LE DROIT DE CRITIQUE
liberté et des droits naturels que le régime républicain est censé représenter.
Pour ce qui est de la presse, on répète sans cesse : « Ne touchez pas à la liberté de la presse 1 » Et l'on a raison en ce qui concerne le droit de critiquer le gouvernement, de signaler ses fautes, non moins que celles des hommes qui ont reçu un mandat électif ou qui exercent une fonction publique.
La presse est une tribune et un contrôle publics, à côté de la tribune et du contrôle du Parlement ; et c'est le contrôle le plus sûr, puisque nombre d'interpellations au Parlement viennent de faits signalés par la presse.
Ce qu'un journal, ce qu'un orateur dans une réunion publique n'ont pas le droit de faire, c'est d'attaquer les personnes publiques et les particuliers dans leur vie privée. Ce qu'ils n'ont pas le droit de faire, c'est d'attaquer la morale universelle, de faire l'apologie du crime et de pousser au vice, ou au renversement du régime établi, ou à la désertion, à l'indiscipline, à la trahison envers la patrie. La liberté d'exprimer sa pensée ne doit pas aller à l'encontre des intérêts primordiaux de la Société. Elle doit être circonscrite par le droit et l'intérêt de tous.
En revanche il n'est pas admissible qu'un sénateur ou un député jouisse de l'immunité parlementaire, lorsque, dédoublant sa personnalité, ildevient écrivain ou orateur de réunion publique, lorsqu'il agit ou parle ou écrit en dehors du Parlement. Cette immunité parlementaire a été créée contre les pouvoirs du souverain, pour assurer la liberté de la tribune et non pour faire de petits souverains irresponsables et intangibles même en dehors de leurs fonctions. Ils n'ont,
dans la presse et dans les réunions publiques, que les droits attribués à tous les citoyens, et ils ont les mêmes devoirs. L'autorisation de la Chambre pour accorder des poursuites n'a pas de sens en pareil cas, et encore moins quand il s'agit d'un délit de corruption.
La plus dangereuse institution est celle qui peut donner à une collectivité quelconque la sensation de l'impunité.
Le journaliste et l'orateur de réunion publique n'ont donc pas tous les droits.
On ne saurait justifier, par aucun raisonnement, cette impunité. Ils sont liés par la loi commune, par les droits naturels qui créent des devoirs équivalents: ils n'ont pas droit au mensonge.
La loi sur la diffamation n'est pas suffisante. Il faut punir le mensonge quand il touche à des faits précis. Combien les luttes électorales seraientplus courtoises, et surtout plus loyales, si le mensonge public était puni aussitôt !
Qui oserait se plaindre d'une loi qui frapperait la mauvaise foi? Ce serait avouer qu'on en fait usage et qu'on en tire profit.
Il y a des mensonges de détail qui font plus de mal qu'une grossière calomnie.
L'ÉGALITÉ
On a voulu l'égalité devant la loi, en 1789, et surtout l'égalité de la bourgeoisie avec la noblesse. Les Droits de THomme ont eu soin de spécifier cette égalité : « le libre accès pour tous à tous les emplois et à tous les honneurs. »
C'était justice, car on abusait singulièrement de l'esprit de caste, alors que la noblesse n'était déjà plus composée, en majorité, que de bourgeois anoblis et titrés. Pourquoi les uns et pas les autres ? Pourquoi vouloir toujours tirer l'échelle derrière soi ?
Et les enfants du peuple, pourquoi les exclure des plus hauts postes, quand leur mérite et leur savoir les y appellent ? Louis XIV avait abaissé les barrières ; il ne voulait que des ministres bourgeois, quitte à en faire de grands seigneurs. Il ouvrait aussi les hauts grades de l'armée aux officiers de valeur, et l'on put voir un maréchal Fabert. 11 a fallu que sous Louis XVI, alors que la nation s'éveillait à de nouveaux horizons, on relevât ces barrières avec un soin jaloux, après que tant de monde était entré !
Le peuple a gagné beaucoup à cette nouvelle égalité ; et par les hommes éminents qu'il a fournis, la nation entière y a gagné.
Mais les honneurs et les emplois ne sont pas un but
social, et l'on ne peut se défendre d'un sourire en voyant la hâte avec laquelle, en 1789, la bourgeoisie réclamait ce « libre accès à tous les emplois et à tous les honneurs ».
C'est le malheur des peuples depuis toujours, qu'il n'y aitguère d'honneurs que pour les emplois. L'emploi est devenu l'aimant qui attire toutes les convoitises ; l'habit noir d'abord, l'habit galonné ensuite. Il faut tolérer le galon : il en faut pour la satisfaction des vanités, pour le prestige des fonctionnaires, surtout à l'étranger, dans les pays où le galon est tout. Mais on a peut-être trop attaché l'idée d'honneur aux honneurs, et l'on n'a pas assez fait le partage de ces deux termes. L'égalité n'a pas à souffrir du galon, pas plus qu'un homme en blouse ne peut se plaindre de ce que tout le monde ne porte pas le même costume. Les femmes aussi ont un autre costume, et nous sommes généralement choqués de leur voir porter culottes.
Le costume ne touche donc pas à l'égalité, et il est naturel aussi d'honorer ceux qui ont rendu service à leur pays. Une nation qui ne sait pas récompenser ses bons serviteurs et honorer ses grands hommes est condamnée à l'irrémédiable décadence. Elle montre par là qu'elle n'a plus souci de son avenir et que l'envie étoufï'e en elle tout généreux sentiment.
La suppression des castes a été la première pensée de la Révolution. Il n y avait déjà plus d'aristocratie, puisqu'il n'y avait plus aucun pouvoir attaché au titre ; il n'y avait plus qu'une noblesse. Elle ne vit plus aujourd'hui que du souvenir du passé. Un beau rôle cependant pouvait lui conserver une influence morale dans le pays, et ce rôle était l'exemple de
l'égalité
l'honneur. Il faut reconnaître que la majorité a donné cet exemple, et que les défaillances n'ont jamais été qu'une exception dont le scandale même rendait hommage à l'ensemble.
La bourgeoisie est restée mal définie depuis la Révolution. Ce n'est plus qu'une locution qui marque l'apparence de la fortune par le vêtement, et qui comprend la noblesse, la finance, les rentiers, les employés, et l'ouvrier lui-même quand il est endimanché. Le cocher de fiacre ne connaît pas d autre expression que celle de « bourgeois » à l'égard de ses clients, quels qu'ils soient ; mais pour l'ouvrier révolutionnaire, le bourgeois c'est le riche, c'est le patron, c'est celui qui gagne plus que lui. Le contre-maître est bien près d'être un bourgeois, le malheureux !
La bourgeoisie ancienne ou moderne a donné, elle aussi, l'exemple de l'honneur, mais d'une façon moins définie, parce qu'elle-même ne l'est pas. Elle est tout le monde, et l'on ne peut pas dire que tout le monde soit honnête, ni les patrons, ni les rentiers, ni aucune catégorie de citoyens.
On peut dire, à voir tant de mariages d'intérêt, que, depuis la Révolution, et déjà auparavant, la noblesse s'est embourgeoisée et que la bourgeoisie s'est aristocratisée. Il faut se servir ici du mot « aristocratie », car la bourgeoisie a eu le pouvoir jusqu'à l'avènement du suffrage universel, et elle a pu, pendant un certain temps, conserver un ascendant sur la démocratie. Aujourd'hui il y a hostilité entre la bourgeoisie et le peuple, et le bourgeois, pour se faire élire député, est contraint de se faire peuple, d'en prendre les idées, de dépenser beaucoup d'argent, et d'aller boire, sur le « zing ))des marchands de vin, et dans les cabarets
de villages, le gros bleu et Feau-de-vie, avec les ouvriers et les paysans.
On ne supprime pas les institutions d'un jour à l'autre, quand elles ont duré des siècles. Napoléon le^ a créé une nouvelle noblesse et a rétabli les majorats, le droit d'aînesse, qui répond à cette vieille erreur qu'il n'y a pas de noblesse sans fortune, ni d'aristocratie sans hérédité. Si le pouvoir doit appartenir aux plus compétents et aux plus honnêtes, on peut concevoir une aristocratie sans cesse renouvelée par le peuple aussi bien que par les autres classes. Si la noblesse réside surtout dans les sentiments de générosité, de courage, de bonté et d'honneur, et dans une certaine éducation, on peut la concevoir aussi bien chez un homme du peuple qui s'élève que chez un grand seigneur.
Voilà donc l'égalité détruite aussitôt que proclamée. Et il en sera toujours ainsi, quand bien même on supprimerait les décorations, les titres, les uniformes et les panaches de toute sorte. Ne le voit-on pas aux Etats-Unis, où l'argent crée une aristocratie redoutable? N'a-t-on pas prononcé, chez nous, le mot de « noblesse républicaine ? »
Sur l'entrée d'un cimetière de campagne, nous avons vu, un jour, cette inscription :
/ci, commence Végalité.
Vaine prétention ! Les uns ont la fosse commune, les autres un tertre avec une clôture, d'autres une dalle avec une inscription, et quelques-uns des monuments superbes.
Où est Tégaiité ?
l'égalité
Elle n'est ni dans l'intelligence, ni dans les bons sentiments, ni dans la taille, ni dans la beauté, ni dans la force, ni dans Thabileté, ni dans les mêmes vêtements, puisqu'il y a la manière de les porter.
Où est l'égalité dans la nature? Du microbe à l'éléphant, il y a une hiérarchie ininterrompue ; le plus fort mange ou tue le plus faible, et à son tour le plus fort est mangé par la multitude des infiniment petits. Il n'y a d'égalité que dans la pourriture ; la fleur qui en sort n'est pas nécessairement l'égale des autres fleurs. Il y a des lys, des roses et des chardons, de minuscules résédas qui embaument, de superbes camélias sans parfum et la rue qui sent mauvais.
L'égalité n'existe nulle part : il faut en prendre son parti, et surtout il faut se dire que l'envie est, avec l'orgueil, le sentiment le plus bas, le plus dégradant de la nature humaine. L'envie est l'orgueil qui se sent amoindri par une supériorité ; l'orgueil est l'égoïsmequi ne peut supporter aucune égalité. L'envie regarde en haut ; l'orgueil regarde en bas; et l'un ne va guère sans l'autre, accompagné de la haine qui regarde de travers.
Nous ne pouvons être égaux que par compensation, comme une livre de plumes et une livre de plomb dans les deux plateaux de la balance, l'une avec un volume énorme, l'autre avec le volume d'une noix. Tel vaut par son intelligence naturelle et son esprit, tel autre par son savoir, tel autre aussi par sa probité, son honneur et sa bonté. Mais qui peut faire cepartage et déterminer cet équilibre? Mieux vaut, ce semble, reconnaître à chacun ce qu'il a de bon, sans se targuer d'en avoir plus. L'honnête homme reconnaît le bien, plus volontiers que le mal, et ne se fait pas valoir en abaissant les autres. Rien n'indique mieux
la bassesse des gens, dans toutes les classes sociales, que leur empressement à tout dénigrer .
l'égalité devant la justice
L'égalité devant la justice est de droit naturel. Personne, si haut, si puissant qu'il soit, ne doit échapper à Faction des lois. Et pourtant cette égalité ne devrait pas être absolue, et cela au rebours de ce que l'on peut supposer. Les lois en effet devraient être plus sévères pour celui qui a reçu de l'éducation, tous les moyens d'échapper au mal ; elles devraienttenir compte au pauvre diable de son abandon dans son enfance ou sa jeunesse, des entraînements qu'il a subis, de son atavisme, de ses tares physiologiques, des plaies morales qu'il a contractées.
Ce serait la justice absolue. Malheureusement cette justice est au-dessus de nos capacités. Il faudrait tout savoir, et nous savons peu. On essaie d'y parvenir ; certaine médecine légale en est arrivée à découvrir qu il n'y a pas de coupables, qu'il n'y a que des malades.
Cela est vrai : maladies morales ou maladies physiques, tares morales ou tares physiques, tout dépend d'une cause première qu'il faudrait punir plutôt que la cause seconde, et c'est cette cause première que nous ne pouvons pas atteindre.
I n'y a donc pas de justice absolue parmi nous. Mieux encore, on peut dire que la société n'a pas le droit de prétendre à la justice.
Elle n'a qu'un droit, celui de se défendre, comme chacun de nous, contre les bêtes féroces et les serpents venimeux. Hors de là, il n'y a pas de justice.
l'égalité
L'humanité participe à la vie animale, et par là elle renferme, comme la faune, des caractères et des tempéraments identiques à ceux des animaux de toute espèce. Elle renferme aussi des tigres, des chacals, des vautours, des serpents et des pieuvres. La société aie droit et le devoir de s'en défendre^ de les mettre en cage et de s'en défaire par la mort, s'il n'y a pas d'autre moyen.
Où est l'égalité ?
l'égalité dans le mariage
Il y a cependant une certaine égalité à envisager, dont on a fait trop peu de cas jusqu'ici, qu'on a exagérée ailleurs en la voulant absolue, et vers laquelle nous devons nous incliner d'autant plus qu'il s'agit de la faiblesse.
Les droits de la femme sontàl'ordre dujour, etc'est avec la raison seule que nous devons essayer de résoudre ce problème, en écartant résolumentl'arrogance des femmes qui veulent faire l'homme, qui oublient que notre respect ne va qu'à la faiblesse, qu'il cesse devant la femme qui abuse de ses droits et prétend à l'insolence. Plus l'être humain est faible, et plus nous devons nous faire doux et bons devant lui; mais s'il devient insolent, prétentieux, s'il se sert de notre volontaire condescendance pour larevendiquer comme un droit, il perd à l'instant tous les droits que nous lui accordons.
Il y a cependant des droits naturels pour la femme aussi bien que pour l'homme, et c'est en premier lieu l'égalité dans le mariage.
Il ne s'agit pas de rendre la femme indépendante du mari, mais de rendre le mari aussi dépendant de la femme que la femme peut l'être de son mari. Il y a des contrats de mariage qui admettent le régime de la séparation de biens; on pourrait en établir légalement un autre qui serait moins humiliant et qui ne permettrait à aucun des deux conjoints de disposer, en quoi que ce fut, du capital ou de l'épargne sans le consentement écrit de l'autre conjoint. Il n'est pas admissible que l'un des deux puisse se ruiner ou ruiner l'autre, sans même le lui dire.
En cas de discussion, un arbitrage s'imposerait, et rien de tout cela ne serait en désaccord avec les mœurs, car c'est ainsi que les choses se passent généralement dans les ménages unis : le mari consulte sa femme avant de prendre une décision ; la femme demande à son mari, un avis utile, dans toutes les difficultés de la vie, et aucun des deux ne manque, lorsqu'il y a désaccord, de consulter un parent, un ami, ou du moins de solliciter leur avis favorable.
— Voyons, n'ai-je pas raison? Figurez-vous que...
~~ Pardon, la question ne se pose pas ainsi. Imaginez que ma femme prétend...
Ce n'est pas une querelle, c'est un débat courtois qui embarrasse beaucoup le convive et le met dans l'obligation de s'en tirer avec beaucoup d'esprit, sans prendre parti.
Il conviendrait donc de prendre pour arbitre, non un convive, mais une personnalité également respectée dont on aurait d'avance accepté la décision. Il faut limiter l'autorité ici comme ailleurs.
Il y a des cas cependant où l'un des deux conjoints perd ses droits à l'égalité, et c'est lorsque l'un desdeux
l'égalité
a manqué à ses engagements. Le mari qui engage indûment l'avoir commun, ou le compromet, ou le dépense, doit perdre les droits qu'il peut avoir; et la femme qui engage des dépenses exagérées doit subir les mêmes conséquences.
Ainsi la dignité de la femme serait encore relevée, et l'avenir des enfants serait mieux garanti .
Tant qu'il y a communauté de vie, il doit y avoir entente absolue ou arbitrage sur les points litigieux. Le même principe que nous avons établi dans le contrat du travail doit intervenir dans le mariage : c'est l'union pour la vie, et non la lutte.
Dans la classe laborieuse, il arrive que la femme veut prendre un emploi, accepter un travail ou entreprendre un commerce, et ne le peut pas sans l'autorisation du mari. Il arrive même que si elle obtient son consentement, elle est encore gênée par lui ou exploitée.
La liberté du travail étant le droit de vivre, nul n'a le droit de l'entraver, mais il faut que ce soit le droit de vivre, et non une fantaisie. Si le mari assure le bien-être commun, il a le droit de réserver à ses enfants, à lui-même et à son ménage, les soins de sa femme. S'il n'y réussit pas, la femme a le droit absolu d'accepter un emploi ou d'entreprendre un commerce, mais dans les conditions fixées par des arbitres acceptés, ou par décision d'un tribunal.
Là est le droit naturel; là est l'égalité résultant de la nature, entre l'homme et la femme.
Il faut établir cependant qu'en dehors des points importants que nous venons d'énumérer la femme doit, en principe, obéissance au mari, parce qu'elle est la faiblesse protégée et peut-être parce qu'elle est la
force morale. Elle a tant de moyens de dominer qu'il est bien juste de contrebalancer son pouvoir par le droit légal du mari. Les bons ménages n'ont pas besoin de lois.
LE DROIT DE PUNIR
La justice humaine, n'étant pas infaillible, n'étant pas absolue, ne pouvant pas atteindre la cause des causes, ne pouvant pas tenir compte exactement de toutes clioses, n'a pas le droit de punir.
Mais la société a, comme chacun de nous, le droit et le devoir de se défendre et de protéger chaque membre de la famille.
On a cru que l'exemple du châtiment arrêterait les assasins et les voleurs : il n'en est rien. La peine de mort appelle chez quelques-uns, la glorification du supplicié. On publie son portrait, on admire son sangfroid, on commente ses paroles, et toute la tourbe malsaine du bourbier humain est là pour jouir d'un spectacle de sang et d'horreur.
On a proposé de faire les exécutions capitales dans les prisons, devant d'autres condamnés ou devant quelques privilégiés admis à figurer le public. Et l'on a objecté avec raison que, si l'exemple est le but, une telle exécution supprimerait l'utilité de la peine de mort.
Qu'on la fasse publique ou avec publicité restreinte, la peine de mort n'en reste pas moins une peine horrible et barbare qui n'a de raison d'être que par la nécessité publique, à l'égard de natures indomptables,
et dangereuses, et à titre d'exil perpétuel et irrévocable.
L'exil est en effet la peine la plus naturelle. La société doit expulser de son sein quiconque ne veut pas se soumettre à ses lois et s'est montré dangereux. Mais les peuples voisins ne voudraient pas de ces déchets. « S'ils sont dangereux, diraient-ils, pourquoi nous en gratifier? Gardez-les pourvous!» Il faut donc enfermer le coupable pour le rendre inoffensif.il faut l'exiler à l'intérieur. Mais on s'échappe des bagnes et des prisons, et le criminel peut recommencer à tuer. C'est à ce moment que la peine de mort devient indispensable, parce que la rédicive a montré qu'une seule ressource reste à la société contre un tel danger : l'exil de la vie.
11 y a cependant d'autres cas où la peine de mort s'impose, mais d'après le même principe, celui du danger public. Tel le crime de parricide, dont l'attentat contre nature montre un être humain essentiellement pervers et incorrigible, à moins qu'il n'ait agi en cas de légitime défense. Tels encore le double assassinat, l'assassinai compliqué de viol, la série de crimes de toute sorte qui exigent la suppression d'un être bestial et dangereux. Tel enfin le crime de conspiration contre la vie d'un chef d'Etat ou des chefs de la nation. Il y a là en effet une préméditation qui montre assez la perversité d'un homme, et une exaltation incorrigible. Le crime existe par l'attentat, et même par le projet d'attentat, et c'est un crime lâche et perfide contre lequel doit s'exercer toute la rigueur des lois, parce qu'ils n'appartient à personne de changer un état de choses par sa seule volonté^ ou par la volonté d'un groupe.
LE DROIT DE PUNIR
Celui qui tue pour voler est semblable à un tigre qui attaque et déchire pour dévorer sa proie. Celui qui conspire est semblable au serpent venimeux.
Et toute justice humaine est là, dans cette comparaison que nous avons déjà faite.
Il ne sert de rien de décorer le crime du titre pompeux de crime politique. Il n'y a pas de crimes politiques ; il y a des crimes. Et le crime est d'autant plus odieux qu'il vise un principe en un homme, qu'il s'érige en juge et en bourreau, sans mandat, sans aveu d'un pays, et qu'il prépare dans l'ombre une lâcheté sans excuse, car c'est toujours une lâcheté de tuer par surprise.
On tue les bêtes féroces ; on écrase les serpents.
Toute la législation pénale devrait, ce semble, s'inspirer, comme les jurés et les juges, de cette unique considération du danger social que peut offrir un accusé reconnu coupable.
La loi de sursis est la loi la plus humaine, la plus admirable que l'on ait faite depuis des siècles, parce qu elle a mis un peu de pitié dans la justice, parce qu'elle a amené un peu d'espoir de réhabilitation au cœur des coupables. Ce sera l'éternel honneur de M. le sénateur Déranger. Cet homme de bien cependant n'avait pas prévu de quelle façon on appliquerait sa loi, et c'est en effet une singulière façon. On accorde le sursis aux pires chenapans arrêtés à grand' peine et en flagrant délit. Ce n'était peut-être pas leur premier exploit, mais c'était la première fois que la police réussissait à les surprendre ; c'était la première fois qu'ils passaient en justice, et on les condamne pour la forme en leur accordant le bénéfice de la loi de sursis, c'est-à-dire l'acquittement! On a
LA CITK FUTURE
compté plus de 40.000 sursis en un an. C'est une véritable défaillance de notre magistrature.
Quel est le résultat de cette mansuétude aveugle, sinon d'énerver la police, qui court de grands risques dans ces arrestations et voit les coupables lui rire au nez en sortant du tribunal.
Une autre conséquence aussi grave, est que Ton renvoie ainsi ces coupables à leurs fréquentations habituelles et que c'est les encourager à la récidive.
Et quand nos tribunaux condamnent pour vol avec effraction ou tentative de meurtre, c'est par des peines si légères qu'ils atteignent le coupable, et par un séjour si doux, on pourrait dire si agréable à la prison de Fresnes, que c'est presque encourager le crime.
On ne saurait trop le dire : ce sont les lois débonnaires qui favorisent le crime, et ce sont les peines sans travail obligatoire, la promiscuité avec des êtres semblables ou pires, qui développent les mauvaises tendances.
Tout notre régime pénitentiaire est à réformer à ce point de vue, car le but du châtiment ne doit pas être seulement de protéger la société, mais aussi d'amender le coupable, autant qu'il est possible.
Pour cela, il ne faut pas l'isoler, mais le séparer des autres condamnés, lui procurer de saines lectures, d'utiles visites et un travail aussi moralisateur que productif. Ce n'est pas à la société de payer la détention du coupable, mais à lui de gagner sa vie et de solder ses dépenses. Il faut le traiter et le payer comme un ouvrier, lui retenir sa paie, en grande partie pour son entretien, ses versements à la retraite, et son épargne. Il faudrait surtout réformer les lois
LE DROIT DE PUNIR
sur la réhabilitation, fournir du travail au condamné libéré, lui donner les moyens certains de sa réhabilitation en un espace de temps variable selon la faute, et l'admettre à solliciter sa réhabilitation aussitôt après sa condamnation ou sa libération, parce que cette instance l'obligerait à faire tous ses efforts pour effacer sa honte.
Tout en favorisant autant qu'il est possible la réhabilitation des condamnés, il faut cependant se dégager des fadeurs d'un sentimentalisme qui semble réservé aux bandits. L'honnête homme a plus de droits, il semble , à ce sentimentalisme que le coquin. C'est pourquoi il conviendrait de se dégager de ce préjugé qui considère les peines corporelles comme incompatibles avec notre civilisation.
La pire des peines corporelles, c'est l'exécution capitale. Nous l'admettons et nous ne voulons pas admettre la peine du fouet qui, ailleurs, produit les meilleurs résultats à l'égard de ceux qui ne sont sensibles qu'à cette peine.
C'est pourtant un procédé humanitaire en ce sens qu'il assure plus efficacement la sécurité publique, prévient les crimes et évite même à ces bandits des fautes ultérieures qui pourraient les conduire à l'échafaud.
Ce châtiment humiliant et purement cutané est assurément plus humain que la peine de mort. C'est encore de Tincohérence que de ne pas le comprendre.