regards de quelques savants penchés sur ces vieilles épaves des temps passés :

— Monsieur, dit-elle à Benjamin, il eft bien vrai que vous êtes le bibliothécaire?

— Oui, madame la marquise.

— A ce compte, c’efl un de vos grands de • voirs de me prêter des livres quand je m’ennuie?

. — Oui-da, madame.

— Eh bien! je vous prie, ayez souci de m’en trouver un qui m’amuse, et me fasse trouver moins longues ces longues journées.

Elle parlait d’une voix dolente, avec un petit bâillement d’un effet irrésiftible; et le

bibliothécaire, ouvrant la réserve, où se trouvaient rangés sur de légères tablettes les plus beaux livres :

— C’eft à vous de choisir, madame ; voilà tout ce que nous avons de plus rare et de plus charmant.

Elle, alors, en fille d’Eve, eut bientôt jeté les yeux sur un tout petit volume, à la date de 1 529, intitulé : le Romman de la rose, publié par Gaillot du Pré, ayant sa boutique au premier pilier de la grande salle du Pallays. Ce joli volume était le plus charmant du monde; le plus grand relieur, le maître à tous ces grands artiftes, Derôme, avait chargé ce vieux maroquin d’un semis de roses, dans lequel resplendissait le chiffre aux armes de madame de Verue. A coup sûr, les plus belles mains avaient ouvert ce beau volume, et les plus beaux yeux avaient lu dans ces belles hiftoires toutes remplies de leçons amoureuses.

— Ah ! s’écria la marquise, le joli livre ! Et voilà bien ce que je cherchais!

Puis, l’ouvrant en toute hâte, elle fit semblant de lire... et, bien que le livre fût im-

Circc

primées lettres rondes , elle n’y comprenait pas grand’chose.

— Ah ! que c’efl; vieux ! reprit-elle, et s’il vous plaît, monsieur Benjamin, expliquezmoi ce livre-là.

Disant ces mots, elle prit place au fauteuil de dom Martinus, qui ne s’efl jamais pardonné, le malheureux, son absence de la bibliothèque ce jour-là.

Benjamin, qui savait par cœur ses vieux poètes, expliquait à la dame, à mesure qu’elle tournait le feuillet (leurs joues étaient bien près l’une de l’autre, et le moindre souffle eût suffi à mêler leurs cheveux!) ce qui se passait dans le doux poëme : On voit d’abord dans le « jardin d’ Amour » madame Oiseuse, ouvrant sa porte à l’amant. A peine entré dans le jardin, le dieu d’amour perce l’amant de ses flèches, non loin de la fontaine où tant soupira Narcisse qu’il en mourut. Quand il eut blessé l’amant, le dieu d’amour lui dit comment, par Bel Accueil, il ouvrira le cœur qu’il aime, et par quels moyens il entrera dans le parterre où se cueillent les roses : activité, patience et supplications sont conseillés

à l’amant par le dieu d’amour. Bientôt voici Lucrèce et Dalila-, la première efl: une innocente, et la seconde une traîtresse. Arrive à son tour Vulcain, puis Vertus, qui tient par la main Adonis. On arrive ainsi à la conclusion du Romman de la rose ,

Où tout l’art d’amour elt enclose.

Toutes ces explications, le jeune leéteur les commença d’une voix ferme, et la voix bientôt devint tremblante : à peine, au dernier chapitre, si le pauvret avait la force de parler.

— Tout cela efl bien confus, dit la dame, il faut que je l’étudie, et j’emporte le livre avec moi.

Certes, le jeune bibliothécaire eût bien voulu représenter à la belle emprunteuse qu’elle violait l’art. 5 du règlement, et qu’elle s’exposait à chagriner le catalogue... Elle n’était pas femme à s’inquiéter pour ces juftes observations, elle se sentait chez elle : elle eût soutenu volontiers que ce jeune homme était un de ses domeftiques. . . Elle partit, elle quitta la salle, emportant le Romman de la rose . . . et peut-être aussi le cœur du pauvret.

Mais, cette fois encore, il fut réconforté par sa timidité même; il avait si grand’peur de recommencer cette Ieéture et ces explications, loin de tous les regards, et Fanchon, de son côté, lui fit tant de honte de cet oubli de tous ses devoirs de conservateur des livres confiés à sa garde, qu’il entra soudain dans une grande inquiétude: — Hélas! si madame la marquise abusait de sa confiance ! Hélas ! si elle oubliait, sur un banc du jardin, cette perle, ou si quelque tache allait ternir ce blanc vélin ! Il n’en dormait plus ; il y pensait la nuit et le jour; il se demandait sans cesse et sans fin, comment donc il ferait rentrer ce doux volume? Ah ! qu’il était à plaindre... Et voilà comme il oublia la rose, pour le roman.

De son côté, la marquise, ayant fait les honneurs de la préfecture au conseil général, en oublia quelque peu ces belles amours. Mais, avant de plaire au petit Benjamin, il fallait plaire aux gros bonnets du conseil général. Il y eut ensuite une élection en remplacement d’un député qui s’était laissé mourir : autre affaire. On ne pense guère à l’amour quand on songe à la Chambre des députés. Que

IOO

dirait Sa Majefté, si sa chère marquise envoyait à la Chambre introuvable un paysan du Danube, un Manuel, un général Foy?

A la fin, le trône étant raffermi pour toute une session, le conseil général étant rentré dans son repos, le nouveau député ayant pris place aux bancs de la droite, alors madame la marquise s’ennuya de plus belle. Elle pleurait, elle soupirait; on eût dit que l’air manquait à sa vie. Inviter le jeune homme! en faire un commensal de la préfecture... On avait fait entendre à M. le préfet qu’il n’était pas convenable d'avoir à sa table, ou même dans ses salons, le propre fils du cordonnier de madame... Revenir à la bibliothèque, il n’y fallait pas songer : dom Martin était là, qui faisait bonne garde. Un jour enfin, comme elle allait à la promenade en calèche (elle était seule), elle découvrit dans leur vitrine innocente les deux souliers galants posés sur leur coussin de couleur voyante un peu passée.

Elle descendit, pour les mieux voir. C’était l'heure où les boutiques de la ville étaient désertes, chacun se retirant dans son arrièremaison pour la siefte ou pour le dîner.

IOI

Seul, assis dans le comptoir, à la place accoutumée où se tenait Lisette, Benjamin suivait d’un regard attrifté les blancs nuages qui traversaient le ciel; il songeait à son livre, à la Rose, au roman, au premier chapitre ! En ce moment, la marquise ouvrit la porte, et d’une voix brève elle demanda s’il n’y avait pas ici quelqu’un pour la servir?

Ici, le jeune homme appela son père, et le père accourut.

— Mon ami, dit la marquise au digne artisan, on m’a dit tant de bien de vous, que je viens pour vous donner ma pratique, et me voilà !

En même temps, elle posait sur un petit banc ce pied de déesse, et le pauvre homme, aux genoux de cette insolente beauté, tentait, mais en vain, de prendre la mesure de ce pied de marquise... 11 se faisait vieux; ajoutez qu’il était ébloui. A la fin, se tournant vers son fils :

— Benjamin, dit-il, mon garçon, viens ici, avec la permission de madame, et tu pourras te vanter d’avoir conquis ta belle part dans le troisième chef-d’œuvre, honneur de notre

maison... A ces mots, Benjamin choisissait, sans mot dire, un brin de fil, trop grand de moitié.

— Ah ! c’eft vous, monsieur ! s’écria la marquise en levant ses grands yeux étonnés. Mon inftinét m’a bien conduite, puisque me voilà dans les mains de monsieur votre père. Aurezvous donc la bonté de lui venir en aide... en supposant que vous n’ayez pas oublié votre ancienne profession?

— Oh ! madame, y pensez- vous ! s’écriait le père Benjamin. Un pareil fils oublier la profession de ses ancêtres, rougir du gagnepain de son père et de sa mère! A l’heure qu’il eft, il n’y a pas encore un ouvrier plus habile à couper, à coudre, à piquer une bottine! Il eft vrai qu’il ne travaille guère qu’à ses moments perdus; c’eft un savant, c’eft un rêveur. Au fait, madame, il faut tout vous dire : en ce moment, nous serions très-embarrassés, mon fils, ma femme et moi, de faire en perfection un de ces beaux ouvrages, pareils à ceux que vous voyez là, sous cloche, et qui font l’admiration universelle. Si du moins notre ouvrière était encore ici !

io3

Voilà ce qui s’appelle une main légère, une aimable artisane! Un coup d'œil lui suffisait pour savoir à combien de points la plus mignonne chaussure; elle devinait d’un regard la cambrure et le cou-de-pied; elle excellait surtout à chausser les belles dames qui touchent à peine à la terre, et souvent, dans son rire, elle disait : « Je neveux pas chausser une femme qui marche. » Elle était si gaie, avenante et précoce! Elle avait des inventions, des ornements, des grâces que je n'ai jamais rencontrés nulle part. Hélas ! la voilà partie ! il y a plus d’un an que nous la pleurons tous les trois, n’eft-ce pas, Benjamin? Nous ne l’avons plus revue; elle n’a pas écrit une seule fois; nous ne savons point ce qu’elle elt devenue. Ah ! pauvre enfant ! chère et douce Lisette! Et nous, qui pensions qu’elle épouserait quelque jour le petit Benjamin et prendrait la suite du . Soulier galant !

La marquise, aux premières plaintes du brave homme, avait à peine écouté: au nom de Lisette, elle fut attentive et quand elle entendit ces beaux projets de mariage, elle fronça son sourcil olympien.

Comment donc, une fillette, une Lisette, une piqueuse de bottines occupait, depuis toute une année, une si grande place au cœur de M . Benjamin ? Oh ! la honte ! elle avait une telle rivale! Et, furieuse, elle accepta qu'à défaut du père, le fils prît la mesure de son pied, qui tremblait comme sa voix.. Mais quand elle vit le jeune homme agenouillé, là, sous ses yeux; quand elle sentit ces deux belles mains toucher son pied d’enfant et le réchauffer de leur faible étreinte, elle oublia sa colère; elle chassa bien loin le souci de sa rivale inconnue :

elle eût voulu porter à ses lèvres ces beaux cheveux bouclés, dignes de l’Apollon. De son côté, le jeune homme avait la fièvre, au contaèl de ce bas de soie à rendre Atalante honteuse et jalouse ; et quand il eut fini, reliant à genoux, et levant ses beaux yeux vers cette belle enamourée qui le contemplait avec un sourire,: — Ah! quel bonheur! dit-il, madame, et quel orgueil, même en cette humble qualité, de tomber à vos genoux!

Cette fois, elle se prit à rire; elle riait d'un rire amoureux, et comme si elle eût voulu prolonger cette extase! — Auriez-vous la bonté,

io5

dit-elle au père Benjamin, de me montrer ce soulier de prunelle ?. . . Quand elle l'eut dans sa main : — Voulez-vous, dit-elle au petit Benjamin, me l’essayer?... Il ne fallut pas le lui dire à deux fois ; il releva au cou-de-pied ces belles jupes brodées, qui laissaient entrevoir une jambe incomparable; il déchaussa la dame, et la chaussure élégante de madame Récamier, cette reine des salons et des poètes, alla comme de cire à madame la marquise; — et même elle y était un peu trop à l’aise, ajoutait Benjamin le père.

— Et, reprit-il, n’auriez-vous pas, madame, la curiosité d’essayer le chausson de madame Tallien? Ce fut, cette fois encore, Benjamin le fils qui fit cet essai périlleux... périlleux pour lui-même, encore moins que pour madame Tallien , la première des victimes de la révolution qui eût osé marcher à l’ennemi. Ainsi, la reine du 9 Thermidor était chaussée au premier bal que donna la ville éplorée. O talisman ! Tu foulais, si léger, ces ruines sanglantes, tu défiais, si gaiement, la Terreur! Voilà, certes, des idées qui ne venaient guère à notre heureuse marquise.

ioG

Oui dà, clic chaussait deux points de moins que la belle madame Tallien, la superbe, un point de moins que madame Récamier, la charmante, et ce grand triomphe, elle l’emportait sous les yeux, sous la main de son beau poëte. Ah ! qu’elle était heureuse et ravie! et lui donc? Et même il calculait déjà qu’il aurait le bonheur de remettre à leur place madame Tallien, madame Récamier, et de chausser encore à deux reprises ces deux pieds qui l’avaient déjà mené si loin !

Oui, mais voilà, par le hasard que rencontrent certainement les nobles cœurs, la terrible Fanchon, Fanchon le trouble-fête, la sage et vaillante entre toutes les filles de la cité. En passant devant la boutique, elle a vu toute la scène, elle entre: — Ah! madame, et que faites-vous ici ? Comment vous fier à ce maladroit qui ne sait pas tailler ses plumes? Ne voyez-vous pas que cette boutique eft fermée? Elle eft partie on ne sait où, la grande ouvrière, la dernière élève du père Benjamin. Rien à faire ici, madame. Et puis, se tournant vers le petit Benjamin : — Otezvous de là, maladroit que vous êtes!

Et ce fut la grande Fanchon, en effet, qui, cette fois, déchaussa et rechaussa la marquise. A grand’peine, Benjamin quitta son humble pofture; en soupirant, la marquise remonta dans sa calèche, et quand elle fut loin, Fanchon, très-indignée... et très-sensée :

— Or ça! êtes-vous fous les uns et les autres? Vous, père à barbe grise, irez-vous exposer votre enfant de vingt ans à s’amouracher d’une coquette de Paris, qui voit le roi tête à tête, et qui lui parle bec à bec?

Et toi, Benjamin, notre enfant, chère tête prédcftinée, enfant de la ville, adopté par un saint évêque, es-tu sot de t’agenouiller publiquement aux pieds d’une femme oisive qui t’appelle aujourd’hui, parce qu’elle s’ennuie, et qui te chassera demain? Non, non, c’efl impossible, et si tu oublies que tu nous appartiens, nous ne l’oublierons pas, nous autres, nous veillerons sur ta conduite.

Ainsi elle le calmait, elle le grondait, elle le flattait : sa propre mère n’eût pas mieux agi.

Mais cette fois, le cœur était blessé; l’incendie était jusque dans les moelles; la main du jeune homme était encore toute frémis-

io8

santc à ce contact qui la brûlait. Le secours arrivait trop tard. La trop prévoyante Fanchon avait prêché dans le désert.

Pourtant elle disait jufte, elle disait vrai. Elle avait très-bien compris toutes les misères auxquelles s’exposait ce jeune homme. A dater de ce jour funefte, il cessa de s’appartenir à lui-même; il n’était plus le maître ingénu de son action, de son repos, de son rêve : il appartenait à Circé la magicienne; il était sa proie et sa victime. A son premier ordre, à son moindre caprice, il traversait toutes les extrémités de la passion la plus violente; et, tantôt dédaigné, tantôt rappelé, il obéissait comme un enfant... comme un fantôme!

Il y avait pour lui des jours si malheureux qu’il comprenait le suicide.

Il y avait des heures triomphantes où volontiers il eût levé son chapeau de sa tête féconde... On ne touche pas aux étoiles impunément.

Au bout de trois mois de cette misère et de ce bonheur, sa santé disparut, ses beaux yeux se remplirent de larmes involontaires, la pen- » sée échappait à ce cerveau débile. Hélas ! le

malheureux ! il ne savait plus écrire ! Écrire eft une œuvre excellente et toute virile - , il y faut l’idée et le courage, avec le travail et l'inspiration.

Que de fois il voulut rompre une chaîne abominable... et que de fois, la voyant rompue, il demandait en grâce et pitié de la reprendre ! Ah ! le déshérité ! C’était bien la peine, en effet, d’avoir l’inspiration, le talent, le don des larmes! On le voyait, chaque jour, dépérir : la ville en était confternée ; enfants et vieillards s’inquiétaient de cette ruine, et chacun déplorait la perte commune. Insensé!

il était sur le bord de l’abîme, il ne voyait pas ! l’abîme ! Au contraire, la sirène était triomphante, et, sans pitié, l’attachait comme un otage au char dédaigneux de sa beauté.

Il était pourtant au plus beau moment de la jeunesse, à l’heure du génie et de l’invention. Les rares qualités de son esprit fermentaient, comme un vin nouveau dans la cuve où tout bouillonne. Il entendait, à son oreille enchantée, une suite de concerts ineffables^ son esprit, rencontrait des merveilles qu’il gardait pour lui seul.

Hélas! le bonheur lui manquait pour les produire ; il s’oubliait dans les transes, dans les périls, dans les violences, dans les mépris de cette femme. — Il ne voyait qu’elle, •elle seule : elle était sa vie et son étoile. Il ne songeait qu’à lui plaire; esclave et demi-dieu tour à tour. Tant qu’elle s’était plu à ses élégies, il en avait composé de toutes sortes :

idylles, églogues ou chansons, poëmes voisins de Pindare ou d’Horace. Il allait tantôt dans les champs de Virgile, à l’air libre et dans l’espace enchanté, tantôt dans les bosquets de Tibulle ou dans les labyrinthes ardents de Properce. Il était à la fois lui-même... et tous les autres poètes. Son amour s’était changé en volonté, sa poésie en patience. Il tenait à sa peine, il aimait son désespoir. Quand la marquise eut perdu l’attention et le goût de ces œuvres ravissantes, et qu’elle n’en voulut plus rien entendre, il chercha ce qui pouvait la charmer; et, comme un jour elle parlait avec enthousiasme et passion de l’art dramatique, invoquant Talma dans toute sa grandeur, mademoiselle Mars dans toute sa beauté, ’ ou bien répétant le soir ce qu’elle avait lu le

matin des louanges de la célèbre artifte Stéphanie, il imagina que peut-être elle serait contente, s’il parvenait à composer à son usage, uniquement pour lui complaire, une tragédie, un drame, une hiffoire assez dramatique pour tenir attentive, une heure, cette insolente et dédaigneuse beauté.

Donc, sitôt qu’il eut songé à cette tâche héroïque, il ne la quitta plus qu’il ne l'eût menée à bonne fin. Plus de six mois furent consacrés à la disposition de cette œuvre entourée de périls, et, quand il en eut dessiné les cinq a&es et les scènes diverses, il l’écrivit d’une main pleine de fièvre et d’éclairs...

comme on écrit quand on eft un grand artifle en ftyle, avec tant d’amour, de grâce et de pitié! Même il trouva, dans cette entreprise, un repos qu’il n’espérait guère, une consolation dont il avait grand besoin.

Plus l’œuvre avançait, plu§ il oubliait ; la dame en vain, très-étonnée de cette indifférence apparente, redoublait de picoteries et cruautés : il n’y songeait guère. Au plus fort de ces tempêtes, il se disait : Tu verras bien si je t’aime! et quand j’aurai mis au dehors de

mon âme les images et les douleurs qui l’obsèdent, quand mes concitoyens viendront écouter avec des larmes les passions qui s’agi- > tent dans mon cerveau pour t’amuser une heure, et quand chacun dira en me montrant : « C’eft un poète! » il faudra bien que tu m’aimes encore, ô ma chère maîtresse! Ainsi, tout plongé qu’il était dans son drame, oublieux de la misère présente, il vivait aimé et triomphant dans l’avenir.

Un matin, un jour de printemps, quand le ciel eft clair, quand l’eau frémit sous le vent tiède, et que tout bruit, tout chante au milieu de l’universel hosanna, le jeune homme, emportant son manuscrit achevé, le voulut relire à tête reposée, et naturellement, il prit le sentier qui conduisait au petit ruisseau, et du ruisseau sur le grand chemin. En ce moment, il était content de vivre, il avait la tête légère et marchait d’un pas léger. Bientôt, quand il fut hors du parc, à l’angle où l’eau blanchissante murmurait d’une voix plus douce, il s’assit sur une pierre et se mit à étudier, un crayon à la main, ces cinq aétes, enfants de son génie et de ses douleurs.

Chaque vers représentait une angoisse de son âme, une part de sa vie. Il lisait, songeait et corrigeait, quand, tout à coup, deux petites mains couvrirent ses yeux baissés sur le manuscrit. Il frémit en songeant que peutêtre elle l’avait vu passer, et qu'elle venait pour le surprendre. Immobile, il reliait dans un état voisin de l’extase. Alors, une petite voix très-douce et d’un beau timbre :

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses!

disait la voix. Il écarta doucement ce charmant voile et reconnut, ô vision charmante!

l’enfant qu’il avait sauvée, amie et compagne de son heureuse enfance, Lisette elle-même !

Ils s’étaient dit adieu, il y avait tantôt quatre ans, à cette même place : ici même elle était disparue, emportée au galop de ses trois chevaux, dans les espaces. Et maintenant il la revoyait très-grandie, élégante, avec le plus beau gelte, une force, une grâce, une majelté ! Son regard était si tendrç, et tant d’admiration se faisait lire en ses beaux yeux !

— Que faisons-nous là? dit-elle. Et d’abord

soyez le bien remercié; vous vous êtes rappelé le rendez-vous de Lisette... elle a choisi juftement, pour vous revoir, le premier jour du mois de mai :

Le premier jour du mois de mai Fut le plus beau jour de ma vie.

Et bienséante, elle prit place à côté du jeune homme, après l’avoir embrassé.

— Voyons, reprit-elle, un manuscrit! Jufte ciel ! une tragédie, un drame en vers, ça me regarde ; et ses yeux dévoraient la page où le jeune amoureux tragique se révélait à sa jeune maîtresse. A chaque vers grandissait l’étonnement de la jeune fille; à la fin de la tirade, c’était déjà de l’admiration : — <r Quoi ! disaitelle, Benjamin, c’eft toi qui as fait cela? Ce drame eft sorti tout vivant de cette jeune tête? Allons, lis-moi ta pièce, ou bien que chacun de nous prenne un rôle et le lise à son tour; le poète a dit que la muse eft contente des chants alternés. »

Il était bien près d’elle, il s’en rapprocha, et les voilà, l’un l’autre, lisant, lui, d’une voix tendre, elle, dans l’accent le plus vrai de la

plus sincère passion, cette œuvre abondante en triftesse, en génie, en toutes sortes de tendresses, telles que les dieux eux-mêmes en seraient jaloux. Il lisait bien; elle parlait à merveille. Il savait par cœur tout son rôle, et pourtant il faisait semblant de le lire, afin d'entourer sa taille de son bras ami, comme si la fillette allait s’enfuir. Bientôt, quand l’aétion dramatique éclata tout à fait, la jeune fille sembla grandir de dix coudées; elle se leva, et debout, appuyée au vieux saule, elle donna la vie et le mouvement à ces belles scènes que le poëte avait à peine entrevues; elle fut éloquente et superbe; elle fut touchante. Elle avait également les dons charmants du rire et des larmes; elle voyait, comme Hamlet, avec l’œil de son esprit, toute la tragédie, et plus d’une fois, aux endroits effacés par les larmes, elle rétablit, par l’intention, le texte illisible.

Ainsi, pendant quatre heures, ils se plongèrent avec ravissement dans cette œuvre inattendue, inespérée. Elle n’avait jamais été plus belle; il n’avait jamais été plus grand; ils accomplissaient, chacun de son côté, sans

le savoir, un vrai chef-d'œuvre, et quand ils furent arrivés au dénoûment tragique, à la mort du jeune homme expirant par la trahison de la femme qu'il aime, au désespoir de la jeune fille, appelant, mais en vain, la terre et le ciel à son aide :

— Ah ! disait le poëte, il n’y a que la fille d’Agamemnon ou la sœur d’Orefte qui rencontre un pareil accent dans son âme.

— O mon ami, reprenait Lisette, ô génie !

inventeur de si grandes, choses, il faut donc que tu sois bien malheureux !

Alors ils se prirent à pleurer; ils versèrent, non pas les larmes si douces des cœurs innocents, des chartes amours, mais les larmes amères de la vie à l’abandon et des illusions perdues.

— Ah ! Lisette, si tu savais, disait Benjamin, quelle joie et quelle peine en même temps de te revoir, ma chère Lisette! Hélas!

ma voix ne t’avait point fait de serments, mais j’en avais fait dans mon cœur... et je les .ai trahis. Je suis indigne de toi; ne m’aime pas, ne m’aime plus: j’appartiens au plus funefte amour ; j’en mourrai , Lisette , et

seule, tu viendras pleurer sur mon tombeau.

A ces mots; elle baissa la tête, s’humiliant de toutes ses forces, Lisette voulut se mettre à genoux; elle baisait les mains de ce jeune homme adoré.

— Tais-toi ! disait-elle; ah ! pas un mot de plus, mon cher enfant, sinon je meurs de honte et de remords ! Quoi donc ! mon doux génie et mon cher protecteur, c’eft toi qui demandes pardon à Lisette? Te pardonner, moi, Lisette! Il n’y aurait donc plus de juflice icibas ! C’eft tout au plus si je mérite encore ta pitié !

Voici comme ils s’accusaient l’un l’autre, innocents et coupables, également, tous les deux.

Ils prirent dans la ville en se donnant la main, comme autrefois. Elle portait avec orgueil le précieux manuscrit, et s’arrêtait souvent pour contempler une haie, un orme, un petit champ, un mur croulant, le moindre accident du paysage. Comme ils entraient dans la ville, ils furent arrêtés par un grand bruit de trompettes et de clairons. Les chevaux hennissaient, les flammes- flottaient auvent.

Une compagnie de lanciers entrait dans la ville, et l’officier qui la commandait était ce même baron de Terre-Noire, le condisciple et l’ami de Benjamin. Mais Terre-Noire ne voyait personne; il faisait piaffer son cheval sous le balcon de la marquise, et la saluait de l’épée. Il était, lui aussi, dans ses vingt-quatre ans. La marquise ne vit que le brillant officier, qui la contemplait dans une admiration muette... et bruyante, ou bien, si elle aperçut dans la foule, à côté de son petit Benjamin, cette fillette inconnue, en habits de voyage, elle détourna la tête avec un sourire de mépris.

Et le jeune poète, heureux de sa journée, entra chez son père en criant :

— La voilà! la voilà! voilà Lisette qui nous revient !

IÏ9

Dans l’intervalle, ils complotaient pour le succès de l’œuvre; et l’on eût dit, à les voir

se parler tout bas, ou se promener dans les

champs, d’un pas solennel, deux conspirateurs voués à la même tâche. Au fait le rêve de celui-ci n’était pas le rêve de celle-là.

Il ne songeait qu’au moment du grand triomphe où il pourrait, sous les yeux de sa dame et de la ville entière, représenter ce grand drame écrit à l’intention de ses amours; — de son côté, Lisette, oublieuse et dédaigneuse d’un si mince résultat, s’imaginait que cette éclatante poésie, après avoir forcé toutes les âmes à l’admiration, agirait d’une force invin-

cible, inexorable, sur l’esprit du poëte, et, le saisissant aux pieds de cette femme injuffe, l’élèverait si haut dans sa propre eftime et dans son propre respect, qu’il ne verrait plus les choses de la terre, et se retrouverait calme et tout-puissant dans sa gloire. Elle se rappelait Racine oublieux de la Champmeslé, qui venait de jouer le rôle de Phèdre; elle se rappelait le vieux Sophocle, accusé par ses enfants, et les écrasant sans pitié, sous la majefté de son aimable Antigone. Oui, le poëte a charge d’âmes, sitôt qu’il s’eft élevé aux suprêmes hauteurs; que lui font désormais les humbles passions de ce bas monde?

Avez-vous jamais entendu raconter que le grand Corneille ait aimé quelque chose audessus d’Emilie et de Pauline? Avez- vous jamais pensé que Shakspeare ait préféré la reine Elisabeth elle-même à Juliette, à Desdemone, à Cordelia? Voilà ce que pensait Lisette, et voilà comme elle était rassurée en contemplant ce jeune homme en proie à ces trilles amours. Donc, si d’une et d’autre part l’ardeur était la même, elle et lui s’avancaient

vers des buts bien différents..

Il aspirait à retrouver son cher esclavage-, elle aspirait à le délivrer des liens terrellres. Il rêvait des chaînes adorées, elle voyait pousser ses ailes. Et, cependant, l’heure approchait où ce drame allait se dénouer dans une sanglante et terrible confusion.

On touchait au mois d'août; le 25 de ce mois superbe appartenait au roi de France et à la maîtresse de Benjamin le poëte. C’était leur fête, et cette fois, le bruit circulait dans la ville que jamais madame la marquise n’aurait été plus dignement et royalement fêtée.

Une grande revue, une grand’messe, un grand bal, et surtout un théâtre orné de toutes les pompes de l’art dramatique. . . Telles étaient les promesses de cette illustre journée. Il n’était pas dans la ville un si mince bourgeois qui ne prît à l’avance une bonne part à cette fête, et Dieu sait les frais coftumes, les robes nouvelles, les diamants et les fleurs !

Déjà, dans l’arrière-boutique du Soulier galant, se répétait le nouveau drame. Il se composait de trois comédiens principaux et de plusieurs comparses. Le drame, en quatre aétes, appartenait surtout (c’cft trop julte)

à l’amoureux, à l’amoureuse. Or, Lisette et Benjamin ‘s’étaient chargés des deux rôles principaux. Un grave magiftrat, le père noble, appartenait de droit au professeur de rhétorique, poëte rival de Benjamin, mais un rival plein de déférences. Une fillette, confidente de la dame amoureuse, une duègne, un enfant, complétaient cette troupe bourgeoise; aux dernières répétitions, chacun de ces comédiens improvisés se tirait assez bien d’affaire, excité et soufflé par la vaillante Lisette. On fut longtemps à rencontrer amoureux qui devait tenir tête au héros de la tragédie... Il fallait un beau jeune homme, élégant, spirituel, et tourné de façon à contempler une glace amoureuse :

— Ami, disait Benjamin au jeune baron de Terre-Noire, si tu savais quel beau rôle! On ne verra que toi dans ma pièce et tu seras la passion de toutes ces dames! Tu parles, on t’écoute; tu marches, on te suit. De ton côté, l’esprit, l’admiration, la vengeance et le plaisir. Tu porteras un habit brodé sur toutes les coutures , une toque à plumes blanches, des bas de soie et des talons d’or.

Moi, je porte un juftaucorps tout noir, un chapeau sombre! A mon épée, un crêpe; à ton épée, un ruban de ta maîtresse. On te reconnaît soudain au hennissement de ton cheval, au bruit de tes éperons; tu portes les cheveux bouclés autour de ton front superbe, et moi, j’aurai la tête rasée. A mon aspeét, chacun dira : — C’ejl un vieillard ! Ne crains pas, d’ailleurs, la longueur de ton rôle ; avec une chanson sous le balcon de ta maîtresse, qui elt aussi la mienne, avec deux belles scènes d’amour où la dame, en roucoulant, te dira : Je vous aime ! avec un peu d’habileté à descendre, à l’extrémité du jardin, par une échelle de soie, et peut-être une guitare à frôler d’une main nonchalante, aussitôt chacun de sourire à ton sourire; et même la jeune suivante aura pour toi de tendres paroles, pendant que moi chacun me repousse et me hait. Je fais peur, je fais pitié, je suis trahi.

Et lorsqu’enfin nos deux épées se croisent à la pâle clarté des étoiles, je suis blessé par toi, je tombe et je meurs. Voilà ma tâche et voici la tienne; et tu seras adoré pendant trois heures , et tes lanciers arriveront pour

t’applaudir, et les dames te jetteront leurs bouquets, la marquise elle -même! Allons, veux-tu t’enrôler dans ma troupe ?

— Oui-da, reprit le baron, je le veux bien, à condition que je danse une sarabande avec mademoiselle Lisette en coflume vénitien ! — Juftement, reprit Benjamin, nous avons, au troisième a&e, un grand bal; tu danseras, mais pas avec Lisette, elle danse assez mal; tu pourras choisir parmi nos invitées. Connais-tù mademoiselle Rose? — On la connaît, reprit le baron, Rose Hamelin, elle-même?

Elle a dit qu’elle irait, sous le masque, à condition que tu danserais avec elle. — Ah ! la petite masque ! reprit le jeune officier, Rose Hamelin masquée, la bonne aventure! — Allons, compte sur moi! mais nous aurons, je l’espcre, un bon souffleur?

C’clt ainsi que cette éloquente pièce, où chaque rôle était un beau rôle, fut apprise et montée. Au fait, c’eft le privilège des belles choses de rencontrer peu d’obltacles. Elles naissent d’elles -mêmes. Elles vont toutes seules; un beau drame eft appris si vite! Il se passe, et très- volontiers, de mille accessoires

qui sont le fond des œuvres de la pire espèce. — Un très-beau rôle a bientôt rencontré un bon comédien. Donnez une passion vraie à quelque ruftique, il en aura bientôt trouvé l’accent, la vie et la véhémence. A peine le jeune officier eut touché à cette grande œuvre, il se sentit pris par elle; il étudia sérieusement son rôle assez futile, et quand, pour plaire à ' la marquise, il lui récitait une vingtaine de ces beaux vers, la dame aussitôt devenait pensive. On ne parlait, dans la ville entière, que de la nouvelle tragédie. Enfin, c’était à qui briguerait, dans la salle, arrangée avec magnificence, une des places les plus rapprochées de la scène.

Le retour de Lisette dans la maison de son père adoptif fut vraiment, pour ces bonnes gens, une grande fête. Ils ne l'avaient jamais oubliée; ils en parlaient presque tous les jours, et même, en leurs silences, elle était présente. Ils revoyaient son doux rire, ils entendaient ses aimables chansons, ils se rappelaient sans cesse et sans fin les heureuses disputes de la petite Lisette avec le petit Benjamin, et comme elle était contente quand il

revenait, le soir, au sortir de ses vieux livres, encore ému et tout charmé des belles et grandes choses qu’il avait découvertes!

La poésie, un rêve inépuisable; et celui-là qui sait la suivre, heureux et charmé de ses grâces divines, vous le reconnaîtrez sans peine au feu de ses yeux, à l’auréole de son front. Rien de vulgaire; au contraire, un enjouement, un plaisir, une inspiration dans la nue. O jeune homme enivré! qui comprends le beau langage et t’en reviens, semblable à l’abeille errante, à travers les jardins du Lycée et du Portique, avec un butin choisi dans les batailles d’Homère, dans les campagnes de Virgile, aujourd’hui sur les rivages de Théocrite, et demain sous la vigne d’Anacréon!

Tel le petit Benjamin rapportait chaque soir, au logis paternel, des parfums, des chansons, mille élégies et mille concerts, puisés dans la source abondante au pied de l’Hélicon. Ces beautés si rares augmentaient sa beauté naturelle; à le voir, à l’entendre, on reconnaissait le favori de la Muse aux grandes paroles.

Comment donc ne pas l’aimer?... Si les honnêtes cœurs lui portaient un amour plein de

respeét, il était un demi-dieu pour sa mère, il était un dieu pour Lisette. Ajoutez le bonheur de vivre et l’ineffable enjouement d’une créature ingénue. Une gaieté si franche, et peu d’orgueil! Lisette, elle-même, l’appelait tout bas: un bon garçon. Tel il était déjà quand elle le quitta si vite, et voilà comme elle le retrouvait sur les bords du petit ruisseau témoin de leurs chartes adieux -, c’était toujours le Benjamin de Lisette, mais grandi, mais sérieux, mais un peu trifte et pâli sous l’orage intérieur des passions.

Cette fois enfin, la poésie et le talent s’étaient révélés dans cette âme en tumulte; il ne manquait plus guère à ce jeune inspiré qu’un peu de douleur pour atteindre au chef-d’œuvre.

A retrouver Lisette, il oublia pendant tout un mois les battements de son cœur. A cette ombre aimable, il retrouva l’espérance et le calme.

Ainsi le timide enfant qui se réveille en sursaut, frappé par quelque songe horrible, aussitôt qu’il a senti le tiède abri du sein maternel, et que la douce voix s’eft fait entendre à cette oreille enfin rassurée, oublie en sou-

riant la vision terrible et s’endort sous le regard protecteur.

Cet apaisement dura six semaines 1 , le jeune homme avait oublié l’enchanteresse •, on eût dit que Circé renonçait à sa proie. La dame, en ce moment, appartenait tout entière au beau cavalier qui lui rapportait les échos brillants de la ville et de la cour; parfois même, en voyant ce jeune et beau gentilhomme à ses pieds, lui récitant toutes les paroles de la jeunesse heureuse, elle se demandait si vraiment elle avait aimé le fils de ces artisans, le savant précoce et sans prétention qui la comparait à Myrto, blonde comme les blés, ou qui lui récitait les louanges d’Amaryllis ? Autant sa vanité se pavanait du baron de Terre-Noire, officier de lanciers, quand il passait, au son des trompettes, au flot-flottant de la flamme, ornement des lances légères, autant elle se sentait humiliée, en songeant qu’elle avait franchi, un voile sur les yeux et des serments pleins le cœur, les marches de la boutique du Soulier galant. — Ah! fi! disait-elle, est-ce possible? Il m’avait donc ensorcelée?

En ccs inftants misérables d’un si trille mensonge avec elle-même, elle eût donné tout au monde, et le jeune homme par-dessus le marché, pour oublier ces extases, ces amours, ces douleurs, ces visions jusqu’aux étoiles, ce poète innocent qui chantait, pleurait ou se taisait, à son ordre, à ses pieds. Lui, cependant, Benjamin, le malheureux, le fanatique, il n’oubliait pas ses amours. S’il en avait été diflrait un inliant, en retrouvant sa chère et tendre Lisette, il revenait, par la pensée et par la reconnaissance, au suprême arbitre de sa

deltinée; il lui avait donné, à son premier «

regard , son génie et sa jeunesse. — Il avait dans cette ingrate, qui l’avait pris comme un jouet d’un jour, une foi s! vive, que pas un doute, un seul inflant, ne lui était venu qu’elle en pût aimer un autre! Il se disait, la voyant si dillraite et si dédaigneuse, évitant avec lui toute rencontre, et l’accueillant avec tant de mépris, quand par hasard il pouvait approcher de sa beauté : — Prenons patience ; elle souffre, elle a des remords qui lui rappellent une faute. Prenons patience! Elle a dit qu’elle m’aimerait toujours.

11 attendait ; il espérait. Enfin, c’est le destin ! Il avait trouve, pour la ramener, pour la reprendre et la retrouver attentive à son regard, à sa parole, à ses larmes, un moyen cjui lui semblait irresiflible. Il composait à la louange, à l’impérissable honneur de cette ingrate maîtresse, une de ces œuvres qui portent jusqu’au ciel le nom des amoureux sublimes ! « Elle va comprendre enfin que je suis un grand poëte! Elle entendra la ville proclamer que j’ai fait un chef-d’œuvre. Elle verra tous ces hommes et toutes ces lcmmes qui m aiment comme leur enfant, pleurer de mes larmes, partager ma peine, 'et, dans leur éloquente admiration, implorer le pardon de la beauté que j’aime, si, par malheur, Je l’avais offensée... » Et voilà comme il parlait à Lisette. Elle était la confidente et la dépositaire de cette urne innocente, et Dieu sait si la pauvre enfant se sentait troublée au récit de ces grandes misères dont elle savait toute 1 étendue! Encore si elle avait eu le droit de consoler ce jeune homme et de lui dire :

« Aimons-nous!... » Son passé la retenait; a ses risques et périls, poussée au désordre par

l’exemple et par les conseils de sa mère ellemême, elle avait connu toutes les aventures de la jeunesse à l’abandon.

Son amour pour son doux compagnon, au départ, était chose légère; elle obéissait sans trop de peine à la nécessité; elle croyait revenir julte à la bonne heure, et retrouver Benjamin fidèle à la fidélité de Lisette. Alors elle aurait eu le droit de le reprendre, ou tout au moins de le défendre... Hélas! l’infortunée, elle avait perdu, chemin faisant, tous les droits des premiers jours; elle n’était plus qu’une amie, importune aussitôt que le conseil va trop loin. Son admiration même et son enthousiasme intelligent pour les rares qualités de ce grand esprit, servi par un si faible cœur, retenaient Lisette; il lui semblait qu’un pareil homme était de force à se défendre, et qu’un tel génie aurait bientôt deviné l’embuche et pressenti le danger. L’un et l’autre, enfin, en ces moments où la défense était possible encore, ils s’enivraient de poésie. Llle appartenait tout entière à ce drame enchanté dont elle corrigeait, en artilfe consommée, en comédienne intelligente, les défauts, l’inexpé-

i 32 Circé

ricnce, et jusqu’aux enfantillages. En ces confidences suprêmes, elle avait pris le rôle excellent de la critique, et tantôt par une scène habilement indiquée, et tantôt par une suppression prudente, ou bien en reportant à Fade suivant telle situation qui devait gagner à ce changement une toute-puissance infinie, elle doublait l’intérêt du drame, elle agrandissait la passion, elle ajoutait à la pitié, à l’intérêt, aux terreurs même, une grâce irrésiftible ; et mieux encore, elle rencontrait l’expression sincère et le mot vrai, comme une femme ambitieuse de gloire, élevée à la grande école des belles œuvres, et qui sait parler, dans l’accent poétique, la langue ardente de la passion.

De cette double étude, à l’unisson de deux intelligences si bien faites pour s'entendre, une œuvre exquise et grande allait surgir.

Encore un effort, le nouveau drame était trouvé. Vidor Hugo lui-même, un conquérant du sien, comme on l'a dit de Henri IV, n’arrivait que le second.

Après ces longues heures d’une attente ineffable, et quand l’impatience publique était à son comble, il vint enfin, ce jour suprême, le jour de la Saint-Louis. Encore vingt-quatre heures, et nous entendrons frapper les trois coups solennels pour le lever du rideau.

Le malheur voulut qu’après la répétition générale, et le drame étant arrêté en ses moindres détails, le jeune Benjamin vînt à penser que la fête du lendemain amènerait dans la bibliothèque un certain nombre de visiteurs. Même on lui avait annoncé que déjà, dans la principale hôtellerie, aux Armes de France, étaient descendus plusieurs acadé-

x 34 Circé

miciens des Académies de Lyon et de Mâcon, et qu’il ferait bien de mettre sous les armes ses plus beaux livres. Il laissa donc partir Lisette et sa compagnie, et, par l’escalier de service, il monta dans la bibliothèque, où toute chose était en ordre. Une main bienveillante avait secoué la poussière des livres les plus apparents, et lavé les glaces de l’armoire en bois de rose, qui contenait, comme en toute bibliothèque, à bon droit fière de ses raretés, les volumes les plus précieux.

Oh ! douleur! parmi ces raretés qui devaient rencontrer le regard des amateurs, manquait jullement la perle de ces tablettes choisies, à savoir : le Romtnan de la Rose. Il n’était pas rentré depuis le jour où madame la marquise l’était venu prendre, et l’avait choisi, un peu sur son titre, et beaucoup sur la beauté de sa reliure. En vain le jeune homme avait résilié, disant que le prêt d’un pareil livre était contraire à tous les règlements, la dame, en riant, s’était moquée des lois de la bibliothèque. Elle avait prétendu que le Rommait de la Rose était de son domaine-, elle avait fini par l’emporter, disant

— qu’elle le rendrait dans huit jours... Elle ne l’avait pas rendu ; il eft vrai que Benjamin ne l’avait pas redemandé. Comment y songer, d’ailleurs, dans ces premiers inftants du roman de leurs mutuelles amours? Depuis tantôt six mois, c’était la première fois que l’imprudent bibliothécaire eût remarqué ce livre absent.

Il s’en fit un grand reproche, et il comprit l’excès de son amour, en voyant toute son imprudence. Alors, par devoir, par orgueil, et surtout pour ne point déparer cet assemblage, à la fois rare et charmant, de nos vrais poètes français, il résolut de reprendre à l’inftant, même au péril de déplaire à sa dame, le livre imprudemment prêté. Il pouvait être, en ce moment, quatre heures de l’après-midi. C’était l’heure où Circé, après sa toilette du matin, se reposait, attendant sa toilette de la soirée. Il savait donc par où passer, sans déranger la dame, et comment on frappait pour dire à la Fanchon :

— C’eft un ami, ce n’eft pas un importun !

Fanchon vint ouvrir, et si le jeune homme eût été dans son calme ordinaire, un coup

d’œil lui eût suffi pour comprendre qu’il arrivait mal à propos.

— Fanchon, dit-il, on dirait que tu veux me faire un rempart de ton corps. Laisse -moi entrer céans ; tu sais bien, ce beau livre que j’ai prêté à ta maîtresse? Elle a négligé de me le rendre, et j’en ai besoin pour demain !

Laisse-moi passer, je te prie •, il doit être sur quelque table du petit salon, où je l’ai vu il n’y a pas longtemps. Je sais qu’elle repose en ce moment; mais sois tranquille, elle ne m'entendra pas.

Cependant, l’honnête et brave Fanchon , un bras sur la serrure et l’autre bras sur le battant de la porte, hésitait et pâlissait. Un grand combat s’agitait au fond de son âme.

— Eh bien ! dit-elle enfin , c’elt décidé ; entrez, monsieur Benjamin, entrez donc, cherchez votre livre, et n'oubliez pas de m’inviter à votre comédie ; il cft probable que je ne serai plus ici demain.

Il entra donc: Il savait tous les détours de cette demeure, il les avait parcourus si souvent! On eût dit que les portes obéissaient, et sur leurs gonds silencieux tournaient d’elles-

memes à son aspect. Ces beaux appartements étaient remplis des plus belles fleurs, comme aux plus belles heures de ses brièves et chères amours, quand il était attendu par la dame avec tant de ravissements.

— Voilà bien le bouquet de violettes, fraîchement cueilli, qu’elle aimait à respirer!

Voilà bien, dans le petit salon, la causeuse où elle était assise, et le coussin sur lequel reposait son pied d’enfant!... Ses gants, son mouchoir, son éventail, son flacon étaient à leur place accoutumée... ün dirait qu’elle va venir; on dirait qu’elle m’attend, pensait Benjamin; encore dix minutes, elle viendra s’asseoir à cette place, et se regarder à ce miroir : — Elle arrangera, de sa main charmante, les plis de sa robe aux longs plis. J’arrive, elle me dit : « C’eft bien heureux, vous voilà! Vous a-t-on vu venir? Asseyez-vous sur ce fauteuil, là-bas, près du piano, et demandez-moi de mes nouvelles ? » Puis, me voyant trifte, elle va sourire : « Il cfl: vrai, dira-t-elle, que la préfecture efl: un désert; rien n’y passe; approchez-vous... b A u bout de cinq minutes j’étais assis près d’elle, à cette place, et je la contemplais tout

à mon aise. Elle avait un regard bleu comme le ciel, noir comme l’érèbe. Elle disait si gentiment : « Je m'ennuie! Ah! mon chérubin, que je m’ennuie! » Et ses dents brillaient dans un sourire. O mon Dieu, elt-ce possible, eft-ce vrai? Suis-je, en effet, le jouet d’un songe, ai-je donc rêvé tout cela ?

Songeant ainsi, parlant ainsi, il allait, il venait, il portait à ses lèvres le petit coussin, il s’enivrait du parfum de ces gants qu’elle n’avait pas portés.

— Elle efl là, reprenait-il en désignant une porte dans la muraille, elle efl là qui se repose et qui n’attend plus personne. Ah! ma vie!... Ah! si j’osais! Mais non, non*, encore un jour; demain, demain, si je suis vraiment un poète, et si ce regard terrible et charmant se pose encore une fois sur mon front.

Il remit toute chose à sa place, et par la porte opposée à la porte du boudoir, il entra dans le petit salon de la marquise. Elle appelait cette salle un fouillis; elle n’y laissait entrer personne. Une ou deux fois seulement Benjamin, curieux de tout voir, avait pénétré dans ce myftère, et, par crainte, il en était

sorti bien vite. Une grande confusion régnait en ce lieu sans recherche et sans façon. Des lettres, des papiers, des journaux, des romans ; les Myjléres du château d’Udolphe et le Confessionnal des Pénitents noirs, les Petits émigrés de madame de Genlis, le Voyage à Câblent i du roi Louis XVIII , les Veillées du château, Corinne... À peine si les premiers feuillets de Corinne étaient coupés d’une main négligente! Il était évident que madame la marquise ne touchait pas aux grandes œuvres. Enfin, dans une corbeille, au milieu des chiffons, le jeune bibliothécaire retrouva le Romman de la Rose : les deux coins brisés attcftaient une grande négligence.

Hélas ! le malheureux livre ! il avait traversé sans encombre une vingtaine de révolutions; il avait vu mourir et renaître la maison de Bourbon; il avait échappé à tant de meurtres, à tant d’orages, à la spoliation, au parapet du Pont-Neuf, à toutes les souillures de la rue, au ver qui laboure et mord... Eh bien!

avec aussi peu de façon que si ce livre était un homme... et sous les mains élégantes d’une si rare et charmante leétrice, le cher et doux

poëme était déshonoré! Il avait perdu toute sa grâce au contait de cette beauté.

— Le malheureux! se disait Benjamin, lui et moi nous avons couru la meme fortune et subi la même disgrâce! Il avait pourtant de si belles choses à raconter à sa souveraine!

' Ah! mon livre! il sera bien difficile, en effet, de te rendre à ta beauté première, et jamais je n’oserai te montrer demain à nos savants visiteurs.

Comme il était à se plaindre en son patois, tant il était habile à donner la vie aux choses même inanimées, il entendit, par la porte entr’ouverte, que la marquise entrait dans son salon, et tout de suite il se sentit pris d’une épouvante ineffable. Ah ! c’était bien son même pas lefte et léger; c’était bien le craquement de son soulier neuf; il reconnaissait le frou-frou de cette robe, où le ruban se marie à la gaze; il était pâle... il brûlait.

— O mon Dieu ! la voilà qui s’est assise à sa place accoutumée; elle a posé son pied sur le satin à ses armes, et relevé son jupon julle à la cheville. Elle met ses gants; elle prend son flacon... Si c’était moi qu’elle attendait !

Et comme il s’élancait pour la surprendre et se profterner devant elle en criant : « Grâce et pitié! » voici venir, dans son bel uniforme, éclatant et paré comme un prince du sang royal de France, le baron de Terre- Noire...

— Ah ! c’eft vous, baron ! Prenez garde, on vous aura vu venir ! Asseyez-vous là-bas, loin de moi...

Bref, tout le cérémonial accoutumé... Circé tout entière. Oui, mais cette fois l’amoureux ne tenait guère à la dame ; il était intrépide : il avait couru toutes les aventures, il savait parler un fier langage à cette éclatante marquise, il riait de ses soupirs, il se moquait de ses alarmes, et quand elle disait : « Je m’ennuie!... » il riait. Parfois même il lui disait :

— Que veux-tu, marquise?

Il n’était pas fâché de la mettre en colère.

Il se louait de ses injures, il se moquait de ses caprices; et quand la lionne avait bien tourné, rugissante, en son cercle accoutumé, M. le lieutenant :

— Parlons sérieusement, marquise, disait-il,

qu’avez-vous fait ce matin, que faisons-nous ce soir?

Elle, alors, docile à la demande, elle faisait la réponse. Il la dominait, il était le maître, il commandait.

Mais aussi qu’il était gai, rare et charmant! Comme il savait parler agréablement de toute chose, et pas un inftant d’ennui, de langueur, de poésie avec ce brillant jeune homme. Il avait des mots, des réponses, des quolibets, des reparties, des leçons, des chansons à n’en pas finir.

Sa flatterie était à la fois insolente, exquise; elle irritait et charmait la dame. On voyait parfois que, si elle eût osé, elle l’eût fait jeter par la fenêtre, à condition de s’y jeter après lui. Lorsqu’elle fut lasse enfin de ce jeu terrible, où elle n’était pas la plus forte, elle reprit de sa voix naturelle :

— Allons, baron, je suis trop bonne de vous suivre en tous ces détours; parlons simplement, voulez -vous? Où donc en êtes-vous de la comédie? eft-ce, en effet, si beau que vous le dites? Faudra-t-il rire ou pleurer?

Quant à moi, je ferai tout ce que vous me

commanderez de faire! ou Talma, ou Brunet, choisissez !

— Talma, Talma, madame; et jamais, que je sache, il n’a rencontré de plus beau rôle. On donnerait Arnauld, Ducis, Baour- Lormian, et, par-dessus le marché, Luce de Lancival pour un seul vers de cette adorable tragédie. Ah! le vrai poète et le charmant amoureux, ce pauvre Benjamin! Comme il faut qu’il vous aime, ou qu’il vous ait aimée, ô belle marquise! pour avoir rencontré, cet innocent, dans son cime ignorante et dans son jeune cœur, des plaintes si touchantes qu’elles rendraient les rochers sensibles! Tenez, marquise, il faut que vous n’ayez point dame et fort peu d’esprit pour torturer cet enfant comme vous faites! Comment donc, il eft un génie, il eit un ange, il elt le fils adoptif de toute une cité, et vous lui faites subir les plus cruelles tortures?

Il disait cela très-bien, d’une voix trèsnette, avec un certain refte de déclamation, et la marquise eut beau rire ou se lâcher, il maintint son dire :

— Oui, marquise, et voilà votre hiftoirc

avec ce pauvre enfant, qui m’a cédé son prix d’honneur. D’abord vous l’avez vu, il ne vous a pas vue; il se tenait en repos, dans ses livres, et vous l’avez appelé. Comment vous avez fait pour le guérir de cette ingénuité qui n’avait pas sa pareille... il n'y a que lui qui pourrait le dire, il ne le dira pas. Bientôt sa timidité vous a lassée, ou bien son amour vous a fait peur.

Il peut se faire aussi, car, vous autres femmes, vous êtes si mal apprises, que l’on vous ait fait honte d’aimer le fils d’un artisan ! Puis je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu, comme un nouveau Jules César, et vous, désoeuvrée ou sans pitié, vous avez chassé ce pauvre innocent! Lui, cependant j sans se plaindre, il obéit au caprice de madame, il se fait humble et petit; il va longeant la muraille, il rougirait d’être importun; et savez-vous comment il se console ?

Il fait un chef-d’œuvre! Il vous le dédie, il le jouera demain pour vous seule, et cependant, l’idiot qu’il eft, il ne voit pas, à ses côtés, marchant dans sa lumière et participant à ses moindres inspirations, une jeune fille,

une femme admirable entre toutes, une splendide artifte, une amie! Elle ne voit que ce jeune homme ici-bas; elle n’a pas d’autre pensée et d’autre espérance. Elle l’admire, elle l’honore, et dans le fond de l’âme, elle le pleure; il n’y a rien de plus touchant que ces deux êtres complétés l’un par l'autre, et qui ne se doutent pas à quel point ils sont le frère et la sœur. Quoi donc! vous pâlissez marquise ! Auriez-vous, par hasard, une larme au récit de ces infortunes que vous avez causées? Ça vous compterait au lit de mort, et je vous en ferais mes meilleurs compliments!

Mais il parlait dans le vide, il prêchait dans le désert; puis, revenant tout à coup à sa nature première, il se regardait dans la glace, il riait à belles dents, il chantait une ancienne version traduite au collège par le petit Benjamin :

« Je veux dire les Atrides, je veux chanter Cadmus ; mais les cordes du luth ne résonnent qu’amour.

« Naguère, cordes et lyre, j’ai tout changé, et moi d’entonner les travaux d’ Hercule... et la lyre de répondre : Amour.

« Bonsoir nous refte à vous dire, héros-, la lyre ne veut chanter qu’amour (1). »

— La la ! ne vous attriftez pas, marquise ; un brin de vérité n’eft pas coutume, et puis je serais un ingrat de vous faire la guerre à mes frais, et de me battre en champ clos pour l’honneur et le bonheur de mon rival! Cependant, je vous connais, vous aimez avant tout la gloire et le bruit; croyez-moi, pas plus tard que demain, vienne le dernier acte, et vous jetterez vous-même, en pleurant, à ce malheureux petit Benjamin de rien du tout, les fleurs de votre corsage et peut-être ie peu qui refte de votre cœur!

Voilà comme il parlait de vive et sincère éloquence... Elle répondit en demandant son ombrelle, et descendit au jardin , où le jeune officier la suivit.

Avertie par ce silence, accourut la grande Fanchon, et, trouvant le jeune homme accablé, sans regard, sans voix, sans une plainte et sans une larme : — Ah! mon Dieu, qu’ai-je fait? dit-elle. Merci de moi, tout efl perdu !

(1) Anacréon, traduit par Jean Larocque.

Pauvre enfant, je voulais te guérir î Mais parle-moi donc, écoute-moi, regarde-moi, Benjamin ! Elle l’embrassait, elle pleurait.

Une de ses larmes, en tombant sur ces lèvres décolorées, y laissa tant d’amertume, que l’enfant revint à lui-même.

Il sortit pâle et tremblant de cette maison funefte, et le Romman de la Rose étant remis en place, il revint dans la maison de son père. Il s'efforcait de sourire... Lisette, à ce sourire , comprit qu’il venait de perdre à jamais l’espérance et la consolation.

Le matin même de ce jour funelte, des mariniers avaient apporté dans la ville une assez mauvaise nouvelle. Ils avaient été arrêtés, la veille, à deux lieues de là, en plein fleuve, par une invasion de sable mouvant, mais, comme un pareil accident avait souvent signalé ce côté dangereux de la rivière, les bateliers avaient espéré que, pendant la nuit, le flot plus vif dissiperait ces montagnes de sable. Hélas ! vaine espérance, le flot avait été le moins fort ; l’ensablement avait chassé de son lit le fleuve enfin vaincu. L’eau était bien plus loin, inondant la campagne, et pour long-

temps, pour toujours peut-être, la libre navigation était interrompue. Un filet d’eau avait remplacé le fleuve aélif et profond-, déjà chacun se lamentait sur ses bords désolés.

Celui-ci pleurait son commerce interrompu; celui-là trouvait, au bout de son jardin, son petit havre ensablé ; la barque avait disparu sous la montagne, à peine on diftinguait l’emplacement de la prairie ; le saule, hier encore, heureux de se mirer au bord de la claire fontaine, menaçait de se dessécher sur le lieu même qu’il couvrait de son ombre fraîche et charmante. Plus de campagne au loin verdoyante. En toute hâte, le berger a rappelé son troupeau. Le fleuve, oublieux de son vafte sentier, a porté à deux lieues de là ses eaux troublées. Un désordre immense a remplacé la fécondité de ces beaux rivages.

Les anciens du pays disaient : Tout efl: perdu ! Les fermiers d’alentour cherchaient en vain dans leurs puits taris l’onde accoutumée.

Hélas! quelle ruine et quelle misère! Enfin les savants se racontaient les hiftoires de l’Egypte et de ses lacs desséchés qui faisaient périr les fruits et les hommes, les marécages

ayant remplacé Peau courante, et la fange étouffant le flot laborieux. — Nous aurons quelque jour, disait un ancien, ces barat lires, où Ton ne peut ni marcher ni naviguer, dont il eft parlé dans les livres de Diodore de Sicile... Plus d’une femme à ce mot « barathres » était tentée de faire le signe de la croix.

Mais le lendemain, M. le préfet, qui ne doutait de rien, étant allé en personne avec messieurs les ingénieurs du département, pour visiter le fleuve ensablé, s’en revint tout joyeux à la ville, en disant : « Ce n’eft rien, un simple barrage aura bientôt ramené les eaux et chassé les sables ; il ne s’agit que d’attendre une vingtaine de jours. » A ces paroles, tombées de si haut, la ville s’était apaisée. Elle n’était guère laborieuse, encore moins prévoyante, 'et d’ailleurs, comment s’imaginer que, tout d’un coup, une si grande rivière abandonnera les sentiers dans lesquels elle a couru depuis plus d’un siècle? — Attendons, disaient les uns. — Mais, disaient les autres, vous ne savez pas qu’autrefois la rivière a baigné les murs de notre cité, et qu’à notre

grand préjudice, elle eft allée à deux lieues d’ici?

Ceux qui ne tenaient à rien, les cosmopolites qui n’ont rien à perdre : — Au fait, disaient-ils, que nous importe, et qui nous empêchera d’aller vivre un peu plus loin?

Le soir même, Lisette et Benjamin, sur le pas de leur porte, écoutaient toutes ces rumeurs, sans mot dire. Ils rêvaient à ces malheurs; ils songeaient aux menaces de l’heure présente.

— Benjamin, lui dit-elle enfin, comment vas-tu? N’es-tu point malade, et pourrais-tu me dire, à moi seule, d’où nous vient le malheur qui nous frappe, et cet isolement dans lequel nous allons nous trouver, les uns les autres, si nous perdons le service et la protection de notre fleuve bien-aimé ?

Et comme à ces mots, Benjamin la regardait, très-étonné, et semblait lui demander l’explication de ce myftère :

— Hélas! reprit Lisette, il n’y a rien de bien étonnant dans ma queftion. Un grand malheur frappe en ce moment ta ville natale, et comme on sait, Benjamin, que tu réponds,

sur ta tête, de toutes nos prospérités, nous en tirons cette conclusion, qu’à l’heure où nous sommes, et menacés de ces sables qui s’avancent, tu cours, toi-même, un grand danger. Tu le sais, si tu vas bien, pour nous, tout va bien ! Au contraire, un brin de fièvre aux veines de Benjamin, toutq,la ville eft malade. Allons, courage, et confie à ma tendresse le secret qui te pèse. On a vu des larmes dans tes yeux ; de gros soupirs s’échappent de ton cœur ; tu nous es revenu avant-hier si trifte et si découragé! Es-tu malheureux? Dis-nous ton chagrin, que nous te consolions.

La ville entière a souci d’un pli à ton front, d’une peine en ton âme. Ah! mon fils, si tu voulais bel et bien sourire, avant qu’il soit vingt-quatre heures, les bateaux arrêtés là-bas nous apporteraient, comme avant-hier, les fruits et les fleurs, le vin des coteaux, les épis de la plaine, et nous entendrions les jeunes mariniers nous chanter leurs plus vives chansons.

Au discours de Lisette, on eût vu Benjamin s’efforcer de sourire. O trille et vain effort ! Un ami s’y serait laissé prendre; une amie,

une Lisette n’en fut pas dupe un seul inflant. Sous le coup de cette préoccupation «presque unanime, elle voulut retarder la représentation annoncée pour le jour de la Saint-Louis, disant qu’il était malséant de se réjouir, avant qu’on, ne sût au jufte si messieurs les ingénieurs accompliraient leurs promesses...

Il ne voulut rien entendre; il répondit que les caprices d’un torrent, qui va, sans boussole et sans nord, ne suffisaient point à retarder sa tragédie. A toute force, il voulait enfin savoir s’il était un vrai poëte. Il ne disait point les jalousies et les tendresses de son cœur; il ne disait point sa suprême espérance, et que sa chère maîtresse, en voyant l’auréole à son front, lui reviendrait tendre et reconnaissante. Au fait, que l’eau s’arrête, et que le sable, en monceaux, envahisse au loin les plus gras pâturages, ceci n’eft qu’un simple accident; mais renoncer à sa tentative immortelle, abandonner ce projet si longuement conçu, ce bonheur rêvé si longtemps...

Voilà la chose impossible! .

— Tu ne voudrais pas, ma chère Lisette, arracher le dernier espoir de mon cœur? Non,

non, une heure encore d’un pareil supplice, et j’en mourrais!

Sur quoi, Lisette, avec le courage et la vertueuse obftination d’un noble cœur :

— Tu le veux? disait-elle, eh bien, je suis prête, et soit faite la volonté de Benjamin !

Alors ils se reprenaient de plus belle à répéter ce grand drame, à préparer les fêtes de ce grand jour. Le même jour ramenant la fête de la marquise et la fête du roi, ce fut à qui montrerait le plus de zèle et d’empressement.

On dressait le théâtre; on brossait les toiles ; on taillait en plein drap pour les costumes, et là-bas le fleuve oublié s’en allait à la débandade, à travers des sentiers inconnus. Plus l’heure approchait, plus le jeune poète, négligent de la terre et des révolutions d’icibas, semblait grandir. Son front respirait l’enthousiasme. Un feu nouveau brillait dans ses grands j r eux, qui disaient toutes choses; il avait parfois dix coudées, la taille des héros d’Homère, et Lisette, à son tour, obéissante à la poésie et négligente de tous les malheurs qu elle avait entrevus un inflant, ne songeait

plus qu'à sc montrer au niveau de la tâche entreprise.

Elle aimait la comédie ; elle s’était fait du théâtre une seconde patrie; elle avait compris, la première et la seule, à quelle hauteur atteindraient les passions que contenaient ces quatre actes : esprit d’aventures et de plaisir, insouciance et gaieté, tous les bonheurs et toutes les triftesses de l’amour; et quand le jeune homme, inspiré de toutes les tempêtes qui étaient en lui, se faisait l’interprète éloquent et convaincu de sa propre et vaillante poésie, elle se demandait, inquiète et charmée, si jamais elle irait à ce troisième ciel... Elle avait un rôle âpre, ardent, plein de grâce, de pitié, de génie et de retours sur soi-même Bien qu’elle eût joué naguère tous les grands rôles, qu’elle eût été la Pauline et la Chimènc, et qu’elle eût palpité dans les bras du grand Corneille, elle doutait d’ellemême, à côté du jeune homme.

— Non, se disait-elle, jamais mon expérience ne luttera contre la sublime ignorance que voici... Voilà comment elle fut prise, à son tour, par ces preftiges, voilà comme elle

oublia toute prudence et qu’elle fut tout entière à son rôle, à son héros, à sa passion.

Quand la pièce, enfin, ne présenta plus d’obftaclcs, et les rôles étant bien appris, elle s’inquiéta du coftume des comédiens, et surtout des deux coftumes principaux, celui de Benjamin, qui représentait un chevalier du temps de Louis XIII, et celui de la jeune amoureuse... Une amoureuse de viqgt ans, sur le patron de mademoiselle de la Fayette et des jeunes beautés que célébraient les Malleville et les Gombault dans leurs chansons. Elle avait taillé, dans un velours noir, le manteau et l’habit du jeune homme. Elle avait relevé sa toque, ornée d’un plumet noir et d’une agrafe en diamants.

Elle s’était réservé, pour elle-même, une robe en satin blanc, relevée de pasquillcs d’or. Depuis six semaines déjà, Benjamin laissait pousser ses mouftaches, et sa royale à la Henri IV.

— Ah ! que tu seras beau ! lui disait-elle.

Et quand il demandait à voir son coüume :

— Attendons le grand jour, monseigneur; je veux vous parer de ma main royale et

vous en laisser la surprise... à vous-même... '

Il riait, mais ce n’était pas d’un bon rire.

Elle, alors, se prenait à soupirer.

Il vint enfin, ce grand jour qui devait décider de cette aimable et jeune deftinée; il vint, superbe et glorieux, et commença par un solennel Te Deuml La marquise, au bras du magnifique préfet, son premier esclave, semblait une souveraine ; un seul de ses regards vous tirait de la foule, un seul de ses mépris vous eût plongé dans l’abîme. Elle amenait à sa suite les officiers, les magiftrats, les dames de la ville, mais on eût dit qu’elle ne connaissait personne ; elle appartenait tout entière à la majelté de l’heure présente. Une seule fois, elle retourna la tête pour chercher quelqu’un dans la foule.

— O bonheur! se disait Benjamin, c’eft moi qu’elle appelle...

A peine si elle entrevit le jeune homme ; et ses yeux demi-clos s’arrêtèrent sur le bel officier, qui s’inclina jusqu’à terre pour bien indiquer aux curieux qu’à lui seul s’adressait l’honneur de ce regard. — « Malheureux que je suis! pensa Benjamin, c’ell vraiment lui

qu’elle aime... » Il s’arrêta dans une chapelle latérale, et lui seul, sans doute, il se mit à prier d’une fervente prière. En ce recueillement suprême, il revit tous les bonheurs de son enfance*, en même temps il comprit toute sa misère. Ah ! pauvre être! Il se sentait perdu. Son arrêt fut prononcé dans le fond de son âme. Irrévocablement, il se condamna luimême à mourir.

C’efl pourquoi, sa décision étant prise, il revint tout de suite à sa simplicité première*, il ne fut ni gai ni trifte, et marcha très-simplement, songeant à bien jouer son rôle, et surtout à bien mourir. Lisette, qui le suivait d’un regard attentif, le voyant redevenu si calme et tout rasséréné, reprit confiance; elle ne douta plus de la guérison de cette âme en peine : il y a tant de consolation dans la poésie ; on a tant d’espérance et de confiance à vingt ans !

Le soir venu, la ville entière se précipita dans la grande salle des Etats , où le théâtre était dressé. Le rideau représentait une coupe, un poignard, une couronne, un masque et les bandelettes sacrées de l’ancienne tragédie. Au

parterre, et debout, se tenaient les bourgeois de la ville et les hommes les plus diftingués, ceux-ci par leurs études, ceux-là par leur bon goût, qui faisaient loi en toutes les choses lettrées; à l’orcheftre, étaient assis les magiflrats, les officiers, les dames, le beau monde enfin.

Le père et la mère du petit Benjamin avaient un siège à part, non loin de la grande Fanchon. Dans une belle loge, à l’avant-scènc, du côté-jardin , madame la marquise était attendue et se faisait attendre. On avait réservé, de l’autre côté, le banc du roi , oour M. le préfet, pour le général et les personnages les plus considérables de la cité. Et lorsqu’enfîn chacun fut à sa place, et que madame la marquise eut salué son peuple, alors la toile, en se levant découvrit un vafte espace : une place, un palais, une fenêtre à balcon, des maisons et des rues, toute une splendeur. Le parterre, émerveillé, battit des mains.

Certes, en ce moment, je ne saurais vous raconter les merveilles du nouveau drame et les palpitations de ce public si peu fait à ces nouveautés étranges; il comprenait confusé-

ment que toute une révolution allait s’accomplir sous ses yeux •, on le sentait attentif, sympathique et plein de bon vouloir. Ami des siècles passés, il se disait tout bas que l’art moderne était le bienvenu.

« Laissez parler ce jeune homme! écoutez ce jeune homme! » Voilà ce que disaient ces lèvres entr’ouvertes, ces regards émerveillés ; et quand le héros, Benjamin, poète et comédien de son œuvre, arriva dans ce collume de prince inconnu, l’épée au côté, la plaque au manteau , son front superbe rehaussé de l’éclat du diamant, il y eut comme un murmure indicible : on admirait sans réserve, et les jeunes femmes et les jeunes filles ne se gênaient point pour l’applaudir. Il refia plusieurs minutes immobile et silencieux, le front dans le nuage, sans regarder personne, et tout entier à ses visions.

L’inftant d’après, quand il fit entendre à l’auditoire attentif des paroles inconnues, des paroles d’amour, d’héroïsme et de passion; quand les échos naïfs de ce théâtre éphémère retentirent des plus beaux vers d’une poésie étincelante de toutes les beautés de la jeu-

nessc, ah ! plainte ineffable, ah ! douleur sans limites! On n’entendit que ce jeune homme, on ne vit que ce jeune homme. A peine eut-il récité son monologue à l’Elvire idéale, il n’y eut plus, dans toute la salle qu’une seule âme, un seul transport. La marquise, immobile et raide, en sa feinte dignité, résiliait seule à cette intime palpitation.

Sitôt que la duègne, en corps de jupe cousu de jais, à la mode d’Isabelle la Catholique, fut venue dire à notre amoureux que sa maîtresse était absente et qu'il ne la verrait pas ce soir; quand l’autre amoureux, le rival, couvert d’un manteau sombre et d’un feutre en galon d’or, fut entré par la fenêtre à la façon d’un conquérant, et que le vieillard, gardien de cette maison, gardien terrible, et semblable à don Diègue, eut chassé les deux amoureux, chacun des spectateurs disait :

« C'cff dommage ! » et faisait des vœux pour le don Juan qui parlait si bien. Déjà les dames émerveillées s’inquiétaient tout bas de l’amoureuse et se demandaient si vraiment l’amoureuse attendue avec ces vifs transports serait assez belle et charmante pour mériter ce bel

amoureux. Alors apparut la Chimène, à savoir Lisette, en sa grande parure, et dans tout l’éclat de ses vingt ans.

Elle avait, nous l’avons dit, sur tous ses compagnons de comédie, un avantage : elle était comédienne; elle avait joué la comédie; elle portait le coftume à merveille; avec un beau gefte, elle dominait cette assemblée où se mêlaient des curiosités si diverses. — Son rôle était superbe ; elle aimait, d’une passion contenue, un jeune homme, un proscrit; elle venait le chercher dans l’ombre, et sitôt qu’elle l’entend venir, la voilà rassurée. Elle elt reine, elle commande, il obéit. Désormais, il eft aimé, il peut mourir.

Et toujours la lutte énergique entre la passion et le devoir; ces deux jeunes gens, com . piétés l’un par l’autre, étaient les plus beaux et les plus touchants du monde. Elle portait .un collier de perles, et, sur sa tête, une couronne de duchesse. Ah! le doux rire! et si l’autre arrivait, le rival, le seigneur, qu’elle était dédaigneuse et violente !

Eh bien ! pendant tout le second aéle, au milieu de la louange unanime, la marquise

résilia à l’héroïsme, au courage, comme elle avait résilié à la trillesse du héros. Pas un pli de son visage, et pas un mouvement de ses lèvres! Rien qui vînt de cette âme de fer!

Cependant autour d’elle éclataient les applaudissements, les adorations. Les femmes pleuraient déjà sur les malheurs à venir. Pas un homme, ici présent, qui ne se fût jeté aux pieds de la comédienne et qui n’eût relevé son éventail.

Mais enfin, au troisième a&e, à l’inllant funelle et charmant où les deux amants se rencontrent, quand la jeune dame et le beau ténébreux se racontent à voix basse (ô les belles voix sonores et touchantes!) tous les ravissements de l’amour; lorsqu’à son tour il comprend qu’il elt aimé d’elle, et qu’elle avoue, en lui tendant ses belles mains, tous les transports de la plus vive tendresse, en ce moment disparaissaient le drame et la fiélion; loin d’ici la fantaisie et l’imitation ! C’était bien là, sous les yeux de la foule attendrie, heureux et radieux de leur extase, un amoureux, une amoureuse. Ils ne jouaient plus une comédie, ils montaient triomphalement jus-

qu’à l’extase, chaque auditeur saluant de ses larmes tant d’éloquence et de génie.

Ah ! cette fois enfin, la marquise entendit une voix de son âme, un inflant réveillée, qui lui disait :

— Misérable ! et voilà donc l’amour que tu as méconnu! Ce jeune homme était à tes pieds ; il t’avait donné sa beauté, son génie et tout lui-même; il ne vivait que par toi... pour toi, pour toi seule, et tu l’as chassé comme un coupable, et tu n’as pas compris qu’il t’aurait faite immortelle! Et maintenant le voilà, sous tes yeux, aux pieds d’une autre femme, adorant, adoré ; le voilà sous les yeux de toute une cité qui va. te maudire, et qui redira ses louanges jusqu’à la fin des siècles !

Telles étaient les pensées, tels étaient les regrets de cette femme ambitieuse et sanscfteur. Elle comprenait enfin la jalousie et l’envie. O misère! être jalouse d’une Lisette! Envier cette artisane ! Elle se demandait si elle n’était pas le jouet d'un rêve, et, que dis-je? en cachant ses larmes... elle pleurait !

La toile était baissée, l’on était au dernier entr’ade, et les spectateurs, non moins que

les comédiens, voulant se reposer un inftant avant le dénoûment de ce drame enchanté, Lisette et Benjamin furent s’asseoir sur un banc de bois qui représentait un banc de gazon. En ce moment Lisette dit à Benjamin, en lui tenant les mains :

— Eh bien ! que dites-vous de cela, mon poète? Et maintenant, douterez-vous de votre autorité sur les âmes qui vous écoutent: Les avez-vous entendus frémir? avez-vous compté les belles larmes de toutes ces jeunesses, et comprenez-vous maintenant que vous soyez un véritable enchanteur? O maître! ô génie!

Enfant de Corneille, enfant de Shakspeare!

Et songe, ô victorieux, que tu appartenais naguère à cette femme, et que tu obéissais à sa fantaisie! Allons! haut la tête, et laissons parler notre orgueil ! Laisse au milieu de scs galants cette marquise de malheur, et vienst’en vivre à Paris, régner à Paris, remplir la grande scène, interroger mademoiselle Mars et commander à Talma. Fi de la petite intrigue et des amours de province! Allons, sois homme et promets-moi de vivre!

Et comme il reliait immobile :

C ircé

— Ah ! malheureux ingrat ! je t’ai bien compris, tu veux mourir.

Lui, cependant, se sentait pénétré de ces douces paroles. A son insu, il était envahi par l'irrésiftible attrait de l’héroïne qu'il avait rêvée. Elle était donc là, si près de son cœur, charmante et vivante, objet réel de ses rêves, de sa fantaisie et de ses jeunes amours! Peu à peu le bandeau tombait de ses yeux, le chagrin sortait de son âme !... Il oubliait Circé pour ne songer qu’à Galathée.

— Hélas ! disait-il, ma chère Lisette, ai-je été malheureux loin de toi! T’ai-je assez pleurée ; et maintenant ne me dis rien, je ne veux pas savoir ce que tu es devenue. O ma chère gardienne ! allons, rassure-toi, je t’aime et j'oublie. Aimons-nous! Marche, et je vais à ta suite. O quel bonheur de marcher tous les deux dans les sentiers divins que tu viens de m’ouvrir, ta main dans ma main, sans reproche et sans peur; toi, récitant les vers que je veux faire, et jouant les drames que je sais inventer!

Il parlait ainsi, puis, se penchant sur ses mains adorées, il les portait à scs lèvres ;

non, certes, il ne voulait plus mourir.

Un misérable incident vint changer toute cette joie en deuil éternel; tout ce bruit en silence, en oubli ce rare et merveilleux talent.

La marquise, accoudée au-devant de sa loge et le rideau fermant très-mal, avait vu l’amoureuse et l’amoureux s’asseoir sur le même banc. Bien plus, elle avait prêté une oreille attentive et jalouse à ces belles paroles, ce qu’elle n’avait point entendu, elle l’avait deviné. En ce moment, sa jalousie et sa douleur furent à leur comble : elle cherchait une vengeance... elle n’en trouvait pas, tant elle comprenait que ce jeune homme échappait à la toute-puissance de sa beauté. Ce fut alors que M. le comte de Terre-Noire, un grand attentif de la marquise, imagina de faire à ces deux jeunes gens ce qui s’appelait une bonne farce.

— Ils ont oublié, disait-il à la dame, le monde entier ; il n’y a plus, vous le voyez, de comédienne en ce moment, et il n’y a plus de comédien : il n’y a que deux amoureux qui se racontent leurs petites passions en plein théâtre, et qui ne voient même pas leur père et leur mère qui peut-être ne seront pas fâ-

chés de ce mariage improvisé. Laissez-moi donc faire, marquise, et vous verrez si la comédie et les comédiens résilieront à une scène de ma façon.

Puis, sans s’expliquer davantage, il entrait sur le théâtre par la petite porte, et soudain, d’une main ferme, il tirait le rideau... Confusion des confusions ! Chacun fut surpris au théâtre, au parterre, et déjà les rires allaient commencer, quand la présence d’esprit de Lisette et le sang-froid de Benjamin leur vinrent en aide un inftant... L’inftant d’après, tout fut perdu.

La toile à peine levée, la comédienne impassible reprit son rôle :

Ce bruit me fatiguait! — N’est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur?

Et doucement averti par la pression de cette main charmante, et comprenant le danger qu’il venait de courir, il reprit :

Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave :

Il veut des cœurs de bronze et lentement s’y grave. Le plaisir l’effarouche en lui jetant des fleurs;

Son sourire elt moins près du rire que des pleurs!

Voilà comment fut déjoué le complot du comte et de la marquise. Aux premières paroles des deux amoureux, le parterre, qui devait rire, écouta de plus belle, et le drame continua jusqu’au moment funefte où les deux amants sont surpris par le mari que la jeune fille épousait forcément, à la dernière scène du troisième acte. Alors, ô vengeance!

ô malheur! le jeune amoureux, défié par son rival, lui présentait deux épées, et le duel commençait, implacable. Il était tout nouveau, ce duel introduit dans le drame; en même temps, il était si logique et commandé par la situation, que jamais intérêt plus réel ne se fit sentir au milieu d’un plus profond silence. On n’a pas oublié, nous l'espérons du moins, que le jeune officier, baron de Terre- Noire, représentait juftement le rival abhorré de dona Inès.

Mais sa taille, son air...

C’eft don Francasio, général de la mer.

Certes, le jeune officier était superbe et charmant sous les armes; plus d’une fois il avait manqué de mémoire, mais il se promet-

tait d’enlever tous les suffrages à la dernière scène, et ce combat singulier était juftement ce qu’il savait le mieux. Les deux jeunes gens l’avait arrangé à l’avance, et dans toutes les règles de l’art, sous les yeux memes du maître

d’armes de messieurs les lanciers. Il était

donc convenu qu’après trois ou quatre passes, le jeune officier porterait à son rival, en pleine poitrine, un coup de seconde, un coup mortel, de façon cependant à lui permettre un suprême adieu à sa jeune maîtresse. Oui; mais sitôt que le jeune poëte sentit dans sa main tremblante la fatale épée, il se souvint alors que ce matin encore il voulait mourir. Ce n’était donc pas un fleuret, mais une épée, qu’il avait mise entre les mains de son rival : s’il efl touché, c’eft la mort. Comment faire et que devenir? S’enfuir devant cet homme armé?

C’était renoncer à son drame, à son œuvre, et s’exposer aux huées de ce public enthousiafte et pleurant.

— Non, se dit-il, je ne fuirai pas, mais je m£ défendrai, je désarmerai mon rival, et d’un mot, je changerai le dénoûment.

Alors le voilà qui se défend comme on fe-

rait dans un vrai duel : on l’attaque, il résille, Cependant, le jeune baron à qui le jeu plaisait, battait le fer comme un maître :

— Il ne veut donc pas tomber, disait-il, il a donc oublié que c’elt moi qui suis l’insulté, qu’il a séduit mon épouse, et qu'il doit porter le châtiment de ses adultères? Ou bien, c’ell cela, monsieur ne veut pas tomber sous les yeux de madame la marquise, il veut, maintenant, que ce soit moi qui tombe aux yeux de tout le régiment. Oh ! que non pas ! voici déjà mes camarades qui commencent à rire, et qui trouvent que je tarde un peu trop à châtier ce mécréant.

Puis, d’un contre de quarte dégagé, il désarme et frappe au cœur le petit Benjamin.

Celui-ci tombe et pousse un cri déchirant...

jamais on n’entendit son pareil, même aux

plus beaux jours du célèbre comédien Bo-

cage et de Frédérick Lemaître. Etonné luimême à l’aspeét de ce visage pâle, et du sang qui commençait à rougir la dentelle du pourpoint, le jeune baron interroge le bout de l’épée; ô malheur! ce fleuret était une arme

Circc

mortelle, la pointe était aiguisée, et la fiction devenait une exécrable réalité.

L’infortuné jeune homme, à demi suffoqué par le sang, se traînait aux pieds de sa maîtresse éperdue. Hélas! la malheureuse!

elle était tout entière à son rôle, et cependant elle contemplait ce grand artifte en se disant qu’il poussait trop loin l’expression dramatique, la vraisemblance, la pitié, la terreur ! En ce moment d'une transe infinie, ineffable, les spectateurs, frémissant d’une indicible épouvante, applaudissaient de toutes leurs forces, pendant que le père et la mère de Benjamin se regardaient, sans mot dire, également prêts à l’admiration la plus vive, à la douleur la plus terrible. Ainsi se mourait le jeune poète au milieu de l’admiration générale ! Il était seul encore dans le secret de cette agonie! Il cherchait en vain à rappeler ses esprits, à consoler sa chère Lisette, à lui expliquer par quelle négligence il mourait de la main très-innocente de son plus ancien condisciple... Oh! mon Dieu, la parole était impuissante! Enfin, il s’affaissa sur lui-même. Alors Lisette, au désespoir, pre-

nant dans ses mains cette tête expirante :

— Ah ! malheureux ! qu’as-tu fait? Qu’as-tu fait? disait-elle. A l’aide! au secours! par grâce et pitié, citoyens, secourez le gardien de la cité. Baise-moi, mon enfant ! regardemoi! réponds-moi! Elle pleurait! se lamentait! et de sa main tremblante, elle arrachait ses beaux cheveux !

On ne vit jamais, sur le théâtre athénien, lorsqu’Œdipe ensanglanté renonce à la douce lumière du jour, un specbacle à ce point rempli de curiosité, d’intérêt, de pitié, de terreur.

Elle-même, la marquise en larmes, jeta son bouquet à ces deux malheureux, croyant faire une admirable action.

Je vous laisse à penser la douleur universelle, aussitôt que ces braves gens, réunis dans la même admiration, comprirent à quel point de vérité cruelle, impitoyable, était poussée la vérité dramatique. Les uns pleuraient tout bas, les autres se plaignaient tout haut de cette horrible aventure. Il fallut retenir le jeune baron de Terre-Noire, qui voulait se percer de son épée. Hélas ! le poète vivait encore; on l’étendit sur un brancard de l’Hôtel- Dieu et il fut rapporté dans la maison de son père : Lisette, en grand habit, traversant la foule et la priant de laisser un peu d'espace et d’air au jeune homme expirant.

Lorsqu’enfin on l’eut déposé sur son lit, le chirurgien fit son office. Il déclara qu’il y avait peut-être un peu d’espoir. Sur quoi, chacun rentra chez soi, priant Dieu, et se reprochant comme un crime d’avoir assifté à cette oeuvre du démon.

La nuit fut assez calme; au point du jour, on leva le premier appareil, et le malade reconnut, par un soupir, son père et sa mère, et Lisette. Il alla de mieux en mieux pendant quatre ou cinq jours; mais le cinquième jour arriva, par le Moniteur , une ordonnance du roi qui transportait à trente lieues de la cité, dans une ville abondante en richesses, en peuples, en travail, la préfecture et la cour d’appel. Grande rumeur dans la ville. On voulut, mais en vain, éloigner de Benjamin l’ordonnance qui frappait sa ville natale.

— Ah! dit-il, la prédiétion s’accomplit. La ville eft perdue et je vais mourir!

Les hommes de l’art qui vinrent le visiter le même soir s’étonnèrent que le mal eût déjà fait tant de progrès. Le lendemain, cependant, la fièvre était moindre et la ville en fut un peu rassurée.

— On le sauvera, disait l’évêque.

Hélas ! le soir même, une autre ordonnance du roi déclarait que tous les livres de la Bibliothèque, injustement retenus dans une ville qui n’était même plus un chef-lieu, seraient rendus aux communautés qui les avaient possédés. Cette fois encore, avec toutes les précautions imaginables, on tenta d’amortir le bruit de cette fatale ordonnance; au milieu de son dernier sommeil, on ne sait par quelle divination, le jeune homme entendit l'arrêt qui le séparait de ces beaux livres qu'il avait tant aimés.

— Les voilà perdus, perdus; je ne les verrai plus ! je ne les verrai plus !

En ce moment commença la lente agonie.

Il appelait à son secours tous les êtres chéris... Puis, de ses amis, il allait à ses livres, il les revoyait, il les racontait. Un inflant même, il se rappela le Romman de la rose , il disait que tous ses maux étaient sortis de ce vieux livre, il pleurait... il mourut dans un sanglot, sur le cœur de Lisette.

Quand il fut mort, la trifte cité qui lui avait donné le jour perdit toute espérance. Elle ne

savait déjà plus le nombre des pertes qu'elle avait faites : elle perdait ses magiftrats, ses professeurs, son évêché, sa bibliothèque et sa préfecture, et, tout au loin, son fleuve était emporté vers d’autres rivages. Toutes ces douleurs se confondaient dans la commune douleur pour le petit Benjamin.

Le jour même de ses obsèques, à l’inftant où Circé abandonnait, pour n’y plus revenir, ce vieux palais dans lequel elle avait apporté tant de ravages, sa berline à quatre chevaux rencontra le frêle cercueil sous les fleurs qui le couvraient. L’évêque avait voulu conduire ces funérailles, et que le petit Benjamin s’en allât doucement à son dernier asile, précédé de la croix que lui-même il avait portée au-devant du vénérable pontife.

A la suite du cercueil venaient Lisette et la grande Fanchon, en robe de deuil. Les deux Terre-Noire père et fils, le comte et le baron portaient les deux bouts du drap mortuaire; venaient ensuite le vénérable dom Martinus, le premier maître de Benjamin, et le vieux brigand de la Loire que le pauvre enfant avait sauvé et qui pleurait comme un enfant.

En vain la marquise eût voulu échapper à ce douloureux spectacle, elle n’en perdit pas un détail. Elle entendit les prières, elle vit couler les larmes; elle assifta, tremblante, à la douloureuse émotion de toute une cité qui perdait sa fortune et sa gloire en un jour.

Sur le tombeau du jeune Benjamin, une main pieuse avait écrit : « Ci-gît la ville et l’enfant... Pleurez sur elle! Priez pour lui! »

Fin

Paris. — lmp. Poupart-Davyl, rue du Bac, 3o.

Page 1