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SIXIEME CIRCULAIRE ANNUELLE

ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE ET DU SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE

A CHAQUE COOPÉRATEUR DU LIBRE SUBSIDE SPONTANÉMENT INSTITUÉ POUR LE SACERDOCE DE L'HUMANITÉ

Paris, le lundi i5 Moïse 67 (i5 janvier l855).

Monsieur,

D'après le résumé numérique placé ci-dessous, l'année qui vient de finir n'a point réalisé les espérances indiquées, dans ma précédente circulaire, envers l'accroissement décisif du noble subside auquel vous coopérez. Cette institution n'a pu jusqu'à présent commencer à s'étendre au delà de sa destination initiale. Quoique le minimum normal qu'exige le but primitif ait encore été strictement atteint en 1854, ce résultat a nécessité le généreux renouvellement de quelques efforts exceptionnels, que j'avais crus bornés à i853.

Le patronage collectif dont je suis l'objet ne sembla d'abord destiné qu'à réparer l'infâme spoliation accomplie envers moi. Mais, dès le début, on sentit que cette

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persécution était surtout dirigée contre une philosophie qui, complétant la préparation objective, faisait irrévocablement prévaloir la synthèse sur l'analyse, de manière à discréditer tous les théoriciens actuels. Ainsi surgit le caractère essentiellement social que manifesta de plus en plus un protectorat toujours émané de ceux qui s'intéressent à mes travaux, sans aucune participation du milieu spécialement renseigné sur l'iniquité commise. Sous cette digne tutelle, le coup frappé pour m'éteindre m'a finalement conduit à consacrer exclusivement mon temps et mes forces à ma mission exceptionnelle, dont l'essor décisif consolide le patronage qui l'a permis. Néanmoins, le subside positiviste ne sera pleinement apprécié comme une institution sociale, destinée à fonder l'indépendance du sacerdoce régénérateur, que lorsqu'il aura notablement dépassé le taux qui me suffit personnellement.

Cet accroissement doit bientôt résulter de la construction religieuse que je viens d'achever, et dont l'ensemble ne pouvait être suffisamment compris avant la récente publication du tome final, qui seul institue directement la synthèse universelle. Après avoir expliqué le passé, le positivisme a déterminé l'avenir et régularisé le présent, de manière à satisfaire autant les besoins sociaux que les exigences intellectuelles. On peut ainsi juger son aptitude à terminer la révolution occidentale en ralliant et réglant les âmes d'élite par la seule foi susceptible d'universalité comme de perpétuité. La formation du sacerdoce positif, jusqu'ici réduit au fondateur de la Religion de l'Humanité, devient alors la première condition d'une régénération non

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moins indispensable à l'ordre qu'au progrès. De plus en plus sentie, cette nécessité doit rapidement développer un subside sans lequel ne pourrait surgir la classe dignement contemplative qui, pure de toute ambition temporelle, inspirera partout une sage politique, toujours fondée sur l'ensemble des affaires humaines, passées, futures, et présentes.

Il ne faut point s'étonner, ni surtout s'inquiéter, de la lenteur qu'offre encore l'essor d'une telle garantie, qui, d'abord spontanée, ne pouvait devenir systématique avant l'entière terminaison de ma construction religieuse. L'aptitude du positivisme à dominer l'avenir, même prochain, lui suscite, dans le présent, de puissantes entraves. Car, depuis sa naissance, il lutte directement contre l'anarchie mentale et morale, sur laquelle, au contraire, s'appuyaient les aberrations éphémères dont le facile succès fit la honte du dix-neuvième siècle. A la vérité, le positivisme appelle ouvertement ses dignes adeptes, théoriques ou pratiques, à la domination, spirituelle ou temporelle, qu'exige le développement de la régénération humaine. Mais leur ascendant nécessaire ne peut reposer que sur une vraie supériorité de cceur,'d'esprit, et de caractère, supposant une préparation difficile, et prescrivant une conduite, personnelle, domestique, et civique, toujours conforme au type normal qu'ils proclament. Un tel empire ne peut inspirer beaucoup d'attrait à ceux qui le posséderont, tandis qu'il doit profondément choquer les hommes destinés à le subir. Quoique la réorganisation intellectuelle et morale soit généralement désirée, son essor décisif soulève d'activés antipathies parmi ceux qui se senti-

raient ainsi forcés de régler leur conduite et d'abaisser leurs prétentions.

Telle est la principale source des entraves secrètes qu'éprouve, surtout en Angleterre, le développement complet du positivisme, chez la plupart des esprits qui d'abord accueillirent dignement sa base philosophique. Si, renonçant à la mission que mes opuscules fondamentaux avaient caractérisée, j'eusse dirigé mes travaux vers une destination purement intellectuelle, ces premières sympathies auraient bientôt acquis une grande extension, aussi favorable à ma sécurité qu'à ma célébrité. Car, sans imposer aux libres penseurs une reconstruction difficile et gênante, je leur aurais ainsi permis de prolonger le dix-huitième siècle au milieu du dix-neuvième, en les dégageant du joug que la logique rétrograde faisait peser sur eux depuis que leur impuissance organique était constatée. Mais je ne pouvais oublier que l'ensemble du passé, surtout français, m'assignait une mission sociale, à laquelle ma philosophie devait seulement fournir une base systématique. Quand mon principal office, après avoir été suffisamment préparé , fut directement poursuivi, ces affinités se trouvèrent bientôt transformées en antipathies, chez ceux qui voudraient borner ma carrière à la phase que j'avais toujours représentée comme purement préliminaire. Je dois pourtant reconnaître qu'une disposition analogue peut quelquefois indiquer seulement l'insuffisance d'évolution, surtout quand le milieu fait peu sentir l'urgence sociale. Néanmoins, la plupart des prétendus positivistes qui se qualifient d'intellectuels n'aspirent qu'à

perpétuer la situation révolutionnaire; aussi s'abstiennent-ils de coopérer à mon subside, quoiqu'un tel devoir se trouve assez motivé par les services qu'ils me reconnaissent.

Quelle que soit l'influence de ces divers obstacles, la lenteur des progrès du positivisme résulte surtout de la fatalité qui le força de naître dans le milieu le moins favorable à son développement. Dès mon début, je dus attaquer le principe révolutionnaire plus systématiquement que n'avait pu le faire aucun rétrograde. Néanmoins, je ne pouvais d'abord obtenir de succès que dans le camp correspondant, seul assez accessible aux innovations philosophiques et sociales. Par l'aveugle inertie des conservateurs empiriques, la doctrine qui concilie radicalement l'ordre et le progrès se trouve encore repoussée du milieu le plus propre à l'appliquer. Les conversions décisives que le positivisme a maintenant obtenues chez les meilleurs révolutionnaires concourent même à le rendre suspect dans l'autre camp, qui jusqu'ici ne sait point y voir une irrécusable épreuve de l'aptitude organique de la nouvelle synthèse.

On reconnaît ainsi que, pour hâter l'essor de la doctrine régénératrice, il faut aujourd'hui la transplanter parmi les conservateurs, qui seuls présentent les dispositions et les habitudes qu'exige son installation. Malgré leurs empiriques répugnances, ils ne peuvent, faute de dogmes qui leur soient propres, s'empêcher d'ouvrir leurs rangs à tout digne défenseur des institutions fondamentales de la société, non moins compromises par la rétrogradation que par l'anarchie. C'est à ce titre

que les vrais positivistes y transplanteront bientôt leur foi, seule capable de procurer une consistance décisive à des résistances jusqu'ici restées radicalement insuffisantes.

Malgré leur origine révolutionnaire, tous ceux qui sont sincèrement convertis à la Religion de l'Humanité se trouvent aujourd'hui transformés en conservateurs systématiques, destinés à devenir les véritables chefs du parti de l'ordre, qu'ils vont dégager de ses inconséquences. Seuls ils sont aussi purifiés des tendances anarchiques que des inclinations rétrogrades, puisqu'ils conçoivent la régénération humaine comme consistant surtout à régler les forces graduellement surgies pendant la préparation spontanée qui dirigea l'ancienne foi. Réalisant les vœux conciliables de tous les partis, et dissipant leurs prétentions incompatibles, le positivisme surmonte l'hypocrisie théologique, aussi dégradante quand on l'exerce qu'oppressive lorsqu'on la subit, sans susciter l'hypocrisie métaphysique, plus nuisible et moins excusable. En appelant ses dignes adeptes à gouverner le monde, il proclame que leur avènement politique doit être aujourd'hui précédé, pendant douze ans, d'une influence purement philosophique , qui disposera les chefs actuels à leur transmettre sagement le pouvoir. Ainsi doit partout surgir une classe de véritables hommes d'Etat, qui manquent surtout au centre occidental, soit en vertu des difficultés propres à la mission française, soit d'après la marche de notre préparation. Le cours des événements fait de plus en plus ressortir l'intime connexité de toutes les populations humaines, de ma-

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nière à manifester le danger de l'irrationnelle politique qui considère chaque peuple isolément. Or le positivisme peut seul compléter et consolider cette régénération des vues sociales, en étendant à l'ensemble des temps la liaison ainsi sentie entre les divers lieux.

Faute de pouvoir embrasser l'ordre collectif, la théologie et la métaphysique ne surent jamais inspirer une politique vraiment rationnelle, dont l'institution était nécessairement réservée à l'esprit positif, principalement caractérisé par la construction de la sociologie. Etablissant l'unité spirituelle, et dissipant toute aberration envers l'unité temporelle, la religion positive fera partout prévaloir l'ensemble des affaires humaines, sans altérer la spontanéité des impulsions spéciales. Transformant Paris en patrie adoptive des âmes d'élite, la foi nouvelle fonde l'ascendant intellectuel et moral de la métropole universelle sur sa digne renonciation à la domination matérielle, même dans le milieu français.

Pour terminer la révolution occidentale , il faut irrévocablement constituer la division fondamentale des deux puissances , prématurément ébauchée au moyen âge d'après une doctrine insuffisante. Le principe révolutionnaire consiste surtout dans l'absorption du pouvoir spirituel par les forces temporelles, qui ne reconnaissent d'autre autorité théorique que la raison individuelle, du moins envers les questions les plus importantes et les plus difficiles. Tous les partis actuels méritent ainsi d'être également qualifiés d'anarchiques et de rétrogrades , puisqu'ils s'accordent à demander aux lois les solutions réservées aux mœurs. Cette perturbation est devenue tellement universelle et

profonde, que les meilleurs amis de la liberté n'hésitent jamais à recourir aux moyens matériels pour faire prévaloir leurs opinions quelconques. Voilà comment le pouvoir théorique se trouve forcé de surgir dans un milieu brutal, où la moindre dissidence l'expose toujours à subir un refus de subside, que Tordre normal réserve aux chefs pratiques, et borne aux conflits exceptionnels.

Le sacerdoce positif doit donc surmonter des difficultés devenues presque autant morales que mentales, puisque le trouble des pensées a gravement altéré les sentiments. Sans doute, la révolution moderne est principalement intellectuelle, tandis que celle qui s'accomplit au moyen âge fut essentiellement sociale. Mais, pendant les cinq siècles de l'anarchie occidentale, et surtout depuis l'explosion de la grande crise qui doit la terminer, le désordre de l'esprit a de plus en plus affecté le cœur. C'est d'après celui-ci qu'il faut maintenant définir la maladie révolutionnaire, consistant dans une surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité, par suite d'une tendance, éminemment contagieuse, vers l'infaillibilité personnelle. Ainsi se trouve directement compromis le principal résultat de l'ensemble du régime théologique : le développement de la vénération, seule base de la vraie discipline, et garantie nécessaire des deux autres instincts sympathiques. Il faut que le positivisme fonde ses meilleurs titres au gouvernement spirituel sur la reconstruction décisive de ce grand sentiment, plus essentiel et plus altéré qu'aucun autre. Un tel succès n'appartient qu'à la religion universelle, puisque toutes les croyances arriérées ont

réellement aggravé ce désordre, sans excepter le catholicisme, qui ne peut vénérer qu'un essor de dix siècles dans une seule moitié du monde romain.

Ainsi, la maladie occidentale exige un traitement plus affectif qu'intellectuel, depuis que l'esprit a rempli son principal office en construisant la philosophie positive d'après la fondation de la sociologie, appuyée sur l'ensemble des sciences préliminaires. Quoique les positivistes aient dû d'abord monter de la foi vers l'amour, ils doivent désormais préférer la marche, plus rapide et plus efficace, qui descend de l'amour à la foi. Le sentiment étant moins troublé que l'intelligence, c'est surtout de lui que dépendra le rétablissement de l'ordre occidental. Seul capable de compléter et de consolider les convictions émanées de l'esprit, le cœur peut même en dispenser à beaucoup d'égards, du moins envers l'assistance générale qu'exige toute grande construction. Je ne regarderai le subside positiviste comme ayant acquis assez de consistance que lorsqu'il reposera principalement sur des impulsions sympathiques, au lieu de dépendre d'adhésions intellectuelles, toujours flottantes au moindre choc.

Invoquant le cœur plutôt que l'esprit pour consolider et développer cette institution naissante, je dois en agrandir la base en y provoquant la participation de toutes les âmes qui, quelle que soit leur foi, sentent dignement le besoin d'une réorganisation spirituelle. Leur ralliement continu peut seul préserver les Occidentaux de la dégradation vers laquelle ils tendent de plus en plus en négligeant la culture morale pour développer le progrès matériel. Mais ce concours sym-

pathique ne saurait être présidé par aucune des croyances théologiques, puisque leur nature absolue les rend directement inconciliables. Toutes peuvent, au contraire, se subordonner au positivisme, qui, toujours relatif, les consacre nécessairement, chacune dans son milieu, comme autant d'institutions provisoires que l'Humanité fit spontanément surgir afin de diriger son initiation. Sous leur inanité théorique, elles conservent, à divers degrés, une efficacité morale que la religion positive honore et développe, en reconnaissant que les plus imparfaites sont aujourd'hui devenues, quand elles rallient, préférables au scepticisme dispersif. Aucun fanatisme spécial ne disposant, de nos jours, à négliger le but pour les moyens, toutes les âmes vraiment religieuses peuvent se réunir contre les dangers universels de l'irréligion. En respectant avec sagesse la réserve provisoire de leurs solutions respectives, le positivisme peut utiliser leurs dispositions organiques en les faisant dignement concourir à surmonter les tendances révolutionnaires.

Je suis ainsi conduit à terminer cette circulaire en osant directement placer le subside positiviste sous la sympathique 'assistance des théologistes sincères qui regardent l'avènement d'un pouvoir spirituel comme le premier besoin de notre temps. Après avoir assez rempli toutes les conditions intellectuelles qu'exige désormais une telle construction, j'en ai loyalement réalisé les conditions morales, tant privées que publiques. Une carrière vouée, dès son début, à la réorganisation spirituelle fut, en temps opportun, complétée par l'intime régénération résultée de l'influence fémi-

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nine, d'après un type angélique, que la mort consolide et développe. Mon indépendance théorique se trouve pleinement garantie en vertu d'une irrévocable renonciation à toute existence officielle, à toute pension, et même aux profits matériels de mes travaux quelconques. L'aptitude décisive de ma doctrine à glorifier l'ensemble des temps et des lieux, déjà caractérisée d'après mon appréciation abstraite du passé, devient irrécusable depuis ma systématisation concrète de la commémoration occidentale.

Voilà comment je puis maintenant espérer que les âmes vraiment religieuses, disposées à la synthèse par la sympathie, sauront bientôt surmonter les discordances dogmatiques pour encourager le seul effort de notre siècle envers la religion universelle. Dès mon début, le célèbre écrivain qui défendait alors le catholicisme témoigna dignement cette affinité, qui ne cessa que lorsqu'il devint un déplorable auxiliaire des doctrines anarchiques. Le développement de ma carrière a fait spontanément surgir, au sein du protestantisme, d'équivalentes manifestations, dignement caractérisées par une noble coopération au subside positiviste. En même temps, j'ai directement constaté mon active sympathie envers les cultes utiles et sincères, d'après un engagement solennel d'alimenter le budget catholique, quand il sera seulement fondé sur de libres souscriptions. Ainsi, de tous côtés, ont déjà surgi les germes essentiels de la grande alliance que les principaux besoins du dix-neuvième siècle doivent bientôt développer entre les âmes religieuses contre les instincts irréligieux.

Une génération tout entière s'est maintenant écoulée depuis ma découverte fondamentale des lois sociologiques, en 1822, jusqu'à ma construction décisive de la religion positive, en 1854. Ce long enfantement a dû susciter, envers la synthèse universelle, des sympathies et des antipathies qui ne pouvaient être que provisoires. Devenu maintenant appréciable, son ensemble va partout déterminer les dispositions définitives auxquelles je subordonnerai l'avènement du sacerdoce de l'Humanité. Surmontant, par la vénération, toute divergence secondaire, les vrais positivistes, plaçant le cœur audessus de l'esprit, sauront activement développer les convergences fondamentales. Partout devenus les directeurs systématiques de l'ordre et du progrès, ils laisseront les dissidents retomber, plus que le vulgaire, dans un cours stérile d'oscillations empiriques entre l'anarchie et la rétrogradation. Le conflit de ces mouvements doit bientôt procurer à chaque élément du subside positiviste une persistance morale essentiellement équivalente à la fixité légale dignement instituée par le malheureux Wallace. Envers une coopération où les plus minimes cotisations sont admises, l'inconstance ne peut résulter que de l'instabilité des convictions, due surtout à l'insuffisance des sentiments.

D'après la préface de mon volume final, on sait que je consacrerai la présente année, soit au repos qu'exige ma construction religieuse, soit à la préparation des trois traités qui doivent la compléter, et dont le premier est annoncé pour 1 856. Mais, outre le cours déjà promis, et qui peut-être sera toléré, je suspendrai ce chômage en publiant, vers le milieu de l'année actuelle,

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un opuscule exceptionnel (d'environ cent pages in-8°). Préparé par ma lettre au tzar, cet Appel à tous les vrais conservateurs doit directement développer les principales considérations que la présente circulaire ne pouvait qu'indirectement signaler.

Salut et Fraternité.

Auguste COMTE,

( / O , rue Monsieur -le- Prince. ) Né le 19 janvier 1798, à Montpellier.

Résumé général des souscriptions pour le subside positiviste en 1SS4.

Minimum, 5 fr.

53 françaises 3,36o fr. I Moyenne, 63 fr.

Maximum, 3oo fr.

. Minimum, 10 fr.

21 autres occidentales 2,480 fr. \ Moyenne, 118 fr.

Maximum, 5oo fr.

Plus 5 anonymes, de diverses nations. 1,164 '■"•

Total 79 souscriptions 7i004 fr. | Moyenne, 89 fr. |

N. B. Fondé le 12 novembre 1848, le subside positiviste fournit 3,ooo francs en 1849, 3,3oo en i85o, 4,200 en i85i, 5, 600 en i852, et 7,400 en i853.

REPUBLIQUE OCCIDENTALE

Ordre et Progrès — Vivre pour autrui Vivre au grand jour

ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE ET DU SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE

A CHAQUE COOPÉRATEUR DU LIBRE SUBSIDE SPONTANÉMENT INSTITUÉ POUR LE SACERDOCE DE L'HUMANITÉ

Paris, le mardi i5 Moïse 68 (i 5 janvier i856).

Monsieur,

L'insuffisance du subside positiviste, déjà signalée par ma précédente circulaire, s'est encore aggravée pendant l'année qui vient de finir. Quoique le minimum normal ait été strictement atteint, ce résultat, outre le noble renouvellement de quelques efforts exceptionnels, a surtout exigé le généreux patronage d'un de mes plus éminents disciples, qui, dès qu'il a su ma détresse, a quintuplé son large tribut habituel. Si le nombre total des coopérateurs a peu diminué, c'est parce que treize nouveaux souscripteurs ont presque compensé la retraite de dix-sept anciens.

Ma sixième circulaire avait prévu cette perte, comme propre à l'année exceptionnelle où la terminaison de ma construction religieuse devait naturellement étein-

dre une partie des adhésions surgies avant que le positivisme fût assez jugeable. Quoique la plupart des convictions antérieures aient supporté cette épreuve de manière à devenir maintenant définitives, elles n'ont pas suffisamment régénéré les habitudes, même chez ceux dont Jes sentiments sont vraiment modifiés. Les souscripteurs qui, pauvres ou riches, contribuent réellement en proportion de leurs moyens, forment à peine le quart du nombre total ; et les quatre cinquièmes au moins des divers adhérents au positivisme restent entièrement étrangers au protectorat volontaire.

Ce double contraste est surtout marqué dans la partie de l'Occident où la nouvelle synthèse a le plus retenti. L'ensemble du milieu britannique, tant américain qu'européen, fournit seulement neuf souscriptions, qui réunies n'équivalent pas à l'annuité posthume du noble Wallace. Dans cette coopération, on ne voit aucunement figurer les deux littérateurs dont la renommée fut surtout obtenue en initiant le public anglais à la philosophie positive. J'avais d'abord espéré que la torpeur britannique se trouverait essentiellement dissipée d'après le juste succès d'une incomparable traduction. Mais ce retentissement n'a point diminué l'apathie, malgré la noble conduite de ma puissante auxiliaire.

Suivant les explications de ma précédente circulaire, la lenteur générale de l'installation du positivisme doit être surtout attribuée à la fatalité qui le fit surgir dans le milieu le moins favorable à son essor. Une doctrine essentiellement destinée à reconstruire l'ordre n'a pu jusqu'ici pénétrer que chez les partisans exclusifs du

progrès. Cette fausse position conduit à mal apprécier le subside positiviste, dont l'insuffisance est spécialement résultée de son imparfaite institution.

Fondé dans des vues trop étroites, quoique en un temps de larges aspirations, il fut d'abord représenté comme une garantie personnelle, et même temporaire, destinée à compenser une infâme persécution. Il est encore envisagé sous ce seul aspect par la plupart des coopérateurs, sans excepter ceux qui l'érigent en devoir social. Ce motif devait d'abord sembler suffisant, vu l'iniquité de ma spoliation, le mérite des services, spéciaux et généraux, que j'avais déjà rendus, et l'importance de ceux qu'on pouvait encore attendre de moi. Mais l'expérience a manifesté la faiblesse d'un tel sentiment, en un temps où la dissolution radicale de la morale publique laisse partout prévaloir l'individualisme, surtout dans le milieu systématiquement dégradé qui pouvait le mieux apprécier ce cas. Les plus nobles infortunes ne peuvent maintenant inspirer une sollicitude durable qu'en se liant aux besoins généraux de la situation occidentale.

Voilà pourquoi je me suis toujours efforcé, dès ma première circulaire, de représenter le subside positiviste comme ayant surtout une destination sociale, à titre de garantie permanente pour l'indépendance nécessaire au sacerdoce dont l'avènement peut seul terminer la révolution moderne. Mais ces efforts n'ont pu jusqu'à présent faire assez prévaloir une telle appréciation, parce que, l'institution du positivisme restant insuffisante, il ne pouvait trouver d'accès que chez le parti qu'il doit surmonter ou transformer, et dont les

chefs lui sont nécessairement hostiles. Quoique la nouvelle doctrine ait bientôt été regardée comme l'organe le plus avancé du progrès humain, elle ne pouvait susciter que de rares ou faibles sympathies parmi les progressistes actuels. Car ils bornent le perfectionnement à dissoudre l'ancienne discipline, tandis qu'elle le fait consister à régler toutes les forces suivant leurs lois naturelles. Néanmoins, si les intentions de nos révolutionnaires eussent, en général, été plus pures, ils auraient vivement accueilli la doctrine qui pouvait seule ranimer et consolider l'esprit d'émancipation en le dégageant du joug rétrograde que notre situation impose aux sceptiques. Une telle affinité n'a pu surmonter la répugnance qu'inspire l'avènement d'une règle universelle, qui ne pourra jamais être éludée parce qu'elle restera toujours démontrable. Les honteux succès momentanément obtenus par deux sectes également immorales, l'une plus corruptrice, l'autre plus dégradante, ont achevé de prouver que l'activité révolutionnaire émane aujourd'hui des impulsions égoïstes, du moins chez les meneurs.

En France, la situation disposait les lettrés à sentir que ma Philosophie positive, sous une apparence purement intellectuelle, tendait à fonder un nouveau pouvoir spirituel, dont mes opuscules primitifs leur avaient directement annoncé l'avènement nécessaire. C'est pourquoi, dès le début, leur silence, autant concerté que spontané, tenta d'étouffer une doctrine radicalement incompatible avec le crédit usurpé que leur procurait, depuis un siècle, l'interrègne théorique. Des conditions encyclopédiques qu'ils ne pouvaient pas plus éluder

que remplir devaient aggraver leur antipathie, en leur ôtant tout espoir de s'incorporer au nouveau sacerdoce. Moins stimulés, moins clairvoyants, et moins avertis, les lettrés britanniques se laissèrent aller à la séduction que le positivisme offrit aux âmes émancipées en les dégageant de l'oppression anglicane. Leur accueil brisa, même en France, la conspiration du silence, avant qu'ils fussent assez éveillés sur la destination sociale d'une philosophie encore plus hostile à toute métaphysique qu'à toute théologie. Ils ne se tournèrent contre elle que quand le début décisif de ma seconde élaboration vint leur apprendre que mes travaux avaient toujours eu pour but de terminer la révolution occidentale par la reconstruction de la discipline spirituelle. Afin d'échapper à la contradiction résultée de leur première approbation, ils introduisirent le sophisme qui consiste à représenter le développement de ma carrière comme une déviation.

Quelque grossière que soit cette tactique, elle a jusqu'à présent réussi dans un milieu trop peu sollicité par les aspirations sociales : les âmes mêmes qu'elles préoccupent le plus ignorent encore l'existence de ma Politique positive. La seconde conspiration du silence est mieux ourdie que la première, parce que les lettrés britanniques, surtout européens, restant étrangers aux rivalités politiques de leurs collègues français, concertent davantage les intérêts communs à toute la classe littéraire. Sous leur esprit d'émancipation, on peut toujours reconnaître leur tendance prépondérante à prolonger indéfiniment un interrègne spirituel qui favorise leurs prétentions sans gêner leurs goûts, sauf

leur adhésion, au moins passive, à l'hypocrisie anglicane. Cette disposition se trouve nettement caractérisée dans le scandaleux mensonge solennellement formulé par le plus intelligent et le plus hardi de mes prôneurs britanniques.

Malgré leur aversion pour le théologisme, les métaphysiciens seconderont, aux États-Unis comme en Angleterre, sa résistance au positivisme, jusqu'à ce que les besoins sociaux aient partout poussé vers la seule doctrine capable de surmonter l'anarchie moderne. Tel est, sans doute, le motif qui fit récemment cesser le noble concours fourni, pendant trois ans, au subside positiviste, par deux de mes adversaires américains; les antipathies de secte ont finalement dominé l'élévation personnelle.

On peut cependant assurer que la seconde conspiration du silence aura moins de succès et de durée que la première, puisque les meneurs de la double presse britannique ne sauraient longtemps empêcher leur public de connaître la seule doctrine vraiment conforme à ses vœux sociaux. Les lettrés français purent, pendant une demi-génération, détourner leurs lecteurs d'une philosophie qui semblait d'abord amortir l'élan rénovateur, en représentant la grande crise comme plus spirituelle que temporelle. Mais leurs collègues britanniques s'efforceront vainement de cacher l'application sociale d'un système qu'ils ont intellectuellement propagé. Pour surmonter leur habile tactique, il suffira peut-être de la traduction anglaise du Catéchisme positiviste, actuellement élaborée par l'un de mes meilleurs disciples. J'ose, du moins, affirmer que ces ténébreux

efforts ne résisteraient point à la digne réalisation du projet, déjà formé, de traduire séparément le tome troisième de ma Politique positive, sous son titre propre de Philosophie de V histoire. Une telle publication peut seule rectifier l'opinion officielle qui représente la révolution anglicane de 1688 comme devant préserver l'Angleterre de la crise aujourd'hui commune à tout l'Occident. En expliquant Tavortement de la vraie révolution anglaise, la saine théorie historique fera partout sentir que son prolongement nécessaire consiste dans la révolution française, destinée à réaliser la régénération prématurément tentée sous le grand Cromwell.

C'est ainsi que doit bientôt cesser l'anomalie qui rend le plus hostile au positivisme social le pays où le positivisme intellectuel fut le mieux accueilli. Quoique cette contradiction soit conforme au régime le plus contraire à la séparation des deux puissances, les vrais théoriciens britanniques ne tarderont pas à développer des aspirations religieuses , secondées par un sexe secrètement lassé de la sécheresse protestante. Le peuple où le matérialisme, scientifique, esthétique, et politique, s'est le plus développé doit davantage apprécier la seule religion qui le surmonte dans son principe théorique. Même avant que les prolétaires britanniques se soient dégagés de la torpeur anglicane, le positivisme complet pénétrera chez les lecteurs anglais déjà familiarisés avec sa base philosophique. Toutefois, il ne pourra vraiment s'installer en Angleterre qu'en s'étendant au delà du public théorique, quand les dignes praticiens, éveillés par les sollicitudes sociales,

invoqueront son aptitude organique. Pour sentir la supériorité des adhésions pratiques, il suffit d'opposer, à l'exiguïté du contingent britannique, la noble munificence des sept souscripteurs hollandais, qui seuls fournissent le sixième de mon subside habituel, outre leur coopération prépondérante aux suppléments exceptionnels. Indépendamment du mérite personnel, ce zèle et cette persévérance, dans un milieu mal disposé, résultent d'une situation qui pousse à juger les doctrines philosophiques d'après leur efficacité sociale et détourne des prétentions incompatibles avec la subordination spirituelle.

Ayant obtenu, malgré les influences protestantes, des succès qui manifestent son aptitude organique, le positivisme, désormais purifié de son origine révolutionnaire, doit trouver un accueil plus décisif chez les populations catholiques. Outre qu'il a seul apprécié l'ensemble des services du catholicisme, il en fait aujourd'hui sentir l'importance habituelle, soit pour résister aux dispositions subversives, soit pour entretenir une culture morale dont l'imperfection est toujours préférable à sa désuétude. Sous ce double aspect, le positivisme doit bientôt devenir le défenseur systématique des habitudes catholiques contre les impulsions protestantes, dont la réaction, théorique ou pratique, a déjà cessé d'offrir aucune compensation de leur inconséquence mentale et de leur danger moral. Dans ce milieu plus normal, où le sentiment de l'unité ne s'est jamais perdu, les positivistes, développant la construction ébauchée au moyen âge, feront aisément reconnaître que la révolution occidentale ne peut se terminer.

yo CIRCULAIRES ANNUELLES

que par l'établissement de la religion universelle. Ils se trouveront là dispensés de réfuter les thèses, protestantes ou déistes, sur l'avènement d'une religion sans culte et sans sacerdoce; comme si la sociologie ne répugnait pas, davantage que la biologie, aux fonctions sans organes. Tandis que le protestantisme accorde au dogme une vicieuse prépondérance, le catholicisme tend cà faire spontanément prévaloir le culte, auquel il s'est presque réduit chez les Méridionaux. Le positivisme ayant systématisé cette préférence empirique, où l'instinct moral surmonta la pensée théologique, il doit bientôt susciter d'activés sympathies au sein des populations dont il rétablit la préséance occidentale. Il faut donc regarder l'influence acquise au nom du progrès comme un prélude nécessaire, pour la doctrine universelle, à sa destination envers Tordre, qu'elle peut seule protéger à la fois contre la rétrogradation et l'anarchie. Elle dut obtenir le premier résultat quand elle se trouvait à l'état purement philosophique, tandis qu'elle ne peut réaliser le second office que depuis qu'elle est devenue pleinement religieuse. Ce mode final doit désormais diriger la propagation du positivisme, qu'une suffisante élaboration rend capable de satisfaire notre principal besoin, la reconstruction systématique de l'ordre spirituel, pendant que les gouvernements maintiennent empiriquement l'ordre matériel. Au début de ma construction religieuse, je représentai les serviteurs de l'Humanité comme venant dignement saisir la direction, évidemment vacante, de l'ensemble des affaires terrestres. L'assentiment tacite de tous les partis a, depuis quatre ans, ratifié cette proclamation

décisive, ébauchée dans mes opuscules primitifs, et justifiée par l'institution complète de l'unité positive. On doit peu s'étonner que les défenseurs du catholicisme gardent, à cet égard, le respectueux silence que leur inspire l'attitude toujours organique de la nouvelle synthèse. Mais il faut noter que les métaphysiciens, seuls ennemis réels de la religion universelle, n'ont pas protesté contre la proclamation positiviste, même dans leur ignoble attaque de janvier i855.

Une telle déclaration avait besoin d'être complétée d'après mon récent Appel aux conservateurs, où l'attitude actuelle des vrais positivistes se trouve directement fixée, en décomposant leur avènement social en deux phases nécessaires, l'une spirituelle, l'autre temporelle. Leur intervention purement consultative dans l'inauguration de la transition organique doit faciliter leur ascendant décisif au centre de l'Occident, en dissipant toute rivalité politique envers la nouvelle religion. Si, pour régler une existence indivisible, on ne peut méconnaître la nécessité de subordonner les vues de détail aux conceptions d'ensemble, on ne saurait davantage contester le privilège actuel du positivisme quanta l'unité réelle. D'après une telle supériorité, quand les vrais croyants seront au niveau de leur mission, ils auront bientôt obtenu la confiance et le respect des gouvernés et des gouvernants, également dépourvus de véritables principes de conduite. Cette lacune s'est récemment spécifiée en dirigeant l'expédition occidentale vers un démembrement aussi vicieux que celui qu'elle dut empêcher , et par la puérile exhibition destinée à développer les préoccupations matérielles

dans un milieu qui souffre de leur prépondérance. Malgré des intentions irréprochables, les deux cas n'ont pu même compenser les déviations politiques ou morales en resserrant les liens occidentaux, puisque ces événements ont aggravé la funeste tendance du centre occidental à préférer le Nord au Midi. Tous les mouvements de notre époque, soit qu'ils émanent des populations ou des gouvernements, font spécialement sentir qu'un tel milieu ne peut éviter les fautes qu'en s'abstenant d'agir, jusqu'à ce que l'interrègne spirituel ait dignement cessé.

Pour développer une discipline qui ne peut rien régler sans tout embrasser, il faut, depuis que la religion positive est suffisamment instituée, que le sacerdoce de l'Humanité ne se réduise plus à moi seul. Or les nouveaux prêtres ne sauraient obtenir assez d'indépendance et de dignité que d'après leur exclusive consécration à des fonctions qui, d'ailleurs, vont bientôt absorber leur temps et surtout leurs forces. Cette Condition exige que l'accroissement du subside positiviste permette au Grand Prêtre de l'Humanité d'assurer la subsistance de ceux qui, comme moi, se trouvent entièrement dépourvus de fortune personnelle, suivant le cas le plus ordinaire, principalement aujourd'hui.

Tant que le positivisme resta purement philosophique, je pus, sans inconséquence ni dégradation, pourvoir à mon existence matérielle, en exerçant, dans l'économie actuelle, des fonctions secondaires, soit pratiques, soit même théoriques. Cette possibilité cessa quand ma doctrine, irrévocablement devenue religieuse, tendit directement à régler la vie humaine, en instituant un

SEPTIÈME CIRCULAIRE j'$

pouvoir apte à discipliner les volontés au lieu d'imposer les actes, suivant le but assigné, dès l'origine, à l'ensemble de ma carrière. Alors tout office pratique m'aurait nécessairement mis en contradiction permanente avec le principe fondamental du régime positif sur la séparation normale des deux puissances. L'opposition, quoique moins sensible, eût été plus profonde, en acceptant, par des fonctions théoriques, une incorporation subalterne au triple pouvoir spirituel, théologique, métaphysique, et scientifique, auquel nous sommes officiellement soumis, et dont je viens délivrer l'Occident. Sans me dégager d'un tel joug, l'enseignement privé devait y joindre une double dégradation, en m'assujettissant aux caprices individuels pour vendre des services dont j'ai systématiquement proclamé la gratuité normale. On peut ainsi mesurer la justice et la sincérité de ceux qui, vivant au milieu des souscriptions, repoussent mon subside au nom d'une dignité qu'ils ne sauraient comprendre puisqu'ils la confondent avec l'orgueil. Une équivalente appréciation convient au prétexte qui prévaut en France, où, suivant l'habitude nationale, on attend que le gouvernement me fournisse un appui contraire à ma destination, sans que les auteurs de ces vœux concourent à me faire provisoirement vivre.

Mes spoliateurs n'ont donc abouti qu'à me pousser par nécessité, mieux que je ne l'eusse fait par choix, vers le mode d'existence le plus conforme, d'abord à la construction, puis à l'installation de la religion rationnelle et sociale. Dans le même temps, une autre conséquence de ma pauvreté m'a bientôt conduit à com-

pléter mon attitude personnelle en instituant le meilleur mode de publication de mes écrits. Il tend à me dégager, autant que possible, de l'ignoble régime que la vénalité révolutionnaire a graduellement introduit, surtout en France, envers la prétendue propriété littéraire. Pour cela, je me suis trouvé conduit, dès le début de ma construction religieuse, par l'impossibilité d'avoir un éditeur, soit privé, soit public, à renoncer aux profits personnels de mes écrits quelconques, en consacrant leur vente au payement des frais typographiques. Une scrupuleuse pratique a toujours confirmé rengagement systématique que je pris, à cet égard, en i85o, afin de me rapprocher des mœurs normales autant que me le permet la transition actuelle. C'est ainsi que j'ai graduellement fondé mon crédit typographique auprès d'un honorable chef (M. Thunot), de manière à surmonter le dernier vœu d'une infâme persécution, qui, n'ayant pu détruire ma personne, espérait, du moins, éteindre ma voix. Bornée d'abord à chaque volume séparément vendu, cette garantie devint bientôt mutuelle entre les divers tomes d'un même ouvrage, et je l'ai finalement rendu réciproque envers mes productions quelconques, y compris celles qui précédèrent cette institution.

Le subside positiviste et le fonds typographique, telles sont les deux bases, profondément connexes, de mon existence normale, à la fois privée et publique. Pour en avoir assez compris l'économie, il faut étendre chacune de ces conditions à l'ensemble de mes dignes auxiliaires permanents. D'après la marche générale des destinées humaines, je dus exceptionnellement réunir

deux offices, mal distingués jusqu'ici : l'un, principal mais temporaire, comme fondateur de la religion universelle; l'autre, accesoire mais continu, comme Grand Prêtre de l'Humanité'. Si j'obtiens la longévité de Fontenelle, ou seulement celle de Hobbes, ou du moins celle de Voltaire, je rendrai cette distinction pleinement sensible, par un long exercice du second office quand j'aurai, dans sept ans, accompli le premier. C'est uniquement envers le second que je puis et dois avoir un successeur, qui se trouvera, j'espère, parmi les dignes théoriciens que je pourrai directement vouer au sacerdoce universel : le premier ne comporte que des adjoints, passagers comme lui, mais actuellement nécessaires.

Quoique ma construction religieuse exige le complément synthétique que je vais commencer, elle est assez développée pour devenir pleinement applicable, dans une situation tellement urgente que, dès le début de mon principal ouvrage, mon travail de fondateur fut quelquefois suspendu par mes fonctions de pontife. Souvent invoquées désormais, ces fonctions ont déjà besoin d'organes spéciaux, qui puissent, sous ma direction, non seulement enseigner et prêcher, mais principalement consacrer et discipliner, au nom de l'Humanité. Comme fondateur, il me faut aussi des auxiliaires dignement soumis, capables de seconder l'installation spontanée de ma doctrine par des cours et des livres, soit généraux, soit surtout spéciaux, dont je leur indiquerais le but et le plan. De tels apôtres, esthétiques ou théoriques, peuvent beaucoup faciliter la régénération occidentale, sans être pourtant incorporés au sacerdoce

positif, faute d'en pouvoir assez remplir les conditions encyclopédiques. Ils représenteront aujourd'hui les pensionnaires propres à l'état normal, avec cette double différence que leur office aura maintenant plus d'importance et leur mérite plus de valeur, leurs lacunes scientifiques étant ordinairement dues à leur situation davantage qu'à leur nature.

C'est ainsi que le subside positiviste et le fonds typographique doivent maintenant m'assurer deux sortes d'auxiliaires permanents, dignement voués à seconder, les uns le fondateur de la religion universelle, les autres le Grand Prêtre de l'Humanité. Le positivisme ne pouvant pas, avant la fin du siècle actuel, convertir au delà d'un millième des chefs de famille, ce qui lui suffit pour reconstruire l'occidentalité, la corporation régénératrice doit seulement comprendre , dans le même temps, cinquante philosophes, tant apôtres que prêtres. Quelque petit que semble ce nombre, sa proportion à celui des vrais croyants excède le double du taux normal, comme l'exige maintenant un service plus difficile et moins aidé. Si je vis suffisamment, j'empêcherai que le clergé positif ne dépasse une telle extension, afin que tous ses membres, indirects ou directs, outre les préparations convenables, soient, de cœur, d'esprit, et même de caractère, au niveau de la mission que je leur assigne au nom du Grand-Etre. On peut ainsi déterminer le développement que doit acquérir le subside positiviste, jusqu'à ce qu'il se transforme en budget central du sacerdoce universel, quand les gouvernants et les gouvernés seront assez convertis à la vraie religion.

Envers le fonds typographique, il suffit de compléter son institution en étendant à tous les auteurs régénérés la mutualité que j'ai maintenant poussée jusqu'à mes divers écrits. Quoique un tel complément ne dépende pas immédiatement de moi, j'espère bientôt l'établir, d'après les avantages évidents qu'il procurera, dès 'son début, à la communauté littéraire, où j'apporterai fort au delà de ce que j'en retirerai d'abord. Ainsi dégagés de la librairie et du journalisme, les auteurs positivistes, outre la dignité due à leur renonciation à la vénalité révolutionnaire, obtiendront une indépendance actuellement incompatible avec d'ignobles marchés, qui toujours empêchent la vraie police des publications. Puisque le fonds typographique suffit maintenant à sa destination, il doit naturellement continuer d'y suffire à mesure qu'elle s'agrandira ; car les ressources y croîtront suivant une progression nécessairement supérieure à celle des besoins, plus qu'en tout autre cas de vraie réciprocité. Destiné, comme le subside positiviste, à la transition organique, il est autant susceptible de préparer l'état normal, en faisant graduellement surgir, sous forme de livres, le trésor du pontife universel pour toutes les dignes publications.

Je puis ici faire directement sentir, envers ces deux institutions connexes, que le zèle de mon public est maintenant inférieur aux services que pourraient déjà rendre mes vrais auxiliaires, s'ils étaient assez soutenus. L'apostolat, et même le sacerdoce, sont actuellement susceptibles d'une ébauche décisive, puisque j'ai trouvé, pour chaque classe, un fonctionnaire aujourd'hui digne d'être entretenu, sous ma responsabilité, par le

subside positiviste. Il m'est également permis d'assurer que plusieurs écrits, déjà projetés d'après mes inspirations, pourraient utilement seconder la régénération occidentale, si leurs auteurs avaient la faculté de les élaborer et publier convenablement. Envers la formation la plus difficile et la plus importante, j'ose annoncer, d'après l'état où je vois mes meilleurs théoriciens, que, dans quelques années, j'y trouverai sept dignes membres du sacerdoce universel, de manière à pouvoir instituer un premier collège positiviste, sauf les vicaires. Un second groupe encyclopédique aurait même pu déjà commencer, si je n'eusse pas perdu récemment, au milieu de sa trentième année, un éminent disciple, dont le talent, plus poétique que philosophique, émanait d'un noble cœur, malgré l'insuffisante énergie de son caractère.

Sous de telles impulsions, j'ai jugé maintenant opportun d'instituer le système d'épreuves philosophiques qui devra toujours garantir, au pontife comme au public, l'aptitude théorique des aspirants au sacerdoce positif, quand leur valeur morale sera suffisamment constatée. Il consiste en sept thèses imprimées, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, sociologique, et morale, successivement présentées, à des intervalles d'un à trois mois, et publiquement suivies chacune, sept jours après son admission, d'un examen oral sur la science correspondante. Les difficultés propres à la transition actuelle pourront exceptionnellement exiger, pour ne pas écarter d'éminentes natures, surtout morales, que je dispense, sous ma responsabilité, de quelques thèses cosmologiques,

SEPTIEME CIRCULAIRE yt)

sans que je croie pouvoir jamais dispenser des trois thèses extrêmes. J'espère vivre assez pour faire ainsi surgir enfin de véritables philosophes, capables de terminer la progression, de plus en plus révolutionnaire, qui devait, en Occident, séparer, pendant trente siècles, la théocratie initiale et la sociocratie finale. Tant qu'elle resta sacerdotale, la philosophie fut directement appliquée à sa destination pratique que son nom rappelle, et dont elle tendit graduellement à s'écarter pendant sa préparation spéculative, nécessairement indisciplinée. Elle doit maintenant reprendre ce grand office, avec une efficacité supérieure, en réglant la vie humaine, dont les lois sont assez appréciables depuis qu'on a suffisamment dévoilé, d'abord celles du Monde, puis celles de l'Humanité, qui dominent toujours l'existence individuelle. Mais un tel office exige des prêtres capables de surmonter le matérialisme théorique, en procurant aux études les plus nobles leur prépondérance normale, à la fois logique et scientifique, dans un milieu préoccupé des spéculations les plus grossières.

Il faut maintenant compléter cette circulaire en indiquant les divers progrès de l'avènement positiviste pendant une année exceptionnelle. Elle est devenue, comme pour moi-même, un temps de recueillement, mais non d'inertie, chez mon public, qui, s'y trouvant privé de l'impulsion annuelle jusqu'alors résultée d'un nouveau tome, a dû pareillement s'occuper d'appréciation et de préparation. Cette suspension a permis de saisir l'ensemble de ma construction religieuse, dont chaque partie avait successivement inspiré des ré-

8o CIRCULAIRES ANNUELLES

flexions trop exclusives. Tous les positivistes ont ainsi senti, comme leur chef, la confiance que suscite la plénitude et l'homoge'néité d'une doctrine enfin parvenue à présenter, sur toutes les questions essentielles, des solutions décisives, toujours d'accord entre elles. La puissance que comporte une telle supériorité, dans un milieu profondément divisé, devint alors, chez mes meilleurs disciples, pleinement conciliable avec les ménagements qu'exige l'état, anarchique et rétrograde, des Occidentaux. Ainsi se prépare le digne ascendant des âmes d'élite, qui doit bientôt réaliser, épurés et combinés, l'empire universel que Mahomet promit aux vrais croyants, et le règne général que Cromwell annonçait aux saints. Gênée, dans l'antiquité, par l'hérédité sacerdotale et militaire, la domination normale des natures supérieures fut ébauchée sousla chevalerie et la papauté ; le positivisme l'institue, suivant les pressentiments du jésuitisme et du jacobinisme, en liguant et guidant les véritables chefs.

Une telle coalition a réellement commencé quand le subside positiviste a fait assez surgir de dignes dévouements, en leur assignant une destination directe, précise, et continue. Au prix de quelques souffrances, j'ai pu, suivant la naïve remarque de ma fille adoptive, mieux juger les âmes destinées à prévaloir, et même les attirer davantage, que si la position de Buffon, de Cavendish, ou de Lavoisier, m'eût entouré de flatteurs. Sept ans d'épreuves continues m'ont ainsi permis de constater que la religion universelle a déjà rallié des âmes d'élite, dont la fraternité mutuelle et la commune vénération n'exigent, pour obtenir un irrésistible

SEPTIÈME CIRCULAIRE 8l

essor, que les contacts résultés d'un même dévouement.

La postérité regardera l'état normal de l'Humanité comme ayant spirituellement commencé pendant l'année qui vient de finir, puisque la religion positive, pleinement instituée Tannée précédente, s'est alors appliquée à l'installation politique de la transition finale. Quoique mon Appel aux conservateurs n'ait encore profité qu'aux positivistes, quelques adhésions décisives m'ont déjà permis d'espérer qu'il atteindra bientôt ses lecteurs spéciaux, sans attendre que la doctrine régénératrice soit directement invoquée au secours de l'ordre. Il manifeste l'avènement du pouvoir occidental, éclairant les gouvernements nationaux sur la marche propre à surmonter à la fois les rétrogrades et les révolutionnaires, en utilisant chaque parti selon sa nature. J'y réduis l'appréciation directe de la régénération positive à ce fait général, indépendant de toute controverse : « En rapportant tout à V Humanité, V unité devient plus complète et plus stable qu'en s'efforcant de tout rattacher à Dieu. » Mais il témoigne aussi la vénération que l'ancienne synthèse inspire au philosophe qui pourrait borner sa bibliothèque au poê'me de Y Imitation, complété par les épopées de Dante et d'Homère, en condensant la progression occidentale dans sa principale représentation. Cet opuscule fait profondément sentir ma constante disposition à respecter le gouvernement, en quelque main qu'il réside, quoique je ne doive jamais cesser de lui conseiller une meilleure conduite, consistant surtout à ne point sortir de sa mission actuelle. Elle se borne à résister

sans pousser, jusqu'à ce que la réorganisation spirituelle ait assez rectifié les aspirations subversives et guidé les inspirations organiques.

Ce respect continu pour le pouvoir temporel devient une obligation spéciale chez la puissance spirituelle qui, venant instituer Toccidentalité, doit aujourd'hui se regarder comme implicitement associée à tous les gouvernements occidentaux, et surtout à celui du peuple central. Elle ne peut dignement régler la vie humaine sans offrir, dans sa propre conduite, un type anticipé des mœurs normales au monde profondément troublé qu'elle veut régénérer. Sous un aspect plus spécial, le clergé positif doit aujourd'hui sentir que toute commotion politique entrave la réorganisation religieuse, en faisant toujours prévaloir d'abord l'anarchie, puis la rétrogradation, jusqu'à ce que le retour du calme ait rétabli le cours des préparations suspendues. D'après leurs missions respectives, les deux pouvoirs se trouvent d'ailleurs animés d'une commune antipathie, spontanée ou systématique, envers la classe radicalement subversive où Ton commence sa carrière par s'ériger en juge universel. Avec une entière liberté d'exposition et de discussion, le sacerdoce le plus favorable à l'essor intellectuel aurait bientôt délivré l'Occident d'un fléau que la compression matérielle perpétue et développe depuis quarante ans.

Outre ce pas général et direct vers l'avènement de la saine politique, le positivisme a récemment fait de précieux progrès dans l'application de la propagation de la vraie religion. Trois mois se sont à peine écoulés depuis que j'ai consacré, pour la première fois, entre

deux nobles prolétaires, le chaste préambule par lequel je venais de compléter le mariage positiviste, dont il fournit un caractère aussi décisif et plus fréquent que le veuvage correspondant. Chacun peut ainsi sentir combien le positivisme a déjà touché les deux éléments nécessaires de l'immense milieu sur lequel il doit surtout s'appuyer; quoique le journalisme et la littérature entravent des contacts contraires à leur anarchique influence. ;Rien ne pourra bientôt empêcher le peuple de sentir que le positivisme assure, mieux que le communisme, le bonheur et la dignité des travailleurs, tout en développant la prépondérance des entrepreneurs. Il sera pareillement impossible de cacher aux femmes l'avènement décisif de la seule religion qui, sans les retirer du sanctuaire domestique, consacre leur juste ascendant et réalise toutes leurs dignes aspirations, tant esthétiques que morales. A mesure que les contacts s'établiront, elles reconnaîtront que le positivisme systématise la double culture du sentiment, de manière à la faire toujours prévaloir, surtout chez le peuple, où résidera le meilleur type féminin. Les prolétaires des deux sexes doivent, de cœur et même d'esprit, mieux sentir que les lettrés la vraie philosophie de l'histoire, en appréciant la transition affective qui, sous le catholicisme et la féodalité, combinés dans la chevalerie, fit pleinement surgir les deux principaux éléments de la sociabilité finale.

En même temps que le positivisme perfectionnait son culte domestique au sein de la métropole universelle, son efficacité religieuse commençait à se manifester parmi les plus anarchiques de tous les Occiden-

taux. D'après une délégation spéciale, j'ai pu récemment conférer, à travers l'Atlantique, le premier sacrement social à la nouvelle fille qu'un couple régénéré vient de donner à l'Humanité. Grâce au zèle continu d'un éminent apôtre, notre naissante Église américaine a déjà pris une attitude décisive, surtout depuis qu'elle s'est enrichie d'un noble prolétaire, au centre des divagations protestantes et de l'agitation mercantile. ,

Pendant que le positivisme manifestait, sur une échelle restreinte 'mais décisive, son aptitude normale à régler la vie humaine, tant privée que publique, parmi les deux principaux éléments de l'ordre final, il témoignait aussi sa puissance envers les classes transitoires. Sans m'arrêtera celles qui doivent radicalement s'éteindre, il me suffit ici de considérer la mieux disposée de celles que la régénération occidentale oblige seulement à se transformer en s'élevant. Depuis sa naissance, la systématisation positive a toujours trouvé des sympathies croissantes, d'abord passives, puis actives, parmi les médecins, surtout en France, où leur défaut de discipline collective facilite l'évolution individuelle. Cette affinité s'est surtout développée chez les purs praticiens, mieux susceptibles que les prétendus théoriciens de sentir la nature et les conditions de la synthèse médicale, normalement inséparable de la reconstruction universelle. Il n'appartient qu'à ceux-là d'apprécier assez les perturbations cérébrales et les rapports continus entre le physique et le moral pour reconnaître combien le positivisme ennoblit leur office en rendant l'homme toujours inséparable de la société. Renonçant à des positions acadé-

miques ordinairement échues à des fortunes dégradantes, les vrais médecins, surtout français, sont éminemment susceptibles de seconder la régénération occidentale, et même de fournir quelques dignes prêtres de l'Humanité. J'ai vu récemment accomplir la noble transformation d'un officier de marine en médecin positiviste, capable de concourir, avec d'autres déjà surgis, à constituer, en médecine, une école synthétique, que plusieurs dignes préparations tendent à consolider bientôt.

Mon année exceptionnelle a confirmé l'ensemble des progrès du positivisme, en manifestant, dans la vente de mon principal ouvrage, un accroissement propre à rassurer envers le subside protecteur. Le coupable silence de la presse anglaise et française n'a point empêché la Politique positive d'acquérir au moins cinq cents lecteurs, d'autant plus sérieux que cette tactique m'a naturellement préservé des attentions frivoles ou malveillantes. Quand leurs convictions seront formées et leurs sympathies suffisamment stimulées, on doit présumer que la moitié d'entre eux concourra régulièrement au subside positiviste, dès lors devenu bientôt capable de soutenir le clergé régénérateur. Une fois que les rénovateurs sont parvenus à ne plus rencontrer que des difficultés pécuniaires, elles ne tardent point à se dissiper, surtout en un temps où la situation universelle fait continuellement ressortir le besoin d'une doctrine et l'aptitude du système surgi. Si mes embarras excitent moins de dévouement que ceux de mes prédécesseurs, dont la vie et la liberté restaient habituellement menacées, ils deman-

dent, chez mes patrons, une moindre abnégation, et comportent, de leur part, un plus vaste concours.

Rassuré par une telle conviction, je vais commencer, avec une parfaite sérénité, le complément de ma carrière intellectuelle, après laquelle je me livrerai, sans écrire, à mon office social, où je dois jusqu'alors me borner à guider le clergé naissant. Ma Synthèse subjective, ou Système universel des conceptions propres à l'état normal de V Humanité, va continuer ma Politique positive, comme celle-ci prolongea ma Philosophie positive, début nécessaire de ma grande trilogie. Si, dans la progression normale que forment ces trois termes d'égale grandeur, quelques sophistes ont nié la continuité du second, j'ose assurer que personne ne contestera celle du troisième. De ses trois éléments nécessaires, théorique, moral, et pratique, dont le second aura seul deux tomes, je vais aborder le premier, mon Système de logique positive, ou Traité de philosophie mathématique, que j'espère publier en octobre. Ce travail sera suivi d'une nouvelle année de repos, essentiellement consacrée à la préparation spéciale de la seconde et principale partie du complément synthétique de ma construction religieuse.

Vu l'approche de cette dernière moitié de ma seconde vie théorique, j'ai dû terminer l'année exceptionnelle par le Testament dont j'ai posé les bases générales à la fin de ma Politique positive. Le digne accomplissement d'un tel devoir a retrempé mes forces et consolidé mes espérances, même envers la longévité convenable à ma mission, en perfectionnant mon unité, d'après une meilleure appréciation, privée et publique,

de ma subjectivité finale. Quoique je n'aie pu, malgré mes efforts et mes illusions, y remplir la principale destination d'un tel acte en instituant un successeur qui n'est pas trouvé, j'ai pourtant satisfait à toutes ses autres conditions, comme le prouvera sa publicité définitive. Mes treize exécuteurs testamentaires sont tellement choisis que leurs dignes remontrances me permettront d'y réaliser les principales améliorations que pourrait y susciter un contrôle plus étendu mais moins profond et moins pur. Cette opération me procure une nouvelle attitude ainsi définie : « Habitant une tombe « anticipée, je dois désormais tenir aux vivants un « langage posthume, qui sera mieux affranchi des « divers préjugés, surtout théoriques, dont nos descente dants se trouveront préservés. » Ayant dû jusqu'ici parler au nom du passé, quoique en aspirant toujours à l'avenir, c'est de l'état futur, irrévocablement déduit de l'ensemble des divers modes antérieurs, que je dois maintenant occuper le public occidental, afin de discipliner en consacrant. Sans cesser de vivre avec nos meilleurs ancêtres, je vais surtout vivre avec nos descendants, jusqu'à ce que je revive dans eux et par eux, après avoir assez vécu pour eux.

Salut et Fraternité,

Auguste COMTE,

( / u , rue Monsieur -le -Prince. ) Né le kj janvier 1798, à Montpellier.

Résumé général des souscriptions pour le subside positiviste en i855.

I Minimum, 5 fr. J

54 françaises 3,796 fr. j Moyenne, 70 fr. >

f Maximum, 400 fr. 1

; Minimum, 5 fr. ]

18 autres occidentales 2,740 fr. , Moyenne, i52 fr. 5

f Maxim., 1,087 fr- ' Plus 3 anonymes 520 fr.

Total 75 souscriptions 7)056 fr. | Moyenne, 94 fr. |

N. B. Fondé le 12 novembre 1848,1e subside positiviste fournit 3, 000 francs 1849, 3,3oo en i85o, 4,200 en i85i, 5. 600 en i852. 7,400 en i853, et 7,0 en 1854.

REPUBLIQUE OCCIDENTALE

Ordre et Progrès — Vivre pour autrui Vivre au grand jour

ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE

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