LES CONDAMNÉS
On verra plus loin comment les condamnés peuvent et doivent conserver leurs droits à la retraite, car ils peuvent rentrer dans la vie commune et ont le droit de vivre comme tout autre être humain.
Les syndicats pourront accepter les condamnés libérés, mais en connaissance de cause, et à titre de stage, jusqu'à leur réhabilitation, conservant jusquelà le droit de les exclure par les deux tiers des voix de leurs camarades. Leur situation serait la même que celle des autres travailleurs pour les salaires, la retraite, le versement de garantie, et les droits à la mutualité, mais ils ne pourraient prétendre aux bénéfices de la Caisse de réserve qu'avec le consentement de leurs camarades.
L'employeur pourra, pour sa sûreté, s'opposer à l'entrée du condamné libéré dans son exploitation, tant que celui-ci n'aura pas été réhabilité, mais après l'avoir accepté il ne pourra le renvoyer que pour des motifs nouveaux ajoutés à la condamnation.
Il conviendrait donc de réserver à ceux qui auraient purgé une condamnation à une peine infamante une ou deux professions spéciales, où ils pourraient se syndiquer également. La loi d'ailleurs devrait protéger contre tout reproche public celui qui a expié sa faute, et qui est en instance de réhabilitation.
CONCLUSION
Ces principes, dont la justice commence à apparaître cl tous, se faisant jour à travers la cacophonie des opinions et des passions politiques, sont applicables en tout pays, et avec toutes formes de gouvernement. Aucune idée départi n'y a exercé une influence quelconque ; seul le désir de chercher un organisme social conciliant les droits de chacun a été la raison persistante de cette étude.
Les esprits prévenus en nieront facilement l'efficacité; les craintifs en tireront des conclusions de peur, et les révolutionnaires en dédaigneront la portée pacifique.
Ni révolution, ni immobilité; ni folie, ni ankylose ; ni utopie, ni routine: telle a été la pensée de ce livre. On se dira que souvent le progrès peut naître d'un effort individuel et obscur, et que chacun peut apporter sa pierre à l'édifice commun.
Les réformateurs les plus ardents seront les adversaires les plus acharnés d'une réforme qui n'est ni Ëtatiste, ni Collectiviste, qui ne s'inspire pas d'une arrière-pensée, ou de calculs politiques, qui ne donne enfin aucun espoir à ceux qui ne désirent que le désordre, à ceux qui veulent tout détruire et n'ont
LA CIÏÉ FUTURE
aucun moyen de rebâtir, ni même un plan de construction nouvelle.
Quant à ceux qui prêchent l'internationalisme et qui conspirent contre la Patrie et le Drapeau, au profit de Tétranger, il n'y a pas à discuter avec eux.
Ce n'est pas en prêchant l'internationalisme, l'union encore impossible des peuples, qu'on fera aboutir des réformes, mais en les limitant à son pays. Quelle force n'acquerrait pas la nation qui, la première, oserait aborderla solution du problème social? Quelle influence n'exercerait-elle pas sur tous les autres peuples ?
Faisons des vœux pour que la France se place au premier rang dans ce mouvement qui entraîne I humanité^ et qu'au lieu de donner l'exemple du désordre et de la destruction elle donne celui de la sagesse et montre ce que peut son génie à lavant-garde de l'humanité.
LA JUSTICE
La justice! mot siiigulier qui commence avecforce et fhiit en glissant, comme pour marquer l'habituelle faiblesse de ce qui re}3résente la sanction du droit. La justice hum^aine est pleine de majesté, de force et d'apparente droiture. Pourquoi faut-il qu'elle défaille souvent^ alors qu'on la croyait plus attachée à son devoir, et qu'un premier mouvement dont elle n'avait pu se défendre paraissait l'entraîner ?
La justice ! tel est notre égoïsmeque nous ne voyons en elle que la défense de nos droits, sans songer àno& devoirs, non plus qu'aux droits des autres.
Qu'est-ce quela justice ?
Elle n'est pas le droit : elle en émane comme unrayoB de soleil à travers les nuages. Le droit est la lumière dans l'abstrait; c'est l'âme dontla justice est le verbe.
C'est la vérité autant que nous pouvons la connaître, dans nos rapports individuels ou collectifs. C'est l'équilibre rétabli entre la faiblesse et la force ; c'est la raison s'opposant,avec laforce disciplinée, à la brutalité de la force sans raison.
La vérité est ce qui est; c'est l'absolu.
Le droit est la vérité relative à ce qui appartient ou revient en principe à chacun.
La justice est la répartition effective des droits et des devoirs relativement à tous et à chacun.
Telle qu'on l'entend au regard des tribunaux, la justice est la sanction légale des droits et des devoirs fixés parles lois. Ce n'est donc qu'une justice relative. ' lly a une large différence entre la justice absolue et celle des lois. Le législateur ne doit considérer que le droit ; les tribunaux ne connaissent que la loi, qu'elle soit juste ou contraire aux principes du droit.
C'est à tort qu'on a appelé le. Droit, l'étude de nos lois. On enseigne moins, dans nos écoles, le droit naturel que le Code et la conformité de quelques lois avec le droit naturel. On enseigne la loi et non le Droit.
Le droit sans réciprocité d'un devoir est inexistant. Quels seraient les droits d'un homme perdu dans le désert, si personne n'était là pour représenter le devoir à son égard. Quels seraient ses devoirs, si personne ne représentait le droit contre lui.
Droits et devoirs naissent du chiffre c^ewa? et se multiplient avec les chiffres suivants, l'un par l'autre, et chacun par tous.
Le droit n'appartient pas à la seule faiblesse ; il peut appartenir aussi bien à la force. Le droit n'est à personne : chacun en a sa part.
Il peut venir de la force, par un premier abus longuement imposé et finalement accepté : telle la conquête d'une province dont les habitants se résignent, acceptent leur nouvelle patrie et finissent par lui donner des preuves de leur attachement ; telle aussi la confiscation, fût-elle arbitraire et injuste, lorsqu'après
LA JL'STICE
une ou deux générations la victime se résigne et que le nouveau propriétaire peut exciper de sabonne foi. Tels les biens nationaux confisqués et vendus pendant la Révolution.
Certes, il est vrai de dire qu'il n'y a pas de droit contre le droit, mais c'est L\ une vérité abstraite, absolue; pour devenir concrète, la vérité doit abaisser le droit au niveau de nos épaules. La prescription ne constitue pas le droit : c'est une simple transaction entre le droit absolu et les imperfections humaines.
L'absolu a toujours tort dans le relatif que nous sommes et dans lequel nous vivons ; l'abstrait doit se faire humain, et, par conséquent, il doit devenir le relatif.
Le droit est étranger aux lois de la nature où il n'y a que la loi de la force, où. le fort dévore le faible. Nous n'imitons que trop les mœurs des bêtes féroces, car nous immolons, comme elles, à notre faim ou simplement à nos goûts, les bêtes dont la chair nous plaît. Nous n'admettons même pas le partage avec les carnassiers, et nous prétendons supprimer leur concurrence. Qui pourrait nous en blâmer, puisque nous ne rencontrons aucune opposition de raison. Là où il n'y a que la force contre la force, c'est le plus fort qui a raison.
La nature ne fournit pas des lois sociales, mais des renseignements et des enseignements ; tel ce fait que le fort est à son tour dévoré par les infiniment petits. Le microbe destructeur est en nous; il est combattu par d'autres, mais il arrive un jour où il est vainqueur en devenant légion, et c'est la mort.
On donne le nom de « droits naturels », aux droits
que Ja raison impose, bien que la nature n'y soit pour rien. C'est que la raison paraît si naturelle à l'homme, quelque rare qu'elle soit, qu'on n'a pas trouvé de meilleure expression pour désigner les droits essentiels et primordiaux de l'individu et de la société, visà-vis l'un de l'autre.
Ce sont donc les Droits et Devoirs î7«/wreZs qu'il faut envisager ici, en parlant de la Justice, car la Justice sociale ne peut s'appuyer que sur la raison et sur les sentiments aussi naturels que la raison.
Le sentiment n'est pas toujours un guide sûr. Une peut intervenir que comme correctif de la froide raison. Il n'y a pas de bonne justice sans un peu de pitié ; il n'y a pas de pitié sans un peu de cœur. La société doit représenter dans ses lois ce qui constitue la personnalité m.oraîe de l'iiomme : la raison, le cœur et la volonté, c'est-à-dire la justice, la bonté et la force.
Nous vivons précisément sous un régime de pure raison créé par laRévolotion, etc'est l'individualisme. Le sort de chacun est livré au hasard de ses moyens et de sa force ; au hasard de ses relations et des rencontres; en un mot, au hasard de la chance et de l'habileté.
Chacun fait son nid comme il peut, ou ne lefaitpas du tout, ou le trouve tout fait.
C'est justice absolue, puisque la raison universelle a admis cette organisation sociale, depuis qu'existe l'humanité. C'est la raison pure copiée sur la nature brutale où le fort dévore le faible.
Et c'est parce que le sentiment universel répugne à cette loi de fer, c'est parce que l'humanité oppressée, angoissée, veut en briser le cadre trop étroit, c'est parce que la pitié est exclue de ce droit éternel
LA JUSTICE
du fort que les faibles ont clamé ce cri cle Justice, qui dit si bien que le droit sans pitié, le droit légal et absolu, cesse d'être le droit, quand la raison agit sans le secours du cœur.
La justice est essentiellement l'équilibre des forces. C'est ce qu'on peut appeler l'économie sociale.
Faire en sorte que personne ne soit opprimé, que chacun puisse user de ses droits naturels, que l'on puisse donner librement son efïort individuel, sans être gêné par le voisin et sans le gêner à son tour; protéger le faible contre le fort, l'isoler contre la foule? apporter l'appui de la force au droit méconnu; tel est l'objectif d'une organisation sociale.
Le gendarme est impuissant si les institulions ne correspondent pas à ce but, si la loi se désintéresse du sort des faibles. Les tribunaux ne disposent que des lois et non du droit. 11 faut donc mettre le droit à leur portée, par des lois conformes au droit naturel, et donner à ces droits une telle garantie que personne, jii pouvoir, ni Constitution, ni suffrage universel, ne puisse y toucher.
C'est ici qu'il faut écrire la formule : « Il n'y a pas de droit contre le droit. »
Longtemps l'humanité a pu se plaindre de la tyrannie, et elle a cru qu'en abolissant le pouvoir d'un seul elle supprimait le despotisme : sim^ple illusion, car la tyrannie peut venir de plusieurs aussi bien que d'un seul, et de la foule aussi bien que d'un parlement ou d'un groupe.
La tyrannie fleurissait dans la Sérénissime Répu-
blique de Venise, avec le Conseil des Dix. Elle peut émaner d'un parti au pouvoir, dans une république démocratique, si les lois sont faites au profit des idées et des intérêts de ce parti. Elle peut émaner du suffrage universel lui-même, si rien ne vient contrecarrer ses caprices.
Qu'il plaise demain au suffrage universel de déclarer que la liberté est réservée aux seuls socialistes, et, parmi les socialistes, aux seuls unifiés, que tout homme qui n'est pas avec eux est hors la loi, qu'on peut impunément le piller, et le tuer... : que répondre à cela?
On dira encore : « C'est la loi! Respectez la loi ! )> La loi n'est respectable que lorsqu'elle est faite au profit de tous, et non d'un parti ou d'une idée. La loi n'est respectable que lorsqu'elle respecte ellemême les droits naturels.
Et les droits naturels sont lettre morte, s'ils n'ont pas un caractère immuable au-dessus des Constitutions qui changent et des lois qu'on modifie tous les jours. Ils sont lettre morte, s'ils n'ont pas une garde spéciale et inviolable, un tribunal suprême ayant le pouvoir de casser les lois en désaccord avec ces droits.
Nous avons une Constitution, et cette Constitution garantit, il est vrai, certains droits, plutôt des droits politiques que des droits naturels. Mais qui garantit la Constitution elle-même ? Elle est à la merci d'un vote des deux Chambres réunies en Congrès, et déjà deux fois^ on y a touché. Ce n'est pas qu'elle soit
LA JUSTICE
merveilleuse, ni sacro-sainte; on peut la remanier encore, et cela suffit pour montrer qu'elle ne représente pas les principes intangibles qui devraient être placés plus haut encore que la Constitution. Le premier soin des républicains au pouvoir a été de réviser la Constitution, et pourquoi? Pour dire qu'elle n'était pas révisable ! Comme si l'on pouvait faire qu'une Constitution ne soit pas révisable!
Qu'est-ce qu'une Constitution, sinon la part de droits naturels accordés à un pays par un souverain, une Assemblée ou un vote populaire, avec une organisation politique qui prescrit l'origine et le partage des pouvoirs.
C'est un modus vivendi, un accord qui peut changer, quelque solennel qu'il soit; ce n'est jamais le Statut social qui proclame à tout jamais les Droits et Devoirs naturels de tous et de chacun.
Et c'est pourquoi il est vain, il est abusif, et presque criminel, le serment de fidélité prêté à une Constitution, à un accord que l'on sait passager en tous pays, surtout en France. Il n'y a de serment valable qu'en faveur des Droits naturels qui sont immuables, et l'on ne peut jurer fidélité à personne, pas même aux lois établies, si ce n'est conditionnellement.
Mais quelle est la base des Droits et des Devoirs ?