TROISIEME CIRCULAIRE ANNUELLE
ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE
A CHAQUE COOPÉRATEUR DU LIBRE SUBSIDE EXCEPTIONNELLEMENT INSTITUÉ POUR LUI
Paris, le lundi 5 Moïse 64 (5 janvier iS52).
Monsieur,
Dans mes précédentes circulaires, j'ai suffisamment expliqué, d'abord la nature, puis la source du subside exceptionnel auquel vous voulez bien coopérer. J'en dois aujourd'hui faire spécialement apprécier la destination et le caractère, que le temps seul pouvait assez déterminer. Proposée et acceptée comme un devoir social, cette noble sauvegarde dut exclusivement émaner de ceux qui sentaient dignement l'iniquité de la spoliation à réparer et l'importance du service à garantir. Mais tous supposèrent spontanément, avec moi-même, que ce patronage collectif serait purement temporaire, nul ne pouvant prévoir qu'un tel attentat resterait sans aucune réparation ou compensation. Il importe donc de savoir que, contre notre espoir naturel, ce digne protectorat doit, d'après une expérience trop décisive, devenir maintenant perpétuel.
Loin d'aboutir à la moindre réparation, ma persécution officielle vient d'être irrévocablement complétée en m'ôtant, après dix-neuf années d'un irréprochable exercice, le poste subalterne qu'on me laissa, dans une école dégénérée, quand on m'y ravit, en 1844, mon principal office. Ce complément d'iniquité, que j'avais dès lors prévu et annoncé, s'est d'ailleurs accompli, comme la spoliation initiale, sans aucune vraie participation d'un gouvernement qui, sous divers régimes, a depuis longtemps abdiqué sa juste suprématie polytechnique. Les deux actes émanent uniquement des différentes coteries scientifiques auxquelles ce célèbre établissement se trouve successivement livré. Toutes s'acharneront toujours contre le seul philosophe qui puisse aujourd'hui démasquer le charlatanisme et la médiocrité académiques en subordonnant activement tous les travaux de détail à de véritables conceptions d'ensemble. Depuis que ce vol légal est entièrement consommé, le chef suprême de la malheureuse école vient de me prouver, par une noble lettre, combien les dignes praticiens sont étrangers aux viles passions qui poussent de prétendus théoriciens vers ces méprisables attentats.
Ce coup final achève de dissiper tout espoir de réparation polytechnique. D'un autre côté, quoique le gouvernement ait toujours regretté son impuissance légale contre ma double spoliation, il n'a jamais tenté de me procurer ailleurs quelque juste compensation. Ainsi frustré de toute ressource officielle, je n'ai pu même replacer mon existence matérielle sur sa base primitive du libre enseignement privé des sciences
mathématiques. Trois années de loyaux efforts pour reprendre une profession qui ne convint qu'à ma jeunesse, viennent de me démontrer l'impossibilité d'y trouver désormais un abri contre ma pauvreté personnelle. L'élévation même de mon enseignement empêche une telle efficacité, depuis que ces études fondamentales sont, surtout en France, aussi dégradées habituellement par la stupidité des vues que par l'indignité des motifs.
D'après cette situation définitive, je suis donc contraint, à cinquante-quatre ans, de fonder toute ma subsistance sur la noble souscription publique qui d'abord surgit comme une garantie partielle et passagère. Mais les grands travaux qui m'ont attiré ce sort exceptionnel m'assurent aussi le concours croissant des actives symphaties, intellectuelles et sociales, qu'exige une telle destinée.
J'ai systématiquement voué toute ma vie à tirer enfin de la science réelle les bases nécessaires de la saine philosophie, d'après laquelle je devais ensuite construire la vraie religion. La première tâche est entièrement achevée depuis dix ans, et la seconde vient de commencer par la publication décisive, en juillet i85i,du tome premier de mon Système de politique positive, ou Traité de sociologie, instituant la Religion de l'Humanité. Ce second ouvrage établira la supériorité morale du positivisme aussi solidement que mon livre fondamental en démontre la supériorité intellectuelle. Ayant ainsi constitué la seule synthèse vraiment complète, autant relative désormais au cœur qu'à l'esprit, je dois obtenir des adhésions assez profondes
lb CIRCULAIRES ANNUELLES
et assez nombreuses pour me procurer dignement la sécurité matérielle que réclame ma difficile mission.
Une harmonie nécessaire rattache, en effet, cette construction sans exemple à l'incomparable révolution qui, faisant osciller l'Occident entre la rétrogradation et l'anarchie, ne peut se terminer qu'en conciliant radicalement Tordre et le progrès. A mesure que se développe une telle situation, tous les Occidentaux sentent de plus en plus l'impuissance finale des croyances théologiques et l'intime danger des doctrines métaphysiques. En même temps, l'insuffisance croissante des répressions purement matérielles, fait profondément ressortir le besoin universel d'une réorganisation spirituelle , seule adaptée à la vraie nature de la maladie occidentale. La religion positive doit aussi fournir l'unique force systématique qui puisse contenir également les inclinations rétrogrades des gouvernements et les tendances anarchiques des populations, en recommandant à la fois l'ordre au nom du progrès 'et le progrès au nom de l'ordre.
Cette double aptitude est assez sentie déjà pour procurer au fondateur du positivisme une suffisante protection contre l'ignoble persécution qui a maintenant détruit toutes ses ressources matérielles. Le public occidental préservera d'une injuste misère le philosophe dont il utilise de plus en plus les travaux, et qui peut encore, s'il n'est point entravé, tant servir la grande régénération humaine. Quoique la souscription instituée pour moi soit jusqu'ici restée notablement inférieure au taux proclamé d'abord indispensable, son accroissement continu, surtout pendant l'année
qui vient de finir, garantit sa prochaine efficacité, malgré le surcroît qu'exige ma dernière spoliation. Outre les divers symptômes généraux qui constatent les récents succès du positivisme, deux manifestations inattendues ont, en 1 85 1 , spécialement annoncé l'appréciation décisive de son aptitude caractéristique à satisfaire également les besoins les plus opposés. Toutes deux concernent, quoique en sens inverse, la lutte nécessaire qui terminera la révolution occidentale, par le libre ascendant du positivisme sur le communisme.
Les principaux conservateurs des États-Unis d'Ame rique ont noblement . invoqué la religion positive comme leur seul abri systématique contre les tendances subversives de la plus anarchique des populations occidentales, dans un milieu qui d'ailleurs exclut toute répression matérielle. Ils acceptent dignement les sévères obligations morales que leur imposera le nouveau pouvoir spirituel, en retour du juste respect qu'il obtiendra pour leur libre emploi d'une richesse socialement possédée.
En même temps, d'éminents prolétaires lyonnais ont irrévocablement embrassé le positivisme, comme convenant mieux que le communisme à tous les vrais besoins du peuple. Une heureuse culture de la vie de famille leur facilite spécialement la saine appréciation de la seule religion qui convienne également aux deux sexes, et d'après laquelle la régénération moderne consiste surtout à développer l'existence domestique dans toutes les classes.
C'est ainsi que le positivisme commence réellement
à satisfaire les pauvres en rassurant les riches, d'après son aptitude exclusive à traiter moralement des questions irrésistibles auxquelles on cherche dangereusement de vaines solutions politiques. Son fondateur peut donc compter à la fois sur le généreux patronage de quelques puissants disciples et sur le concours, encore plus noble, de ces subsides d'un centime quotidien pour lesquels ma première circulaire témoignait ouvertement une juste préférence.
La prochaine extension de cette double sauvegarde justifiera ma paisible résignation aux plus extrêmes conséquences d'une honorable spoliation. Au lieu d'atteindre son but oppressif, cette persécution ne m'a jamais rendu que plus calme et plus actif à la fois, en me vouant, avec plus de pureté et de plénitude, à mon office fondamental. Elle m'inspira toujours de nouveaux progrès vers les mœurs finales du prêtre de l'Humanité, qui doit entièrement appuyer son existence matérielle sur une libre gratitude, d'abord privée, puis publique, en renonçant loyalement à toute richesse personnelle, comme à toute grandeur temporelle. Ma première circulaire indique ma renonciation systématique à tous les profits qui pourraient désormais résulter de mes ouvrages quelconques, sauf le seul recouvrement des frais d'impression. Ce principe religieux, appliqué déjà dans ma récente publication, vient de recevoir son complément naturel sous l'impulsion spéciale de ma nouvelle spoliation. Poussé par ce coup final à m'abandonner, sans aucune réserve, au noble patronage de mes vrais appréciateurs, j'ai bientôt étendu la même règle à notre future Revue occidentale, en y
renonçant d'avance à toute rétribution, soit comme directeur, soit comme collaborateur. Mon caractère sacerdotal achève ainsi de se purifier, mes diverses prédications écrites devenant alors aussi gratuites que le furent toujours mes prédications orales. En diminuant d'un cinquième les frais annuels attribués d'abord à cette publication mensuelle, ce dernier complément d'une digne résolution hâtera, j'espère, l'institution d'un enseignement que réclame de plus en plus l'état présent de l'Occident.
Ce concours permanent du dévouement avec l'oppression m'a donc procuré finalement l'existence la plus homogène qui convienne au sacerdoce régénérateur. Les dix années de pleine vigueur cérébrale que l'ordre normal me réserve encore pourront ainsi s'appliquer, sans aucune entrave, aux grandes compositions que je promis en terminant mon ouvrage fondamental, et qui sont spécialement rappelées dans la récente préface du principal de ces quatre traités. J'ose assurer qu'elles seront toutes accomplies dignement, si le public occidental ne me laisse pas succomber. C'est pourquoi j'attends, avec une entière confiance, la suffisante extension d'une garantie aussi méritée par l'ensemble de mes services que d'après mes désastres. Tous ceux qui doivent y coopérer reconnaissent, en général, les obligations sociales de la classe active envers la classe contemplative, et ils sentent spécialement que, de nos jours, elles resteront longtemps privées, avant de pouvoir devenir publiques. Malgré le profond égoïsme qui distingue le milieu polytechnique, j'espère même que ma dernière spoliation y développera des sympathies
exceptionnelles, fondées sur l'appre'ciation plus spéciale d'une telle persécution, indépendamment de toute adhésion philosophique ou sociale. A plus forte raison, dois-je compter que cette consommation inattendue réveillera le zèle des positivistes incomplets, si puissants en Angleterre, qui admettent ma philosophie sans accepter encore la politique correspondante. Mais les positivistes conséquents sont assez nombreux déjà pour que leur intervention doive me suffire, quand leurs sentiments s'élèveront au niveau de leurs convictions, sous l'impulsion combinée de cette extrême nécessité privée et des plus graves intérêts publics. J'aborde donc, sans aucune inquiétude, l'expérience, si périlleuse en apparence, que ma situation m'oblige de tenter maintenant sur la véritable efficacité des inspirations régénératrices chez les âmes qui se dégagent de notre anarchie mentale et morale. Non seulement ma modeste existence sera bientôt préservée de toute perturbation matérielle : mais les efforts ainsi déterminés vont inaugurer spontanément la juste protection due, en général, à chaque digne apôtre de la religion universelle.
Salut et Fraternité.
Auguste COMTE.
{ I 0 , rue Monsieur -le -Prince. )
P. S. En 1849, première année de la souscription, elle produisit 2,92s fr. ; en i85o, elle parvint à 3,268 fr. ; en i85i, elle atteignit 4,2o5 fr.
Dans la circulaire initiale du 12 novembre 1848, qui fonda cette souscription, le produit indispensable fut fixé au taux annuel de 5,ooo fr., en sus du traitement de 2,000 fr. que je conservais alors.
REPUBLIQUE OCCIDENTALE
Ordre et Progrès — Vivre pour autrui
ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE
A CHAQUE COOPÉRATEUR DU LIBRE SUBSIDE EXCEPTIONNELLEMENT INSTITUÉ POUR LUI
Paris, le 3 Homère 65 (lundi 3i janvier i853).
Monsieur,
Quoique encore insuffisant, le noble subside annuel auquel vous participez a maintenant atteint sa constitution définitive. Institué d'abord pour une protection partielle et temporaire, ce patronage collectif devint ensuite la base unique et perpétuelle de ma subsistance, d'après la spoliation finale accomplie envers moi par les coteries polytechniques, en novembre i85i, malgré l'impuissante sympathie du gouvernement. Le notable accroissement d'une telle souscription pendant l'année i852 témoigne combien fut accueilli l'appel décisif que dut faire, à cet égard, ma troisième cirlaire.
Cette situation finale vient de déterminer une modification nécessaire, qui complète l'organisation du libre protectorat. Jusqu'ici la souscription avait toujours été
gérée par l'habile écrivain qui la fonda dignement en novembre 1848, et dont je n'oublierai jamais l'active sollicitude. Mais, depuis que ce subside constitue irrévocablement ma seule ressource, j'ai besoin, surtout tant qu'il reste insuffisant, d'en connaître et d'en recueillir les produits successifs plus fréquemment que ne pourrait le comporter un directeur quelconque. C'est ainsi que l'expérience m'a définitivement conduit, en septembre dernier, à devenir moi-même l'unique administrateur de cette souscription, dont les centres partiels ou provisoires pourront d'ailleurs se multiplier autant qu'il le faudra, mais sans ma participation.
Amenée par une nécessité matérielle, cette simplification finale doit faire mieux ressortir le caractère social d'un tel patronage, en me procurant habituellement des relations directes avec chaque coopérateur. Quiconque sent dignement la tendance actuelle de l'Occident vers une réorganisation spirituelle, seule base possible de la régénération temporelle, regardera bientôt ce subside comme le premier essor d'une grande institution. Car il prépare déjà l'indépendance du nouveau sacerdoce, en procurant une juste sécurité matérielle au fondateur de la religion positive. En terminant ma précédente circulaire, j'annonçai qu'il devait bientôt s'étendre à d'autres théoriciens, à mesure que se développerait irrécusablement leur vocation sacerdotale. Quoique cette extension demeure encore prématurée, je puis assurer aujourd'hui que plusieurs jeunes esprits d'élite, animés par de nobles cœurs et soutenus par d'énergiques caractères, se préparent silencieuse-
ment au sacerdoce de l'Humanité par de fortes études encyclopédiques. Aussitôt que leur difficile initiation se trouvera convenablement accomplie, je n'hésiterai point à réclamer directement le juste patronage temporel de l'avant-garde du public occidental envers cette précieuse ébauche du clergé positif. Il me suffira d'invoquer alors les motifs généraux que manifesta d'abord mon cas personnel, premier et principal exemple de la situation nécessaire qui caractérisera longtemps le nouveau pouvoir spirituel.
Le second volume de mon Système de politique positive ne laisse maintenant aucune incertitude sur cette condition fondamentale. Outre que la préparation normale du vrai sacerdoce ne peut guère s'accomplir spontanément chez des riches, un tel office ne saurait jamais émaner dignement que d'organes volontairement dépourvus de tout ascendant temporel. L'application graduelle de ce principe social m'a fait enfin accepter, et même développer, comme pleinement régulière, une situation privée qui d^bord semblait exceptionnelle. Dès longtemps frustré de tout patrimoine, je fus ensuite dépouillé successivement de mes diverses ressources professionnelles, et bientôt je complétai volontairement cette préparation pontificale en renonçant d'avance aux réparations ou compensations quelconques. Les ignobles iniquités dirigées contre mon existence matérielle étaient surtout destinées à détruire dans son germe une régénération, intellectuelle et sociale, incompatible avec l'anarchique ascendant des médiocrités académiques. Mais cette infâme persécution n'aboutit, au contraire, qu'à constituer naturellement le meilleur
type personnel de la nouvelle situation sacerdotale, en fondant toute ma subsistance sur le patronage temporel de mes vrais clients spirituels.
Quoique la classe active accomplisse toujours collectivement son devoir social de nourrir la classe contemplative, ce concours volontaire comporte deux modes distincts : l'un privé, l'autre public. Celui-ci prévaudra sans doute dans la constitution finale du sacerdoce positif, d'après le suffisant avènement de la religion universelle. Mais le premier convient seul à la transition occidentale, et l'on doit désirer qu'il persiste au moins jusqu'à la fin du siècle actuel. Il caractérise mieux le libre assentiment sur lequel repose la vraie dignité spirituelle ; et d'ailleurs il manifeste davantage la juste subordination de la théorie à la pratique, souvent méconnue des penseurs modernes.
Tant qu'un tel patronage se borne à moi seul, il rend même plus sensible le principal contraste des deux pouvoirs sociaux, en opposant la concentration spontanée de l'influence théorique à la dispersion naturelle des forces pratiques. Éminemment divisibles, et par suite coalisables, celles-ci peuvent toujours être surmontées d'après un suffisant concours. L'ascendant spirituel, nécessairement indivisible, ne redoute jamais une coalition quelconque. Son office fondamental pourrait toujours être assez rempli par un seul cerveau, si l'étendue et la diversité des applications simultanées n'exigeaient pas que le suprême organe de l'Humanité fût assisté de ministres secondaires. Une telle opposition entre les deux puissances humaines va devenir familièrement appréciable d'après les rapports person-
nels qui désonnais me lieront directement à chacun de mes souscripteurs annuels. Dans ce contact habituel, chaque coopérateur sentira l'ensemble des services qui m'ont procuré ce noble concours ; tandis que lui-même ne se reconnaîtra qu'une faible participation, qui, sans me dispenser d'aucune gratitude, n'altérera jamais mon indépendance. Ce contraste décisif entre le mérite et le nombre, qui seul explique assez l'irrésistibilité du véritable ascendant théorique, ressortira moins quand la subsistance du sacerdoce positif ne dépendra plus de ses adhérents privés.
Dans un temps d'instabilité, la persistance d'un tel subside et son accroissement continu sont très propres à manifester sa portée sociale comme premier pas vers la libre constitution du nouveau pouvoir spirituel. Car on ne saurait douter maintenant que la plupart de ses coopérateurs permanents le conçoivent ainsi, d'une manière plus ou moins distincte. Quand il commença, je présumais assez de mes contemporains pour espérer qu'il émanerait surtout du nombreux public polytechnique qui connaissait pleinement l'iniquité de ma spoliation, sans s'occuper d'ailleurs de mes services philosophiques. Mais une triste expérience me prouva bientôt que j'avais mal apprécié ce milieu dégradé, d'où ne surgit jamais la moindre assistance, ni chez mes propres élèves, ni parmi mes camarades, ni même chez mes supérieurs les mieux disposés. D'après ce lâche égoïsme, qui mérite une flétrissure historique, le protectorat collectif fut toujours dû seulement aux diverses sympathies déterminées par mes travaux. Je puis même étendre cette appréciation à la participation,
noblement exceptionnelle, des dignes adversaires américains indiqués dans la préface du tome deuxième de ma Politique positive. Car ils regardent comme un véritable devoir social de soutenir ainsi l'existence matérielle du philosophe dont ils ont proclamé la valeur intellectuelle et morale plus complètement que ses propres auxiliaires publics. Quoique de tels cas puissent désormais se multiplier beaucoup, je ne devrai jamais compter essentiellement que sur des appuis positivistes.
Ceux-là se divisent maintenant en deux classes générales, selon que leur adhésion reste purement philosophique ou qu'elle s'étend jusqu'à la religion. Une telle distinction résulte le plus souvent de l'application sociale du positivisme, surtout envers la politique actuelle. La révolution occidentale étant principalement intellectuelle , les positivistes placés dans le milieu le moins agité peuvent longtemps borner leurs convictions à la nouvelle philosophie, afin de mieux garantir ce fondement rationnel contre toute altération passionnée. Cette inconséquence, encore excusable, cessera spontanément quand le mouvement de régénération aura pris, en Occident, son extension naturelle. Devant une imminente anarchie, ces positivistes incomplets, très multipliés en Angleterre, sentiront combien serait vaine une rénovation qui s'arrêterait aux pensées sans embrasser les sentiments, seule source réelle de la conduite. Si même ils concevaient, avec assez de profondeur, le simple problème de l'unité mentale, ils reconnaîtraient déjà que sa vraie solution devient inséparable de la reconstruction gêné-
raie de l'unité humaine, dont le principe consiste dans la prépondérance du cœur sur l'esprit. Mais ils n'accompliront cet effort décisif que sous l'impulsion continue d'une active sollicitude sociale. Quant à ceux qui, vivant au centre de l'agitation rénovatrice, et journellement préoccupés de ses principales exigences, se bornent pourtant à la philosophie positive en rejetant la religion correspondante, je n'hésite point à regarder leur conversion comme avortée. Leur inconséquence, alors sans excuse, indique nécessairement ou l'impuissance de l'esprit ou l'insuffisance du cœur, et presque toujours toutes deux. Car la religion positive, quoique destinée finalement à tous, ne convient aujourd'hui qu'aux natures d'élite, d'ailleurs moins rares chez les prolétaires que parmi les lettrés et les riches.
Le caractère sacerdotal de mon subside se trouve déjà confirmé par son extension occidentale. Quoique les souscripteurs français prévaillent encore par le nombre, le produit principal émane maintenant du reste de l'Occident, comme l'indique le résumé statistique qui termine ma circulaire. Cette prépondérance normale ne pourra qu'augmenter beaucoup à mesure que la vraie nature de la situation occidentale se développera davantage. On sentira partout que, dans l'essor décisif de la doctrine finale, la France a seulement l'initiative nécessaire d'une élaboration commune à tous les Occidentaux, et destinée ensuite à toute notre espèce. Les besoins de l'ordre absorbant de plus en plus les tendances au progrès, on reconnaîtra bientôt l'universelle efficacité du pouvoir spirituel que j'ai fait irrévocablement surgir dans la métropole humaine.
Au milieu de l'anarchie mentale et morale, quand les gouvernements et les populations cherchent aveuglément l'avenir sans consulter le passé, je viens seul représenter dignement le double ensemble des ancêtres et des successeurs. L'instinct de la continuité, principal attribut de notre sociabilité, fut d'abord altéré profondément par le catholicisme, dont le brutal avènement repoussa tous nos antécédents gréco-romains. Il subit ensuite une atteinte non moins grave quand le protestantisme vint réprouver tout le moyen âge. Complétant cette anarchique progression, l'aveugle déisme émané du dix-huitième siècle pousse aujourd'hui les Occidentaux à méconnaître toute filiation historique pour ne laisser prévaloir qu'une sauvage solidarité.
Dans cette orageuse situation, plus ou moins commune à tout l'Occident, les vrais conservateurs ne tarderont pas à comprendre l'importance de la seule doctrine qui systématise la notion et le sentiment de la continuité. En se préoccupant dignement de l'ordre profondément compromis, on reconnaîtra que les positivistes complets, c'est-à-dire religieux, peuvent seuls devenir ses appuis normaux, vu le caractère plus ou moins anarchique qu'offrent aujourd'hui tous les autres partis. C'est surtout d'une telle conviction que j'attends désormais l'extension décisive du subside sacerdotal, où les purs révolutionnaires participeront de moins en moins, comme étant, au fond, les principaux ennemis du positivisme. Mes dignes patrons temporels se sentiront ainsi liés de plus en plus par une grande destination commune, qui partout les poussera, sous ma direction, à saisir convenablement la surintendance
des affaires occidentales, à mesure que leurs convictions se compléteront. Telle est déjà la disposition spontanée des vrais positivistes, même britanniques, surtout depuis la récente propagation de ma doctrine en Irlande, où l'agitation sociale interdit de se borner au positivisme intellectuel.
Néanmoins, à quelque phase que s'arrêtent mes divers adhérents, je suis autorisé maintenant à réclamer solennellement leur juste assistance. Car, j'ai pleinement réalisé déjà toutes les conditions d'abnégation personnelle qu'exigeait mon essor complet. En même temps, malgré les embarras matériels encore inhérents à l'insuffisance de mon subside, une expérience décisive vient de confirmer mon aptitude à bien employer le noble loisir propre à ma situation finale. Pendant l'année i852, la première de toute ma vie où j'aie pu librement disposer de mon temps et de mes forces, j'ai construit et publié le volume le plus décisif de mon principal traité. Quelques mois après son apparition, j'ai dignement composé l'opuscule exceptionnel que j'avais promis pour systématiser la propagation décisive du positivisme. Malgré ce double effort, je publierai, vers le milieu de la présente année, le tome troisième de ma Politique positive, dont le volume final paraîtra l'an prochain. Après cet immense construction, je me sens capable d'exécuter convenablement les trois traités moins étendus, mais très importants, que je promis également en terminant, en 1842, ma première vie. Quoique je commence maintenant ma cinquantesixième année, j'ose assurer que tous ces services seront accomplis avant l'âge normal de ma sage
retraite, si d'ignobles entraves ne surgissent pas de mon injuste détresse matérielle.
C'est pourquoi je somme tous les Occidentaux capables de sentir, d'une manière quelconque, la vraie portée de mes travaux, de concourir loyalement, suivant leurs moyens respectifs, au digne protectorat institué pour moi. Si les positivistes incomplets persistaient à motiver leur coupable indifférence sur leurs divergences partielles envers l'ensemble de ma doctrine, je dévoilerais aisément l'égoïsme mal caché sous ce vain prétexte. Car les principes qu'ils admettent déjà sont plus que suffisants pour mériter au fondateur un juste abri contre la misère, quand même tous ses autres travaux devraient être oubliés.
Un tel dédain d'une obligation sociale, dont les motifs sont irrécusables, résulte trop souvent de la secrète aversion qu'inspire l'avènement d'un sacerdoce capable d'établir enfin une discipline réelle et complète. La morale positive se trouve appelée, dès sa naissance, à la principale épreuve de sa force, pour surmonter aujourd'hui l'universelle insurrection des vivants contre l'immuable empire des morts, en tirant de l'ensemble du passé le seul point d'appui désormais efficace. Quand elle aura suffisamment accompli cet office décisif, déjà réalisé chez les âmes régénérées, nul ne pourra plus douter de sapuissance contre les perturbations quelconques. Par un secret pressentiment de cette autorité naissante, toutes les influences vicieuses redoutent maintenant le pouvoir qui, venant enfin juger irrévocablement les morts, n'hésitera jamais à juger aussi les vivants, d'après l'extension nécessaire des mêmes principes.
QUATRIÈME CIRCULAIRE 3l
L'obligation de concourir au subside sacerdotal est devenue tellement irrécusable , pour quiconque se reconnaît positiviste, que je l'érigerai prochainement en condition préliminaire d'une telle qualification. Quelque peu répandue que soit jusqu'ici ma doctrine, le moment me semble déjà venu de distinguer formellement ses vrais adhérents d'avec ceux qui prennent indûment un titre destiné bientôt à procurer l'estime publique. C'est pourquoi je ne tarderai point à soumettre tous les prétendants au système d'épreuves régulières dont la récente publication du Catéchisme positiviste fournit la base naturelle. Mais, avant d'être ainsi jugé, chacun d'eux devra s'engager à participer, selon ses moyens, au subside sacerdotal. L'entière impuissance, qui seule dispenserait d'une coopération quelconque, est extrêmement rare envers une souscription dont le minimum fut fixé, dans ma première circulaire annuelle, au taux d'un centime quotidien, que j'ai vu quelquefois se réaliser dignement. Ma Politique ■positive a systématiquement établi le caractère social que doit maintenant développer la propriété matérielle pour obtenir enfin une consistance inébranlable. Je dois donc empêcher désormais que ceux qui sollicitent une telle transformation tentent eux-mêmes d'en éluder les conséquences normales, dans leurs relations personnelles avec le sacerdoce régénérateur.
Avant de terminer cette circulaire décisive, il y faut
expliquer convenablement à mes patrons temporels
l'état présent du subside et ses prochaines exigences.
En l'instituant, on fixa la somme de sept mille francs
pour le minimum total de ma dépense annuelle, y
compris une pension exceptionnelle de deux mille francs que je regarde comme moralement obligatoire. J'ai toujours accepté dignement cette détermination primitive, et je ne demanderai jamais qu'elle soit notablement dépassée. Quand la souscription sera parvenue au delà, j'appliquerai l'excédant, soit au juste soulagement des vrais aspirants au nouveau sacerdoce, soit à faciliter mes publications, soit à tous autres usages positivistes, constamment assujettis à des comptes spéciaux. Mais, malgré l'accroissement continu du subside pendant les quatre années écoulées depuis sa fondation, il n'a point encore atteint ce minimum jugé d'abord indispensable. Devenu l'unique base de ma subsistance, son insuffisance m'aurait récemment suscité de graves embarras sans la restitution inattendue des retenues officielles que subit longtemps mon dernier traitement polytechnique. Ce secours accidentel, qui combla presque la lacune de i852, ne peut plus se renouveler, et je ne dois en espérer aucun autre. Il faut donc que le subside suffise seul dès 1 853. Les chiffres ci-dessous indiqués prouvent que cette condition exige un accroissement actuel égal à celui de l'année précédente. J'ai donc lieu de présumer que le patronage va devenir complet, d'après la stimulation continue d'une impérieuse situation, qui désormais pousse simultanément les populations et les gouvernements vers le positivisme, comme seule garantie systématique de Tordre et du progrès.
La morale positive me prescrivant de vivre au grand jour, je crois devoir ici m'expliquer une seule fois sur une apparente anomalie de ma dépense personnelle,
où, contre l'usage naturel, le logement compte davantage que la nourriture. En évitant tout détail superflu, ma vraie dignité ne souffrira point d'un tel éclaircissement public, qui préviendra des reproches irréfléchis, et peut-être même une ignoble malveillance.
Quoique l'appartement que j'habite depuis douze ans excède réellement mes besoins matériels, je regarderais comme un profond malheur l'obligation de le quitter, d'après l'ensemble des divers souvenirs incomparables qui m'y lient de cœur et d'esprit. Je ne pourrai jamais oublier que là fut écrit, en 1842, le volume décisif qui termina mon ouvrage fondamental par la systématisation directe de la nouvelle philosophie. Mais ce domicile doit surtout m'être devenu sacré, trois ans après, comme le lieu de la régénération morale que me procura, pendant une année sans pareille, Tangélique impulsion qui dominera toujours ma seconde vie. Vu les fruits décisifs que l'Occident en a déjà recueillis, j'oserais taxer d'ingratitude tous ceux qui, participant aux bienfaits, publics et privés, de la religion nouvelle, me laisseraient matériellement ravir le siège de sa fondation. Ces saintes murailles, à jamais empreintes de l'image adorée, m'aidèrent à développer journellement le culte intime de la meilleure personnification du vrai Grand-Être, pendant ces années déjà nombreuses où sa glorieuse éternité subjective succéda trop tôt à sa triste existence objective. Là s'établit, sous cet irrésistible patronage, une telle harmonie entre ma vie privée et ma vie publique, que les progrès de chacune purent aussitôt s'étendre à l'autre ; de manière à me faire sentir la vraie théorie de l'unité longtemps avant de la
formuler. Aussi la même enceinte où je fus d'abord régénéré se trouva-t-elle consacrée bientôt par plusieurs célébrations décisives des principaux sacrements sociaux.
Les positivistes trop abstraits que toucherait peu l'importance évidente d'un tel domicile envers mon bonheur personnel devraient, au moins, se reconnaître obligés de concourir à me le conserver comme un précieux instrument de travail. Quiconque sent assez la vraie logique pour ne la point réduire au seul emploi des signes, doit comprendre la puissance philosophique des images et des sentiments que ces murs me rappellent. J'y viens d'accomplir la principale moitié de ma construction religieuse, et l'opuscule décisif où la participation subjective de ma sainte collègue éternelle est déjà reconnue unanimement. Pourrais-je aussi bien achever ailleurs cette élaboration capitale, et même les ouvrages moins importants qui la suivront ? J'ai maintenant atteint l'âge où je dois scrupuleusement ménager mon temps et mes forces pour exécuter, avec une pleine vigueur cérébrale, tout ce que je promis à la fin de mon livre fondamental. C'est pourquoi je repousserai toujours la stupide économie matérielle qui me priverait d'une puissante assistance spirituelle.
Pour compléter cet éclaircissement spécial, il faut d'ailleurs noter que mon anomalie personnelle se borne au simple échange des répartitions usitées, sans affecter réellement ma dépense totale. Son taux primitif fut, en effet, fixé dans la supposition d'une restriction domiciliaire. Néanmoins, je m'y soumis, tout en conservant l'enceinte sacrée, grâce à la réduction exceptionnelle de
mes autres dépenses, et surtout de ma nourriture. Mon heureuse sobriété concourt, sans doute, à ce précieux résultat. Toutefois, il est dû principalement à l'incomparable auxiliaire que déjà chaque vrai positiviste respecte et chérit comme ma digne fille adoptive. D'après son admirable sollicitude, nous sommes nourris tous les deux pour une somme inférieure à celle que coûterait ma propre alimentation si je vivais isolément. Parmi les Parisiens dont la dépense personnelle est de cinq mille francs par an, je suis peut-être le seul auquel le logement coûte sei\e cents francs. Mais réciproquement, aucun d'entre eux, sans doute, ne se borne, comme je le fais, à mille francs pour la nourriture totale de sa maison.
L'auguste destination de ces renseignements privés me permet d'espérer que mon vrai public ne les jugera point indignes de son attention. Ils réduisent définitivement à la seule transposition de deux nombres une apparente irrégularité, qui n'altère aucunement la juste austérité de mes mœurs sacerdotales. C'est pourquoi je me félicite d'avoir été conduit à présenter dignement une explication d'après laquelle tous mes contemporains sauront désormais respecter un domicile destiné, j'ose le dire, à devenir sacré pour la postérité.
Salut et Fraternité.
Auguste COMTE,
(lO, rue Monsieur -le -Prince.) Né, à Montpellier, le 19 janvier 1798.
P. S. D'après le but du subside sacerdotal, je dois, en général, inviter chaque coopérateur à m'envoyer, autant que possible, sa souscription dans le premier trimestre de l'année; à moins qu'il ne préfère la fractionner, comme plusieurs l'ont heureusement pratiqué déjà.
Résumé général des souscriptions pour le subside sacerdotal en l852.
[Minimum, 5 h.
40 souscriptions françaises 2.400 fr. Moyenne, 60 fr.>
(Maximum, 200 fr.)
26 autresoccidentales (dont \ /Minimum, 25 fr. \ v
„ . , ,, , f c, , ')' , /(en écartant la col-/
1 collective de 65o fr../ 3,i55 fr. Moyenne, 100 fr. , .
à Londres) / yMaximum, 5oo fr.
4 anonymes 45 fr.
Tôt. 70 souscriptions 5, 600 fr. [ Moyenne, 80 fr.|
TV. B. Pendant les trois premières années, le subside sacerdotal fournit 3, 000 fr. en 1S49, 3 ,3oo en iS5o, et 4,200 en i85i.
REPUBLIQUE OCCIDENTALE Ordre et Progrès — Vivre pour autrui
ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE
A CHAQUE COOPERATEUR DU LIBRE SUBSIDE EXCEPTIONNELLEMENT INSTITUE POUR LUI
Paris, le 22 Moïse 66 (dimanche 22 janvier 1854).
Monsieur,
L'année qui vient de finir a suffisamment réalisé les espérances exprimées dans ma précédente circulaire envers l'accroissement nécessaire du noble subside auquel vous concourez. D'après le résumé numérique cijoint, le minimum normal de sept mille francs (ou plutôt vingt francs par jour) s'est trouvé, pour la première fois, atteint en i853.
Suivant mon appréciation antérieure, ce résultat décisif représente un tel patronage comme une institution sociale, spontanément surgie, à travers l'anarchie actuelle, afin de consolider l'avènement du nouveau pouvoir spirituel, seul capable de terminer la révolution occidentale. Tant que l'intervention collective parut uniquement destinée à compenser une infâme spoliation, elle resta très insuffisante, vu le peu d'éner-
gie que comportent aujourd'hui les sentiments civiques, surtout dans le milieu profondément égoïste où la persécution s'accomplit. La protection n'est devenue assez efficace que quand je l'ai directement rattachée au principal besoin de notre siècle. Même les dignesadversaires, dont j'y dois toujours honorer la participation exceptionnelle, sympathisent réellement avec la mission à laquelle j'ai constamment voué ma vie, quoiqu'ils diffèrent de moi sur les moyens convenables. A plus forte raison, cette coopération est-elle obligatoire aux yeux de ceux qui, sans accepter la politique et la religion positives, ont sincèrement adopté ma philosophie, à moins que l'infériorité morale n'accompagne chez eux l'incohérence mentale.
Parmi les positivistes'complets, auxquels le subside sacerdotal devra de plus en plus sa principale consistance, ce concours constitue une fonction sociale, où chaque âme régénérée contribue, selon ses forces, à préparer le régime final en secondant l'initiative théorique. En publiant l'opuscule qui s}rstématise notre propagande, j'ai directement représenté les serviteurs de l'Humanité comme venant dignement saisir la direction générale des affaires terrestres, d'après une séparation fondamentale entre le conseil et le commandement. Cette proclamation sans exemple se trouve, depuis quinze mois, spontanément ratifiée par le silence décisif de tous les partis actuels, dont chacun a tacitement reconnu la suprématie naturelle de la solution positive. Nul ne peut aujourd'hui contester ni la nécessité de concilier radicalement l'ordre et le progrès, ni l'aptitude exclusive du positivisme envers une telle
harmonie. Voilà comment une compression empirique se trouve involontairement conduite à respecter l'essor continu de la doctrine régénératrice. Quiconque peut assez se placer au point de vue de la postérité doit déjà regarder la réorganisation occidentale comme ayant vraiment commencé, depuis que la religion universelle est pleinement caractérisée. En faisant librement surgir des convictions complètes sous une fluctuation anarchique et rétrograde, le sacerdoce positif disposera bientôt les classes dirigeantes à transférer partout le gouvernement aux seuls praticiens capables de surmonter une imminente dissolution.
Telle est la sainte ligue que le développement du subside positiviste vient spontanément organiser entre les deux forces, active et spéculative, dont le digne concours doit présider à la reconstruction moderne. Vouées à cette grande destination, toutes les âmes d'élite se rallieront graduellement autour du positivisme, pour dominer le dix-neuvième siècle, comme les esprits forts conduisirent le dix-huitième siècle d'après l'encyclopédisme. Une semblable coopération peut seule les dégager de l'oppression exceptionnelle où les plonge une anarchie exclusivement favorable aux médiocrités de tout genre. Or la première condition d'un tel résultat consiste à toujours mériter, par nos sentiments et notre conduite, personnelle, domestique, ou civique, la prépondérance à laquelle notre doctrine nous appelle ouvertement. Le régime final est destiné surtout à régler convenablement toutes les forces humaines, tant privées que publiques, assez développées dans l'évolution préparatoire. Il exige donc que ses dignes promo-
teurs prouvent d'abord sur eux-mêmes l'efficacité générale de la discipline positive.
Déjà la foi démontrable a partout prévalu mentalement sur les croyances chimériques, qui ne sont plus recommandées en vertu de leur réalité, mais seulement au nom de leur utilité. Pour compléter son ascendant, le principe positif doit donc constater, par une expérience continue, que son efficacité morale et sociale est en pleine harmonie avec son aptitude intellectuelle. C'est ainsi que les vrais positivistes peuvent tous concourir à l'avènement graduel de leur religion, en remplissant mieux que les divers théologistes, d'abord leurs fonctions spéciales, puis leur sage participation à l'économie générale.
Une telle supériorité leur procurera partout un respect habituel, sans qu'ils soient jamais forcés d'altérer une morale qui leur prescrit surtout de vivre au grand jour. Le caractère toujours relatif de leur doctrine doit d'ailleurs les préserver de toute hostilité déplacée envers les croyances dont ils sont irrévocablement affranchis, quoiqu'ils ne puissent attendre la même justice d'adversaires dirigés par des opinions absolues. Outre qu'une telle attitude constitue le meilleur privilège du positivisme, elle devient indispensable aux régénérateurs occidentaux, qui, devant également guérir les anarchistes et les rétrogrades, ne sauraient pourtant hésiter désormais à préférer ceux-ci. Depuis que la crise française a spontanément posé la question organique, les révolutionnaires ont irrévocablement perdu leur office passager, surtout chez le peuple central, où leur intervention ne fait plus qu'entraver, à tous égards,
l'élaboration décisive. Au contraire, les conservateurs, tandis qu'ils maintiennent l'ordre matériel, préservent d'une entière indiscipline des âmes chez lesquelles les convictions les plus arriérées sont très préférables, même mentalement, au pur scepticisme. Sans accorder jamais aux croyances surnaturelles une prépondérance incompatible avec la solution occidentale, le positivisme ne peut succéder au théologisme qu'en glorifiant toujours ses services antérieurs et respectant son efficacité présente, malgré son insuffisance radicale. Il faut donc transformer le système d'hypocrisie en un système de ménagement, en préférant l'état rétrograde à l'état négatif, dans une génération |dont les directeurs peuvent seuls atteindre déjà l'état normal.
Cette attitude des positivistes envers les partis actuels se trouva caractérisée, dès 1826, quand je publiai, sur le pouvoir spirituel, un opuscule décisif, suscitant aussitôt les reproches des déistes et les éloges des catholiques. Suspendue, en apparence, pendant que j'élaborais ma fondation philosophique, elle s'est développée, avec une énergie croissante, à mesure qu'a surgi ma construction religieuse, surtout depuis l'abolition du régime parlementaire en France. Mon récent volume sur la philosophie de l'histoire consacre irrévocablement une telle disposition, comme devant habituellement distinguer notre siècle du précédent. Je dois la motiver spécialement quand je vais caractériser l'avenir humain et la transition extrême, dans le tome final qui sera publié vers le milieu de la présente année. Les positivistes sont tellement appelés à gouverner l'Occident qu'ils doivent déjà préparer leur
dictature systématique en secondant, à leur manière, une empirique concentration, provisoirement indispensable à Tordre matériel. Une telle assistance peut seule garantir la liberté d'exposition qu'exige l'élaboration occidentale, en transférant l'active défense des principes sociaux à l'unique doctrine qui puisse dissiper les utopies subversives. En faisant perdre aux révolutionnaires le prestige de la persécution, le positivisme représentera ce parti comme le plus arriéré de tous, dans un siècle voué nécessairement à la reconstruction.
Inspirées par l'accroissement décisif du subside sacerdotal, ces réflexions sont pleinement conformes à la vraie nature de mes circulaires annuelles, où je dois désormais adresser des conseils opportuns aux meilleurs adhérents de la Religion de l'Humanité. Mes explications spéciales de l'an dernier me dispenseront toujours de revenir sur mes besoins personnels, auprès de quiconque sent combien l'économie des forces l'emporte sur celle des matériaux, et même du temps. L'augmentation du subside ayant assez ratifié ce préambule nécessaire, je puis maintenant consacrer cette communication périodique à sa destination sociale, sans y mêler aucun éclaircissement privé.
Afin de mieux apprécier une telle extension, il faut remarquer qu'elle est surtout due à des souscripteurs plus nombreux, puisque la moyenne générale n'a point changé sensiblement. Cette multiplicité de coopérateurs serait même plus prononcée si la rigueur numérique ne m'avait interdit d'y comprendre ceux qui, sans renoncer à leur participation, furent empêchés, par des obstacles passagers, de la réaliser en 1 853.
Mais un tel accroissement est surtout devenu décisif en s'accomplissant malgré l'irrévocable retraite de plusieurs souscripteurs qui furent toujours plus révolutionnaires que positivistes. D'après l'estime qui déjà s'attache à cette dernière qualification, on doit désormais la réserver soigneusement aux vrais adhérents de la religion universelle, où conduit notre philosophie et d'où procède notre politique. Si l'on continuait d'accorder ce titre aux âmes dont l'évolution est incomplète, il faudrait bientôt le laisser prendre par les esprits voués aux spécialités positives. Car leur aveugle répugnance envers toute généralisation et systématisation n'offre que l'entier développement de l'empirique inconséquence des prétendus positivistes qui veulent empêcher la nouvelle philosophie d'aboutir à la vraie religion. Quiconque ne s'élève point jusqu'à cette conclusion synthétique ne comporte envers le positivisme que d'insuffisantes sympathies, incapables de résister, dans la vie réelle, au moindre ébranlement, public ou privé.
L'impuissance pratique, et même l'instabilité théorique, de ces convictions incomplètes sont devenues pleinement irrécusables d'après la crise dictatoriale de i85i, où les positivistes religieux surent seuls juger d'avance comme la postérité, malgré leurs émotions passagères. Je fus alors abandonné par tous mes autres prétendus adhérents, destinés, sans doute, à mourir en regrettant le régime parlementaire. Cette épuration spontanée augmente la consistance du vrai parti positiviste, et l'on voit déjà qu'elle n'a pas entravé son extension.
Rien n'est plus propre à dissiper les préventions empiriques qui, du moins en France, détournent la plupart des conservateurs de la seule doctrine qui consacre et systématise leurs aspirations. Faute d'une telle base, ceux qui, depuis soixante ans, veulent sincèrement concilier Tordre et le progrès, n'aboutissent qu'à perpétuer simultanément l'anarchie et la rétrogradation afin de pouvoir toujours opposer Tune à l'autre.
Voilà comment le positivisme, également dégagé des sympathies vicieuses et des aveugles antipathies qu'il dut d'abord susciter, tend désormais à régénérer directement la politique actuelle, en devenant la doctrine propre aux conservateurs systématiques. Ses dignes adeptes pourront ainsi, les uns par le conseil, les autres par le commandement, prévenir de nouvelles catastrophes dans le centre occidental, et préserver les peuples adjacents d'une agitation naturellement propre à la nation investie de l'initiative moderne.
Mon appréciation du subside de 1 853 resterait incomplète si j'y laissais ignorer que l'accroissement du nombre des souscripteurs n'aurait pas suffi pour réaliser le minimum normal sans le zèle exceptionnel de plusieurs coopérateurs. Un digne appel, suscité par une détresse imprévue, produisit, dans le dernier trimestre, un admirable élan, qui permit d'atteindre ce taux décisif, mais d'après un surcroît d'efforts sur lequel je ne saurais habituellement compter. Néanmoins, la plénitude du subside me semble désormais assurée, parce que l'accroissement continu du nombre des souscripteurs doit déjà dispenser de tout supplément.
CINQUIÈME CIRCULAIRE 4b
Les coopérateurs par grâce ou caprice s'étant heureusement retirés, je n'ai plus que des patrons qui regardent leur intervention comme un véritable devoir, toujours développable avec leurs moyens effectifs. Je ne signale donc cette généreuse anomalie qu'afin d'en témoigner publiquement ma juste reconnaissance, et surtout pour constater l'aptitude de la foi positive à susciter déjà les sentiments qu'exige sa destination sociale.
On doit finalement regarder un tel symptôme comme concourant avec tous les indices qui, dans cette même année, viennent de manifester spontanément l'efficacité morale du positivisme. Une épreuve décisive a spécialement montré la puissance de la vraie religion envers le perfectionnement des devoirs privés, en appliquant dignement la loi du veuvage et la règle qui prescrit à l'homme de nourrir la femme. En même temps, l'élimination des révolutionnaires a permis un développement général de la vénération et de la fraternité, jusqu'alors entravées par la défiance et l'insubordination propres au négativisme. De nouvelles célébrations ont confirmé l'aptitude naturelle du culte positif à consacrer profondément tous les liens domestiques. Le progrès public de la doctrine régénératrice a correspondu dignement à son extension privée, surtout d'après le plein avènement d'un foyer irlandais, déjà comparable au noble noyau qui se développe, depuis huit ans, en Hollande.
Tous les caractères, intellectuels et moraux, du mouvement positiviste se trouvent heureusement réunis dans le pas décisif qui termina l'année i853. Un travail
sans exemple, où la conscience et le talent sont toujours en harmonie, vient de procurer une nouvelle vie à mon ouvrage fondamental, qui devra désormais, chez la plupart des lecteurs, être étudié, de préférence, d'après cette traduction exceptionnelle. Quoique destinée surtout à la population britannique, cette précieuse publication deviendra bientôt commune à tout l'Occident, de manière à systématiser partout les tendances spontanées vers le positivisme. L'efficacité naturelle d'une telle opération doit d'ailleurs augmenter d'après les nobles dispositions qui l'ont préparée et complétée. Dès son début, un digne patronage, maintenant brisé par la mort, pourvut généreusement à tous les frais qu'elle exigeait. Après sa réalisation, mon éminente collègue, ignorant mon irrévocable renonciation aux profits quelconques de mes ouvrages, m'a, par un admirable scrupule, réservé spontanément un bénéfice égal au sien ; de manière à fournir un nouvel exemple de la supériorité des mœurs positivistes.
Quelle que soit l'importance directe de cet événement, son mode d'accomplissement doit donc le rendre plus décisif, surtout comme émané d'une femme. Un tel concours dissipera bientôt les préjugés pédantesques contre l'aptitude philosophique du sexe le mieux disposé pour le seul point de vue vraiment universel. Ainsi surgit spontanément l'alliance fondamentale entre le sexe affectif et la classe contemplative, afin de diriger convenablement la réorganisation occidentale. Ma construction religieuse commença sous une angélique impulsion, dont l'inaltérable efficacité, consolidée et développée par la mort, est de plus en plus appréciée.
Je vais maintenant l'achever après avoir acquis l'active assistance d'une femme vraiment supérieure, dont la noble initiative déterminera bientôt de dignes imitations, qu'annonce déjà le concours naissant du sexe affectif à ma protection collective.
Suivant l'ensemble des indications précédentes, la marche du positivisme tend désormais à réaliser la généralisation que je proclamai, l'an dernier, dans la destination, d'abord personnelle, du subside que j'ai toujours qualifié de sacerdotal, afin d'en signaler l'extension normale. Ma propre subsistance étant maintenant assurée, la prochaine terminaison de mon principal traité me permettra de compléter dignement ma carrière par la paisible exécution de tous les ouvrages promis à la fin de mon livre fondamental. Pendant cette élaboration finale, je dois activement préparer le développement du sacerdoce pleinement institué dans la construction que j'achève. Il faut, d'une part, garantir l'existence des jeunes théoriciens que j'ai déjà représentés comme sérieusement voués à la formation du clergé positif, depuis qu'ils combinent assez leur amélioration morale avec leur initiation encyclopédique. En même temps, il convient déjà d'organiser l'intervention du comité permanent auquel, dès 1842, je réservai, sous ma direction, la systématisation graduelle de la transition occidentale. Ce double besoin m'autorise pleinement à réclamer ici toute l'extension possible du subside sacerdotal. Mon insistance à cet égard se trouve d'autant mieux motivée que j'ai proclamé, l'an dernier, ma résolution de ne jamais dépasser personnellement le taux maintenant réalisé, comme
le prouvera toujours la publicité de mes opérations quelconques.
Salut et Fraternité.
Auguste COMTE,
[10, rue Monsieur -le- Prince.) Né, à Montpellier, le 19 janvier 1798.
Résumé général des souscriptions four le subside sacerdotal en lS53.
Minimum, 3 fr. 65 c. )
françaises 3,720 fr. \ Moyenne, 78 fr.
Maximum, 3oo fr.
[ Minimum, 25 fr. J
22 autres occidentales... 2,85o fr. ! Moyenne, i3o fr.
( Maximum, 5oo fr.
( Minimum, 4 fr. 1
21 anonymes, de diverses nations. 83o fr. : Moyenne, 40 fr.
f Maximum, 200 fr.
Total. 91 souscriptions 7,400 fr. | Moyenne, 82 fr. |
N. B. Fondé le 12 novembre 1848, le subside sacerdotal fournit 3, 000 francs en 1849, 3,3oo en i85o, 4,200 en i85i, et 5, 600 en i852.
REPUBLIQUE OCCIDENTALE
Ordre et Progrès — Vivre pour autrui Vivre au grand jour