ET DE LA SYNTHÈSE SUBJECTIVE
A CHAQUE COOPERATEUR DU LIBRE SUBSIDE SPONTANÉMENT INSTITUÉ POUR LE SACERDOCE DE L'HUMANITÉ
Paris, le jeudi i5 Moïse 69(15 janvier 1857).
Monsieur,
Après sept ans de pénible préparation graduelle, le subside positiviste a sensiblement dépassé son minimum normal pendant l'année qui vient de finir. Quoique ce résultat ait encore exigé quelques efforts exceptionnels, principalement dus, comme de coutume, à la munificence hollandaise, il annonce une amélioration durable. Cette indication est spécialement confirmée par la permanence spontanée de l'ensemble des souscripteurs, sauf de rares mutations, dont la plupart sont heureuses. On peut ainsi présumer que les embarras matériels vont désormais cesser d'entraver le développement et l'installation de la doctrine régénératrice, si l'extension du libre protectorat devient assez
conforme à celles du sacerdoce et de l'apostolat. Je dois seulement inviter chaque coopérateur à régulariser la conduite financière en réalisant, pendant le premier semestre, sinon la totalité, du moins la moitié, de sa cotisation annuelle.
Le résultat que je viens d'annoncer ayant immédiatement suivi les explications décisives de ma septième circulaire sur la destination sociale du subside positiviste, je suis ainsi conduit à mieux apprécier que je ne l'avais d'abord fait la principale source d'un tel patronage. Quelques souscriptions conservent le caractère d'une sorte de grâce personnelle, dont je me sens plus gêné que touché ; mais cette participation est maintenant minime, et doit graduellement cesser. Presque tous les coopérateurs, et surtout les principaux, ont essentiellement en vue de seconder la fondation du nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale.
Mes soins exceptionnels envers un grand nombre d'élèves privés, pendant une génération entière (de 1816 à 1849), n1°nt jamais déterminé le moindre concours au protectorat volontaire. Il en est de même dans le milieu polytechnique, quoiqu'on y puisse pleinement apprécier l'iniquité de la spoliation qui termina mes dix-neuf années de dignes services (de i832 à 1 85 1). Je n'ai pas trouvé plus de reconnaissance parmi les nombreux auditeurs des divers cours publics que j'ai gratuitement professés pendant vingt et un ans (de 1 83 1 à 1 85 1 ). La lecture, très propagée, de ma Philosophie positive, dont l'édition originale (à mille exemplaires) est depuis longtemps épuisée, et qui fut puissamment
assistée d'une incomparable traduction, n'a pas été moins stérile chez ceux qui se sont bornés à ce début. Si ces divers modes d'ingratitude manifestent l'anarchie spirituelle que le positivisme vient radicalement surmonter, ils font également ressortir la nature sociale et le caractère religieux du noble patronage qui seconde la régénération occidentale en combinant la chevalerie et le sacerdoce.
On peut ainsi regarder le subside positiviste comme ayant déjà pris une consistance vraiment normale en i856, sous le concours spontané de deux influences croissantes, l'une théorique, l'autre pratique. D'une part, la récente terminaison de ma construction religieuse a dès lors produit son effet naturel, en indiquant la puissance sociale d'une doctrine pleinement capable de guider le présent dans la paisible élaboration de l'avenir. En même temps, l'irrévocable accomplissement d'un grave épisode militaire a partout ranimé, surtout chez le peuple central, les aspirations régénératrices ainsi suspendues.
Ces deux impulsions doivent bientôt se développer en se combinant, à mesure qu'on sentira la connexité naturelle entre le perfectionnement social et la tranquillité politique. Déjà les vrais progressistes reconnaissent l'incompatibilité des aspirations rénovatrices avec les perturbations extérieures. Une équivalente appréciation doit davantage prévaloir envers l'ordre intérieur, dont toute altération suspend les dispositions régénératrices en ranimant des sollicitudes aveuglément conservatrices. Le positivisme consolide ces tendances spontanées en les systématisant, puisque le régime de l'acti-
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vite pacifique repousse tout avènement violent. Il dispose les gouvernés à regarder les commotions politiques comme directement contraires à l'élaboration des questions sociales, dont la vraie solution est principalement religieuse. En même temps, il montre aux gouvernants que la prépondérance normale des aspirations régénératrices constitue la meilleure garantie de l'ordre matériel, en écartant l'agitation métaphysique, d'après l'ascendant graduel des devoirs sur les droits. On peut ainsi reconnaître que toute restriction habituelle de la liberté d'exposition et de discussion tend à perpétuer la situation révolutionnaire, en dissimulant l'interrègne religieux qui la produisit et la maintient.
En ce qui me concerne, je dois ici rendre un hommage spécial à la dictature actuelle du peuple central, heureusement qualifiée de socialisme impérial par un éminent positiviste britannique. Si le socialisme parlementaire et démagogique avait momentanément prévalu, je n'aurais point accompli ma construction religieuse avec la pleine liberté dont elle fut dignement entourée, et qui d'avance annule toute tentative oppressive. Mais, quoique mes écrits quelconques, et ceux de tous mes vrais adhérents, aient maintenant acquis une suffisante liberté, je dois toujours demander qu'elle soit convenablement étendue à mes divers adversaires, y compris les plus anarchiques. L'universel affranchissement de la presse, et même de la parole, est désormais indispensable à la réorganisation spirituelle, pour éteindre l'usurpation théorique à laquelle le pouvoir pratique fut de plus en plus conduit depuis la fin du moyen âge. Cette libération exige
que, sauf les ménagements convenables envers les personnes, tous les clergés soient maintenant réduits à la condition actuelle du nouveau sacerdoce, en ne vivant que des libres subsides de leurs adhérents respectifs.
Un tel mode, loin de nuire au catholicisme, peut seul procurer à ses vrais organes l'indépendance indispensable à l'efficacité sociale que la foi du moyen âge doit naturellement conserver jusqu'à la fin de la transition occidentale. La situation matérielle où je me suis irrévocablement placé devient aujourd'hui conforme aux conditions communes de la dignité spirituelle. C'est ainsi que le positivisme instituera la ligue religieuse qui doit graduellement surmonter l'ensemble des tendances irréligieuses, en faisant seule converger le catholicisme, l'islamisme, et même le protestantisme. Nulle autre doctrine ne ferait habituellement prévaloir les sollicitudes spirituelles, quand les gouvernants et les gouvernés ne s'accordent qu'à chercher des solutions purement politiques à des questions essentiellement morales. Seul, le positivisme rétablit et réalise, d'après de meilleures bases, l'irrévocable programme universel que le moyen âge posa : régler la vie humaine, tant privée que publique, en subordonnant au sentiment l'intelligence et l'activité, que les modernes ont exclusivement cultivées.
Graduellement développée par le protestantisme, le déisme, et le scepticisme, la maladie occidentale consiste dans une révolte continue de la raison individuelle contre l'ensemble des antécédents humains. Résultée de la décadence nécessaire des croyances
propres au moyen âge, elle a pour siège primitif la re'gion spéculative du cerveau. Mais sa principale gravité provient de son extension spontanée à la région affective, en surexcitant l'orgueil et la vanité, tandis qu'elle comprime la vénération, et, par suite, les deux autres instincts sympathiques. Développant à la fois la présomption intérieure et la défiance extérieure, elle a pour résultats caractéristiques, dans les trois parties du cerveau, l'ennui, le doute, et l'irrésolution, que la foi positive fait seule cesser. Loin de se borner aux vrais révolutionnaires, le mal s'étend jusqu'aux plus purs rétrogrades, qui, sans admettre le dogme de l'infaillibilité personnelle, sont involontairement conduits à le pratiquer envers les principales questions habituelles. Ils ont spécialement manifesté cette tendance d'après leur participation croissante au journalisme, qui, résulté de l'interrègne religieux, tend à le perpétuer. Seuls, les vrais positivistes s'abstiennent d'employer activement, et même d'alimenter passivement, une institution radicalement anarchique, dont ils apprécient les ravages intellectuels et moraux, en s'efforçant d'en délivrer l'Occident d'après un digne usage de la liberté spirituelle.
Tels sont les principaux motifs qui, de plus en plus efficaces à mesure que le dix-neuvième siècle se caractérise, doivent involontairement procurer une consistance croissante au subside sacerdotal. L'insuffisance sociale, tant privée que publique, des croyances surnaturelles, fait universellement respecter la morale, toujours démontrable, qui, dégagée des préoccupations célestes, consacre et discipline toutes les relations
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humaines, suivant les lois qui leur sont propres. Depuis la fin du moyen âge, les âmes émancipées manifestent une supériorité spontanée, non seulement d'esprit, mais aussi de caractère, en bravant les diverses peines officiellement liées au rejet de l'ancienne foi. C'est ce qui motiva la qualification que le dixhuitième siècle fit habituellement prévaloir à leur égard. Mais celle qui Pavait longtemps précédée indiquait combien la corruption morale se trouvait fatalement liée à l'affranchissement théorique et pratique, d'après la désuétude croissante de la culture affective. Un tel conflit ne pouvait être radicalement dissipé que par la Religion de l'Humanité, qui rend au sentiment sa prépondérance normale, tout en développant l'intelligence et l'activité mieux que sous l'impulsion révolutionnaire. Voilà comment les dignes positivistes sont les seuls Occidentaux vraiment émancipés dans un siècle où le besoin de construire impose à tous les sceptiques l'hypocrisie la plus dégradante, à la fois théologique et métaphysique.
Il faut maintenant indiquer les principaux développements, privés ou publics, par lesquels le positivisme a spécialement confirmé son opportunité, morale et sociale, pendant l'année qui vient de finir.
Sous le premier aspect, je dois d'abord signaler l'essor spontané des habitudes religieuses qui, consolidant la véritable unité, peuvent seules assurer la pleine efficacité de la foi régénératrice. Quoiqu'on puisse difficilement instituer le culte intime au milieu d'une anarchie qui souvent altère les types convenables, de dignes positivistes ont déjà recours à ces secrètes pra-
tiques journalières, où j'ai, depuis onze ans, puisé mes principales améliorations de tous genres. Ces fruits décisifs doivent indirectement former le meilleur indice d'un usage peu susceptible de vérification directe.
Quant au culte domestique, seul pleinement appréciable aujourd'hui, l'année 1 856 a dignement complété la première application vraiment normale de l'aptitude du positivisme à consolider et perfectionner le lien fondamental. Un second exemple du chaste préambule caractéristique, dont l'année précédente avait déjà fourni le cas initial, a spécialement manifesté la tendance des âmes régénérées vers les habitudes sagement conciliantes qu'exige leur mission sociale. En prévenant de graves conflits domestiques par la préparation catholique du mariage positiviste, un digne couple a noblement témoigné la déférence civique qu'inspire la religion universelle envers tous les cultes locaux et temporaires.
Plusieurs adhésions précieuses, même féminines, ont récemment confirmé la tendance du positivisme à rallier toutes les âmes d'élite par une suffisante conformité de sentiments, de convictions, et de destinations. J'ai spécialment admiré la pleine régénération, personnelle et sociale, d'un jeune révolutionnaire éminent, qui déjà voue au mouvement organique la noble ardeur longtemps appliquée à l'agitation subversive. Cette conversion décisive semble d'ailleurs promettre au positivisme un organe poétique dignement préparé par une éducation encyclopédique.
La même année fournit une seconde confirmation pratique de la noble résolution où mon incomparable
traductrice fit spontanément surgir le meilleur type actuel des mœurs littéraires. Ses deux envois, en 1854 et i856, ont heureusement acquitté le tiers des frais typographiques du tome final de mon principal ouvrage. Cette scrupuleuse conduite d'une célébrité longtemps indépendante du positivisme constitue la meilleure flétrissure des deux écrivains dont la réputation est surtout due à la vulgarisation britannique de la nouvelle synthèse.
Vers la fin de i856, l'évolution positiviste a fait un pas fondamental par la publication du premier volume de ma Synthèse subjective. Dès ce début décisif, ma construction finale a directement caractérisé le complément nécessaire de la religion de l'Humanité d'après l'incorporation systématique du fétichisme convenablement développé. La destination spéciale de ce tome initial constate l'aptitude du positivisme à discipliner l'intelligence, en régénérant la science la plus opposée à toute subordination philosophique. Outre son efficacité normale, cette synthèse mathématique, directement émanée de la religion universelle, doit bientôt produire une réaction indispensable à l'ensemble de la transition organique, en dissipant le dernier prestige spéculatif. Pleinement affranchis de la théologie, et même de la métaphysique, les meilleurs positivistes, surtout théoriciens, restent encore dominés, comme je le fus longtemps, par la science proprement dite. Ils ne peuvent dignement conduire la réorganisation occidentale sans avoir convenablement surmonté ce dernier joug spirituel, plus contraire qu'aucun autre à la juste prépondérance du génie d'ensemble sur l'esprit de
détail. Cette émancipation finale doit surtout résulter d'un traité qui prouve, dans le cas le plus décisif, l'inanité de la science empiriquement isolée de son but social, et dès lors réduite à construire une suite de programmes essentiellement irréalisables.
Trois opuscules caractéristiques ont successivement représenté l'année i856 comme l'époque naturelle où le positivisme, pleinement institué, devait directement inaugurer son ascendant occidental en suscitant un digne apostolat, d'abord pratique, puis théorique. La population centrale, encore préoccupée de vaines tendances politiques, est essentiellement étrangère à cette triple manifestation, due aux milieux où la révolution moderne suscita les trois secousses partielles qui préparèrent la grande crise. En Hollande, en Amérique, en Angleterre, l'insuffisance, pleinement appréciable, des ébranlements préliminaires, dispose les âmes d'élite à mieux sentir l'opportunité de la construction religieuse qui caractérise le vrai positivisme. Sans doute, la régénération occidentale doit finalement trouver son principal appui chez les populations méridionales, où les femmes et les prolétaires, évitant le protestantisme et le déisme, ont davantage conservé les traditions sympathiques et synthétiques du moyen âge. Mais la foi régénératrice devait d'abord être spécialement assistée, pour l'apostolat comme envers le subside, par les dignes types essentiellement émanés des peuples prématurément ébranlés.
Du noble foyer hollandais, qui, depuis dix ans, fournit au positivisme le meilleur patronage moral et matériel, a spontanément surgi le premier hommage
public à la religion universelle. Un éminent praticien a pleinement manifesté l'opportunité de la réorganisation théorique en proclamant une digne subordination envers un pouvoir auquel il n'aspire pas. Outre leur puissante réaction sur un milieu sceptique, qui ne résiste que passivement à la foi régénératrice, de tels exemples prouvent que les âmes les plus énergiques doivent aujourd'hui devenir les mieux disciplinâmes, de manière à mériter l'ascendant qui leur est normalement promis.
A l'éminent fondateur de notre Église américaine devait naturellement appartenir le précieux opuscule théorique où, vers le milieu de i856, la religion positive trouva, sous un titre trop modeste, sa meilleure appréciation actuelle. La situation générale d'un tel pays est directement propre à manifester la nature, essentiellement religieuse, de la vraie solution occidentale, en montrant l'inanité sociale des remèdes politiques les plus prônés par les docteurs révolutionnaires. Dépourvue d'antécédents spéciaux, la colonie universelle doit mieux sentir le besoin de se rattacher à l'ensemble de l'Humanité. Ses conservateurs sont naturellement exempts des illusions propres aux nôtres sur l'efficacité politique des clergés officiels et des armées permanentes. En même temps, ses progressistes peuvent aisément reconnaître que la suppression de ce double joug laisse pleinement subsister les difficultés sociales partout propres au prolétariat occidental. Privés du pouvoir officiel par les lettrés et les légistes, les riches, actifs ou passifs, y doivent mieux apprécier la religion qui consacre à la fois le
capital et le travail, tandis qu'elle y peut davantage détourner les pauvres d'une agitation uniquement profitable aux de'clamateurs. Tous ces privilèges de la situation ame'ricaine recevront un prochain essor, d'après les travaux continus du digne apôtre qui vient de s'y caractériser et du noble prolétaire qu'il a pleinement adjoint à l'association régénératrice.
Je devais spécialement attendre de l'impulsion anglaise le mémorable opuscule politique où l'un de mes meilleurs disciples, profondément imbu de ma théorie historique, a dignement terminé cette année décisive en inaugurant la diplomatie positiviste par l'application la plus convenable. Chez le peuple où les vues de détail ont le plus entravé les pensées d'ensemble, le positivisme social ne peut immédiatement pénétrer d'après une exposition générale, directement contraire à la confusion officielle des deux pouvoirs. Un régime qui représente l'établissement delà dynastie anglicane comme ayant spécialement préservé ce pays de la grande crise occidentale, doit aujourd'hui repousser toute régénération intérieure. Mais il reste pleinement accessible à la rénovation de sa politique extérieure, actuellement dépourvue d'un plan quelconque. L'anarchie occidentale ayant d'abord affecté les relations internationales, c'est aussi par elles que la nouvelle spiritualité doit maintenant installer son influence sociale. En politique, comme en logique, les principes les plus importants devant d'abord prévaloir envers les questions les plus simples, la diplomatie positiviste ne pouvait convenablement surgir que dans le cas le moins orageux. Tels sont les principaux
motifs du précieux opuscule qui tend à régénérer la politique britannique en flétrissant, d'après un rapprochement décisif, l'outrage que subit, depuis un siècle et demi, la plus énergique des nations occidentales.
Moins de deux ans ont donc suffi pour réaliser la prévision finale de mon principal ouvrage, le prochain avènement spontané, parmi les âmes régénérées, d'un digne apostolat positiviste, tant pratique que théorique, qui nous délivre de la dangereuse assistance des littérateurs quelconques. La formation de notre sacerdoce est moins avancée, parce que, avec une difficile préparation encyclopédique, il combine une rare harmonie entre le cœur, Fesprit, et le caractère ; sans que je révoque, à cet égard, les espérances propres à ma septième circulaire. Quand il aura suffisamment surgi, son service, public et privé, sera plus moral qu'intellectuel, et recourra davantage à la parole qu'à la presse, malgré la destinée exceptionnelle de son fondateur.
Pour compléter l'appréciation des divers progrès du positivisme pendant la principale année de son installation,)^ dois maintenant remarquer qu'ils ont tous été naturellement restreints à quelques âmes régénérées, sans aucun concours actif de l'ensemble des vrais croyants. La planète humaine contient déjà cinq cents positivistes au moins, que mes circulaires finissent par atteindre d'après mes volumes. Ainsi, l'exiguïté du subside sacerdotal est surtout due à ce que les quatre cinquièmes d'entre eux n'y prennent jamais part, toute insuffisance personnelle étant d'ailleurs inadmissible envers une cotisation annuelle qui peut se borner à
cinq francs. Voilà comment la plupart de mes adhérents deviennent involontairement complices de la seule persécution habituellement possible dans un milieu qui met hors d'atteinte la vie, et même la liberté, des vrais régénérateurs. Outre que tous mes lecteurs assidus reconnaissent les obligations sociales des richesses personnelles, tous admettent la division des deux puissances, et les devoirs matériels de la masse active envers l'élite contemplative, nourrie de libres subsides, jusqu'à ce que son budget officiel résulte de la conversion universelle. En considérant l'avènement du catholicisme, ils peuvent tous sentir que mes contemporains seront surtout jugés, individuellement et collectivement, d'après leur conduite envers le positivisme : deux flétrissures personnelles ont déjà prouvé que j'ose, à cet égard, devancer la Postérité. Je dois donc attribuer la coupable inertie de la plupart de mes adhérents à ce que leur conversion n'a point passé de l'esprit au cœur, principale source delà conduite; ce qui fait naturellement espérer une prochaine amélioration, à mesure que la vraie théorie de l'unité leur fera mieux apprécier le sentiment.
Synthétiquement considérée, la réorganisation occidentale doit surtout consister à reconstruire la vénération normale des faibles pour les forts d'après un dévouement exceptionnel des forts aux faibles. Cette abnégation continue ne saurait maintenant émaner que du sacerdoce positif, auquel tous mes vrais disciples, tant pratiques que théoriques, resteront spontanément associés jusqu'à ce que les gouvernements aient librement transféré le commandement aux hommes d'Etat régé-
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nérés. Outre que le patriciat normal ne peut immédiatement surgir, la puissance personnelle qu'il exige l'empêcherait de fournir un type suffisant du dévouement social, propre à stimuler la vénération populaire sans la supposer. Les vrais positivistes ne peuvent donc prévaloir qu'en développant, chez eux-mêmes, pour les exciter en autrui, les trois instincts connexes dont la systématisation constitue le principal privilège de leur foi. Voilà pourquoi je dus, à tout risque, au début de ma construction religieuse, refuser toute existence officielle, et même des pensions quelconques, sans retirer aucun profit personnel de mes divers travaux, afin de ne plus vivre que d'un libre subside, longtemps insuffisant. Tous ceux de mes adhérents qui continueraient à s'abstenir du facile concours imposé par leurs convictions seraient bientôt assimilés aux faux positivistes qui, lettrés ou riches, repoussent la réorganisation spirituelle pour perpétuer l'indiscipline morale. Je puis donc espérer que le subside régénérateur pourra prochainement permettre l'essor systématique du sacerdoce normal et de l'apostolat théorique. La réorganisation spirituelle est tellement urgente que le positivisme y devra bientôt obtenir l'appui continu de toutes les âmes vraiment religieuses, qui, surtout féminines, sans partager notre foi, seconderont nos efforts pour préserver l'Occident du matérialisme universel. Elles peuvent déjà sentir combien la vie humaine, tant privée que publique, a besoin d'être systématiquement réglée, dans une situation où l'empirisme politique ne maintient l'ordre matériel qu'en altérant l'ordre moral. Que les vrais positivistes se mon-
trent habituellement dignes d'une telle assistance en élevant leur conduite, personnelle, domestique, et civique, au niveau de leur foi ; les âmes impartiales ne tarderont pas à leur accorder une admiration qui bientôt s'étendra de la personne à la croyance. Ils seront ainsi reconnus les seuls hommes véritablement complets que comporte l'anarchie occidentale, et leur présidence sociale, d'abord religieuse, puis politique, sera dès lors incontestée. Mais cet ascendant nécessaire suscite le danger déjà sensible, de développer en soi la surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité d'après nos efforts mêmes pour la guérir en autrui, vu l'opinion exagérée que nous sommes ainsi conduits à concevoir de notre propre mérite. Une telle chute doit maintenant déterminer la principale sollicitude de tous les vrais positivistes, qui déjà prévaudraient s'ils étaient assez unis et disciplinés : leurs sentiments seuls retardent le triomphe social d'une doctrine pleinement adaptée à la situation correspondante. Cette entrave sera graduellement surmontée d'après une meilleure appréciation de leur destination et de leur croyance, qui concourent à leur prescrire, par-dessus tout, le perfectionnement moral, seule source de l'unité réelle, et, par suite, de la dignité comme du bonheur.
Il doit aujourd'hui consister principalement à reconstruire la vénération chez les âmes d'élite, seules vraiment disciplinables dans une génération anarchique, qui ne peut être, sinon transformée, du moins dominée, que d'après leur propre rénovation directe. Les dignes positivistes doivent donc fournir l'exemple continu, non-seulement d'une subordination religieuse
envers leur chef spirituel et ses délégués quelconques, mais aussi d'une obéissance civique à toutes les autorités temporelles, quelle que soit leur origine. Au milieu d'une agitation empirique, ils feront systématiquement sentir l'importance de conserver le commandement et la richesse chez leurs possesseurs actuels, qui ne peuvent sincèrement élaborer l'avenir social tant qu'ils restent naturellement préoccupés du présent personnel.
On aurait incomplètement apprécié l'insuffisance spontanée du subside occidental, si l'on méconnaissait les avantages, même intellectuels et surtout moraux, qui jusqu'ici compensèrent les inconvénients, privés et publics, d'une telle détresse. Elle m'a spécialement préservé de l'orgueil, écueil ordinaire d'un pouvoir naturellement enclin à la vanité : son influence extérieure m'a fait mieux juger mon entourage, suivant la naïve remarque spécialement citée dans ma septième circulaire. Je dois même souhaiter que l'accroissement nécessaire du subside sacerdotal ne soit pas plus rapide que celui du service correspondant. Le positivisme est tellement opportun que, à chaque secousse sociale, on a communément supposé qu'il allait bientôt obtenir un grand ascendant, que la confusion des deux puissances dispose à croire plus temporel que spirituel. Souvent le zèle, et quelquefois la souscription, de certains adhérents tinrent à l'espoir d'atteindre ainsi l'élévation qu'ils ambitionnent, ou du moins l'aisance et l'estime qu'ils désirent sans les mériter : si le subside eût été plus large, ils m'auraient peut-être trompé. Quoi qu'il en soit, je me sens assez averti pour oser
désormais garantir que le public positiviste n'aura pas davantage à regretter envers autrui qu'à mon propre e'gard l'usage, toujours responsable, du noble appui matériel qu'il fournit à ma mission sociale. Si le subside sacerdotal dépasse sa destination directe, tant collective que personnelle, j'appliquerai l'excédant à l'utile extension du fonds typographique, qui, par sa nature, comporte une addition quelconque, sans permettre aucune soustraction.
En terminant ma huitième circulaire, je dois spécialement déclarer que la lenteur des progrès sociaux du positivisme est plus imputable aux positivistes euxmêmes qu'au public occidental et surtout qu'aux gouvernements actuels, principalement chez le peuple central. Forcée d'émaner du milieu révolutionnaire, pour une rénovation plus mentale que morale, la doctrine qui constitue la religion universelle, d'après la subordination de l'esprit au cœur, n'a pu jusqu'ici toucher le sentiment qu'à travers l'intelligence. Plus convenable au Midi qu'au Nord, mieux appréciable chez les femmes et les prolétaires que parmi les classes spéciales, elle n'a maintenant converti que des âmes exceptionnellement émanées de situations défavorables, en substituant la conviction à la persuasion. Les résultats obtenus suivant un tel mode font assez sentir quelle sera la rapidité du succès quand la prédication positiviste, enfin devenue plus poétique que philosophique, aura directement pris son caractère normal et sa destination naturelle. Grâce à la noble tolérance du dictateur qui produisit la meilleure sentence du dix-neuvième siècle, la liberté de mes volumes s'étend à mes opuscules, et
même à mes circulaires, où la République Occidentale est annuellement proclamée sous le timbre impérial. Une sagesse spontanée a toujours senti que ce frontispice systématique caractérise la prépondérance nécessaire d'une paisible reconstruction spirituelle sur un orageux mouvement temporel. Récemment invoquée pour un besoin exceptionnel, l'occidentalité ne peut normalement renaître qu'en reposant, mieux qu'au moyen âge, sur la combinaison continue de l'indépendance politique avec la communauté d'éducation, de religion, et de sacerdoce.
Salut et Fraternité.
Auguste COMTE,
( / O , rue Monsieur -le- Prince . ) Né le 19 janvier 1798, à Montpellier.
Résumé général des souscriptions pour le subside positiviste en iS56.
I Minimum, 5 fr.
52 souscriptions françaises 4,'°2 fr. I Moyenne, 79 fr.
f Maximum, 5ao fr.
I Minimum, 10 fr.
i5 autres occidentales 2,697 fr- ] Moyenne, 180 fr.
( Maximum, 710 fr.
i Minimum, 42 fr. 1
6 anonymes, dediverses nations. 1,447 ff- ) Moyenne, 241 fr. >
' Maximum, 710 fr. )
Total 73 souscriptions 8,246 fr. 1 Moyenne, n3 fr. \
N. B. Fondé le 12 novembre 1848, le Subside positiviste fournit 3, 000 francs en 1849, 3,3oo en i85o, 4,200 en i85i, 5, 600 en i852, 7,400 en i853, 7,004 en
1854, et 7,o56 en i855.